LE BAL DE NOËL de la manufacture de Wesserling vient à peine de commencer lorsque Louise et Chrétien pénètrent dans le vestibule de dalles noires et de glaces brillantes. Des laquais en livrée bleue et aux perruques poudrées bordent l’escalier de marbre qui conduit aux appartements. Au sommet de l’escalier, quelques jeunes femmes, lourdement parées, se pressent devant un miroir de Venise. Rien qu’à les voir, rien qu’à les entendre, Louise devine que la fête organisée par le patron de Chrétien est parfaitement réussie. Il y a bien deux semaines qu’elle se prépare à l’événement. Dans son esprit, « le bal de Noël » des Sandherr marque une année de travail et d’efforts lourdement réalisés pour le personnel encadrant de l’entreprise familiale, et un moyen de se montrer pour Louise. C’est ici même qu’elle avait fait la connaissance de Barthélemy et de quelques autres qui se sont succédé durant les nombreuses heures d’absence de Chrétien.
En vérité, Sandherr n’est qu’un fabricant, un parvenu, mais ses usines de filature et de tissage sont parmi les plus importantes de France, et une sorte d’exception merveilleuse, l’aristocratie soutenant Charles X et le gros commerce de la région, historiquement favorable à l’Empire, acceptent de se rencontrer dans ces salons. Lorsque Chrétien a annoncé à Louise que Sandherr, avec lequel ses relations étaient au beau fixe, les invitait une fois de plus à son bal annuel, elle a éprouvé un sentiment de fierté, mêlé d’angoisse sourde. À présent encore, tandis qu’elle gravit l’escalier solennel des Lacouture, elle ne peut se départir d’une certaine appréhension. « Pourvu que je sois belle et suffisamment distinguée, pourvu que tout le monde m’admire et m’envie ! » Un coup d’œil à la glace murale qui décore le palier la renseigne aussitôt. Incontestablement, elle est encore jolie, rayonnante et coiffée avec art. Elle porte, avec une aisance royale, une robe bleu pastel au corsage échancré et bordé de guirlandes de roses. Sa jupe de mousseline de soie est ornée de volants brodés et de valenciennes. Et de ses cheveux soyeux jaillit un paquet de plumes. Une fraîcheur agréable enveloppe les bras et les épaules nues de Louise. Sa poitrine respire doucement. Elle se tourne vers Chrétien et le trouve surprenant d’élégance, dans son habit noir au gilet bien ouvert et à la cravate de neige. Satisfaite, elle lui fait un petit signe de tête et le rejoint au seuil du premier salon.
Le premier salon est le refuge des personnages influents, âgés et moroses qui discutent politique et fument des cigares en attendant l’heure du souper. Lacouture et sa femme occupent le centre du groupe. Lacouture, gonflé de rose comme un porcelet, fond de toute sa masse sur les nouveaux arrivés. Il baise la main de Louise et fait compliment sur sa toilette. Sa femme, grande, jaune et osseuse, harnachée d’aigrettes, de choux et de coquilles de ruban, guide les jeunes gens dans la salle réservée aux danses. À l’entrée, un petit vieux, menu et parfumé, s’efface devant Louise et lui décoche un regard d’extase. Un officier, aux moustaches luisantes et noires comme des sangsues, redresse la taille à son passage. Des femmes se détournent en chuchotant. Quelqu’un murmure :
– Eh ben, elle est encore bien conservée la putain.
Une voix d’homme répond :
– Ravissante ! Elle au moins fait attention à son physique.
Louise se sent à la fois très nerveuse et certaine de sa beauté. La tête légèrement penchée, le regard voilé, la lèvre souriante, elle écoute les noms célèbres que la vieille Lacouture égrène à ses oreilles. Des étrangers lui baisent la main. Les uns sont vêtus de fracs et d’autres portent des uniformes de parade constellés de décorations. Il y a là l’ambassadeur de la Suisse, très gros, qui sue du nez, un colonel, mince, sec, l’œil vitreux, un journaliste petit et bossu qui rit sans cesse et quelques jeunes gens très sympathiques qui arborent des fleurs en tissu à leur boutonnière.
– Le comte de La Cadinottière… La princesse Poppera… Notre éminent conseiller municipal Bellemain.
