Le bot n’avait que faire de la neige. Tout aussi indifférent, Aras le regardait travailler. Dans son ascension obstinée de la pierre, la machine semait des mots comme autant de petites crottes.
Un copeau de glace dériva dans le vent, délogé par l’avancée du bot. Sans hâte, il taillait dans un bloc de roche si dure que n’importe quel être conscient aurait renoncé depuis longtemps. Étrange choix de matériau, dans une construction de composites et d’alliages.
Mais, autant qu’Aras puisse en juger, le bot était sans passion. Il n’était rien, n’avait pas d’identité. Rien que des consignes sans doute transmises par ses maîtres. Sa dernière lettre enfin gravée, il exécuta un virage à angle droit, descendit le long du pilier et se laissa tomber. Derrière lui, la neige se stria de sillons parallèles.
De la pointe de la griffe, Aras recopia les lettres dans la neige immaculée. Après un instant d’observation, il les effaça. Qu’était ce « Dieu » ? Et pourquoi se souciait-il du gouvernement ? Surtout si loin de chez lui… Ce n’étaient que des mots. Aras s’était enfin familiarisé avec la langue des gethes, mais il lui restait beaucoup à apprendre.
— C’est un gethes ? demanda l’apprenti navigateur.
Pour sa première sortie dans la zone en quarantaine, on l’avait doté d’une combinaison étanche. Il devait se protéger de tous les dangers invisibles dont Aras, lui, n’avait plus à se soucier depuis belle lurette. Suivant son mouvement de tête, Aras se tourna vers une plate-forme basse montée sur chenilles, qui contournait le chantier en grondant.
— C’est à ça qu’ils ressemblent ?
— Bot, répondit Aras en utilisant le mot gethes glané dans des transmissions. C’est une machine qu’ils envoient au-devant d’eux pour construire une habitation. Certaines sont équipées d’une véritable intelligence. Pas celle-là. C’est un porteur. Il ne me distinguerait sans doute pas d’un gethes.
Pour illustrer son propos, Aras se leva et se plaça sur le chemin de la machine. Celle-ci corrigea sa trajectoire pour l’éviter. Il s’interposa encore deux ou trois fois, puis estima la leçon suffisante.
Pas de doute, les gethes arrivaient. Certes, il le savait depuis un moment. Depuis qu’ils avaient intercepté le premier signal. Mais le moment approchait. Les bots avaient reçu un flot de données expliquant les intentions et les besoins des gethes. À présent qu’Aras avait satisfait sa curiosité et laissé l’habitation prendre forme, il était temps d’agir.
Rien ne vint s’interposer quand il pénétra sur le chantier. Il n’y avait aucune mesure de sécurité, et les bots étaient si primitifs qu’ils décampaient à son approche. Mais Aras n’était pas venu provoquer des dégâts ou recueillir des informations. Les transmissions lui en avaient appris bien assez.
Le navigateur fit demi-tour et franchit péniblement les congères, jusqu’à ce que le craquement disparaisse sous ses bottes. Venu des terres chaudes, le jeune wess’har supportait encore moins bien le gel que la moyenne.
Aras n’avait rien de moyen, lui. Pas plus que les camarades qu’il avait perdus.
Au revoir, Cimesiat. Je regrette tellement. Aras regarda autour de lui. Il ne pourrait pas conduire la cérémonie de départ. Il ne restait rien de son ami qui aurait pu retourner au cycle de vie. Alors il se rappelait, simplement. À la prochaine saison, la terre serait couverte de l’herbe noire aux brins coupants et brillants propre à cette région de Bezer’ej. Si seulement les isenj n’avaient jamais atterri sur cette île… sur cette planète… alors Cimesiat serait mort de façon naturelle, à son heure. Au lieu de cela, il avait été poussé à se détruire. C’était le cinquante-huitième des troupes c’naatat à se donner la mort, depuis la fin des guerres. Si on n’y prenait garde, on se retrouvait inutile en temps de paix. Pour sa part, Aras avait trouvé son but grâce à une autre guerre, plus lente et mieux admise : la protection de Bezer’ej. Un jour, il la remporterait. Mais, en repensant à ses camarades, il se demanda s’il saurait supporter cette victoire.
De son escadron, ils n’étaient que trois survivants. Sans famille, sans raison d’être, ils ne possédaient plus ce qui donnait à un wess’har son envie de vivre. Mais moi, j’ai mon monde, se dit Aras. Et assez de devoirs pour trois existences, à présent que les gethes débarquent.
Il s’accroupit, enfonça ses griffes dans la neige, jusque dans le sol gelé. Comme s’il établissait le contact rituel pour les funérailles que Cimesiat n’aurait jamais.
— Pardon. J’aurais dû savoir.
Le silence retomba. Parfait, cristallin, troublé parfois par les claquements d’écoutilles ou le ronronnement des moteurs. La maison des gethes serait morte, industrielle, sans âme. Sans vie. Les murs de composite gris se voûtaient pour former un toit sans trait distinctif.
Aras était toujours mal à l’aise devant un bâtiment. Placé ainsi en évidence, celui-ci était d’autant plus troublant. Comme il fallait être vulgaire – barbare, même – pour s’imposer à un terrain naturel ! Jamais un wess’har ne se serait montré si arrogant… Il dut se relever pour apercevoir l’horizon nord de l’île. Plus aucune lumière. Il avait fallu quelques siècles pour que la nature efface les édifices isenj. Le peuple isenj, lui, s’était révélé moins résistant…
Ainsi, les gethes aussi construisaient pour qu’on les voie. Voilà tout ce qu’Aras avait appris. Suivant le chemin ouvert par le navigateur pour éviter de laisser davantage d’empreintes sur l’immensité blanche, il revint au vaisseau.
— Nous devons tout enlever, annonça Aras. Il faut déplacer leurs bâtiments.
Son navigateur paraissait tendu, partagé entre la peur et l’adulation. Aras n’avait que trop vu ce genre d’expression. Toi qui fus le Restaurateur, tu nous sauveras de nouveau.
— Et tu effaceras les gethes à leur arrivée ? demanda le navigateur. Ou avant même qu’ils atterrissent ?
Les yeux du jeune allaient et venaient rapidement entre le visage d’Aras et ses griffes. Tous les wess’har normaux
– dépourvus de griffes et héritiers de la mort – paraissaient fascinés par ces armes.
— J’attends d’en savoir un peu plus. S’ils viennent chercher refuge, j’étudierai leur besoin. S’ils viennent avec des projets d’exploitation, je les ferai disparaître.
Une nouvelle fois, Aras se demanda s’il aurait pu agir différemment, par le passé ; mais non, l’élimination des cités isenj avait été la seule option. Pourquoi cette question continuait-elle de le hanter ?
— Monsieur… devrais-je ressentir de l’inquiétude ?
— Si le pire se produit, ce sera bien après ta mort, dit Aras. Mais moi, je le verrai.
Il verrait tout. Jusqu’au bout.