C’est tout vu, Georges est malade, quel manque de bol. Impossible de quitter sa chambre, s’éloigner des water-closet, les coliques le vident, l’épuisent, le retournent. Il affiche une mine découragée. Sophie lui manque. Il se sent loin de chez lui. L’émotion le submerge quand il pense à elle. Au téléphone, il lui a parlé de sa peur de ne pas être à la hauteur pour élever un enfant. Et puis, à l’Agence, il voudrait devenir l’associé de Josée et devra travailler plus. Sa compagne lui a reproché de trouver des prétextes. Elle n’a pas répondu à ses derniers messages. Lui qui ne pleure jamais a versé une larme. Georges donne l’apparence d’un être solide. Et pourtant, il est fissuré à l’intérieur.
Frédérique sent bien qu’elle va devoir faire cavalier seul. La mission est importante, sa tante l’attend au tournant. Elle décide de mettre toutes les chances de son côté. Elle commence à travailler un point faible, les fringues. La privée choisit un pantalon cigarette, une chemise, relève ses cheveux en chignon, se maquille comme la vendeuse lui a montré, recourbe ses cils, pose le fard à paupières, tout léger sur les yeux, oui, c’est bien, le mascara, le blush, le rouge à lèvres, exhibe une bouche pulpeuse. Elle se parfume comme si c’était la dernière fois, saisit le reflet dans la glace. Plutôt pas mal.
Le taxi quitte le ventre populaire de Causeway Bay. Frédérique s’engouffre dans une bâtisse aux lignes épurées. Elle a rendez-vous avec le contact d’Ann, la directrice du Centre d’art. La privée ne s’attend pas à rencontrer la copie de Cate Blanchett, le regard intense, la blondeur chic, l’assurance qui absorbe le monde. En une phrase, Frédérique explique les raisons de sa venue, l’enquête au point mort. La femme regarde de près la privée. Difficile de ne pas observer, apprécier d’un coup d’œil quand son métier c’est évaluer, quantifier, qualifier. Elle la relooke mentalement, une coupe stylisée, des vêtements ajustés, de jolis escarpins, un trait d’eye-liner, comme ça, oui, c’est sûr, la détective serait canon. Frédérique ignore qu’elle a du sex-appeal et ça la rend bandante. Elle doit être pas mal, nue. Ann ne s’est pas trompée. Elle a toujours eu le coup d’œil et aligne les conquêtes au kilomètre. La femme trouve la privée à son goût et lui propose un petit verre. Les phéromones réchauffent l’air. La reine des lieux déplie les jambes, les écarte légèrement, soudainement fauve, prédatrice. Elle se rappelle le récit d’Ann, les raisons de sa présence à Hong Kong. Pourquoi ne pourrait-elle pas faire jouir la petite jeune, elle aussi ? Coincée dans un coton-élastane trop raide et un foulard qui la gratte, Frédérique ne s’aperçoit pas de l’opération séduction car elle ne reconnaît jamais le désir des autres. Elle rougit devant les jambes nues, retient l’envie de caresser le galbe, sentir la peau parfumée au lait d’avoine. Elle ferme brièvement les yeux et voit une Ève de l’art contemporain dans son bain, une Cléopâtre en stilettos. La privée rouvre les paupières et vacille comme un animal fou. Mais mince, je dois travailler là !
Elle revient à elle, je vous prie de bien vouloir m’excuser, c’est ma première grande enquête, je ne connais rien à l’art. Pardon d’être directe, je dois retrouver Victoria Lanzman. Entre les foires d’art et les expos, tout le monde se connaît. Je suis sûre que Victoria est déjà venue ici.
La bombe la bouffe des yeux. La privée sort un billet comme elle le ferait avec n’importe quel indic. La directrice sourit, et caresse la jeune cuisse. Le cœur de Frédérique s’affole. Elle regarde ses souliers pour oublier combien la femme en face d’elle est sexy, j’aimerais rencontrer le Collectionneur chinois, le richissime, l’adorateur de Francis Bacon. C’est urgent, vous comprenez, c’est pour la sécurité de Victoria. S’il le faut, je peux vous donner plus d’oseille, l’argent n’est pas un problème.
Les gestes de son interlocutrice, son regard allumé lui font comprendre qu’il va falloir donner un peu de sa personne. Une promotion canapé lui ferait gagner du temps, ah ça, non, je ne peux pas, mais qu’est-ce qu’elles ont toutes à vouloir me baiser du matin au soir, mais c’est pas possible, y a pas que les mecs qui ont une bite dans la tête. Frédérique, troublée par cette beauté incendiaire, s’éloigne du feu tentateur. Elle se dit que cette enquête est hors norme. Sa vie l’est devenue aussi. À Paris, son quotient érotique avoisine le zéro Fahrenheit, mais avec tous ces voyages, c’est l’appel de la chatte en permanence.
La blonde directrice lui tend une carte de visite, je veux bien vous aider mais je vous préviens, le Collectionneur est complètement taré. Il sera à Macao demain. C’est sa soirée. Et c’est moi qui suis en charge de l’événement. Nous inaugurons le Casino Art. Je vous le présenterai.
Sans vraiment voir que chaque objet du bureau est une œuvre unique, Frédérique tremblante repose le verre sur la table basse. Elle heurte le vase d’applique aux têtes de dragon bleu cobalt de la dynastie Qing. Des éclats entrent dans ses chaussures. Frédérique gémit. Rouge de honte devant le staff vert d’effroi, elle ôte les débris et l’anse brisée. Pour l’amour de l’art, je m’excuse, heu, je vous prie de m’excuser, pardon, pardon... Frédérique sort. Dans la rue, elle déchiffre un numéro et une adresse sur le carton. Elle appelle Georges, prépare ta valise, le Collectionneur chinois possède une adresse à Macao et un casino.