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Elle alla déposer la caution de 30 000 rands auprès du contrôleur financier principal, Fanus Delport. Joubert l’attendait dans son nouveau bureau. Il se sentait un peu tendu. Pour la première fois de sa carrière, on lui payait ses services directement. Ça devait faire six ou sept ans qu’il n’avait pas enquêté en personne, en première ligne.

« C’est comme faire du vélo, il suffit de remonter en selle et c’est reparti… » lui avait dit Jack Fischer, deux mois plus tôt, lors de son entretien d’embauche.

Il souhaitait que ce soit vrai.

Tanya Flint apparut dans l’encadrement de la porte.

– Je peux entrer ?

– Bien sûr, dit-il en se levant pour attendre qu’elle s’asseye.

Il vit qu’elle regardait autour d’elle, comme pour se repérer. La pièce était dépouillée, les murs en bois sombre étaient nus. Il n’y avait là de personnel qu’un porte-documents en cuir, son attaché-case qui contenait deux sandwiches, et une photo encadrée sur le bureau.

– C’est mon premier jour, expliqua-t-il.

– Ah, alors j’ai de la chance.

Il n’était pas sûr de comprendre ce qu’elle voulait dire.

Désignant du doigt la photo, elle demanda :

– Votre famille ?

– C’est ma femme, et mes… beaux-enfants.

Il n’avait jamais aimé ce mot-là.

– Elle est très jolie, ajouta-t-elle.

– Je trouve aussi.

Il y eut un silence embarrassé. Il ouvrit son porte-documents dans lequel étaient insérés un stylo et un bloc-notes format A4. En haut de chaque page, en lettres argentées, pâles comme un filigrane, on pouvait lire « Jack Fischer et Associés ». Il fit glisser le stylo hors de l’anneau qui le retenait et appuya sur le poussoir, prêt à noter.

Elle ouvrit son sac sur ses genoux et en sortit une photo et un carnet. Elle lui tendit la photo au format carte postale, en couleurs : un homme d’une trentaine d’années. Il avait des cheveux blonds, coiffés en brosse courte. Une pince de barbecue à la main, il était torse nu et riait, au grand air. Son visage était ouvert, son expression juvénile. On y déchiffrait l’insouciance de ceux qui ont réussi à esquiver la plupart des mauvais coups que la vie nous réserve.

– C’est Danie, dit-elle.

 

Elle voulait commencer par le jour de sa disparition, mais Joubert lui demanda de tout reprendre depuis le début.

– J’ai besoin de tout le contexte, expliqua-t-il.

Elle opina, d’un air décidé.

– Je comprends.

Et elle se mit à raconter, d’une voix où perçait la nostalgie.

Elle avait rencontré Danie Flint sept ans auparavant chez des amis communs à Bellville ; elle avait alors vingt-six ans et lui vingt-huit. Ça n’avait pas été le coup de foudre, mais plutôt une affaire d’atomes crochus. Ils se sentaient bien ensemble. Tout de suite, elle avait apprécié son sens de l’humour, son rire, les égards qu’il avait pour elle. « Il était si prévenant », précisa-t-elle. Et elle ajouta, avec un petit rire nostalgique : « Il avait beau la rajuster cent fois par jour, sa chemise sortait toujours de son pantalon. » Joubert remarqua qu’elle parlait au passé, et tant mieux. Elle était réaliste, voilà tout. Elle avait déjà pensé à toutes les éventualités dans un pays où disparition et mort allaient généralement de pair.

Flint planifiait les itinéraires pour Atlantic Bus Company, ABC, géant des transports publics dont on voyait sur toutes les routes de la péninsule du Cap les cars bleu foncé au sigle ABC peint en jaune. Et on en voyait tant que ça finissait par agacer. Il préparait un diplôme de transports publics par correspondance, à l’université de Johannesburg. Il travaillait dur, il était enthousiaste et ambitieux.

Quant à elle, elle s’occupait de commercialiser des systèmes de chauffage solaire pour piscines. Mais c’était temporaire, une piste d’essai, avant de monter sa propre entreprise.

C’était une histoire d’amour de banlieue, sans rien de remarquable, rien qui sorte de l’ordinaire. Treize mois après leur première rencontre, il lui avait demandé de l’épouser et elle avait répondu « oui » sans hésitation.

