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Sur le Waterfront1 du Cap, quai n° 4, devant des milliers de reflets scintillants, Milla écoute Lukas Becker parler d’une voix douce et paisible : ses inflexions dénotent un soupçon d’autodénigrement, comme si la valeur de sa vie ne tenait qu’à l’intérêt manifesté par son interlocutrice. Mais il y a autre chose, une harmonie, le sentiment d’une chaleur qui les unit.

– Racontez-moi les fouilles, demande-t-elle, comme si elle n’y connaissait rien.

Il explique que ces recherches ont été l’expérience la plus passionnante de sa vie.

– Pourquoi ?

– Je vais vous ennuyer…

– Mais non, voyons !

Il mange un peu, puis il se lance : s’est-elle jamais demandé, en arpentant les plaines immenses de l’Orange, par exemple, à quoi ce paysage ressemblait il y a cent mille ans ?

A-t-elle déjà remarqué, par exemple, en se promenant dans le veld, quelque chose qui brillait, qu’elle aurait ramassé et tourné entre ses doigts : un petit morceau de coquille d’œuf d’autruche, percé d’un tout petit trou minuscule, que quelqu’un avait porté à son cou ? Comment était la vie à cette époque-là ? Quand des millions de gazelles bondissaient dans la savane, et quand les hommes faisaient du feu la nuit pour éloigner les lions, dans cette même plaine où la civilisation actuelle est fondée sur l’élevage ? S’est-elle demandé pourquoi cette terre, cette Afrique, signifie tant de choses pour nous autres qui venons d’Europe ? Je me pose la question depuis ma jeunesse, explique-t-il, depuis l’âge de dix-sept, dix-huit ans… D’où nous vient notre amour de ce continent ? Et pourquoi voulons-nous le posséder ? Pourquoi les Africains, et en particulier les Afrikaners, ont-ils ce lien si fort, ce désir si fort de la terre, et plus spécifiquement d’une ferme ? Ça nous vient d’où ? Mon père l’avait, ce désir, et j’en ai hérité. Je suis allé chercher des réponses. Peu à peu, je me suis rendu compte que c’est quelque chose de nouveau, ce désir : ça remonte à dix mille, peut-être douze mille ans, pas plus. Avant, l’homme errait, vivant de chasse et de cueillette, c’était un nomade qui avait peuplé la planète en cherchant sa nourriture. Tout lui appartenait, la terre entière. Ça a duré deux cent mille ans pour l’Homo sapiens pendant presque deux millions et demi d’années si l’on compte également l’Homo habilis. La planète entière était notre foyer ; la liberté, le mouvement, tout cela était dans nos gènes, cela nous propulsait… Puis, entre dix-huit mille et quatorze mille ans avant notre époque, au Natoufien, les Kebaran du Levant ont fait le premier semis d’herbes…

– Les Kebaran ?…

Elle pose la question en chuchotant, presque en s’excusant, car elle ne veut pas l’interrompre.

 

Il l’accompagne jusqu’à la grille de sécurité.

Elle voudrait l’inviter à entrer.

– Milla, je veux vous voir encore demain soir.

– J’aimerais beaucoup.

Ils restent là un instant, puis il dit :

– Bonne nuit, Milla.

Mercredi 7 octobre 2009

Rajkumar sait bien que ce n’est pas sa technologie qui a permis la percée, mais les méthodes à l’ancienne de Masilo et de l’homme de Quinn, un vieil opérateur presque oublié, Reinhard Rohn. Il tente de compenser avec des infos hâtivement rassemblées le matin même :

– On a trouvé tout ça dans leurs systèmes. Il s’agit d’un chalutier à rampe arrière, pas exactement un « bateau » mais plutôt un navire : 44 mètres de long, 10 de large, un tirant d’eau de 5, quinze hommes d’équipage ; il peut charger presque 1 000 tonnes de fret. Mais le vrai problème, c’est qu’il est équipé pour rester en mer quarante-cinq jours. Et les gens d’Osman en ont pris livraison le 21 septembre, ce qui veut dire qu’ils sont au large depuis à peu près trois semaines. Ils pourraient donc se trouver n’importe où dans le monde.

Captant le regard furieux de Mentz, il se hâte d’ajouter :

– Je sais que ça, ce n’est pas ce que vous voulez entendre…

– Vous êtes à côté de la plaque.

– Madame, il n’y avait auparavant aucune raison de chercher les bateaux qu’ils ont vendus…

– Non, Raj, ce n’est pas ça non plus, la question. Vous vous demandez « où ? », alors qu’il faudrait se demander « pourquoi ? ».

– Oh…

– Pourquoi ont-ils besoin d’un bateau de cette taille ? Que veulent-ils transporter ? Supposons que Tau ait raison : que la cible soit l’équipe de foot américaine, ou le stade du Cap, ou les deux… Pour ça, on n’a pas besoin de 1 000 tonnes d’armes ou d’explosifs…

– Des gens, alors, dit l’avocat. On amène des gens.

– Exactement, dit Mentz.

En colère contre lui-même, Raj rejette ses cheveux derrière son épaule.

– Ils amènent un groupe d’intervention, dit Mentz. Entraîné par al-Qaida, sans doute. Le navire explique tout : pourquoi ils avaient besoin de tant d’argent ; pourquoi Macki était impliqué… Ils ont peut-être utilisé les diamants comme moyen de paiement ; Walvis Bay est un port de contrebande… Ça explique aussi pourquoi ils ont eu des contacts si limités avec les Ravens. Mais désormais le problème principal, le voici : nous surveillons le Comité, mais le rôle du Comité est pratiquement terminé. Ils peuvent se reposer, en attendant l’arrivée du groupe d’intervention.

