7

Si Shan avait eu du mal à se coucher la veille, elle en eut encore plus à se lever au petit matin. Une fois debout, elle se lava à l’eau glacée, pour se réveiller. Contrairement à l’activité qu’elle s’était attendue à trouver, la cuisine familiale était vide. Elle n’y trouva qu’un set de table et un mot l’invitant à prendre ce qu’elle voulait dans les réserves.

Bien sûr. Le matin de Noël. Tout le monde devait être à l’église. Elle se servit quelques tranches d’un pain friable, couleur de miel, et un bol de fruits. Il y avait même du thé – des feuilles de thé royal, Thea sinensis, qui sentaient le goudron sucré et le cuir. Cet arôme familier lui rendit une partie de son optimisme. Rien ne se déroulait comme prévu, mais ce ne serait pas forcément un désastre. Elle pourrait faire atterrir les personnes essentielles, les informer des limites à respecter, les laisser s’éloigner à une distance discrète de la colonie puis repartir. Dix-huit mois à tout casser… un an, peut-être. Ça ne pourrait pas faire de mal.

Elle savourait sa deuxième tasse de thé, ayant enfin trouvé le pot de lait de soja, quand elle accepta enfin le scénario qui se jouait dans son crâne. Peu importaient les actes des chercheurs, leur présence suffisait. Les conséquences ne se feraient pas sentir avant des siècles, mais elles étaient inévitables. En fait, elles se préparaient déjà.

En matière d’exploration planétaire, Constantine était ce qu’on avait trouvé de plus approchant à la Terre. Il était évident que ces colons ne seraient pas les seuls à vouloir s’y installer.

Et cette petite communauté d’idéalistes se retrouvait donc face à la fin de l’Éden. Même si on ne lui en avait pas donné l’ordre, Shan aurait ressenti le besoin de s’allier avec eux. Pérault la comprenait bien. Mieux qu’elle ne s’en était doutée, à l’époque.

Helen… Le nom refit surface quelques secondes, et elle l’écarta de nouveau.

Josh essayait de se faire un avis sur Shan Frankland pendant qu’il plantait les fèves. Rien – ni Noël ni ces visiteurs inattendus – ne pouvait interférer avec la survie de la colonie.

Cette femme paraissait honnête et droite. Elle demandait la permission pour tout, comme si elle acceptait la souveraineté de Constantine. Mais elle paraissait complètement vouée à son travail, et elle donnait l’impression de porter son uniforme dans la tête. Si Aras avait été là, il aurait su de suite si l’on pouvait lui faire confiance.

Ils avaient fui le monde séculier, avide, destructeur et dissolu. Les colons avaient laissé derrière eux les instruments de cette corruption, les gens en uniforme qui imposaient la volonté des corporations avaricieuses et de leurs pantins, les gouvernements fédéraux. À présent, le monde séculier et ses démons jumeaux – commerce et gouvernement – arpentaient leur refuge. Si c’était une mise à l’épreuve de sa foi, elle était de taille.

Le contact avec la corruption serait peut-être mauvais pour Constantine. Il serait encore pire pour les êtres avec qui ils partageaient ce monde.

Il fallait qu’il parle à Aras.

— Nous avons environ trois générations devant nous. (Martin, derrière le rotavator de Josh, laissait tomber des graines à intervalles réguliers dans les sillons.) D’ici là, ils auront décidé si cette terre mérite qu’on la prenne et s’il faut envoyer d’autres vaisseaux.

— Nous ne partirons pas, dit Josh. Nous avons une mission. Et la seule façon de trouver un autre monde serait que le peuple d’Aras le découvre pour nous.

— Mais les séculiers vont nous envahir. Il leur faudra de nombreuses années, mais ils viendront.

— Il faut garder la foi. (Un groupe de cailloux bloqua les lames, et Josh dut reculer pour les dégager à la binette.) Aras et les siens ont arrêté les isenj. Ils peuvent arrêter n’importe qui.