Après le mariage, ils avaient acheté une maison dans un complexe résidentiel à Table View. Plus tard, quand Danie avait été promu responsable de zone chez ABC, ils avaient choisi une petite maison de trois pièces à Parklands. Mais ils avaient convenu d’attendre un peu avant d’avoir des enfants. Il voulait terminer ses études, et elle ambitionnait de monter sa propre affaire.

– Je me suis installée à Montagu Gardens, il y a dix-huit mois. Nous fabriquons des couvertures de piscine en plastique et des appareils de ramassage de feuilles mortes, expliqua-t-elle.

Elle sortit de son sac une carte de visite professionnelle qu’elle tendit à Joubert. Une silhouette noire – on aurait dit celle d’un espion – qui portait un large chapeau se détachait en surimpression sur une image de piscine en forme de haricot. Le nom de la société était Undercover.

Elle poursuivit :

– Mon affaire démarrait tout juste quand la crise a frappé. Mais Danie assurait avec son salaire. On travaillait dur… Et puis, le 25 novembre, Danie a disparu. Il a passé toute la journée au travail. On s’est parlé au téléphone, il devait être 15 h 30. Il m’a dit qu’il irait à la salle de sport après le travail, à 17 heures. Il rentrait d’habitude vers 18 h 30, il essayait de faire du sport quatre fois par semaine. J’ai trouvé sa voiture devant la salle de sport à 23 heures ce soir-là, mais il avait disparu sans laisser de trace…

Joubert intervint :

– Madame Flint…

– Tanya, l’interrompit-elle.

Il acquiesça, précisant :

– J’ai besoin de tous les détails que vous pourrez me donner sur cette journée.

Elle ouvrit le carnet devant elle.

– J’ai tout écrit, précisa-t-elle, très sérieuse.

– C’est bien, l’encouragea Joubert.

Elle consulta ses notes en poursuivant :

– Je n’ai quitté mon travail qu’à 17 h 45. Je me suis arrêtée au Spar pour acheter du pain, du lait et de la salade. J’ai dû arriver à la maison vers 18 h 15. Puis je me suis mise à préparer le dîner, parce que le mercredi on avait l’habitude de regarder Boston Legal. C’était le feuilleton préféré de Danie. Ça commence à 19 h 30. À 19 heures, le dîner était prêt, mais il n’était pas encore rentré. Oh, vous savez, avec Danie on ne pouvait pas être complètement sûr… Il lui arrivait de s’engager dans des discussions, il était tellement spontané, alors il pouvait être en retard. Mais à 19 h 10 j’ai téléphoné. Son mobile a sonné. Ça ne répondait pas. Je n’ai pas laissé de message, j’ai pensé qu’il était peut-être encore à la salle de sport. Mais à 19 h 25 j’ai commencé à me faire du souci, parce qu’il ne manquait jamais Boston Legal, il en était fou, il disait toujours : « Danie Flint, vous savez, comme Denny Crane, dans la série. » Alors, j’ai rappelé, mais toujours pas de réponse. J’ai laissé un message : juste « Appelle-moi, mais ne t’en fais pas, je vais enregistrer le feuilleton », parce que son téléphone était peut-être en mode silencieux, ou qu’il avait peut-être oublié de l’allumer. À 20 heures, j’ai de nouveau appelé. Mais vous le savez bien, les mobiles sonnent moins longtemps quand on a manqué un appel ou qu’on n’a pas encore écouté un message vocal, alors j’ai pensé qu’il avait peut-être eu une urgence, qu’un autobus avait peut-être eu un accident, et qu’il avait fallu qu’il aille voir sur place. Du coup, j’ai appelé Neville Philander, il travaille avec lui, et Neville a dit que Danie était parti à 17 heures, et qu’il n’avait pas entendu dire qu’on l’avait appelé. Il promettait de se renseigner. Alors, je me suis mise à appeler les amis de Danie, et puis sa mère, elle vit à Panorama, mais personne ne l’avait vu. J’ai encore appelé son portable, et puis j’ai pris ma voiture et je suis allée à la salle de sport pour le chercher, mais…

Elle haussa les épaules, signifiant qu’il n’y était pas.