Sur les nombreux visages qui s’approchent d’elle, Louise lit la même expression d’admiration généreuse et cet hommage unanime la grise. Elle a eu raison de choisir le piquet de plumes. Tout le reste est bien, sans doute. Mais le piquet de plumes bleues constitue une trouvaille véritable. Et Chrétien qui avait osé critiquer sa coiffure à la dernière minute : « On dirait un perroquet en position de combat. » Il doit être fier en ce moment et ne se souvient même plus de ses paroles. Elle le regarde. Il discute avec un de ses collègues la question des salaires ouvriers. Elle veut placer un mot pour égayer cette conversation monotone, mais déjà quelqu’un s’incline devant elle, sous les yeux de Chrétien, et voici qu’elle est au centre du salon, valsant à en perdre haleine avec un inconnu. La main gauche posée sur l’épaule de son cavalier, la tête renversée, les yeux mi-clos, elle se laisse tourbillonner avec une langueur savante. Son danseur a un jeune visage au front bas et à la mâchoire forte qui n’est pas déplaisant, vu de trois quarts. Il porte un habit d’une coupe nette et ses boutons de manchettes sont des petits bouquets de diamants.
– Vous dansez à ravir, dit-il en la couvrant d’un regard dur et paisible.
Elle rougit de plaisir à ce compliment banal et bat des paupières en murmurant :
– Y a-t-il des femmes dans ce salon à qui vous n’ayez pas encore affirmé la même chose ?
– Parbleu oui, la vieille duchesse.
Louise part d’un grand éclat de rire, bien qu’elle ignore tout de la duchesse à laquelle son danseur fait allusion.
Tout en riant, elle examine la salle par-dessus l’épaule du jeune homme. Elle tient à emporter un souvenir complet de ce bal. Même s’il y a vraiment trop de choses à observer pour qu’elle puisse les retenir toutes. Il lui semble qu’elle est le pivot d’un parterre de sourires fardés, de chevelures glissantes, de garnitures de dentelles et de diamants interchangeables. Les robes bouffent selon le mouvement arrondi de la danse. Les épaules nues se soulèvent et s’abaissent au gré d’une houle régulière. Les petits souliers grincent sur le parquet miroitant. Et, à cette foule ondoyante, les lustres de cristal, les murs de marbre et les glaces à cadre d’or versent une clarté immobile, limpide et forte qui fait mal aux yeux. Louise cherche Chrétien du regard et elle le voit accoté au socle d’une lourde girandole de bronze. Il tient une coupe à la main et discute toujours avec son collègue. À côté d’eux, il y a d’autres messieurs bedonnants et tristes. Plus loin, une rangée de mères attentives suivent les ébats de leurs filles, dont elles gardent le sac, le châle et l’éventail.
Les violons sanglotent. L’air du bal est lourd. Le danseur de Louise lui serre la main et se penche vers elle :
– Savez-vous pourquoi je suis navré ?
– Et pourquoi ?
– Parce que cette valse demeurera pour moi un souvenir précieux, alors que vous l’aurez oubliée dès la dernière mesure.
Songez donc, vous ignorez tout de moi : ma profession, mon âge, mon caractère…
– Et vous n’ignorez rien de moi, peut-être ?
– Rien.
– Qui vous a renseigné ?
– Mon regard, mon cœur, et les hôtes de cette honorable maison.
– Quelle coalition !
– L’objet en vaut la peine. Louise sourit et lance :
– Vous dépassez la mesure !
– À qui la faute ? répond-il en lui comprimant fortement le bout des doigts.
Louise est ravie. Voici une vraie fête. Voilà une authentique déclaration qui présage de bons moments. Quel plaisir de recevoir de si galants compliments. Elle a envie de crier de joie. Elle se retient et demande d’une voix sourde :
– Vous prétendez tout savoir de moi. Qui suis-je, monsieur l’indiscret ?
– Une femme exquise, mariée à un homme défiguré par le chagrin, respecté dans son travail pour son sérieux et sa ténacité commerciale. En fait, vous êtes digne de tous les hommages.
Elle cligne des yeux et minaude :
– Vous n’y êtes pas du tout, mon cher, le monde m’ennuie. Et si je viens au bal…
– … C’est pour distraire votre mari ! s’exclame-t-il avec insolence. À d’autres ! Au reste, je ne vous lâcherai pas tant que vous ne m’aurez pas avoué que j’ai su vous comprendre. Je sollicite la prochaine danse.
– Elle est déjà retenue.
– Décommandez-la.
– Impossible, répond Louise pendant que son cœur s’affole d’une douce vanité.
– Même pour moi ?
– Surtout pour vous.
– Et pourquoi ?
– Parce que vous êtes insupportable !
