Shan retourna à la colonie aussi vite que possible. Entre la sortie de cryo encore récente et la gravité supérieure, c’était plus que pénible. Le temps de rentrer chez Josh, elle était trempée de sueur. Avachie sur le futon, encore hors d’haleine, elle sentit son dégoût des Briefings refoulés refaire surface. Elle voulait des réponses, et savait que certaines étaient peut-être cachées dans sa tête. Novice en matière de contacts extraterrestres, coupée de tout supérieur capable de la conseiller, elle serait bientôt entourée de chercheurs, curieux et donc potentiellement dangereux, avides de nouveautés, en produits comme en marchés. Elle avait désespérément besoin de révélations, et le BR les lui cachait.
Concentre-toi. Non, ce n’était pas la bonne méthode. Détends-toi. Laisse affluer les souvenirs. Enfin, c’était ce qu’on lui avait dit la dernière fois. Le pire aspect du BR, c’était qu’on avait du mal à faire la part entre souvenirs et rêves passés. Les deux étaient tout aussi diffus et troublants, et revenaient au-devant de votre esprit avec la même clarté surprenante.
Ce dont elle était sûre, c’est que Pérault ne savait presque rien sur les extraterrestres. Quand elle pensait à eux, elle ne ressentait pas cette lourdeur imprécise qui signalait les mystères préservés par son inconscient. Et ce stimulus ne déclenchait pas non plus un torrent de souvenirs. Elle se concentra sur les faits dont elle disposait. Un conflit territorial en cours, selon Josh. Où les humains – ou au moins la colonie – étaient tolérés. Ils n’auraient pas si bien prospéré sans cela. Pour autant, rien ne garantissait un accueil chaleureux à ce qui ressemblait à une force d’invasion.
Les questions étaient légion. Pour y répondre, il lui faudrait d’autres faits, et les colons seraient la source la plus fiable. Si elle voulait éviter l’incident diplomatique, elle aurait besoin de l’aide de Josh et des siens.
Avant d’appeler Lindsay, elle prit le temps de faire le point. Inutile de lui exposer l’étendue du problème avant d’avoir élaboré un plan. Un marine resterait en haut avec les passagers. Ses collègues débarqueraient les installations dans la deuxième navette, et installeraient une zone de quarantaine au sol. Autant éviter d’inquiéter les colons – ou les autochtones – en laissant se promener les troupes armées. Elle était embêtée de ne pas savoir à quoi s’attendre vis-à-vis des extraterrestres. Elle avait l’impression de débarquer sans renforts dans une bagarre de pub.
— On briefe les passagers ? demanda Lindsay.
— Oui. (Autant que tout se déroule le plus normalement possible.) Prévenez-les qu’ils seront confinés au camp jusqu’à ce que j’autorise les sorties.
— Autre chose ?
— Oui – l’une des cabines me servira de base. Josh et sa famille ont besoin d’intimité.
Et moi aussi.
— Laissez-moi six heures. Si nous ne pouvons pas lancer l’atterrissage d’ici là, je préfère que nous attendions demain pour avoir assez de lumière.
— Très bien. Je vous rappelle dans quelques heures avec les coordonnées d’atterrissage.
— Les passagers sont à cran. Ils ont hâte de se mettre au travail.
— Dites-leur de ne pas s’exciter trop vite.
— Très bien, Madame.
Shan se rallongea. Le plafond de la pièce était un cercle de lumière opaque. Elle avait beau essayer de le voir concave, il avait perdu tout relief pour elle. Les mains levées pour former un cadre et tout occulter à part cette surface indéterminée, elle insista jusqu’à ce que des points noirs défilent dans son champ de vision. Ce défaut, que n’importe quel docteur aurait pu éliminer, elle y voyait une partie de son humanité. Elle essaya de se concentrer sur eux, ne serait-ce qu’au cas où cette distraction l’aiderait à percer un peu plus le BR.
