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Vendredi 25 septembre 2009

Opération Shawwal

Transcription : Écoute : J. Shabangu, conversation téléphonique cellulaire

Date et heure : 25 septembre 2009, 12 h 42

Inconnu : Mhoroi, Inkunzi.

JS : Dites-moi, vous, comment ça va.

Inconnu : J’ai une grande nouvelle, Inkunzi.

JS : Oui ?

Inconnu : Ce n’est pas le parc Kruger, Inkunzi, c’est Musina, et c’est pour demain, Inkunzi, peut-être demain soir…

JS : Pas de « peut-être » ! Pas de ça ! Je veux du sûr et certain.

Inconnu : Inkunzi, ils arriveront de Kwekwe demain matin, dans un vieux camion Bedford. Le colonel Van Jaarsveld, un Sud-Africain, est le contrebandier. Mon homme, le chauffeur de relève, dit qu’ils vont prendre des petites routes pour éviter les contrôles, ils mettront la journée pour arriver à la frontière. Ils n’y seront pas avant 17 heures, au plus tôt.

JS : Alors, ils passent la frontière à Musina ? Beit Bridge ?

Inconnu : Non, Inkunzi, c’est de la contrebande, ils ne passent pas la douane. Mon homme dit qu’ils vont traverser illégalement, quelque part entre Beit Bridge et la frontière du Botswana, nous pensons que c’est au parc national Mapungubwe, c’est l’endroit le plus évident.

JS : Vous pensez !… Vous vous foutez de moi ?

Inconnu : S’il vous plaît, Inkunzi, ce colonel n’a pas précisé exactement où à mon homme. Mais de votre côté il n’y a pas beaucoup de routes pour un grand camion. Regardez les cartes, vous verrez.

JS : Vous êtes sûr que c’est un Bedford ?

Inconnu : Absolument sûr, Inkunzi.

Samedi 26 septembre 2009

Ils sont tous assis dans la salle d’opérations, et Masilo prend la parole :

– Écoutez-moi bien, nous n’avons qu’un objectif : intercepter les diamants. Et nous n’avons qu’une occasion de le faire. Les opérateurs sur le terrain dépendent complètement de nous. Ils ne peuvent pas intercepter Julius Shabangu et ses troupes si nous ne leur disons pas exactement où aller. Je vous demande donc un professionnalisme sans faille, une concentration totale. Si quelqu’un est fatigué, a du mal à se concentrer, venez me le dire, on le relèvera. L’enjeu est énorme.

Ils se mettent au travail, la source audio a été relayée pour leur permettre d’écouter le portable de Julius Shabangu lorsqu’il s’en sert, et de rester en liaison avec les sept équipes d’opérateurs de l’APR : une équipe pour chaque itinéraire possible dans la région de Musina, et une autre en réserve.

Ils entendent Shabangu déplacer ses hommes et ses véhicules comme un général.

– Il a dix véhicules, dit un opérateur d’écoute.

– Il les veut, ces diamants, dit Rajkumar.

À midi et demi, Quinn rapporte, à la suite d’une conversation téléphonique :

– Aucun Sud-Africain du rang de colonel et portant le nom de Van Jaarsveld n’est entré au Zim depuis six mois. Nous avons trouvé douze Van Jaarsveld qui traversent la frontière, neuf hommes, trois femmes.

L’avocat Masilo marmonne quelque chose d’inaudible, puis soupire et dit :

– Apportez-moi l’enregistrement original.

 

Masilo est assis devant son ordinateur portable, un casque sur la tête, un bloc-notes à côté de lui. À 12 h 45, il enlève le casque et déclare :

– Je veux les informations sur tous les Van Jaarsveld dont les prénoms commencent par C et par K.

– J’imprime ça, dit Quinn.

La salle entière se tourne vers Masilo.

– Il se peut que ce ne soit pas un rang, mais un prénom mal prononcé, explique-t-il.

– Ah ! fait Rajkumar.

 

À 13 heures, Masilo lève les yeux de la liste et demande à Rajkumar :

– Cet Afrikaner de l’Équipe Rapport, comment s’appelle-t-il donc ?

– Theunie.

– Poste ?

– Vous voulez lui parler maintenant ?

– Oui.

– Un instant, dit Rajkumar, qui appelle la Mère Killian et demande à parler à Theunie.

Il tend le combiné à Masilo.

– Theunie ? Nous avons une femme qui s’appelle Cornelia Johanna. Est-ce qu’il se peut qu’on l’appelle simplement Cornelle, quelque chose comme ça ?

Il écoute un instant, dit « Merci » et raccroche.

– Cornelia Johanna Van Jaarsveld ; son numéro d’identité nationale figure sur la liste. Trouvez une adresse fixe, envoyez des gens. Je veux en savoir un maximum.