En prononçant ces mots, elle songe que le moment est venu d’essayer son sourire. Elle sourit. Le danseur serre les dents.
– Vous refusez ?
– Bien sûr.
– Alors je me venge.
Et il annonce, Dieu sait pourquoi :
– Vous ne pouvez rien refuser à Nicolas Koechlin.
Puis il se met à tourner dans un mouvement rapide. Il virevolte et il se visse dans l’air, avec une sorte de fureur haletante. Ses jambes encadrent les jambes de Louise sous sa robe. Son regard lui donne le vertige.
– Assez, assez, souffle Louise. Je demande grâce.
– Soit, dit-il.
Valsant toujours, il traverse à présent un flot de dentelles et de rubans et ramène Louise vers Chrétien. Il s’arrête enfin sur une dernière pirouette et Louise sent que le parquet s’incurve et se dérobe sous ses pieds. Elle se laisse tomber dans un fauteuil et se couvre le visage avec son éventail en plumes bleues. Chrétien penche sur elle une figure soucieuse.
– Vous êtes tout essoufflée. Vous n’avez la mesure de rien, ma chère. Je m’embête, moi, pendant que vous dansez.
– Dansez aussi.
– Ça ne m’amuse pas. Il lorgne sa montre.
– Il est déjà minuit.
– Eh bien ?
Un officier s’approche de Louise, fait sonner ses éperons et incline sa grande tête rouge aux moustaches de copeaux dorés. Chrétien a un regard mécontent et de nouveau consulte sa montre. Puis il va inviter la maîtresse de maison. Après le militaire, c’est Nicolas Koechlin qui se présente pour la seconde fois. Très vite, le carnet de bal de Louise se remplit de noms inconnus qui se succèdent en désordre. Chaque année, elle ressent le même sentiment : elle est étonnée qu’il puisse exister tant de militaires élégants et spirituels, tant de civils qui valsent avec distinction, tant de vieillards respectables et tant de jolies femmes dans la campagne de Wesserling. On lui signale une créature splendide, blonde, blanche et ferme pour laquelle le grand-duc vient d’acheter une écurie et une petite personne vive et joyeuse qui est la maîtresse d’un haut dignitaire de l’Église. On lui apprend que l’épouse d’un certain général est l’amie du journaliste bossu, que « la vieille duchesse » a failli se suicider pour l’amour d’un acteur du théâtre de Mulhouse et que la fille de Sandherr a suivi en Angleterre son professeur de dessin et de modelage sous le prétexte fallacieux de s’inscrire à une haute école mondialement connue. Tout paraît à Louise passionnant et capital.
Il est minuit quinze et Louise danse, lorsqu’une femme attire son attention au point de lui faire perdre l’équilibre : Valentine Stehlé vient d’arriver et, déjà, un cercle de curieux se referme sur elle. Elle porte une robe noire, rehaussée d’une fleur à l’épaule. Valentine a une peau si laiteuse transformée par un maquillage parfait que l’ensemble paraît soyeux. Sans plus se soucier de son cavalier, Louise s’arrête net et rejoint Chrétien à toute allure.
– Elle a osé !
– Qu’est-ce qu’elle est belle, constate Chrétien. Elle n’a pas besoin d’artifice pour briller.
– Elle est maquillée jusqu’à la racine des cheveux.
– Sa classe n’est pas factice. Et quel que soit son âge, elle l’aura toujours, la classe. Regarde, les invités sont sous le charme.
– Parbleu ! La châtelaine de la vallée, ignorant tout de son mari disparu on ne sait pourquoi. Pas de vices catalogués, pas de projets connus.
– Louise, je suis le plus célèbre cocu de cette assemblée, la moindre des choses c’est de respecter mes goûts.
– Inutile d’essayer, elle est devenue frigide.
– Je n’ai pas besoin de la toucher pour l’aimer. D’ailleurs, c’est déjà fait.
Louise est devenue songeuse. La vue de Valentine fait naître une idée généreuse dans son esprit. Nul doute que la châtelaine soit venue pour revoir Chrétien qui l’évite depuis des années. Louise a tant souffert de cette liaison impossible et platonique : Chrétien s’est défiguré, puis a cessé de l’honorer. Louise ne s’est pas laissée aller : elle a pris un premier amant qu’elle a lâché pour un chanteur hongrois, en tournée dans la région. Au chanteur hongrois ont succédé, tour à tour, des frères jumeaux, acrobates dans un cirque, Barthélemy, un fils au pair, le mari d’une collègue de Chrétien, le mitron du village, et en dernier lieu le jeune boucher. Elle a échangé la pâte à pain pour la viande fraîche.
