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Il avait suffi de quelques jours pour ériger une nouvelle société. Et toute société a besoin de règles. Ce fut Shan qui les créa ; après tout, elle était le gouvernement. Toutefois, cette fonction ne lui procurait aucun plaisir, et elle espérait que cela continuerait. Les colons avaient leur propre structure sociétale, avec laquelle elle ne comptait pas interférer. Quoi que le BR lui réserve, elle s’assurerait que le Thétis représente le moins de gêne possible.

Et, pour cela, elle ménagerait les gouvernements étrangers. Sur le nombre, il y en avait au moins un qui avait largement dépassé le stade des huttes de terre. La prudence était de mise.

Shan avait déjà installé son bureau. La partie singe alpha de son cerveau lui avait dit que le personnel en uniforme, au moins, avait besoin de voir quelqu’un aux commandes, à son bureau, pour être rassuré. Puisque la surface de travail se dépliait depuis l’une des parois, il était impossible de donner à la pièce un air imposant, mais cela suffirait. Au moins, cela transpirait la stabilité.

Elle prit des notes sur l’écran dépliant de son Suisse. Aucun contact entre l’équipe de la mission et la colonie sans accord préalable de Josh Garrod. S’il n’avait pas été dirigeant avant son arrivée, il l’était à présent. Aucun membre de l’équipe n’entrera dans la colonie sans mon accord préalable. Moi : je n’entrerai qu’avec l’accord préalable de Josh. Elle se demanda si elle trouverait un jour un moyen de remplacer cet écran : des centaines d’effacements l’avaient fragilisé. Missions sur le terrain : les colons seront invités à observer s’ils le désirent. Représentants extraterrestres…

Elle s’interrompit.

Représentants extraterrestres : les inviter à exposer toute autre restriction désirée. Quant à deviner ce à quoi les extraterrestres objecteraient… Ce n’était même pas la peine d’essayer.

Lindsay Neville répondit à sa convocation. Elle se percha sur le bord du lit, s’y appuyant le moins possible. Pour que la capitaine se sente aussi mal à l’aise, c’était que Shan avait convenablement marqué son territoire.

— Les colons ont-ils exprimé le souhait d’éviter tout contact avec l’équipe ? demanda Lindsay, l’air fatigué.

— Non. Mais je souhaite éviter que les relations se compliquent.

— Mes hommes ont été choisis pour leur autonomie, répondit Lindsay, piquée.

— C’est-à-dire ? Ils tricotent leurs propres chaussettes à partir des chargeurs vides de leurs armes ?

— Ils ne s’attendent pas à avoir de « relations », comme vous le dites, avant un bon moment. La plupart ont choisi de prendre des suppressants.

— Eh bien, je suis heureuse que le bromure soit toujours aussi vivace dans la Navy européenne. (Le sujet paraissait déranger Lindsay ; était-ce déjà un problème dans son détachement ?) Je ne doute pas un seul instant de leur discipline. Mais évitons tous les risques. Et puis, on pourrait trouver d’autres moyens d’offenser les colons qu’en essayant de sauter leurs filles.

— Ou leurs fils.

— Tout à fait, ou leurs fils. Essayons de ne pas nous mettre dans leurs pattes, sans être grossiers pour autant.

— Très bien, Madame. Toutefois, rappelez-vous que ce ne sont pas des officiers de police. Ce sont des troupes d’intervention très coûteuses et très entraînées. Même s’ils creusent les canalisations des toilettes.

Au moins, elle avait eu le cran de le dire. Shan fit l’effort de ne pas paraître vexée. Parfois, une absence de réaction était plus effrayante que l’emportement.

— Rectification notée. Assurez-vous qu’ils ont bien compris les règles, c’est tout. Et une précaution : toutes les communications externes devront passer par votre centre de commandement. Nous voulons savoir ce qui se dit, au cas où.

— Les scientifiques ne vont pas apprécier, Madame. Et le journaliste non plus.

Lindsay l’avait catalogué comme une espèce à part, ni personnel en uniforme ni scientifique. Shan se disait qu’il ne tarderait pas à se considérer de la même façon.

— Michallat peut envoyer tout ce qu’il veut, du moment que je le lis avant. Il doit avoir l’habitude qu’on filtre ses articles, s’il a été reporter de guerre. Dites aux passagers que je serai la seule à voir leurs transmissions, et que je ne les révélerai pas à la concurrence. Mais quelle importance ? Rappelez-leur aussi que je peux interrompre leurs communications s’il le faut.

— Très bien, Madame.

Une fois ses ordres en poche, Lindsay disparut. Shan tira de sa poche une barre compressée d’abricot et de soja et la mâcha pensivement. C’était la seule ration qu’elle avait pu trouver qui ne lui laissait pas un arrière-goût de métal. Alors comme ça, certains des marines étaient sous suppressants… Pourvu que ce soit plus agréable que le BR. C’était le genre de détail auquel on ne pensait que sur place. Comme les toilettes ou la lessive. Le reste de l’équipe avait un avantage sur elle. D’une façon ou d’une autre, ils avaient tous l’habitude de vivre de façon précaire dans des endroits reculés. Et, même si leur travail était vraiment désagréable, les officiers de police rentraient généralement chez eux à la fin de la journée. Cela faisait une grosse différence.

Elle repensa un instant à son premier officier, son premier « patron » et au reste de l’équipe à Western Central. Tous morts, depuis. Ou au moins très vieux, alors qu’elle ne l’était pas. Elle avait perdu les dernières personnes qui auraient pu lui coller une claque sur l’épaule et la traiter en sœur. Avec la bouteille d’eau prise sur son bureau, Shan adressa un toast au vide.

— Adieu, patron.