— Cette terre a connu assez de guerres.

— Martin, tu lis trop d’histoires. Il est difficile de mener une guerre à plusieurs années-lumière de distance. Il est aussi très difficile d’envoyer un tonnage suffisant pour une invasion. Ce sera un processus lent, et on pourra l’enrayer sans bain de sang.

Josh voulait y croire. Quand il reprit son travail, Martin mit du temps à le suivre, comme s’il boudait.

— Nous risquons de tout perdre.

— Nous devons rester fermes. (C’était le travail de Josh ; mener, être un roc auquel tous pouvaient s’ancrer.) Aras nous protégera. Mais nous devons aussi protéger Aras. Tu imagines comment ces séculiers exploiteraient son état.

Une fois les fèves en place, Martin repartit en arrière pour semer quelques soucis afin de varier la culture. Entre deux semailles, il rabattait la terre du bout du pied selon un rythme bien répété. Puis il chercha le tuyau d’irrigation dans le sol et tourna la valve jusqu’à ce qu’on entende un léger gargouillis. Silencieux, les deux hommes regardèrent la scène. La terre refermée, peu à peu humidifiée, et les abeilles qui butinaient les fleurs rosâtres de consoude. Ces insectes – l’une des rares espèces que les colons avaient décidé de ramener à la vie – paraissaient très à l’aise sous ce soleil étranger.

— Si j’explique à Frankland que nous sommes ici sous la supervision d’un gouvernement extraterrestre, elle comprendra ce que cela implique.

— Et si tu te trompes ?

— Alors je serai plus explicite. La supériorité militaire, je suis certain que ça lui parlera. Ils partiront.

Josh reprit ses labours. Il était plus qu’optimiste, et il le savait. Quand il leva les yeux du sillon, une silhouette en treillis gris et blouson large approchait entre les récoltes. Shan Frankland. Elle paraissait rester sur la terre vide et éviter les semis, comme si elle savait ce qu’elle faisait.

— Joyeux Noël, lança-t-elle en arrivant à portée de voix. Deborah m’a dit où vous trouver. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu de soucis nains.

Ainsi, elle en connaissait assez pour différencier des graines et une récolte à engrais. Ce n’était pas comme ça qu’il avait imaginé les Terriens urbains. Soit elle avait beaucoup étudié en chemin, soit elle avait des points communs avec eux.

— Josh, on peut parler ? J’ai un problème.

— Quel genre de problème ?

— Une défaillance du système cryo nous a forcés à réveiller l’équipage entier bien plus tôt que prévu. Mais le Thétis n’est pas équipé pour faire vivre autant de personnes, et nous ne pouvons pas encore les regeler. Pas tant que nous n’aurons pas identifié l’avarie. Donc, nous devons tous les faire atterrir d’ici demain. C’est possible ? Dans le cadre de vos restrictions, bien sûr.

Josh la regarda droit dans les yeux, et n’y apprit rien de nouveau à part que sa taille et son regard le mettaient mal à l’aise. Si seulement Aras avait été là… Josh ne savait pas ce qu’il cherchait. Les politiciens et leurs agents étaient des menteurs. Ça au moins, il en était certain. Mais si elle disait la vérité ? Quoi qu’il en soit, cela n’avait plus d’importance. Tôt ou tard, il faudrait bien regarder la situation en face.

— Entendu. Combien sont-ils ?

— Huit, plus six Royal Marines et leur officier. Nous pouvons installer des logements et utiliser nos propres rations. Nous avons tout l’équipement nécessaire pour des missions sans soutien.

— Mais il faudra relier votre camp au système de récupération des ordures avant que vous l’utilisiez. On recycle tous les déchets, ici.

— D’accord, montrez aux gars comment ça marche et ils s’occuperont du reste. Ils sont très adaptables, même si ce ne sont pas des sapeurs… Écoutez, ce n’est pas une petite manigance pour faire atterrir l’équipe, Josh. À vrai dire, j’avais espéré que l’équipe resterait en cryo encore un peu. Le temps que je décide si elle pouvait atterrir ou pas.