Tout cela n’est pas sérieux. Comment peut-elle s’attacher à des créatures de hasard après avoir promis devant Dieu fidélité pour toujours ? Louise estime la fidélité plus morale que physique. Qu’il ne faut pas se priver, tant que le corps est beau, de cueillir les fruits mûrs et croquants, d’en boire le jus jusqu’à la lie.
– Louise ! On rentre.
– Ah non. Vous allez lui parler. Elle vient pour cela.
Et, plantant là Chrétien ébahi, elle se rapproche de la petite cour qui bourdonne autour de Valentine. Une appréhension précipite les battements de son cœur. Autant elle se sent à l’aise pour charmer et soumettre un homme, autant l’idée d’affronter Valentine l’inquiète. Saisie par la conviction brusque de son insuffisance, elle craint que ses gestes et ses propos paraissent ridicules. Mêlée aux admirateurs de Valentine, elle l’écoute :
– Oui, il n’a que seize ans, dix-sept le mois prochain. Ses parents le battaient et étaient sans le sou. Je l’ai accueilli. Il sait lire, écrire et j’ai bien l’intention de le faire instruire. Il a des capacités, ce gamin. Je démontrerai que l’on peut retirer du néant ceux qui luttent contre la boue dans laquelle ils sont plongés. Il s’appelle Pierre…
Elle parle bien, d’une voix mesurée. Louise pense qu’elle ne saura jamais donner la réplique à une créature aussi élégante dans ses propos.
– On m’a dit également, murmure-t-elle dans un élan de courage subit, qu’il était parti en voyage.
– Oui, avec mon fils. Ils seront de retour tous les deux, bientôt, répond Valentine en se retournant vers elle.
– C’est l’essentiel. Il faut qu’on le rencontre, ce jeune prodige.
Quelqu’un se met à rire et Louise songe qu’elle a sans doute lancé un bon mot. Et, tout à coup, le visage de Chrétien apparaît dans le cercle des auditeurs.
– Pardonnez-moi. Voici longtemps que je n’ai pas vu ma cousine. Nous avons eu beaucoup de travail elle et moi. On a été tellement happés par la vie qu’on s’est oubliés.
Puis il s’avance vers elle et s’incline respectueusement.
– Dans une famille, on se pardonne tout, lance Louise.
Valentine éclate d’un rire velouté et applique un coup d’éventail sur les doigts de Chrétien. Louise est satisfaite de cette entrée en matière. Elle est persuadée que Chrétien vivra mieux, de façon plus sereine après une discussion à bâtons rompus avec Valentine. Et Louise est trop heureuse de cette rencontre pour s’attacher à une question de vanité personnelle, même si elle prend conscience à cet instant qu’elle aurait dû provoquer les choses pour recueillir ensuite la gratitude de Chrétien. Elle plisse les yeux et considère un instant les deux cousins. Lui grand, mince, la peau du visage déformé. Elle, à peine plus petite, serrée dans une robe noire et dominée par le flamboiement de sa coiffure. En vérité, ils sont assortis à ravir.
L’orchestre attaque une valse. Nicolas Koechlin accourt en hâte et offre le bras à Louise. Chrétien fixe longuement les yeux de Valentine qui se confondent dans les siens. Un remous s’ouvre devant eux. Louise, tout en dansant, observe Valentine et Chrétien qui tournoient près d’elle. Le visage de Chrétien n’a plus de cicatrices, il paraît éclairé d’une joie novice. Valentine, les yeux mi-clos, les narines pincées, virevolte comme une poupée entre les bras noirs. Et Louise, pénétrée de tendresse maternelle, s’émerveille d’être aussi peu jalouse, aussi peu envieuse, aussi peu féminine, en présence de l’homme qu’elle aime au point de le pousser dans une autre direction que la sienne. C’est bon d’être douce, pure, calme. C’est bon de tout oublier. À travers un brouillard vague, elle entend le bavardage galant de Koechlin. Elle répond à peine. Elle suit l’évolution de Chrétien, comme s’il s’agissait de son fils, d’un enfant très cher, qui risque ses premiers pas dans le monde. Comme il est beau ! Comme Valentine a de la chance ! En passant devant Chrétien, Louise lui sourit de façon encourageante. Valentine chuchote dans l’oreille de Chrétien :
– Alors ?
