Le lendemain, les détectives embarquent sur un bateau qui les emmène sur l’autre rive. L’arrivée de nuit est hallucinante, Macao la clinquante, la fascinante, l’insomniaque, la ville illuminée s’offre à qui veut bien la prendre. Georges, ravi de sa verticalité retrouvée, est excité comme un gosse. Il a hâte de découvrir la cité présentée par les guides comme « The Monte Carlo of the Orient ». L’hôtel Grand Lisboa clignote de tous ses feux.
Nom de Dieu de nom de Dieu, c’est fini les conneries, il a l’air de quoi, ça fait une semaine qu’ils sont en mission et aucun résultat. Tout juste une pauvre piste. Le détective laisse Fred se reposer dans sa chambre et se rend au casino de l’hôtel. Macao ! Les machines à sous ! Georges est un joueur. Il tente sa chance, glisse des jetons, caresse la machine, allez, le jackpot ! Devant son cocktail, il se dit qu’il doit reprendre la main sur l’enquête. Certes, il a été ralenti et pendant ce temps, Frédérique n’a pas fait grand-chose.
Le détective regarde autour de lui quand il voit apparaître sur l’écran géant un tableau numérisé de Francis Bacon. Il le reconnaît immédiatement, Étude pour une corrida, 1969. Mais qu’est-ce que ça fait là, se demande Georges. Pourquoi dans ce casino et cette peinture qui met en scène l’homme et l’animal ? Il est saisi par la violence, comme si la tauromachie permettait de réfléchir à sa propre condition. Quel est le message subliminal en ce lieu où chacun dévoile son vice caché, sa part d’ombre. Voulait-on dire au visiteur, jouer au casino, c’est prendre le risque de lutter à mort pour gagner ? À moins que ce ne soit la vie est un jeu, une arène, un combat ? Georges ne veut pas voir de signes partout mais comment faire autrement. Il commande un autre verre quand il voit débarquer la blonde directrice qui s’occupe de l’exposition.
Il s’arrête tout net et fait immédiatement le lien avec la photo du Who’s Who, la chevelure platine, le port de tête, oui, c’est bien elle, l’allure folle, la classe intégrale. Elle converse avec un employé et se retourne quand elle entend son nom résonner dans la pluie métallique des machines à sous, bonsoir, ah oui, l’Agence Duluc, tout à fait, j’ai reçu votre collègue, ah elle n’est pas avec vous, c’est une fort charmante personne, on lui pardonne tout, enfin surtout sa maladresse. Elle a quand même abîmé une pièce de chez Sotheby’s, ce n’est pas très grave, je m’en remettrai. Cependant, j’aimerais la revoir, elle a ma carte. Dites-lui que je dois lui révéler des choses au sujet de Victoria Lanzman.
Écoutez, je ne peux pas vous parler maintenant car je règle les détails du vernissage. Le Collectionneur va arriver. Sans doute avez-vous entendu parler de sa sublime collection privée qui est de la même qualité que celle de Chtchoukine. Il possède lui aussi les maîtres modernes, Matisse, Cézanne, et l’avant-garde russe. Je peux vous dire que les gens vont se mettre à pleurer. On a prévu des mouchoirs brodés aux fils d’or, ça va être le syndrome de Stendhal au buffet. Larmes de plaisir et frissons esthétiques garantis. Venez à vingt heures précises. Je vous présenterai le Collectionneur chinois.
Georges la retient encore un peu. Il lui rappelle l’affaire Lanzman. Victoria est peut-être prisonnière quelque part, ou pire encore, morte. La directrice tressaille quand elle songe à une femme seule qui souffre, sans secours, je ne pense trahir personne si je vous dis que le Collectionneur est un malade comme j’en ai rarement rencontré. Parfois, il fait peur. C’est le genre d’homme à ne rien lâcher. Un jour, je l’ai accompagné à la Hugh Lane Municipal Gallery of Modern Art. Il voulait voir où travaillait l’artiste. Le Collectionneur est curieux, obsessionnel, passionné. L’atelier de Bacon a été reconstruit à Dublin, la ville natale du peintre. Les choses sont restées en l’état. Au sol, la gouache du génie, des journaux de l’époque, un miroir émaillé, un châssis, des chaussures abandonnées, et puis les ouvrages personnels du peintre, lecteur de Marx et Genet. Les livres d’art posés par terre disent son amour pour le pape de Vélazquez et les gueules blessées de Rembrandt. Et sur la table et les étagères, des pinceaux séchés. Bacon aurait pu débarquer n’importe quand et planter son œil d’aigle dans vos yeux. La visite a fait dérailler le Collectionneur. Il est devenu fou quand le directeur a refusé qu’il achète les lieux. Il l’a agressé physiquement. Il a voulu l’étrangler et la sécurité nous a chassés. J’ai cru que ça allait mal se terminer avec ses gardes du corps.
