L’odeur de la vie

Je gagne ma vie avec mon imagination ; je m’en sers quotidiennement. Je suis capable de fermer les yeux et d’imaginer n’importe quoi. Je suis une projectionniste hors pair, qui sait choisir la bonne bobine et inventer le scénario approprié, en vingt-quatre images seconde. Mais il y a une chose que je suis tout à fait incapable d’imaginer : quand je ne vivrai plus, quand je n’existerai plus, quand je ne pourrai plus vivre parce que je ne serai plus sur la terre. OK, je sais que je vais probablement me réincarner. Je vais aussi continuer à vivre dans la mémoire et le souvenir des gens que j’aimais et qui m’aimaient. Mais appelons un chat un chat : moi en tant que moi, moi Marcia, mon rire, mes mains, mon sens de l’humour, mon sens de l’observation, mon énergie, mon accent quand je parle en anglais, mon regard, mes commentaires, mes coups de cœur, mes moments de grâce avec mes filles, mon intensité en amour, en amitié, en famille, mes massages, mes maladresses, mes fous rires, mes sermons, ça n’existera plus sous la forme que j’aime, que je connais, que je savoure tous les jours. Il y aura une fin et je le sais. Une femme avec qui je travaillais m’a raconté qu’une de ses bonnes amies, sachant qu’elle allait mourir prochainement, avait seulement dit : « Je vais m’ennuyer de moi. » Je repense souvent à cette phrase : « Je vais m’ennuyer de moi. » Pouvez-vous me dire, vous, comment on arrive à accepter que ce soit terminé ? Imaginons les plus belles vacances de notre vie : la mer, le soleil, des livres qu’on aime, nos enfants qui jouent dans le sable et savoir qu’il faut partir, quitter ce lieu. Pas de problème. Ça se fait, on le fait plusieurs fois par année, quitter un endroit, une situation où tous les éléments de bonheur sont réunis, mais on sait qu’on pourra le revivre, dans un an, dans quelques semaines, on va le planifier parce que c’est tellement bon. Mais quand je vais mourir, je ne pourrai pas planifier un retour, il faudra que je parte définitivement. Je ne saurai pas où je m’en vais, mais il faudra que j’y aille. Mais comment arrive-t-on à faire cela ? Je n’ai jamais compris. À cette étape de la vie, il doit y avoir quelque chose en nous qui bouge, qui change, qui veut, qui s’abandonne. On vit semble-t-il notre mort comme on a vécu notre vie. Certains partent avec le sourire, d’autres sans dire un mot, d’autres en criant et en se révoltant, d’autres en douceur dans leur sommeil. Je ne voudrais pas avoir à vous dire adieu. Je crois que je serais jalouse de vous qui pourrez marcher, respirer toutes les odeurs différentes chaque jour, qui pourrez cuisiner ce que vous avez envie de manger, qui pourrez serrer les enfants que vous aimez dans vos bras. J’aimerais avoir le don d’accompagner ceux qui s’en vont. Les personnes qui sont capables d’un tel geste sont les personnes que j’admire le plus au monde. Je ne serais pas capable de prendre la main d’êtres humains et les accompagner dans ce passage vers l’ailleurs. Dans ces eaux, ce dont je suis capable c’est d’accompagner, tenir la main d’une femme qui accouche. J’ai eu à le vivre deux fois et ces expériences ont été les plus fortes de toute ma vie. Encore plus puissantes que mes propres accouchements. Prendre dans mes bras un être humain qui arrive, j’en suis capable, mais prendre dans mes bras un être humain qui s’en va, c’est trop me demander.

Depuis plusieurs années, sur mon bureau, se trouve la plus belle photo du monde : en noir et blanc, une vieille dame d’au moins quatre-vingt-quinze ans, les yeux fermés, qui tient dans ses bras un nouveau-né. Elle le serre contre son cœur, elle le respire. Cette photo traduit le moment présent dans sa plus grande expression :

— Ma vie se termine bientôt et toi tu la commences. Laisse-moi m’imprégner de ton odeur, petit être humain. Donne-moi un peu de ta vigueur, de ta force, de ta naïveté, afin que je m’en aille en me souvenant de l’odeur de la vie.

Parce que c’est ce que sentent les bébés ; ils sentent la vie et c’est ce que les vieilles personnes ont besoin de respirer. Quand je serai sur le point de mourir, c’est ce dont j’aimerais me souvenir, l’odeur de la vie, de ma vie. Et quand je serai partie, j’aimerais que ceux que j’aime respirent profondément chaque fois qu’ils penseront à moi.