Avait-il l’air si méfiant que ça ? Il haussa les épaules.

— On ne peut pas revenir en arrière. Mais je ne vous ai pas encore tout dit, et il va falloir vous méfier.

— Je vous écoute.

— Nous ne sommes pas seuls sur cette planète.

— Je vous assure que nous respecterons l’environnement. Aucun échantillon vivant d’une espèce indigène ne…

— Pardonnez-moi. Je veux dire que nous ne sommes pas la seule espèce consciente et intelligente sur ce monde.

Elle se redressa d’un coup. Elle était encore plus grande.

— Aha ! Il est donc déjà habité.

Bien sûr, se dit-il. Vous avez vu l’écologie comme nous.

Mais elle voulait dire, bien sûr, que les extraterrestres en question étaient des gens.

— Il y a une espèce indigène, et une autre possédant une présence diplomatique.

Deux autres races ?

Trois, en fait, mais les deux premières empêchent la troisième d’atterrir ici.

Même sans les dons olfactifs d’Aras, Josh perçut clairement la surprise de Frankland. Elle se détourna, les mains sur les hanches, et ne releva les yeux qu’après quelques secondes de réflexion.

— Ça change vraiment la situation, hein ?

— Vous devriez peut-être mener votre étude à l’intérieur de notre colonie, puis rentrer chez vous.

Elle fixa de nouveau le sol ; ni Martin ni Josh n’interrompirent sa réflexion.

— Puis-je contacter ces extraterrestres ? Pouvez-vous organiser une rencontre ?

— Je vais voir, répondit Josh.

Ils la regardèrent repartir, toujours sur la même trajectoire zigzagante. Leur conversation ne reprit que lorsqu’elle fut trop loin pour les écouter. Josh entendait les fèves s’entrechoquer tandis que Martin faisait passer son sac en toile d’une main à l’autre. Il le poussa du coude.

— Arrête de t’inquiéter, dit-il. Aie Foi en Notre Seigneur. Ce n’est pas notre première épreuve, et ce ne sera pas la dernière. (Irrité, il prit le sac des mains de Martin.) Finis. Je dois appeler Aras.

Le vaisseau bezeri amena Aras à la côte rocailleuse de la péninsule et fit surface pour qu’il puisse en sortir. Il regagna la rive à la nage et se retourna pour voir la coque transparente replonger, ne laissant que des reflets ambre et saccadés derrière elle. Le soleil se levait de nouveau.

Parvenu au sommet de la côte par un chemin étroit, il regarda la mer. Plus d’une dizaine de vaisseaux bezeri montaient la garde à la limite des flots. L’arrivée des nouvelles créatures à la Surface sèche devait franchement les inquiéter, pour que la patrouille soit aussi fournie.

Le chemin qui gravissait la falaise était invisible tant qu’on n’était pas dessus. Les wess’har n’avaient pas pour habitude de marquer le paysage s’ils pouvaient éviter. Et encore moins sur la planète d’un autre. Les bezeri ne l’auraient pas su, et s’en seraient moqués… Mais Aras l’aurait constaté, lui…

Il avançait d’un pas vif dans la courte mousse argentée. Les routes n’avaient pas bougé pendant ces quelques jours d’absence. À cette époque de l’année, avant leur pic de croissance, elles restaient généralement stables. Leur façon de se détacher du sol, comme des vaisseaux engorgés sous la peau, lui permettait de les différencier sans peine des dangereux sables mouvants et marécages cachés sous la mousse.

Tout ce qu’il possédait, ou posséderait jamais, était plié dans son sac à dos comme Targassat le lui avait enseigné. Ce qu’on ne pouvait pas porter, on n’en avait pas besoin. Ce qui ne servait qu’à une seule chose ne valait pas la peine qu’on le porte. Et ce qui n’avait aucune fonction – eh bien, ce n’était pas wess’har. Il fallait à tout prix éviter le gaspillage de ressources.

