Ce soir, c’est jeudi et on vernit à Paris. La détective entre dans un cube blanc à côté du Centre Pompidou, un volume énorme qui offre un espace zénithal. La galerie jouit d’un prestige indiscutable.
Victoria n’aurait raté pour rien au monde les vernissages de Pierre Suzanne. Le cinquantenaire au crâne glabre l’emmenait régulièrement chez les artistes suivre le travail en cours. C’est un galeriste à l’ancienne qui ne fait pas les choses à moitié. Il voit les œuvres en avant-première, s’assure de l’exclusivité à la sortie de l’atelier pour éviter de se faire doubler. Il contrôle tout, de la commande à la production, de l’éclosion à la starification. Il a le vent en poupe, des lunettes en verre et en fer, des costumes grands couturiers, une photogénie qui fait ressembler son compte Instagram à une success story permanente. On ne sait pas bien si c’est sa gueule ou son sourire carnassier qui captent la lumière. Il est né avec le sens de la communication. Sa jeune équipe de millenials et les réseaux sociaux ont fait le reste. Tout le monde veut travailler chez Pierre Suzanne, la paie n’est pas trop mauvaise, le carnet d’adresses top, le type un génie.
Il accompagne ses artistes aux expositions, dîne avec eux, entretient un rapport quasi filial, vous savez, je les vois plus que ma mère, je travaille énormément, je suis là pour promouvoir et vendre des œuvres, c’est mon quotidien. J’ai commencé sans un sou en poche, ce qui m’intéresse, c’est être le témoin de mon temps, aux aguets, disposé, disponible, ce qui me plaît, c’est entendre la musique de demain.
Frédérique ne connaît rien à ce milieu, ça ne l’empêche pas de déceler le bien parlé, les idées toutes faites. Les histoires, les stratégies de communication, le discours de séduction, ça, elle ne connaît pas. Et puis, elle ne sait pas pourquoi, mais quelque chose sonne bizarre chez lui. Une image construite de l’élégance, une impression de tout vouloir maîtriser, le corps, les vêtements, le verbe, mon métier n’est pas toujours une sinécure, n’est-ce pas, il faut être vigilant à cause des faux artistes. On incite les gens à entrer dans l’art, il y a trop de galeristes, trop de foires, trop de too much.
Frédérique comprend que Victoria fut l’objet de mille attentions. La cliente privilégiée était devenue une amie au fil du temps. Quand elle avait fait l’acquisition du Bacon, elle aurait pu tuer si quelqu’un le lui avait pris. Elle était toquée de ce tableau qu’elle aimait plus qu’elle-même. En général, après les visites, dans les librairies de galerie, elle feuilletait les catalogues d’exposition et les livres d’art. Son assistant faisait des piles qu’il expédiait à son domicile. C’était une habitude, Victoria se faisait tout livrer, les repas, les vêtements, les meubles, le vin et parfois les amants.