Les colons avaient l’une des plus grandes banques génétiques animales et végétales de la Terre. Nous devons la préserver, si elle est encore intacte. Voilà. C’était un souvenir on ne peut plus clair : Pérault, les mains croisées sur la table devant elle. Son inquiétude – sincère, sans point commun avec une affectation politicienne. La banque de données ADN n’était pas un mystère. Beaucoup d’organisations en avaient compilé d’autres, opposant la biodiversité à l’extinction. C’était même dans les archives, si quelqu’un prenait la peine d’étudier Constantine.
Ils ont établi le contact avec des êtres conscients. Mais on nous a conseillé d’éviter la planète. La raison étant mystérieuse, nous n’avons partagé l’information avec personne en dehors de mes proches conseillers.
Ça aussi, c’était clair. Et aucune sensation ne venait flotter derrière. Rien ne lui donnait l’impression qu’elle ne savait pas tout. Pérault n’avait presque rien appris au sujet des extraterrestres, à l’époque. Alors pourquoi le BR ? Pourquoi gâcher un processus si coûteux – deux piqûres à 20 000 euros pièce et la présence d’une ministre – pour lui dire si peu de chose ? Éviter l’attention de la communauté scientifique en cachant la présence de nouvelles formes de vie ? Peut-être… Elle ne voyait que ça.
Bon sang, c’était soixante-quinze ans plus tôt. Même si l’info avait filtré, personne ne risquait de rappliquer…
Autre question : pourquoi Pérault voulait-elle que la mission soit isolée ? Elle devait être morte, à présent. Shan sortit son Suisse et consulta la date sur Terre. Tous ses anciens collègues aussi avaient dû passer l’arme à gauche, McEvoy compris. Une amarre de plus qu’elle larguait. Son compagnon le plus familier était l’antiquité qu’elle tenait dans sa main.
Shan se demanda quelles funérailles Pérault avait reçues. Elle était chrétienne – elle le lui avait dit. Peut-être la croyance en l’au-delà avait-elle rallongé les projets de la politicienne jusqu’après l’élection suivante. Pérault en Noé moderne ?
Tout en rajustant son uniforme, Shan se prépara à une conversation sérieuse avec Josh. Si Pérault avait vraiment voulu bâtir une arche, la première étape aurait été qu’une équipe de terraformation bricole un déluge et rafistole la Terre. Au départ de la mission, la planète était en mauvais état. Autant ne pas penser à ce qu’elle était devenue depuis.
Depuis son point d’observation sur la route de crête, Aras surveillait Constantine et le noyau grandissant des boîtes vertes étincelantes. Ce nouveau campement humain n’était qu’une intrusion temporaire dans le paysage. Et pourtant, il s’en irritait…
Josh le rejoignit, écrasant le feuillage à chaque pas et envoyant des éclats d’odeur âcre dans l’air. Aras ne se retourna pas. Il attendit que l’humain s’asseye à côté de lui. Le silence s’installa. Josh sentait le calme.
— Tout est donc sous contrôle.
Josh opina sans se détourner du paysage.
— Ils ont atterri. Leur commandante paraît certaine de pouvoir contrôler son équipage. Ce n’est pas leur commandante, d’ailleurs. Gouverneur serait sans doute un terme plus approprié. C’est un officier de police civil. Je lui ai expliqué les limites des échantillons qu’elle peut emporter. Elle a eu l’air de comprendre.
— S’ils n’ont pas de moyen de quitter l’île, nous devrions pouvoir éviter tout contact avec la c’naatat.
— Ils comptaient rester un an, tout au plus. Mais leur vaisseau…
— Leur vaisseau va pouvoir commencer à se remettre en état. Mestin a désactivé le système sentinelle. Ils pourront partir à n’importe quel moment.