Aras avait essayé d’expliquer la philosophie de Targassat à Benjamin, l’ancêtre de Josh. Ces humains se ravissaient de la frugalité de leur existence. Sans doute plus par refus de soi que par préoccupation pour l’environnement, mais l’intention importait peu. Seuls comptaient leurs actes. Ils avaient accueilli avec joie les systèmes de récupération d’eau et de déchets qu’il leur avait apportés. Ils s’étaient même faits à l’idée de dissimuler leurs habitations dans le sol. Leur motif premier avait été de se cacher, et non de respecter l’ordre naturel, mais cela revenait au même.

Le plus dur, ç’avait été l’église. Apparemment, elle devait témoigner de la gloire de leur Dieu. Et cela impliquait de la grandeur. Aras avait fermé les yeux car elle remplissait plusieurs fonctions. Et rien n’interdisait de donner de la beauté à un objet fonctionnel. Il leur avait même fabriqué les vitraux, avec des espèces étrangères autant qu’autochtones autour d’un certain humain qui respectait toutes les créatures. Un humain qui, s’il l’avait su, à plusieurs vies et plusieurs mondes de là, représentait bien la philosophie de Targassat : saint François.

Aras ne comprenait toujours pas ce qu’était un saint. Il avait cru saisir l’idée de Dieu, mais, finalement, ce n’était pas une espèce particulière. Pas plus que les anges. Mais les humains soutenaient que ces anges voyaient les bleus et les violets du verre opalescent aussi bien qu’Aras lui-même, alors que ces couleurs étaient cachées aux humains. Tout cela faisait partie de la volonté divine.

La colonie avait eu de la chance de le rencontrer avant de tomber sur un isenj. La manifestation de leur Dieu aurait été bien différente.

La mousse argentée de la plaine céda peu à peu le pas à des broussailles bleues et pourpres hautes comme le genou. Elles se mêlaient en un horizon continu devant lui, une mer de fumée ponctuée par des îles d’arbres dans leur cycle de croissance orange vif. Telle était la terre sauvage en dehors de l’environnement contrôlé qu’il avait érigé pour les humains. Ce qu’il préférait, c’étaient les broussailles bleues. À chaque cycle, il amenait quelques humains pour leur montrer ce monde, et leur émerveillement ne cessait de le ravir. Comme s’il y avait là une vérité, une beauté universelle. Mais les pauvres bezeri ne verraient jamais leur Surface sèche dans toute sa splendide diversité. Sur leur carte, ce n’était qu’un brun uniforme.

Un peu plus loin devant lui, le soleil proche de son zénith faisait frissonner l’air en dansant sur du quartz. Benjamin avait vu la Cité temporaire. Il s’était même rendu sur Wess’ej. Dans la ville de F’nar, même, qu’il avait appelée la Cité de Perle. Les dépôts iridescents laissés sur toutes les surfaces ensoleillées par les nuées de mouches tem avaient paru l’émouvoir. En la voyant, bien des années plus tard, Josh avait pleuré. La joie qu’ils ressentaient justifiait pleinement qu’Aras les y amène.

Pourtant, ce n’était qu’une ville, et non la prophétie de leur Bible. Mais ils voulaient tellement y voir davantage… Il n’avait plus le cœur à les démentir.

La porte de la Cité temporaire fut un peu plus longue à reconnaître Aras et à l’accepter. Son ADN s’était sans doute légèrement altéré. Cela arrivait, parfois. Le parasite c’naatat avait dû s’affairer et modifier son environnement – lui – pour l’adapter à ses besoins. Puis le grillage finit par se dissoudre, et il entra dans la lumière filtrée. À en juger par sa surprise, le jeune qui attendait là n’avait jamais dû voir Aras ou l’un de ses anciens camarades. Mestin avait sans doute omis de dire à quel point le visiteur serait différent.

— Je viens voir Mestin.

— Elle vous attend. Par ici.

