67

Elle prend le Métro1 à Bellville, direction centre-ville.

Il y a peu de monde en cette fin d’après-midi. Elle cherche, selon les instructions de Lukas, le compartiment le plus bondé, garde les yeux baissés, en tenant son sac à deux mains sur ses genoux. La plupart des passagers sont des hommes jeunes. Milla pense au rapport sur le crime organisé.

Elle envoie un SMS à Lukas : DANS TRAIN.

Quelques minutes plus tard, la réponse arrive : ATTENDS DEVANT GARE ADDERLEY STREET GOLF BLEUE.

Elle répond : OK.

Elle fourre le portable dans son sac, se penche en avant et se demande ce qu’il va dire quand elle lui racontera tout.

 

– Nous ne la trouvons pas, rapporte l’opérateur à Quinn.

– Ils ont des caméras de surveillance. Je vais appeler le bureau du centre commercial et demander qu’on vous laisse voir les enregistrements. Elle doit se trouver là quelque part, car sa voiture et son portable y sont. Que deux d’entre vous continuent à la chercher. Vous avez regardé dans les cabines d’essayage ?…

– Difficile…

– Sans doute. Essayez quand même.

 

Elle n’attend pas longtemps la Golf bleue, qui s’arrête à côté d’elle. La peinture de la voiture est passée, avec des taches de rouille et quelques éraflures. Elle se penche, voit Lukas au volant, coiffé d’une casquette de base-ball. Elle ouvre la portière et monte.

Il démarre immédiatement, mais lui tend la main et prend la sienne, regarde le foulard et les lunettes de soleil. Il sourit.

– Mata Hari Strachan…

Elle lit la tension sur son visage, et pense que tout cela est de sa faute. Elle lui serre fortement la main et dit :

– Je suis désolée.

– Mais non, Milla, c’est moi qui le suis.

Il garde les yeux fixés sur la circulation, qui est intense.

– Lukas, il y a des choses que tu ne sais pas.

Il lui lance un coup d’œil soucieux.

Alors elle lui raconte tout, depuis le début.

 

Ils roulent vers Blouberg. C’est la fin de l’heure de pointe. Ils dépassent Milnerton où, quelques heures plus tôt, sur la plage, elle s’est ressaisie. Elle laisse les mots jaillir de sa bouche, pressée de lui dire qu’elle ne lui avait pas tout dit. Ses phrases sont embrouillées. Le soleil descend dans la mer et, dans cette lumière douce, le visage de Lukas est grave ; il l’écoute en silence, sans la regarder.

Quand elle a fini, il dit juste « Milla… », à la fois émerveillé et accablé.

À voir sa réaction, elle se sent soulagée d’un poids et se détend peu à peu.

Il soupire.

– Je ne travaille pas pour la CIA et je n’ai rien à voir avec la mort de Shabangu.

– Je te crois. C’était donc vraiment une coïncidence, Lukas, quand tu es venu danser ?

– Mais oui.

– Et le lundi soir ?…

Il lève une main du volant dans un geste d’impuissance.

Elle attend, encore plus consciente qu’avant de la fatigue de cet homme.

– Un soir à New York, raconte-t-il doucement, j’ai pensé à une amie d’université. Par hasard, comme ça… Et voilà que le lendemain je tombe dessus dans Lexington Avenue ! Quelle est la part de hasard ? Je ne peux pas l’expliquer.

Elle comprend ce qu’il tente d’exprimer.

– Oui, je sais.

– C’est arrivé, c’est tout…

– Tu penses toujours à elle ?

Milla tente de le détendre. Et ça marche. Il tourne la tête, sourit.

– Plus tant que ça…

– Tu es fatigué, dit-elle.

– Non, répond-il. J’ai des ennuis. Il va falloir que je te raconte, car désormais tu es dans le coup, toi aussi.

 

À 18 h 30, l’opérateur rapporte à Quinn que l’équipe a étudié l’enregistrement vidéo. On y voit entrer Milla Strachan au centre commercial peu après 14 heures. Ils ont réussi à établir son trajet, plus ou moins : elle a provoqué un peu d’agitation près des cinémas, est passée ensuite devant les caméras à l’Arena. Ce n’est que quatorze minutes plus tard, semble-t-il, qu’elle est sortie par la porte 6, sur le côté ouest. Une dernière caméra, dans le parking couvert, a relevé sa trace, qui menait vraisemblablement à l’extérieur.

Ils supposent que quelqu’un est venu la prendre là.

 

Lukas Becker raconte à Milla l’enlèvement de Shahid Latif Osman.

C’était supposé ne durer que deux ou trois heures : son intention était d’intercepter Osman et sa voiture hors de la mosquée, de le faire monter dans la Golf pour déjouer les poursuivants éventuels, d’aller à Blouberg, d’attacher Osman à une chaise dans un appartement loué, et de le relâcher dès qu’il lui aurait rendu l’argent.

