À 1 h 51, un autre véhicule arrive. Milla n’en croit pas ses yeux : la forme, les inscriptions… Elle s’avance légèrement, regarde avec attention.
C’est une ambulance qui s’est arrêtée devant la grille.
De l’obscurité sort un homme armé d’un fusil ; il ouvre les battants.
L’ambulance entre, s’arrête devant le grand bâtiment. L’homme de haute taille approche, parle au conducteur et repart, hors de vue de Milla.
Mais pourquoi une ambulance ?…
1 h 54.
Janina Mentz regarde l’écran : dans la petite fenêtre défilent des dossiers, à la recherche du mot clé.
– Trois, quatre minutes, dit Rajkumar. Nous y sommes presque.
Le téléphone sonne.
Rajkumar répond, écoute. Sa main posée sur le micro, il regarde Janina et dit, impressionné :
– Le directeur de la CIA voudrait vous parler. De Langley. Sur la ligne sécurisée.
Je ne dois pas oublier de regarder ma montre quand Lukas tirera. Je dois me rappeler, me concentrer…
Là-bas, ça bouge.
Les portes arrière de l’ambulance s’ouvrent, laissant filtrer un faible rayon de lumière jaune. À l’intérieur, quelqu’un bouge : elle aperçoit la silhouette d’un homme, penché sur un brancard. Il s’affaire, puis s’assoit sur le banc latéral.
L’ambulance, un camouflage. Ils vont mettre les missiles dedans, c’est astucieux : on n’arrête jamais une ambulance…
Voilà une énigme résolue. Elle se sent soulagée.
– Restez en ligne, s’il vous plaît, le directeur de la CIA, dit une voix de femme.
Avant que Mentz ait pu réagir, la voix arrive sur la ligne :
– Madame la directrice ?
– Oui.
– J’aurais préféré que notre première rencontre ait lieu face à face, et dans d’autres circonstances… Veuillez accepter mes excuses. En tant que serviteur de l’État, comme vous-même, madame, j’espère que vous comprendrez. Quelquefois, nous sommes obligés de suivre des ordres.
– Je comprends. Vos excuses sont acceptées.
– Je vous remercie, madame. Il faut que je vous renseigne au sujet du chargement qui va être débarqué sur vos côtes. Mais auparavant je voudrais vous demander une faveur, bien que je n’y aie aucun droit. Pourriez-vous envisager d’autoriser Bruno Burzynski à vous accompagner lors de l’interception ? Cela aurait pour nous et pour notre gouvernement une grande importance. Dans un instant vous comprendrez pourquoi.
– Nous accepterons Bruno avec plaisir.
– Merci beaucoup. Maintenant, permettez-moi de vous expliquer…
Là-bas, l’obscurité se dissipe lentement, si lentement que dans un premier temps elle croit l’imaginer.
Quatre lumières luisent faiblement. Cela provient des cylindres qu’on vient d’apporter, deux là-bas sur le ponton, et deux plus loin, sur les pointes du brise-lames, là où se trouve Lukas… Son cœur tressaute, son corps, ses bras sont paralysés, ses mains sont devenues de plomb, elle a les yeux exorbités.
La petite baie semble maintenant surréaliste, car les bruits de la nuit n’ont pas changé, il n’y a toujours aucun mouvement autour, juste cette lumière qui luit.
Les minutes s’égrènent.
Puis elle entend un cri faible et lointain, au niveau des bruits de la mer et de la ville. Elle voit deux silhouettes sombres qui sautent parmi les blocs de béton, leurs ombres allongées se brisant sur des centaines de facettes… Elle sait avant de le voir que l’on a repéré Lukas, que ce ballet le vise, lui, et que les silhouettes braquent des armes.
Les deux silhouettes deviennent trois : Lukas, les mains sur la tête ; son sac à dos, vu de cette distance, semble être une petite bosse. Milla est pétrifiée, tout son être lui échappe, elle n’est plus que des yeux qui suivent l’agneau poussé par les fusils comme une bête vers l’abattoir.
Rajkumar pousse un cri aigu de triomphe. Il ouvre la boîte de réception des e-mails, voit une longue liste de messages, leurs sujets incompréhensibles. Il en ouvre un au milieu de la liste, le parcourt en diagonale, y lit des références au bateau : rien d’utile pour lui. Il en choisit un autre, le parcourt rapidement, puis encore un autre :
Chargement arrive lundi 23 Shawwal 1430 à 02:00 (GMT + 2)
– Merde ! dit-il en levant les yeux.
Janina Mentz n’est pas encore revenue.
Il lit le message suivant :
Sommes d’accord avec votre évaluation. Arrivée de The Madeleine et Haidar…
– Haidar ? dit-il à voix haute. Deux bateaux ?…
… avancée de 24 heures à 02:00 (GMT + 2) dimanche 22 Shawwal 1430
– Putain ! lâche Rajhev Rajkumar, qui regarde la pendule au mur. Mais où ? Dis-moi où ?
Il se lève devant l’ordinateur ; il faut qu’il aille chercher Mentz. Au moment où il s’élance vers la porte, la voilà qui s’approche.
Ils forcent Lukas à s’agenouiller sur le béton de la rampe, mains derrière sa tête baissée, deux fusils pointés sur lui.
Quatre types sortent de l’arrière du bâtiment, courent jusqu’à l’ambulance, prennent le brancard et le poussent jusqu’au coin.