– Le commissariat se trouve tout près de la salle de sport à Table View. J’y suis allée, j’ai signalé que mon mari avait disparu, le type m’a demandé depuis quand, j’ai dit qu’il aurait dû être rentré à la maison à 18 h 30, et il a répondu : « Madame, il n’est que 21 heures », et moi, j’ai dit qu’il ne m’avait pas prévenue. Alors il a demandé : « Vous vous êtes disputés ? » Et j’ai dit que non, et il a dit : « Madame, vous connaissez les hommes », et j’ai répondu que non, mon mari n’était pas comme ça. Mais il a insisté : « Il est sans doute avec une petite amie. » Et là, je me suis mise à pleurer.

La première réaction de Joubert fut de prendre le parti du policier de service, qui devait se coltiner tous les jours les problèmes domestiques les plus invraisemblables. Mais il se contenta de secouer la tête et de demander gentiment :

– Et ensuite ?

– Alors, je suis rentrée à la maison, parce que j’avais peur que Danie n’y soit déjà et qu’il ne sache pas où j’étais. On lui avait peut-être volé son téléphone mobile, ça pouvait être quelque chose comme ça. Et puis il ne fallait pas que je m’inquiète trop, il fallait que je reste calme, c’était sûrement un truc idiot. Mais il n’était pas à la maison et il ne répondait toujours pas sur son mobile. Neville a rappelé du bureau pour me dire que Danie n’avait pas été convoqué pour une urgence. J’ai rappelé sa mère car je voulais être sûre que je n’étais pas en train de devenir paranoïaque, mais elle aussi m’a dit que Danie n’était pas comme ça. Alors, j’ai pris ma voiture et je suis allée voir dans tous les endroits où il aurait pu être : il aurait pu aller prendre une bière avec des amis au Cubana ou au Sports Pub, mais non, il n’était nulle part. Je suis retournée à la salle de sport, à 23 heures, le parking était presque vide, mais son Audi était là. Je suis sortie de ma voiture, j’ai regardé à travers la vitre de la sienne, et son sac de sport était sur le siège arrière. J’ai essayé d’ouvrir la porte, elle n’était pas verrouillée. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il lui était arrivé quelque chose. Je suis retournée au commissariat, à pied. Ils ont demandé à ce jeune policier de m’accompagner, il était en uniforme. Il est venu voir, et on est repartis. Et puis le flic de permanence m’a donné deux formulaires et m’a dit de les remplir. L’un des deux était une décharge. Mais depuis quand la police a-t-elle besoin d’une décharge ?

Joubert ne répondit pas. La décharge, c’était pour protéger la police dans les cas où les déclarations de disparition étaient des malveillances ou des actes de fraude, ce qui arrivait assez souvent.

Tanya reprit :

– Alors, il a dit que si Danie ne réapparaissait pas le lendemain il faudrait que j’apporte une photo, qu’ils la mettraient sur Internet et qu’ils verraient ce qu’on pouvait faire. Mais ils n’ont rien fait.

Joubert leva les yeux de son bloc pour demander :

– L’Audi, c’est quel modèle ?

– Une A3, rouge. Il l’a achetée d’occasion. Voici le numéro d’immatriculation…

Il le nota, puis demanda :

– A-t-on cherché des empreintes sur la voiture ?

– Non. Je leur ai apporté la photo le lendemain, et j’ai demandé si je pouvais ramener la voiture à la maison, et ils ont dit que oui. Alors, j’ai téléphoné tous les jours, et je suis retournée au commissariat pour demander si on avait trouvé quelque chose, mais ils se sont bornés à répondre : « Non, il n’y a rien. » Mais comment est-ce que ça marche, ça ? Ils s’en fichent. Comment est-ce possible ? Leur salaire est payé avec nos impôts. Leur boulot, c’est de nous aider, non ? Or ils ne font rien. J’ai imprimé des tracts, et je les ai glissés sous les essuie-glaces des voitures devant la salle de sport. Tout ça, c’est moi qui l’ai fait.

Joubert reprit :

– L’Audi est chez vous, en ce moment ?

– Oui.

– Ont-ils confié l’affaire à un enquêteur ?

– Oui, une semaine plus tard. Il est venu me trouver à mon travail, et il m’a demandé tout ce que j’avais déjà indiqué sur le formulaire. D’ailleurs, il n’écoutait pas ce que je disais, il n’arrêtait pas de tripoter sa frange. Je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.