Au 12 rue de la Fidélité, aux heures où la nuit blanchit, la tête de Frédérique est remplie d’images sexuelles. Elle visualise la vendeuse de la boutique rue du Roi-de-Sicile. Elle lui avait parlé de matières formidables, des bites en silicone designées par des trans, des godes-ceintures, des harnais en cuir. Ça avait fait son chemin jusqu’aux portes de l’inconscient et Frédérique rêvait de sex-toys importés d’Amérique. Rassurée par la déclaration d’intention du sex-shop, Chez Dollhouse on ose tous les fantasmes sans peur de poser des questions car la sexualité ça s’apprend, elle s’y rend de temps en temps. Elle collectionne les objets coquins, la lingerie, les huiles de massage, les vibros, les dildos réalistes, les masques, les bandeaux, les menottes, les trans-bites. Frédérique se prépare à la conjugalité.

La privée est du matin. Elle pense, elle pense beaucoup dès le réveil. Elle songe à l’enquête. Qui est Victoria, quels sont ses fragilités, ses mystères ? Elle boit son café et consulte les photos que le galeriste Pierre Suzanne a versées au dossier. Victoria est une sacrée belle nana, Frédérique a le coup d’œil, on peut lui faire confiance. Elle se dit que la blonde Victoria est sexy, bandante, une bombe aux formes harmonieuses. Le buste, les jambes, le cul, les hanches ont un goût de paradis. La privée aime passionnément les femmes. Les jouisseuses. Celles qui aiment boire, manger et faire l’amour. Les filles qui picorent des graines de chia et des algues séchées, très peu pour elle. Frédérique aurait envie de plonger, goûter ce corps, boire l’humidité, pétrir la pâte, bouffer la chatte, mais non, mince, pourquoi ça s’arrête ! Frédérique est interrompue dans son rêve érotique par son gros chat Eddy qui lui grimpe sur la tête. Oh ça va hein, calme-toi, tu veux des croquettes, c’est ça ?

 

Huit heures et dix minutes. Elle se prépare et file à l’Agence. C’est au boulot qu’elle se sent vraiment à sa place même si elle sait qu’elle n’est pas la reine de l’espionnage ni la descendante de Columbo. Elle se dit que même si on prenait le flic de la brigade criminelle de L.A. pour un demeuré obstiné, le lieutenant mal peigné en imper beige de la série télé était rudement intelligent. Frédérique reconnaît qu’elle a eu pas mal d’affaires non classées à son actif mais à qui la faute ? Il faut dire qu’elle manque souvent de veine, et pour pas mal de choses en général. Frédérique est une désabusée de la vie mais elle s’en fiche car elle a la conscience de ce qu’elle vaut. Elle assure à peu près dans son travail malgré des ratés qui lui auraient valu ailleurs de belles prises de bec. Frédérique se sait moyenne, ça lui évite de se raconter des histoires. Elle se dit qu’on vit tellement dans une société où la moindre pétasse avec des afros se prend pour Beyoncé qu’elle préfère ne pas péter plus haut que son cul. Ça ne l’empêche pas d’écouter la chanteuse dans sa voiture quand elle est en planque.

 

Au même moment, Georges se réveille au numéro 9 de la rue Sorbier avec la matinale de France Inter. Il regarde Sophie qui semble encore fâchée. Ces derniers temps, la discussion est toujours la même. Elle désire un enfant. Il n’en veut pas. Le sujet revient régulièrement sur le tapis. Sa compagne a dépassé la trentaine. À cinquante ans, il a des fêlures qui resurgissent dans l’intimité. Si Georges donne le change au travail, sa vie privée est une suite d’angoisses liées à une histoire familiale compliquée. L’idée de l’enfant est une crainte suprême. Peur de le concevoir. Peur de l’élever. Peur de ne pas être à la hauteur. Comme son père absent. Georges a vécu une enfance déchirée entre une mère malheureuse et un homme qu’il n’a jamais connu. Et puis, il ne veut pas mettre au monde un être sur une planète qui part à vau l’eau. Dans quelques années, on aura détruit les océans, les forêts, les animaux.

Georges est au bord du gouffre. Quand il était célibataire, la plupart des filles lui parlaient d’horloge biologique au bout du troisième verre, de la troisième nuit, du troisième mois. Toutes, sans exception. Avec Sophie, c’est différent. Ils s’aiment depuis longtemps et c’est rare. Ce n’est pas de chance, il avait trouvé un avion de chasse qui voulait un port d’attache. La veille, leur conversation était sérieuse. Georges a vu une lueur déterminée dans les yeux de Sophie. Un air qu’il ne lui connaissait pas. Elle lui a dit que si la situation n’évoluait pas, leur chemin s’arrêterait là. Ça lui a déchiré le cœur. Mais elle ne pouvait plus attendre. Elle souhaitait qu’il fasse un travail sur lui, pourquoi pas consulter un psy. Le monde de Georges s’était écroulé. Sophie était sa seule famille. Ses parents étaient morts, il n’avait ni frère ni sœur.

 

Huit heures et vingt minutes, Georges se détache du corps chaud, allume la radio de la cuisine, regarde Paris, le Panthéon, la tour Eiffel. La lumière embrase le dôme de l’Académie française, le Centre Pompidou, la tour Saint-Jacques, Notre-Dame. Ils s’étaient embrassés la première fois sur le parvis, au point zéro. Il se souvient de leur étreinte sur la rose des vents gravée dans le bronze. Tous les chemins étaient possibles.

Georges prépare le café, passe dans la salle de bains, la voix du journaliste lui annonce qu’il sera à l’heure au bureau. Georges attrape une chemise et un pantalon. Sophie s’est rendormie. Il la regarde, les yeux mouillés. Il sent qu’elle peut le quitter. Des couteaux lui entrent dans le cœur. Il l’embrasse et part.

 

Le scooter file vers République, Réaumur, Châtelet. Il pousse la porte de l’Agence, salue Josée et Frédérique. Georges attend des nouvelles de cette affaire de téléphone activé en Asie. Josée leur tend un dossier et annonce l’ordre du jour, laissez tomber cette fausse piste, la carte SIM ne correspond pas, rien d’étonnant. En cas de kidnapping, elle n’aurait pas pu faire usage de son mobile ou bien elle aurait appelé quelqu’un, sa famille, ses amis, Pierre Suzanne... Si Victoria souhaitait vraiment disparaître, elle aurait pris un autre téléphone, c’est logique. À part ça, voici vos billets. Demain, vous partez à Bruxelles où vivent les parents de Victoria Lanzman. Papa, maman, la famille, le bercail, le nid : c’est la règle numéro un dans la recherche de personne disparue, je ne t’apprends rien Georges !

Elle se tourne vers sa nièce, c’est une grosse affaire, Fred, je veux que vous soyez comme les deux doigts de la main, le temps joue contre nous. Cette femme s’est volatilisée depuis plusieurs mois, c’est beaucoup, je veux des résultats, je veux qu’on mette le paquet, je veux que vous boucliez cette enquête. Il en va de la réputation de l’Agence.