Georges comprend que cet homme est prêt à tout pour récupérer L’homme au lavabo. Il n’en revient pas. Cette enquête est démesurée, les lieux, les gens, les événements. À cet instant précis, il comprend que l’art attire le pouvoir et que le monde a besoin de la spiritualité des artistes pour vivre. Il se demande à quel point l’art est une puissance monnayable qui permet de dominer l’autre.
La directrice l’a prévenu, le Collectionneur chinois l’a fait reproduire à l’identique. Georges est figé devant la copie. Il cherche Frédérique. Où est-elle ? Elle devait être en avance pour repérer les lieux. La peinture de Bacon s’offre à ses yeux. Brute. Frédérique réapparaît et glisse, vraie ou fausse, cette toile est assez flippante.
Son collègue lui tend un verre, avec Bacon, quelque chose se brise dans la culture anglaise, c’est un art sauvage. Sais-tu Frédérique qui était ce peintre ? Les gens se disaient enchantés par sa présence. Il rayonnait et pourtant il peignait des horreurs difformes. Je suis toujours surpris par le décalage entre l’artiste et l’œuvre, l’individu solaire et les tableaux désespérés. D’où vient la part d’ombre ?
Bacon, c’est l’histoire d’un peintre de l’abîme qui produisait, détruisait, mais une fois mis au pied du mur, une expo, une commande, il peignait. Il buvait comme un dingue, dépensait tout. Cet excès, ce regard sur le monde l’a conduit à repenser son rapport à l’art. Son grand sujet, comme tous les artistes, c’est le corps humain, l’unique témoin de sa béance intérieure, sa déchirure. Bacon a fait le choix d’une forme informe, c’est-à-dire des lignes tremblées comme tu le vois, des formes hésitantes et pourtant extrêmement précises, regarde, on a le sentiment que L’homme au lavabo flotte dans le tableau. Te souviens-tu de la toile que je t’ai montrée au début de l’enquête, Les lutteurs, qui date de 1953 ? Lucian Freud, un ami de Bacon, surnommait la toile « Les pédés ». On voit deux hommes l’un sur l’autre. À bien y regarder, on se demande ce qu’ils font, la lutte, l’amour, c’est parfois pareil tu vas me dire. Eh bien, il s’agit de Francis Bacon avec son grand amour Peter Lacy. C’était un pilote d’avion que Bacon aimait à la folie. Les rapports de force, c’était leur truc. Un jour, Bacon est allé se faire recoudre à l’hôpital. Il en ressortit le visage abîmé et l’en aima davantage. L’aviateur le rouait de coups, tout comme le père du peintre. Cela fit de lui un être instinctif et brutal, un animal tendre et démuni. On dit que son père l’a frappé le jour où il a surpris l’adolescent travesti avec les sous-vêtements de sa mère. Un père maltraitant, c’est de là que viendrait son goût des relations sadomasochistes, comme Victoria, on dirait. Ne trouves-tu pas cela étrange Fred ? Le peintre et le néant, un cliché, certes, mais pas tant que ça. Bacon n’était jamais satisfait de son œuvre. Il a détruit beaucoup de toiles. C’est un peintre de la violence, un génie, imagine combien elles valent aujourd’hui. J’en reviens à Victoria. Pourquoi une femme qui a tout, une femme qui peut débourser plusieurs millions, peut-elle disparaître ? L’enlèvement est à proscrire, nous n’avons aucune demande de rançon. Quant au crime crapuleux, je n’y crois pas. Il faut que tu m’éclaires Fred, je ne comprends pas la psychologie de cette femme.
