Samedi 1er août 2009
Transcription : Debriefing d’Ismail Mohammed par A.J.M. Williams. Maison sécurisée, Gardens, Capetown
Date et heure : 1er août 2009, 17 h 52
M : Je veux entrer dans le programme, Williams. Là, tout de suite.
W : Je comprends, Ismail, mais…
M : Y a pas de « mais »… Ces ordures, ils veulent me flinguer ! Ils vont pas arrêter d’essayer.
W : Détends-toi, Ismail. Dès qu’on t’aura débriefé…
M : Mais ça va mettre combien de temps ?
W : Plus tu te calmeras vite et plus tu me parleras, moins ça prendra de temps.
M : Et je serai témoin protégé ?
W : Tu sais que nous nous occupons des gens qui sont de notre côté. Mais commençons par le commencement, Ismail. Qu’est-ce qui s’est passé ?
M : Je les ai entendus, ils parlaient…
W : Non : comment ont-ils découvert que tu travaillais pour nous ?
M : Je ne sais pas.
W : Tu n’as pas une petite idée ?
M : Je… Ils m’ont peut-être suivi.
W : Jusqu’à la boîte à lettres ?
M : Peut-être… Mais j’ai fait attention, hein. Avec tout. Pour aller à la boîte à lettres, je suis revenu trois fois sur mes pas, j’ai changé deux fois de train, mais…
W : Mais quoi ?
M : Mais non… Vous savez… la livraison, après… j’ai cru… je sais pas… Peut-être que j’ai vu quelqu’un. Mais après…
W : L’un d’eux ?
M : Ça se peut. Possible.
W : Pourquoi est-ce qu’ils t’ont soupçonné ?
M : Vous voulez dire ?…
W : Supposons qu’ils t’aient suivi. Il devait y avoir une raison. Tu as dû faire quelque chose. Tu n’as pas posé trop de questions ? Tu ne t’es pas trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment ?…
M : C’est votre faute. Si j’avais pu faire mon rapport avec le portable, je serais toujours là-bas.
W : Les portables sont dangereux, Ismail, tu le sais.
M : Mais ils peuvent pas écouter tous les putains de portables du Cap…
W : Bien sûr, Ismail ; seulement ceux qui sont importants. Mais qu’est-ce que les portables ont à voir avec tout ça ?
M : Parce que, chaque fois qu’il faut faire un rapport, faut que je parte. Pour la boîte à lettres, voilà.
W : Après la livraison, qu’est-ce qui s’est passé ?
M : Ma dernière, c’était lundi. Mardi, quand ça a commencé à merder, il y avait entre eux une sorte de silence convenu, vous voyez. J’ai d’abord pensé que c’était un autre truc qui les travaillait. Peut-être cette cargaison. Mais hier, j’ai commencé à piger : c’est seulement quand je suis dans les parages qu’ils changent et qu’ils sont comme ça. Subtils, très subtils, ils essaient de s’en cacher, mais c’est là quand même. Alors, ça commence à m’inquiéter, et je pense : Faut dresser les oreilles, quelque chose cloche. Et puis hier, il y avait Suleyman au conseil et il m’a dit d’attendre à la cuisine avec Rayan…
W : Suleyman Dolly. Le « Cheik ».
M : Oui.
M : Babou Rayan. Un homme à tout faire, un chauffeur. Comme moi. On a travaillé ensemble. Alors, Rayan ne me dit rien, pas un mot. Je trouve ça bizarre… Puis ils appellent Rayan, c’est la première fois que ça arrive, vous voyez. Il est que dalle, Rayan, comme moi ; nous, on nous appelle pas. Alors je me dis : Et si j’écoutais à la porte ? Parce qu’il y a un problème. Donc je vais dans le couloir et je me poste là, et puis j’entends le Cheik… Suleyman… « On ne peut pas prendre de risques, l’enjeu est trop important. »
W : L’enjeu est trop important.
M : C’est ça. Puis le Cheik dit à Rayan : « Raconte au conseil comment Ismail disparaît. »
W : Continue.
M : Y a pas de « continue ». C’est là qu’ils m’ont attrapé.
W : Attrapé comment ?
M : L’imam m’a chopé à la porte. Moi, je croyais qu’il était à l’intérieur. Je croyais qu’ils étaient tous à l’intérieur.
W : Alors, tu as couru.
M : Alors, j’ai couru, et ces ordures m’ont tiré dessus. Ils ne reculent devant rien, ces gens-là. Ils sont impitoyables.
W : OK. Revenons-en à lundi. Dans ta déposition, tu as dit qu’il y avait beaucoup d’activité inhabituelle.
M : Depuis deux semaines, oui. Ils mijotent quelque chose.
W : Pourquoi tu dis ça ?
M : Le comité, c’était une fois par semaine, depuis plusieurs mois. Et là, tout d’un coup, c’est trois fois, quatre fois. Ça veut dire quoi, ça ?
W : Mais tu ne sais pas pourquoi.
M : Ça doit être cette cargaison.
W : Raconte encore le coup de fil. Suleyman et Macki.
M : Vendredi dernier, Macki appelle Suleyman. Alors le Cheik se lève et sort dans le couloir pour que je ne puisse pas entendre.
W : Comment tu as su que c’était Macki ?
M : Parce que le Cheik a dit : « Hello, Sayyid. »
W : Sayyid Khalid bin Alawi Macki ?
M : Oui, c’est lui. Le Cheik demande à Macki comme ça, en s’éloignant : « Des nouvelles de la cargaison ? » Et puis il dit : « Septembre. » Comme pour confirmer.
W : C’est tout ?
M : C’est tout ce que j’ai entendu. Alors le Cheik est revenu et il a dit aux autres : « Mauvaises nouvelles. »
W : « Mauvaises nouvelles. » Tu sais ce que ça voulait dire ?
M : Et comment je pourrais ?… C’est peut-être que la cargaison est petite. Ou que le timing colle pas. Ça peut être n’importe quoi.
W : Et après ?
M : Après ils s’en vont. Le Cheik et les deux du Comité suprême, ils descendent au sous-sol. Alors là, faut savoir, c’est du top secret.
W : Tu dirais donc que la cargaison va arriver en septembre ? C’est ça, ta conclusion ?
M : Ma meilleure hypothèse.
W : Ça veut dire « oui » ?
M : C’est ce que je pense.
W : Et cette cargaison, c’est quoi au juste ? Tu as une idée ?
M : Vous savez, si c’est Macki, c’est des diamants.
W : Mais qu’est-ce que le Comité veut faire des diamants, Ismail ?
M : Ça, y a que le Comité qui le sait.
W : Et personne d’autre n’en a parlé ?
M : Bien sûr qu’on en a parlé. Mais pas à ce niveau-là, plus bas. Mais c’est risqué, ce genre de truc, vous le savez.
W : Pas de fumée sans feu… Qu’est-ce qui se disait, plus bas ?
M : Que c’est des armes. Pour l’action locale.
W : Tu veux dire quoi, là ?
M : C’est ce qui se dit. Qu’ils veulent faire venir des armes. Pour une attaque, ici. Pour la première fois. Mais ça, je ne le crois pas.
W : Une attaque islamiste ? En Afrique du Sud ?
M : Oui. Ici. au Cap. The fairest Cape1.
Citation de sir Francis Drake, navigateur anglais : « Le beau Cap. »