 

Cette journée se traîne comme un poison lent qui se diffuse en paralysant tout le monde. La tension, l’ennui et la frustration rôdent… À 15 h 30, un peu d’animation se dessine.

Dans les haut-parleurs, la voix de Shabangu répond à un appel sur son portable :

– Arrête donc de m’appeler, enculé !

– Mon vieux, j’en ai autant marre que toi. Allez, réglons donc cette affaire…

– Va te faire foutre ! jure Shabangu en anglais, avant de raccrocher.

L’opérateur qui a envoyé les enregistrements originaux à Quinn lève la tête et ricane.

– Becker ! chuchote-t-il.

Quinn hoche la tête.

– Qui donc ? demandent Rajkumar et Masilo à l’unisson.

Mais déjà un nouvel appel arrive. C’est encore Becker :

– Mon vieux, je ne vais pas arrêter d’appeler avant qu’on règle ce…

Shabangu :

– Où as-tu trouvé ce foutu numéro ?

– Un de tes hommes me l’a donné.

– Qui ?

– Il dit qu’il s’appelle Kenosi.

Shabangu jure en zoulou – une giclée de mots qui claque comme un fouet – et ajoute :

– Je vais venir te chercher…

– T’apporteras l’argent, mon frère ?

– Va te faire enculer, Boer !

– Frangin, si moi, je venais plutôt chez toi ? Kenosi m’a dit où…

Appel terminé subitement par Shabangu.

L’opérateur d’écoute rigole.

– Il a du cran, le mec.

– Mais c’est quoi ce merdier ? demande Masilo.

– Qu’est-ce donc ? insiste Raj.

De nouveau la voix de Shabangu tombe du ciel : Becker l’appelle pour la troisième fois.

– Va te faire voir, fous le camp, enculé, je ne répondrai plus !

Fin d’appel.

– Vous êtes au courant ? Vous connaissez ce type ? demande Masilo.

Ils lui disent brièvement que c’est un Blanc qui cherche son argent, apparemment après un braquage de voiture.

– Mais comment se fait-il que je n’en aie rien su ?

Avant qu’on le lui ait expliqué, un opérateur lance :

– Les mecs, on a un problème…

Tout le monde le regarde.

– Shabangu vient d’envoyer un SMS : CELLULAIRE ÉTEINT MAINTENANT.

– Merde ! dit Rajkumar. Merde et merde et merde !…

– Ça y est, il s’est déconnecté.

– Qu’est-ce que ça implique ? demande Masilo.

– Gros, répond Rajkumar. Pas bon pour nous. C’est notre cible principale, le numéro que nous traçons.

– Est-ce que nous pouvons intercepter les autres numéros, les destinataires des SMS ?

Rajkumar saute de sa chaise et se dandine jusqu’à la porte.

– Il nous faut de l’équipement dans ce domaine-là. Ça prendra des heures. Je m’en occupe…

Tau Masilo baisse lentement la tête dans ses mains.

– Becket ? C’est comme ça qu’il s’appelle ? « Personne ne me débarrassera de ce prêtre turbulent1 ? »

– Non, dit Quinn, Becker. Il s’appelle Lukas Becker.

 

La grande horloge électronique sur le mur de la salle d’opérations indique 23 h 35.

Ils sont fatigués et ils en ont assez : pas une seule des sept équipes de l’APR aux frontières du Zimbabwe et du Botswana n’a vu passer un camion Bedford.

Masilo ne cache pas sa déception ; ils l’ont déçu, tout l’a déçu.

Soudain, un opérateur d’écoute annonce d’une voix claire, pleine d’espoir :

– Shabangu s’est reconnecté.

– Dieu merci ! s’exclame Rajkumar, qui recommence à mordre dans son hamburger.

– Amen, dit Quinn doucement.

– Des SMS entrent.

– Lis-nous ça.

– Le premier dit : Mercedes 1528.

Quinn se connecte à Google.

– Deuxième SMS : il n’y a que des chiffres.

– Lis-les !

– S32 54.793 E28 27.243…

– Ça alors, dit Masilo qui regarde Quinn. Ce sont des coordonnées GPS ?

– Mercedes 1528, c’est un camion, dit Quinn.

– Merde, dit Rajkumar, en posant hâtivement son hamburger de côté et en faisant voleter ses doigts sur le clavier pour entrer les coordonnées dans l’ordinateur. Ces coordonnées sont au sud, très en deçà de la frontière… très loin, merde, le carrefour en T, là ou la R518 et la D579 se rejoignent…

– Alors, on envoie des gens là-bas. Vite. Immédiatement !

Masilo se lève précipitamment et se met à arpenter la pièce. Quinn aboie des ordres dans la radio.

1.

Phrase attribuée au roi Henri II d’Angleterre, parlant de Thomas Becket, archevêque de Canterbury et chancelier du royaume, en 1170.