LORSQUE NICOLAS KOECHLIN pénètre dans le salon de Louise, il est surpris de le trouver bondé à craquer de femmes, jeunes et vieilles, qui caquettent en secouant leur modeste chapeau de plumes. Nicolas s’est attendu à une réunion intime et il tombe dans une sorte d’assemblée solennelle plénière de la coquetterie et de la médisance. Il est le seul homme dans la pièce. Tous les regards se tournent vers lui et l’évaluent avec une curiosité marchande. Ces dames sont chez elles, le soupèsent et le débitent en tranches. Si Louise l’avait prévenu, il aurait retardé sa visite. Il jette un regard furibond sur ce cercle de femelles abreuvées de thé et de sirops. La maîtresse de maison s’avance vers lui, glissante et souple, dans une robe noire parsemée de dentelle crème. Elle lui tend la main et lui baise le bout des doigts tandis que les chuchotements renaissent dans son dos. Il grommelle :
– Je tombe dans un harem.
– Vous devriez être content, puisque, paraît-il, toute la population féminine de la vallée ne suffirait pas à vous satisfaire.
– Quand on pense à une seule femme, les autres vous sont odieuses, complimente-t-il.
– Oh ! Vous ne perdez pas un instant.
– Chaque minute que vous m’offrez de votre présence est un cadeau.
– Arrêtez un peu, je vous prie.
Et elle le saisit par le bras et l’entraîne vers ses invitées.
– Ah ! Mais c’est Koechlin !
– Bonjour mesdames.
– Vous travaillez toujours avec votre cousin André ?
– Oui, on désirerait d’ailleurs ouvrir d’ici quelque temps un atelier de construction mécanique.
– Fort bien… Vous êtes très doué. Il paraît que deux personnes de votre famille travaillent sur le projet de ligne de chemin de fer Saint-Étienne-Lyon.
– C’est exact.
– C’est à peine croyable, rendez-vous compte mesdames… lance Louise.
Nicolas s’assoit sur une chaise, entre une vieille dame couperosée et une petite adolescente à boutons. Il reçoit une tasse de thé, une tranche de gâteau, des confitures. Et la conversation reprend comme s’il n’était pas là. Ces dames parlent successivement, et avec un égal entrain, du mariage scandaleux de Thérèse Leduc avec un certain Maxence dont on ne savait même pas s’il avait un père et une mère, de la mauvaise santé de l’écrivain Depaepe, de la gravité du prêche du prêtre Latige à l’église le dimanche précédent, des nouvelles de la mode parisienne, des ravissants chapeaux exposés au magasin Colibri dont la tenancière est une boule de graisse malodorante, de leurs maris, de leurs enfants, de leurs rêves et de l’atelier broderie qui ouvrira ses portes au printemps.
Nicolas se juge parfaitement ridicule, planté là comme un intrus au milieu d’un parterre de chapeaux, de voilettes et de rubans. Il croit entendre de petits rires et vérifie d’une main rapide l’ordonnance de sa toilette. Dix fois, il veut se lever et prendre congé de Louise. Mais il lui répugne de s’avouer vaincu. Il tiendra le coup. Il expulsera ces volailles gloussantes. Pour précipiter leur départ, il songe un instant à raconter des anecdotes obscènes ou à pincer à la taille la vieille tante couperosée, ou à retirer une chaussure pour se gratter le pied. Mais aucune de ces solutions ne le satisfait pleinement. De guerre lasse, il préfère commencer un monologue sur la politique extérieure de la France.
– J’ai vu un de mes amis, dit-il avec le plus grand sérieux, qui est très bien introduit auprès de l’ambassade et qui m’a apporté une révélation capitale sur l’avenir de la Russie.
– Je ne vous savais pas friand d’indiscrétions politiques, affirme, étonnée, Louise.
– Oui, je parais léger à première vue. Mais, en fait, je suis un inquiet, un fureteur, un sentimental, un social, un inspiré. Mon ami m’affirmait que la Russie est à deux doigts de déclarer la guerre à la Chine.
– À la Chine ? s’écrie une dame.
– Mon mari ne m’a jamais dit ça, murmure une autre.
– Oui, reprend Nicolas, vous n’ignorez pas que le général Tchin Haï Tchang est au mieux avec le prince Tschang Tso Tsching. Ce dernier, qu’un mariage morganatique avec Hi Tschai Tschang Ying Yang a mis à la merci du parti libéral chinois, ne rêve, et cela se comprend, que de prendre pied sur l’énorme Russie.