– Sauf le respect que je vous dois, madame, dit Rajkumar, ce que vous dites rend encore plus pressante la question du « où ? ».

– Très juste, intervient Masilo.

– Alors, comment faire pour trouver la réponse ?

Rajkumar est préparé.

– Ça dépendra : dans quelle mesure veulent-ils être trouvés ?

– Mais pourquoi ?

– SOLAS. La convention internationale pour la sauvegarde de la vie humaine en mer. Depuis 2006, cette disposition oblige tout vaisseau jaugeant 300 tonnes ou plus à activer, entre autres dispositifs, le LRIT : l’identification et le suivi des navires à grande distance. Donc, s’ils branchent leurs émetteurs LRIT et AIS, nous pourrons soumettre une demande aux termes de la clause 5 – en passant par le ministre ou par n’importe quel membre du gouvernement – au Centre international d’échange de données LRIT pour obtenir leur position actuelle.

– Et si les émetteurs ne sont pas branchés ?

– Alors il faudra retrouver les rapports sur les navires qui ne respectent pas les règlements SOLAS. Mais ça prendra du temps. La seule solution pratique serait d’en parler aux Américains, et de leur demander de chercher avec leurs satellites.

– Je ne vais pas parler aux Américains.

– Je connais vos sentiments à ce sujet, madame, dit Tau Masilo, mais nous n’avons pas le choix car le temps est compté. Et ils n’ont pas besoin d’un port pour décharger une équipe de terroristes. Ils peuvent être transférés dans une embarcation plus petite n’importe où en mer, quelque part le long de nos côtes, et Dieu sait s’il y en a des kilomètres.

– Mais pourquoi est-ce un problème de demander de l’aide aux Américains ? interroge Raj candidement.

– Parce que ce sont des serpents, déclare Mentz.

– Ah…

– Nous n’avons pas le choix, répète Masilo.

Mentz lui lance un regard noir, mais elle capitule :

– Raj, préparez donc une demande sous couvert de l’article 5. J’irai en parler au ministre.

 

– Non, dit le ministre, très contrarié.

– Mais, monsieur…

– Non, non et non ! Qu’est-ce que nous dirions aux Américains ? « Un bateau plein de musulmans dingues arrive pour faire sauter votre équipe de foot… Et nous sommes trop nuls pour arrêter une bande de vieux barbus » ? C’est ça que vous voulez ? N’avez-vous donc aucune idée de la pression qu’exercent les vautours des médias qui tournent autour de cette Coupe du monde ? Et tous ces afro-pessimistes qui souhaitent qu’on se plante, pour pouvoir dire : « Oui, l’Afrique reste toujours l’Afrique : ravagée par la criminalité, la corruption et compagnie, et tous ces Noirs obtus… » Et vous voulez qu’à neuf mois de l’événement nous allions trouver les Américains pour les prévenir que leur équipe est en danger et qu’on est trop bêtes pour s’en occuper ? Après quoi, Obama annoncerait qu’ils ne viennent plus, que c’est trop risqué… Non, Janina, je regrette, il n’en est pas question : non, non et non !

– Monsieur, personne plus que moi…

– Pourquoi ne pas les arrêter tout bonnement, ces musulmans, Janina ? Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? Quand il était encore temps ?

– Monsieur, vous savez bien que…

– Je sais ce que vous être en train de me dire, je vous ai fait confiance.

– Nous ne sommes pas obligés de dire quoi que ce soit aux Américains.

– Ne rien leur dire ? Nous leur demandons de positionner tous leurs satellites pour surveiller nos eaux et nous n’allons rien leur dire ?!…

– Monsieur, nous possédons un atout.

– Lequel ?

– La CIA vient d’entamer un processus d’infiltration de l’APR.

– Mais vous plaisantez, j’espère ?

– Pas le moins du monde, monsieur le ministre.

– Vous avez des preuves ?

Mentz place sur le bureau la photo de Lukas Becker prise à l’aéroport international du Cap.

– Il s’agit d’un ex-Sud-Africain, ancien militaire. En 1994, il est parti aux États-Unis…

– En 1994 ? s’indigne le ministre. Un de ceux qui n’approuvaient pas la nouvelle Afrique du Sud démocratique ?

– Sans doute… Son idéologie fait l’objet d’une étude, mais d’ores et déjà nous avons établi que pendant la période 1994-1996 il a été recruté par la CIA. Car, de 1997 à 2004, il a été déployé dans tous les secteurs où la CIA est la plus active : Israël, Égypte, Jordanie, Iran et Turquie, sous couvert de fouilles archéologiques. Depuis 2004 et jusqu’à cette année, il a passé tout son temps en Irak, employé par Blackwater. Il dispose d’au moins un compte en banque américain et de deux comptes d’investissement ; ses avoirs au comptant totalisent plus de 2 millions de rands, et c’est là une estimation minimale. Il y a un mois, il rentre au pays et assassine une figure majeure du crime organisé, quelqu’un sur qui nous enquêtions en raison de ses liens avec le Comité suprême.

Le ministre se laisse aller en arrière dans son fauteuil et secoue la tête.

– CIA… murmure-t-il en envisageant les choses sous un autre angle.

– En ce moment il se lie d’amitié avec une de nos employées administratives.

– Et ces gens-là assistent aux réunions de liaison en prétendant être nos amis…

– Exactement, monsieur.

– Comment entendez-vous jouer cette carte, Janina ?

– Comme moyen de pression, monsieur. J’abattrai mon atout quand ce sera nécessaire.

1.

Centre commercial luxueux installé dans le port du Cap pendant les années 1990.