Il lui répond avec un éclat de rire dans la voix :
– Quelle belle soirée !
Cette phrase la touche comme un compliment direct.
– Merci d’être venue me retrouver, continue-t-il.
– Croyez-vous que ce soit l’objet de ma présence ici ?
– Oui, je le crois.
– Vous avez une femme, me semble-t-il.
– Elle est exquise.
– Sans doute. Et vous l’aimez ?
– Je n’ai jamais aimé une autre personne que vous, Valentine.
– Vous me flattez.
– Au point d’avoir voulu mourir.
– Je n’en vaux pas la peine.
– Vous n’êtes guère orgueilleux.
– Je sais surtout qu’à vos yeux la vanité suffit à déconsidérer un homme.
– Vous tenez à ma considération.
– Probablement, dit-il dans un sourire.
Et il se penche sur ce visage échauffé par la danse.
– Je n’ai pensé qu’à vous durant ces dernières années.
– Le moyen de vous croire ?
– Regardez-moi. Ai-je l’air de mentir ?
Elle recule un peu et considère sérieusement la figure de Chrétien.
– Vous avez encore la clef de la cave ! s’exclame Valentine d’un air amusé.
– Elle est rouillée.
– Elle ouvre peut-être encore la porte ?
– Celle de l’amour ?
– Celle de la vengeance aussi.
– … Que dites-vous là ?
– Ne faites pas de mystère en cet instant, Chrétien.
Du haut de ses quarante-huit ans, Valentine est encore belle, excitante, disponible, et se défend bien. Chrétien n’aurait jamais supposé qu’il pourrait un jour lui reparler. Il a l’impression de l’avoir quittée hier.
– Je suis fait de mystères, confie-t-il. Comme tout le monde. C’est bon d’ignorer tout de soi, de se donner chaque jour la surprise de soi-même…
En disant cela, il entrouvre doucement les lèvres et Chrétien sent qu’il perd la raison, qu’il va l’embrasser sur-le-champ.
– Je sens que vous perdez pied, mon cousin. Un peu de tenue.
Elle incline mollement la tête sur son épaule nue. À travers ses habits, Chrétien subit la chaleur d’une chair pleine et souple. Il ferme les yeux l’espace d’une seconde pour mieux isoler le parfum poivré de cette chevelure qu’il connaît par cœur. Ses mains tremblent. Il a le ventre creux et les jambes nerveuses. Il relève les paupières et dit :
– Je voudrais vous revoir.
– Je reçois tous les jeudis.
– Ne vous moquez pas de moi.
Elle se met à rire et détache une rose rouge en tissu de son corsage.
– Elle durera plus longtemps qu’une vraie.
Et elle glisse la fleur à la boutonnière de Chrétien. Comme l’orchestre s’arrête, ils rejoignent Louise et Nicolas Koechlin.
– Je suis heureuse de vous voir ensemble, lance Louise. J’étais certaine qu’il fallait que vous vous revoyiez.
À peine a-t-elle proféré ces mots qu’elle éprouve la conviction d’avoir commis une maladresse. Chrétien lui lance un regard méchant et tire ses manchettes. Valentine voile sa poitrine d’un vaste éventail de dentelles noires et demande l’heure.
– 1 heure du matin.
– Je vais être obligée de partir, murmure Valentine.
– Restez pour le repas, insiste Louise.
– Oui, nous souperons ensemble, reprend Chrétien d’une voix humble.
– Non. Merci. Je vais rentrer.
– Je vous raccompagne, dit Chrétien.
Ils semblent perdus dans cette salle, parmi ces gens gais, ces musiques et ces lumières. On les devine lourds et gênés, préoccupés du lendemain, anxieux de l’impression qu’ils laisseront aux hôtes…
– Je suis simplement venue vous dire, Chrétien, que je vous ai pardonné.
– De quoi ?
– D’avoir empoisonné le vin de Rangen.
Un bruit assourdissant emplit la pièce. En une seconde, ils sont enfermés dans un orage de papillons affolés, de spirales aériennes et de balles multicolores. Des confettis poudrent les épaules de Chrétien. Une languette de serpentin orange est accrochée à son oreille. Profitant du désordre général, Valentine gagne l’extérieur. Elle se hisse dans la voiture qui attend devant le perron. Des charrettes de paysans passent, apportent du lait à la ville. Il fait très froid. Le cocher secoue ses guides. Le coupé roule lentement sur le sol fangeux, tandis que dans la salle de bal la musique reprend avec une vigueur nouvelle.