Josh interrompit son geste avant de toucher la manche d’Aras. Bien que les risques de contamination soient négligeables, les humains aussi évitaient le contact. Deux rejets en quelques heures… Il serait parti sans un mot s’il n’avait pas vu Josh se conduire de la même façon avec Martin. En général, ce geste annonçait une question délicate. Au sens où Josh aurait du mal à la poser. Ce genre de trouble restait étranger à Aras. Même, il était déçu par l’hésitation qu’avaient les humains à exprimer le fond de leur pensée.
— Avais-tu entrepris de détruire leur système cryo, Aras ?
— Non, répondit-il sans réfléchir. Le réseau de défense a utilisé les données transmises par les sondes et coupé tout ce qu’il n’identifiait pas comme vital à leur survie. C’était un problème technique. Si nous avions prévu de détruire le vaisseau, nous l’aurions fait.
Josh le regarda avec la même stupeur que les premiers colons humains. Même si son apparence avait beaucoup changé depuis, il restait un étranger. Il n’avait pas besoin d’une meilleure preuve.
— Je voulais m’en assurer.
— Quoi qu’il arrive, Josh, ce ne sera pas de ta responsabilité.
— C’est nous qui avons envoyé le message.
— Vous avez envoyé une mise en garde. Ce n’est pas pareil.
— Frankland, la femme, dit que les humains ont découvert d’autres extraterrestres depuis que notre mission a quitté la Terre, mais ce n’est pas pour vous rencontrer qu’ils sont venus ici. C’est pour la planète.
— Ils les ont détectés, plutôt. (Comme si une espèce ne devenait réelle qu’une fois identifiée et définie par les humains.) Ont-ils déjà rencontré une espèce à la culture plus avancée que la leur ?
— Si tu parles de technologie, non. Et d’un point de vue culturel… eh bien, par le passé, les humains ont déjà découvert des cultures avancées, mais technologiquement inférieures.
— Je crois me souvenir de ce qui leur est arrivé. La réaction des gethes à cette situation va être fascinante.
Josh se leva et observa la construction en cours sous leurs pieds.
— Cela faisait longtemps que je ne t’avais pas entendu utiliser ce mot.
— Je ne voulais pas t’offenser.
Aras jeta un coup d’œil à Josh et se demanda ce qui se passerait s’il le touchait, comme il l’avait fait pour son ancêtre. Benjamin était le seul humain à l’avoir accepté tout entier. Josh, aussi amical qu’il soit, avait ses limites.
Benjamin l’avait tenu entre ses bras tandis qu’il hurlait de douleur à cause de son exil. Et tant pis pour les risques. Dans la forêt complexe du souvenir total wess’har, cet événement demeurait aussi net et distinct qu’au premier jour. Et tout aussi précieux.
— J’entends bien, répondit Josh avant de tourner les talons.
L’équipage s’agitait de plus en plus derrière le cordon. Sauf Eddie Michallat. Lui regardait, simplement.
Accoutumé aux longues périodes d’inaction, le contingent de marines s’était attelé à la construction. Ils avaient déjà connu des opérations où les frontières étaient contestées. Donc, ils supposaient qu’il faudrait de longues négociations avant qu’ils aient une liberté de mouvement. Cela paraissait peut-être logique pour eux, mais les civils avaient plus de mal. Assis entre deux scientifiques issus de corporations concurrentes, Eddie Michallat s’imprégnait de leur frustration. Au moins, avant de décharger le campement, on leur avait installé un réfectoire. Et, même si les toilettes restaient chimiques jusqu’au raccordement des canalisations, ils pouvaient boire du café. Ils s’étaient rencontrés deux jours plus tôt, et n’avaient pas fini de s’apprivoiser.
Eddie se réjouissait de cette période de calme. Coincé avec des gens qui n’avaient rien à faire, il pouvait polir à loisir les joyaux bruts de ses histoires. Sans rival à écarter, il pouvait recueillir les conversations à son rythme. C’était une chocolaterie journalistique, et il avait le seul ticket doré ! En un mot comme en cent, l’extase.
Il craignait simplement que les journées soient trop courtes pour tout faire.