Au début, tout s’est passé comme prévu. Devant la mosquée, Osman s’est affolé, puis il a reconnu Lukas, rencontré lors d’une confrontation devant chez lui, et ça l’a rassuré. Il est monté dans sa Toyota Prado, a suivi les ordres, mais en répétant : « Shabangu ment, je n’ai pas ton argent », Becker répondant chaque fois patiemment : « Dans ce cas il faudra le récupérer. »

La première difficulté a surgi lorsque Becker a voulu contraindre Osman à quitter sa voiture près de la voie ferrée à Woodstock. Osman a glissé sa main dans la poche de sa veste. Becker a crié : « Non ! Pas ça ! » en menaçant Osman de son pistolet, mais Osman l’a ignoré. Alors, Lukas l’a plaqué au sol, lui a immobilisé les mains et a pressé le canon de son arme contre sa joue. « On ne bouge pas. »

Une tension effrayante a alors envahi le corps d’Osman, une lueur désespérée animant son regard. Becker, conscient que le temps pressait, lui a arraché sa veste pour la fouiller, mais sans résultat : il n’y a trouvé qu’un portable, qu’il a balancé par-dessus la clôture.

Alors Osman s’est levé d’un bond, mais, étrangement, n’a pas essayé de s’enfuir. Il voulait retourner à sa voiture. « Mais qu’est-ce que tu fais ? – Le sac ! » a répondu Osman, affolé.

Le sac… Le sac qui était accroché à son épaule en sortant de la mosquée. Lukas, traînant Osman à sa suite, est donc retourné prendre le sac dans la Toyota. Il fallait faire vite, car les poursuivants approchaient.

De l’autre côté de la voie ferrée, dans une allée entre deux bâtiments d’usine, Osman a tenté de reprendre le sac à Lukas. Lukas le lui a arraché en disant : « Viens ! »

Osman, de plus en plus angoissé, s’est mis à ralentir en portant les mains à sa poitrine. « Mon cœur. – Tu mens !… Allez ! Viens ! »

Dans la Golf, Osman s’est recroquevillé, blanc comme un linge, trempé de sueur, la respiration beaucoup trop rapide… Il a tendu une main tremblante vers le sac. « Laisse donc ce sac ! » Puis Lukas a lu la panique dans les yeux d’Osman, tandis que sa main remontait vers son épaule gauche, et que son visage se crispait de douleur. Mais Lukas croyait encore à une simulation. « Je dois prendre mon médicament ! »

Lukas a fait la sourde oreille, se concentrant sur la route devant lui et sur le rétro.

Alors Osman s’est effondré. Becker a freiné brutalement et relevé la tête d’Osman. Les yeux étaient révulsés. Saisissant le pouls du vieil homme, il a senti le battement terrible du cœur ; il s’est rendu à l’évidence : Osman faisait une crise cardiaque…

Formé au secourisme, Becker savait que les quinze minutes suivantes seraient déterminantes pour la survie d’Osman.

Cela changeait tout. Il a foncé à l’hôpital Chris-Barnard ; Osman avait déjà perdu conscience. S’arrêtant aux urgences, Becker a porté Osman sur ses épaules, tout en appelant à l’aide. Le personnel médical a foncé sur eux, déposé Osman sur une civière. Becker leur a expliqué que l’homme venait d’avoir un malaise cardiaque, qu’il l’avait trouvé gisant dans la rue.

Ils ont déchiré la robe d’Osman, appuyé un stéthoscope contre sa poitrine, plaqué un masque à oxygène sur son visage, et il a disparu à travers les portes battantes…

– J’ai téléphoné à l’hôpital juste avant de te prendre. Ils ne l’ont pas encore identifié, mais disent que son état est critique. S’il meurt… Je pensais que les gens qui le poursuivaient étaient ses gardes du corps ; et que ceux qui me poursuivaient étaient également des gens à lui. Quand tu m’as raconté au téléphone que l’APR… Ça change tout. Ils pourront me lier à… Ils croient que j’ai assassiné Shabangu… Maintenant, ils vont penser que j’ai tué Osman aussi.

 

Janina Mentz balance d’abord l’agrafeuse. Suit le presse-papiers, qui laisse encore une autre marque sur la porte de son bureau.

Ensuite elle s’exclame : « Seigneur ! » avant d’arpenter son bureau de long en large, le visage cramoisi de colère.

Tau Masilo reste assis, immobile. Il ne propose pas d’excuse.

Une femme au foyer, une insignifiante rédactrice débutante, a réussi à semer les équipes professionnelles de surveillance de l’Agence présidentielle de renseignement…

Que dire ? Les bras vous en tombent.

 

Il ouvre avec sa clé la porte de la résidence de vacances du Big Bay Beach Club et la fait entrer. L’intérieur est gai : meubles rustiques, murs bleu océan et blanc, salle de séjour et coin cuisine séparés par un comptoir. Elle dépose son cabas sur le comptoir, à côté d’une mallette noire.

Elle se tourne vers lui, le serre dans ses bras. Il l’entoure des siens, mais il est tendu :

– Milla, tu ne peux pas rester ici.

Elle le regarde, une question dans les yeux.

– Ce sont mes ennuis, dit-il. C’est mon problème, les risques que moi, j’ai pris. Ils ne peuvent rien te faire, tu n’es coupable de rien. Il faut t’éloigner de tout ça, t’écarter jusqu’à ce que ce soit fini… Toi… Ton histoire…

Elle secoue la tête. Elle sait qu’elle ne pourra pas lui répondre maintenant, elle ne trouvera pas les bons mots, ce sera comme sa confession dans la Golf.

– Quand as-tu mangé pour la dernière fois ? demande-t-elle.

1.

Le chemin de fer métropolitain du Cap : réseau de banlieue.