Au début, les dames essaient de s’intéresser au discours véhément de Nicolas. Mais, très vite, elles se fatiguent de l’entendre. Deux d’entre elles se lèvent pour prendre congé. Nicolas les pourchasse jusqu’à la porte en agitant les mains au-dessus de la tête.
– Rendez-vous compte de notre délicate position entre les tendances socialo-hégéliéno-darwiniennes de Tchin Haï Tchang et des revendications ukraino-slavo-autrichiennes. C’est catastrophique.
– Je vous en prie, chuchote Louise.
Les autres suivent le mouvement de retraite. À 4 heures, le salon est vide.
– Eh bien, dit Louise à Nicolas, après avoir raccompagné sa dernière amie, vous avez été d’une impertinence rare. Vous êtes content ?
– Très !
Et il se met à rire avec une si belle franchise qu’elle ne peut s’empêcher de rire avec lui.
– Vous êtes un gamin ! lance-t-elle. Un gamin mal élevé.
– C’est ce qui fait mon charme.
– Et vous vous imaginez qu’après avoir vexé mes amies vous allez me convaincre en un temps record ?
– Je n’imagine rien. Je suis content de vous trouver enfin seule. C’est tout.
Traversant le salon, dont les sièges, rangés en cercle, semblent poursuivre une conversation silencieuse, ils pénètrent dans un petit boudoir beige tendre, encombré de gros coussins, de statuettes et de fauteuils bas, un endroit interdit à Chrétien. C’est l’endroit intime de Louise. Seule la bonne a le droit d’y entrer pour y faire le ménage. Nicolas sera l’exception. Elle s’amuse. Elle teste la résistance du prétendant. Et elle prend autant de plaisir que si elle le faisait entrer dans ses draps. Elle s’allonge à demi sur un canapé et désigne un fauteuil à son interlocuteur.
– Asseyez-vous et parlons encore de la Chine ! s’exclame-t-elle en souriant.
– La Chine ? Je voudrais y vivre avec vous.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est loin ! Parce que personne ne nous y connaît ! Parce qu’on n’y parle pas notre langue ! Ainsi, vous seriez livrée à mon bon plaisir.
– Que vous êtes pressé.
– Horriblement.
En disant cela, il fixe un regard impudent sur la gorge ronde, le cou plein et laiteux de la plantureuse femme. Vraiment, elle est belle et désirable. Il y a en elle une réserve voluptueuse, un mystère chaud et violent qui monte à la tête. Nicolas se voit déjà touchant de la main cette chair blanche qu’on imagine partout, sous la robe, sous les bas, sous les souliers pointus. Il invente ce corps, avec des courbes potelées à la naissance des bras, de longues avancées d’ombre sur le ventre, des renflements secrets et des parfums entremêlés. Sans doute devine-t-elle son excitation et en est-elle flattée ? Elle renverse légèrement le menton. Son cou se gonfle, se courbe et Nicolas sent qu’il va dire des bêtises.
– Écoutez, murmure-t-il, je considère qu’il est inutile de feindre plus longtemps et d’échanger des paroles banales. Vous savez mieux que si je vous l’avais crié mon engouement pour vous.
– Je ne sais rien et je ne veux rien savoir, affirme-t-elle promptement.
– Ne mentez pas, ne jouez pas.
Il se lève et la domine de toute sa taille.
– Je vous aime, déclare-t-il solennellement. Et il ne s’agit pas d’un entraînement passager comme les autres, il s’agit…
Elle demande, les paupières rapprochées, les lèvres entrouvertes :
– Il s’agit ?
– Il s’agit de quelque chose que je n’ai jamais connu. Je… Je crois que je vous respecte.
– Que ce doit être ennuyeux pour vous.
– Excessivement ennuyeux, car je n’ai pas l’habitude de jouer au soupirant, la main sur le cœur et l’œil voilé.
– Je voudrais sincèrement vous éviter de le faire ! s’exclame-t-elle avec une moue de pitié narquoise. J’aimerais vous céder dans les délais qui sont coutumiers, c’est-à-dire, je pense, dans les vingt-quatre heures ; malheureusement, je n’ai aucune envie de vous avoir comme amant.
– Vous vous moquez de moi, s’étonne-t-il.
– Nullement. Je vous trouve beau garçon, élégant, spirituel, légèrement impoli. Je suis certaine que vous êtes un numéro de choix. Mais plus je m’interroge, moins j’éprouve le besoin de vous admettre dans mon intimité.