Le bateau entre dans la passe, apparition émergeant des ténèbres, blanche, belle, élégante, aux lignes d’oiseau de proie. Le ronronnement sourd des moteurs cesse brusquement.
Les yeux de Milla reviennent sur Lukas, elle est tétanisée.
Quelques hommes filent vers le ponton de bois.
Le géant apparaît, venant de derrière le bâtiment, et s’approche de Lukas, les mains sur les hanches.
Sans bruit, le bateau fend l’eau tranquille du port ; l’équipage est sur le pont. Des cordages sont lancés et attrapés, la coque rebondit doucement contre le ponton, la proue glisse le long des planches, les cordages se tendent, le bateau s’arrête.
Tous se retournent vers Lukas agenouillé.
Milla se lève presque malgré elle.
Le géant baisse le regard vers Lukas, lui parle. Puis il le contourne, s’arrête, fait un pas en arrière vers la tête de Lukas.
Au bout du bras, une arme, longue et mince.
Le bras tendu sursaute.
Lukas tombe en avant.
Le son étouffé submerge Milla.
Lukas s’est effondré. Il faut qu’elle aille le relever…
Les yeux fixés sur lui, elle se penche, tâtonne, trouve le pistolet, prend le fusil. Elle se redresse, mais lentement, difficilement. Traînant les pieds, elle descend la pente. Elle voit qu’ils laissent Lukas là où il s’est affaissé et qu’ils vont vers le ponton. On s’active sur le pont du bateau, mais elle ne regarde que Lukas.
Elle traverse le trottoir, puis la chaussée de Strand Street ; elle glisse le pistolet sous la ceinture de son jean, sans même sentir le métal contre son ventre. Elle prend l’AK à deux mains, avance jusqu’à la grille. Ses chaussures de sport ne font presque aucun bruit sur le gravier.
Elle pousse la grille d’un coup de hanche.
L’ambulance, dont l’intérieur est faiblement éclairé par une ampoule jaune, se trouve devant elle. À l’intérieur, l’homme s’affaire, tête baissée.
Elle braque l’AK comme Lukas le lui a enseigné, main gauche en dessous, tire la culasse et la relâche, dégage la sécurité avec son pouce droit, de haut en bas. Dans l’ambulance, l’homme entend le cliquetis métallique, lève la tête et la voit. C’est un métis, la cinquantaine, avec une longue frange noire ; il a un grain de beauté sur le front, au-dessus de l’œil gauche, très gros, très laid. Il reste bouche bée.
Elle braque le fusil sur lui. Il lève les mains.
– Je vous en supplie, dit-il en afrikaans.
Elle s’arrête. De là, elle voit Lukas. Il gît, courbé en avant, encore à moitié agenouillé, la tête sur le béton, tournée vers elle, comme s’il se reposait. Le sang brille dans la lumière, une flaque rouge foncé. Un œil est ouvert, le regard blanc et fixe. L’autre a été détruit, c’est atroce.
Quelque chose se déchire en elle, un monde s’effondre.
Rajkumar est en sueur, il a des taches foncées sur le dos et sous les aisselles. Il clique sur le dossier « Envoyés ». Derrière lui, Mentz regarde.
Il y a des messages.
– Dieu merci, dit-il, en les ouvrant l’un après l’autre.
Elle les entend s’approcher, quelque chose avance sur le béton…
Les roulettes du brancard.
Elle fait deux pas vers l’ambulance et y monte. L’homme à la frange la regarde, terrorisé, les mains levées pour se protéger.
– Je ne suis que le médecin.
Elle va au fond, à côté de la petite vitre coulissante qui communique avec la cabine du conducteur. Elle appuie le canon contre les côtes du médecin, l’obligeant à lui faire de la place sur la banquette.
Puis ils sont là, à la porte : cinq hommes, le fusil accroché à l’épaule. L’un d’eux tient une perfusion en hauteur, les quatre autres portent le brancard. Quelqu’un est allongé dessus, enveloppé de couvertures, un barbu à la chevelure grisonnante.
Les porteurs la voient. La stupéfaction envahit leurs visages.
Le patient suit les regards pétrifiés. Il tourne lentement la tête. Pâle, hagard, il la regarde de ses yeux noirs. Les traits, la barbe, les yeux… Ces détails mettent une éternité à prendre un sens.
Elle le reconnaît.
Dans sa tête, des fragments se télescopent, dégringolent : ce sont des morceaux, des bribes de mots, un miroir brisé qui se reconstitue… Elle voit, rejette, essaie de nouveau, prise de vertige. Ses synapses explosent, crépitent ; une réalité inimaginable se concrétise finalement.
Le médecin chuchote, respectueux :
– S’il vous plaît, ne tirez pas.
Ça la fait revenir à elle, elle prend une profonde inspiration.
– Mettez-le à l’intérieur, dit-elle.
Personne ne bouge.
Milla oriente le canon du fusil vers la cloison et presse la détente. Le bruit est assourdissant.
Ils sautent. Dehors, quelqu’un hurle. Elle a l’odeur de la cordite dans les narines. Elle se penche et appuie le canon contre la tête du patient.
– Mettez-le à l’intérieur.
Elle ne reconnaît pas sa propre voix.
Ils lèvent le brancard et le poussent lentement.
Le géant surgit derrière la porte de l’ambulance, le pistolet muni d’un silencieux à la main.