Ce jeune rappelait quelqu’un à Aras. Mais qui ? Ah…

— Tu es le fils de Tlivat, n’est-ce pas ? (Côte à côte, ils suivaient un mur de lumière canalisée, comme les rues souterraines de Constantine.) Tu as grandi bien plus que je m’y attendais.

Le garçon eut un hochement de tête poli. Aras n’avait pas besoin qu’on lui rappelle combien son apparence troublait les wess’har. Il n’était pas revenu depuis si longtemps… Même son langage paraissait inflexible, bancal… étranger.

Mestin l’accueillit avec réserve. Aras avait l’impression qu’elle cherchait en lui toutes les modifications apparues depuis leur dernière rencontre. Il était devenu un peu plus grand qu’elle, mais, si elle prenait ombrage d’être dominée par un mâle, elle n’en montrait rien. Il garda les mains dans le dos pour éviter de montrer ses griffes. Il ignorait quel hôte dans le passé de la c’naatat avait apporté cette contribution.

Chail, dit-il avec politesse.

Il attendit qu’elle s’accroupisse avant de s’asseoir sur ses talons.

— Alors, avez-vous rencontré les nouveaux humains ? Pourrons-nous les contenir ?

— Ils ne sont que seize. À première vue, leur technologie est incapable de les transporter en grand nombre.

— Autrefois, nous en pensions autant des isenj.

— Je ne suggère pas d’abandonner toute prudence. Mais notre priorité est d’empêcher leur contact avec la c’naatat. C’est la plus grande crainte de Josh.

— Josh n’a jamais essayé d’acquérir la c’naatat. Pourquoi les autres réagiraient-ils autrement ?

— Josh croit que son corps sera transformé de façon permanente après sa mort physique. Les sans-Dieu préfèrent placer leur foi en la science, mais leur quête est la même – la vie éternelle. C’est une préoccupation humaine. Ils se croient tous suffisamment uniques pour mériter l’immortalité. Parfois, j’aimerais pouvoir les éclairer.

Il se demanda si elle verrait l’ironie de cette situation. Mais Mestin possédait toute la littéralité et la linéarité des purs wess’har. Il se demandait encore si elle avait compris le concept de commerce.

Elle se leva et prit un bol opaque de netun jay sur la table. Aras en vit les formes quand la lumière l’accrocha ; un nid d’œufs, une gousse de graines. Elle plaça ces friandises devant lui et s’assit à sa hauteur, geste très conciliant rendu encore plus intime par l’offre de nourriture. Elle se sentait peut-être désolée pour lui. Plus il passait de temps parmi les humains, plus il avait de mal à se sentir chez lui au milieu de son propre peuple.

Gêné de dévoiler ses griffes si près d’elle, il prit un gâteau en forme d’œuf et y mordit avec prudence. Du dos de la main, il essuya le jus doré qui lui coula sur le menton.

— Les isenj sont-ils au courant que d’autres humains sont arrivés ?

— Suffisamment pour nous adresser une protestation.

— Pourvu qu’ils n’imaginent pas que cette concession s’applique également à eux.

— Peut-être faudrait-il éliminer les visiteurs tout de suite, malgré ce qu’en dit Fersanye.

— Je suis las de tuer, Chail.

— L’équilibre, Aras. Il doit être maintenu.

Elle avait raison, bien sûr, et pas seulement parce qu’elle était la matriarche. Il connaissait les humains. Au fil des ans, il avait parcouru toutes les archives de la colonie. Si les colons avaient fui, justement, c’était pour échapper à cette race expansionniste, opportuniste et hégémoniste. Aras finit son netun jay et regarda le dernier gâteau dans le bol. Mestin eut un geste d’invite.

— Finissez. Je vous en donnerai d’autres pour que vous puissiez les emporter. Assurez-vous que votre contamination ne déforme pas votre jugement. Écoutez la voix du wess’har, et non des parties gethes. Et passez voir Sevaor en partant. Vous lui manquez.