– On… On ne sait jamais d’avance, balbutie-t-il.
– Moi, je sais. Pour succomber à votre offre flatteuse, il faudrait au moins que j’entrevisse la possibilité de vous aimer un jour. Or je n’entrevois rien. Avouez que c’est désolant.
– Faites-moi confiance.
– Le risque est trop gros.
C’est la première fois que Nicolas se trouve éconduit par une femme. Soudain, il doute de son charme et jette un coup d’œil furtif à la glace du boudoir. Louise surprend son regard et sourit imperceptiblement.
– Vous vous demandez ce que je peux reprocher à votre physique ? Mais rien, mon cher. Vous êtes le modèle des amants. Et, cependant, il me semble que je préférerais un bossu. Il y a dans votre perfection quelque chose de… passez-moi le mot… de repoussant pour moi. Mais, parmi les dames que vous avez effarouchées avec vos histoires chinoises, il y en a une bonne douzaine qui, cette nuit, rêveront de vous. Choisissez parmi elles.
– C’est vous que je veux, dit Nicolas d’une voix sourde.
– Et moi je ne veux pas de vous. C’est monstrueux, mais c’est comme ça. C’est absurde, mais il faut l’admettre.
Nicolas hausse les épaules et se rassoit dans un coin du boudoir.
– Vous avez déjà un amant ? lui demande-t-il.
– Vous êtes d’une grossièreté pesante, mon cher. Je pourrais ne pas vous répondre et quitter la pièce. Mais je mets cette repartie sur le compte de votre dépit.
– Vous n’êtes pourtant pas la frigide du village, loin s’en faut, à ce qu’on dit.
À cet instant, Chrétien, qui s’était promis de faire un effort d’assister une fois à la réception du jeudi, quitte son bureau plus tôt. Il a hâte de faire la surprise à Louise. Il entre. Personne dans le salon. Des plateaux de thé abandonnés. Des morceaux de tarte narguent sa gourmandise. Étonné par cette absence insolite, il appelle la bonne qui accourt en réajustant son bonnet de dentelles. Dès les premières questions, elle se trouble, fond en larmes et déclare que « madame se promène quelque part dans la maison ».
– Qu’entends-tu par « quelque part » ? demande Chrétien.
– Eh, là ou là, comme Dieu le veut !…
– Je n’ai pas le temps de me perdre en devinettes. Est-elle dans son boudoir ?
– Oui. Bon ben voilà. Pourquoi en faire un drame ? Je vais exceptionnellement la déranger.
– Non !!
Chrétien hausse les épaules et suit le couloir qui mène au boudoir. Il frappe à la porte :
– Louise, c’est moi. Je voulais assister à votre réception du jeudi… Je suis étonné de voir que c’est déjà fini.
Un silence accueille la bonne volonté de Chrétien.
– Louise ?
Une petite voix répond :
– Oui… Attendez. N’entrez pas.
Mené par un soupçon inattendu, il entre et découvre Nicolas derrière un fauteuil, tétanisé. En l’apercevant, Chrétien prend conscience de la situation et lance :
– Que faites-vous là, monsieur ?
Le visage amolli par la confusion, Nicolas fuit son regard.
– Sortez, monsieur.
Nicolas s’exécute sans se faire prier. Louise et Chrétien se fixent comme pour s’évaluer avant un combat.
– Il ne s’est rien passé entre Nicolas et moi dans cette maison.
– Nous étions convenus d’une certaine discrétion. Or vous allez maintenant jusqu’à les ramener sous notre toit.
Les ailes de son nez sont devenues pâles. Il respire lentement et s’exclame enfin :
– Notre marché est rompu !
– Ah ! Vous exagérez, Chrétien. Où est le mal ? balbutie Louise. Puisque je vous dis que rien ne s’est passé !
– Et, comme par hasard, vous vous rendez dans votre boudoir, où je n’ai même pas le droit d’entrer.
Il se promène de long en large sur une petite surface, les mains nouées derrière le dos, le regard fixe. Tout à coup, il s’écrie :
– Cela suffit ! Que doivent penser les gens qui ont remarqué votre manège ?
– Vous vous moquez du qu’en-dira-t-on. C’est vous qui me l’affirmiez encore voilà quelques jours, répond-elle.
– J’ai quand même une certaine fierté. Chez moi, dans mes murs, c’est trop fort.