— Ce serait le comble ! commenta Olivier Champciaux. Cette planète a un cycle de trente heures.
Chaque fois qu’Eddie s’aventurait à l’extérieur, il découvrait une nouvelle section d’habitation. Ça avait commencé par deux cubes sur des étais bas, joints par une courte section de couloir qui s’emboîtait comme un jouet. Section par section, cela devenait un collier cubiste à deux brins. Une chaîne intérieure pour les quartiers d’habitation, et une extérieure pour les parties communes et de travail. Le vert pâle des murs, presque irisé, était incongrûment apaisant. Eddie les inspecta de près.
— Les pastels, c’est pour nous tranquilliser malgré la promiscuité ?
— Non. Les panneaux sont imprégnés de cellules solaires et de chlorophylle. Cela nous fournira notre électricité, et permettra d’égaliser les nivaux d’oxygène, expliqua Sabine Mesevy. Mais la couleur est jolie. Et puis je vous rassure, nous avons chacun notre cube. Vous n’avez pas lu le descriptif de la mission ?
— Pas en entier…
— C’est une unité scellée. Même en territoire inhospitalier, on se sentirait chez nous. Enfin, en l’occurrence, ce monde est une Shangri-La planétaire. Il y a presque assez d’oxygène.
Mais pas tout à fait, décida Eddie. Les marines ingénieurs, suite à un dysfonctionnement des ajustements d’oxygène, s’étaient décidés à recalibrer les panneaux pendant que tout le monde respirait l’atmosphère brute, et raréfiée. À la fin du deuxième jour, il accumulait tous les symptômes du mal des hauteurs : migraines, douleurs musculaires, épuisement et insomnie. Et il n’était pas le seul. Des pas devant sa cabine et le bourdonnement occasionnel des conversations lui disaient bien que les autres dormaient aussi mal que lui.
De temps à autre, la zampolit de la Fédé, Shan Frankland, passait voir s’ils en étaient réduits au cannibalisme. Si le treillis qu’elle portait la première fois lui avait donné un air sérieux, l’uniforme de police qu’elle avait repris depuis la rendait imposante. Pas imposante dans le sens de ronde ou délicieusement féminine. Non, grande, athlétique, dure, et pas du genre à discuter. Surtout s’il y avait une alternative plus rapide et plus physique. Son manteau noir à col montant renforçait son côté intimidant, de façon plutôt brutale.
Elle était passée les voir six fois le premier jour, pour dire qu’elle « discutait » avec les dirigeants locaux et qu’elle les « tiendrait au courant » de la situation. Il l’entendait arriver chaque fois : ses bottes martelaient le sol composite lorsqu’elle gravissait le passage. Eddie n’avait pas envie de la contrarier. Quand elle parlait au groupe, elle fixait quelqu’un, au hasard. Quand elle ne parlait pas, elle observait tout le monde avec l’œil acéré d’une détective. Puis la mémoire lui revint ; il sut où il avait déjà entendu son nom.
Green Rage. Il consulta la bibliothèque de BBChan. Les données, quoique dépassées depuis soixante-quinze ans, convenaient parfaitement à ses besoins. Il étudia le résultat dans sa cabine – un cube, il n’y avait pas d’autre terme. Shan Frankland, Superintendante en Chef, Unité antiterroriste – une enquête de police sur l’effondrement de l’Opération Green Rage. Oui, voilà. Responsable de l’opération Green Rage six ans plus tôt – enfin, quatre-vingt-un ans plus tôt –, elle avait dépensé des millions payés par les contribuables pour une opération d’infiltration. Suite à l’échec du coup de filet et à la fuite des écoterroristes, on l’avait accusée de « négligence » et on l’avait transférée dans un autre service.
Il commença à parcourir la pile de documents, trop absorbé pour la transférer vers le grand écran de son système d’édition. Une soudaine faim de découverte aviva son intérêt pour la carrière de la jeune femme. À la fin de l’après-midi, il avait tout à fait oublié son mal de crâne.