Sevaor. Son clan était un lointain parent d’Aras, mais il considérait parfois Sevaor comme un membre de sa famille proche. Quoi que fasse Aras, quoi qu’il devienne, Sevaor lui gardait une certaine tendresse. Il était fier de son ancêtre vivant. La perspective de survivre à Sevaor, comme il avait survécu à toutes ses connaissances, le peinait toujours autant. Même la perte de générations entières d’amis humains ne l’avait pas endurci. Au contraire, chaque nouveau cadavre abandonné aux velourocs paraissait lui peser un peu plus.

— D’accord, dit-il en acceptant un sac de netun jay pour le retour.

Sevaor faisait les cent pas devant un écran large comme la pièce qui montrait la circulation isenj entre leur monde natal et son satellite. La carte statique, avec parfois un point jaune pour un vaisseau automatisé ou un rouge qui signalait un emplacement de défense, servait de système d’alerte. Il se retourna en sentant Aras, et tendit les bras pour l’accueillir, puis les baissa. Il avait brièvement oublié qu’on ne touche pas un c’naatat. Héros de guerre, Restaurateur, targassati… et monstre. Aras était las d’être admiré et respecté de loin. Il avait faim de contact.

— Vous auriez dû me dire que vous veniez, dit Sevaor. J’aurais rapporté de la nourriture pour vous.

— Qui me connaît encore, ici ?

— Votre famille, Aras. Elle se soucie de vous.

— Je ne les connais pas. (Et elle se soucie plus de l’idée de moi que de ma personne.) Tous ceux-là sont nés plusieurs générations après mon départ.

Sevaor cacha sa peine derrière un sourire et se retourna vers l’écran.

— Certes. Votre colonie a laissé un message pour vous. Le vaisseau humain débarque ses passagers. Espérons que personne ne leur aura parlé de la c’naatat.

— La conscience est une chose, la possession en est une autre, répondit Aras. (Pitié, Sevaor. Les risques d’infection sont si faibles. Rien qu’une main. Pitié.) Personne ne me l’a prise. Et beaucoup ont essayé.

— Vous ignorez comment ils vont réagir.

— Pour l’heure, ils sont seize, et je peux m’occuper d’eux s’il le faut.

— Il suffit d’un, Aras. S’ils l’acquièrent, ce sera le chaos pour eux et pour nous. Nous ne voulons pas d’une autre race reproductrice comme les isenj.

— Ils se débrouillent très bien tout seuls, sans notre aide technologique. (En voyant Aras se relever, Sevaor comprit qu’il n’était plus d’humeur à l’écouter. Ce n’était pas tant la rebuffade que la distance physique, qui l’avait irrité.) Je l’admets, cette technique leur serait immensément précieuse. Les plus riches de leur société y verraient un miracle, tandis que les plus pauvres continueraient à mourir de faim. Voilà ce qu’ils appellent l’ironie.

Sevaor rejeta la longue tresse de sa crinière par-dessus son épaule et parut se concentrer sur l’écran.

— Soyez prudent, Aras. Vous reviendrez nous voir, n’est-ce pas ?

Les wess’har étaient tactiles. Ils s’étreignaient. Ils aimaient, ils avaient besoin de foule. Chez Aras, cet instinct était toujours en demande. Cela lui fendait le cœur chaque fois. La prochaine rencontre ne serait pas de sitôt.

— Je serai prudent, je te le promets.

Ses pas brusques le menèrent de la salle de contrôle jusqu’à l’air libre de la plaine. Il se rappelait pourquoi il évitait Sevaor, pourquoi ce dernier l’irritait.

Il ressemblait tant à son frère-de-maison mort, et au fils qu’il ne pourrait jamais avoir.

Mais les colons avaient besoin de lui, et c’était là une motivation puissante pour un mâle wess’har sans enfant ou isan à charge. Ses humains, aussi bizarres et intouchables qu’ils soient, étaient sa famille. Aras partit au pas de course et ne ralentit pas avant d’avoir, enfin, atteint la côte.