Louise fait la moue. Cette obstination de Chrétien à juger tous les actes de l’existence selon les traditions desséchées de la religion est monotone et révoltante. Car Chrétien n’a pas l’excuse d’être un bon catholique pratiquant attaché aux valeurs. Louise tourne vers lui un visage défait aux pommettes rouges.
– Voulez-vous que je vous dise la vérité, Chrétien ? Votre orgueil de la situation, quand vous avez eu le toupet de me délaisser, de vous détruire, est grotesque. Vous vivez étouffé par des habitudes stupides. Vous avez tellement peur de vous laisser aller à la moindre fantaisie que vous en avez perdu toute jeunesse, toute spontanéité, toute séduction. Vous marchez à tout petits pas, dans un tout petit sentier, vers un tout petit avenir.
Chrétien blêmit et serre ses mains l’une contre l’autre. Jamais Louise ne lui avait parlé d’un ton aussi calme et arrogant.
– J’ai organisé ma vie comme il me plaisait et il me semble que je vous ai laissée faire la vôtre.
– Oui. Ce n’est pas ce qu’on appelle un couple.
– Qu’est-ce que vous me chantez là ?
– Oui, oui ! s’écrie Louise. Je peux tout dire maintenant que vous me reprochez ma conduite. Je peux vous dire combien je souffre de l’existence que vous me faites mener. Je suis dans votre chambre comme dans une cellule. Seule distraction : la promenade de la condamnée. Seule compagnie : des bigotes avec leur tête d’épouvantail à moineaux, méchantes, incultes, obséquieuses qui viennent se réunir dans notre salon pour ne pas se sentir trop seules. Et chaque jour est semblable au jour précédent. Et je m’ennuie, je m’ennuie.
– Vous imaginiez sans doute que la vallée de Rangen vous réserverait une vie de bals et de réceptions ?
– Je ne visais pas si haut, réplique Louise. Mais lorsque je me suis installée ici, j’espérais au moins que je vivrais avec vous, que nous aurions une existence secrète, une intimité, même amicale. Je ne sais pas, moi… Mais où est-elle cette intimité ? Le matin, vous disparaissez en hâte pour vous enfermer dans votre bureau. Au déjeuner, vous parlez avec votre tribu que j’exècre. Et, le soir, vous êtes tellement fatigué que vous vous couchez tôt. Et voilà, c’est tout ce que j’ai de vous. Voilà pourquoi j’ai sacrifié ma vie. Moyennant quoi, je reçois dans mon boudoir.
Chrétien est livide et ses sourcils descendent en barre sombre au-dessus de son regard outragé. Louise a peur un instant de ce masque terrible. Puis, subitement, elle éprouve le désir de pousser à bout un homme dont les colères sont rares et belles. Elle a besoin, après tant de jours sans vie, d’une crise, d’un éclat qui la délivre de l’ennui où elle se consume.
– Alors, répondez ! ordonne-t-elle d’une voix violente, aiguë, qui lui fait mal en passant dans la gorge. Défendez-vous ! hurle-t-elle.
Chrétien garde son calme. Un silence tend ses lèvres. Il dit :
– J’observe simplement que vous êtes devenue exigeante, malheureuse et neurasthénique.
– Ce n’est pas vrai !
– Ne hurlez pas.
Il sourit toujours, mais d’une façon inquiétante, hautaine.
– Je pense que nous n’avons plus rien à faire ensemble, madame. Nicolas Koechlin saura très bien s’occuper de vous.
Louise regarde Chrétien avec une stupéfaction panique. Ses mâchoires se mettent à trembler. Ses lèvres sont sèches et douloureuses. Elle porte les mains à sa poitrine, comme pour toucher une plaie dont vient le mal. Et le contact de ses doigts sur sa peau, à peine recouverte d’une étoffe légère, la fait frémir d’une triste volupté. À mesure que passent les secondes, elle comprend mieux la cause de son chagrin. Elle aime les hommes, la diversité des aventures. Et Chrétien ? Eh bien, lui aussi, elle l’aime pour le grand secours qu’il lui a apporté à un moment de sa vie. Simplement, elle l’aime différemment, d’une manière simple, honnête et monotone. Son sentiment raisonnable pour Chrétien complète sa passion folle pour les hommes. Il lui faut ces deux hommages contraires pour exister. Privée de l’un, elle n’aurait pu aimer l’autre.
– Je partirai demain, murmure-t-elle. Adieu monsieur.