Tu veux savoir comment je vois les choses, Georges ? Les toiles que Bacon n’a pas détruites relèvent de l’essentielle fragilité. Voici mon intime conviction : Victoria s’est tirée à cause du contenu, elle a pété les plombs. Je regarde l’œuvre, et je me dis que cette femme était profondément seule. Si on résume, que sait-on d’elle ? Victoria était une solitaire tendance dominatrice, pourrie gâtée, et j’ajouterai tourmentée. Je n’ai pas fait d’études de psychologie mais je pressens qu’une gonzesse qui se tire avec le tableau d’un type qui disparaît dans la tuyauterie doit être bien tortueuse. Malgré tout ce qu’elle possédait, elle ne devait pas être bien dans sa peau.
Georges rebondit, tu as raison, il faut revenir à la toile, se concentrer dessus, resserrer sur la personnalité de Victoria et celle du peintre, comprendre pourquoi elle a disparu avec un type qui prend la fuite dans le lavabo. Bacon était un peintre de l’obsession. L’obsession de la souffrance, n’oublie pas qu’il fut rejeté à cause de son homosexualité, d’où ses autoportraits aux gueules déformées.
La privée poursuit, il était bouffé par ses angoisses, seul dans ses toiles peuplées de visages ravagés. Georges termine, il ne voulait plus voir le réel alors il en exhibait la monstruosité. Victoria, cette femme phallique, soumettait les autres dans la violence, se reconnaissait dans les formes atrophiées. Mais quelle idée de se tirer avec ce tableau. Pourquoi vouloir disparaître, liquider son corps, partir dans les égouts, se transformer en déchets, rejoindre la merde et la terre. Ce geste, c’est quoi, se libérer ou se torturer, mourir ou renaître ?
Selon moi, dit Frédérique, le lien entre Lanzman et Bacon, c’est l’identité, oui, l’identité, leur point commun, c’est une folie, une violence, un chaos. Reste à savoir pourquoi le lavabo, pourquoi la canalisation, pourquoi la douleur.
Elle s’interroge également sur le rapport au Collectionneur chinois. Que s’est-il passé entre eux. L’aurait-elle provoqué ?
Ils sont interrompus par la blonde directrice qui les appelle pour leur présenter le Collectionneur. L’homme est vêtu d’un smoking, revers cranté noir de luxe, cheveux gominés, lunettes fumées et mitaines en cuir. Il se déplace avec un dispositif de sécurité digne d’un chef d’État ou d’un mafieux. La femme leur demande de vite poser leurs questions à la plus grosse fortune de Macao. Georges va droit au but, on m’a dit que vous étiez intéressé par une toile de Bacon. En savez-vous plus sur la personne qui l’a achetée ?
Le Collectionneur chinois s’empourpre brutalement. Un rictus illumine son visage, c’est cette conne qui l’a eue, elle ne connaît rien à l’art, moi, je suis un vrai admirateur, je peux vous le prouver, j’ai reproduit l’atelier du Maître, je possède tout de lui. Victoria Lanzman ? Mais qu’elle crève, oui qu’elle crève mais pas avec le tableau ! Où est l’œuvre, eh bien j’aimerais bien le savoir. Vous pensez que cela me fait plaisir d’avoir une simple copie de L’homme au lavabo ? Aussi réaliste soit-il, je sais que ce n’est pas le Maître qui a choisi ces pigments, caressé la toile, effacé les contours, inscrit au couteau sa trace avec sa peau, sa sueur, ses mains, ces corps subtils.
Georges l’interrompt, et ne lâche rien, vous avez les moyens de faire disparaître le tableau, les moyens techniques et financiers. Nous voulons savoir si vous avez enlevé ou fait tuer Victoria.
Le Collectionneur le regarde, ahuri, je me fiche de savoir où elle est. Moi, je veux ce tableau. Je n’ai rien à voir avec cette histoire de disparition. Je peux vous le prouver.
La voix est menaçante. Stridente. Ses assistants accourent vers le caprice et la folie. Ils redoutent son caractère imprévisible. Tout le monde a peur de lui. Il va encore taper une crise à cause de la toile ou de Victoria. Le jour où il a appris que Lanzman avait fait l’acquisition du tableau, il s’est évanoui. Les assistants lui font de l’air avec un éventail, Bâle, Bâle, Bâle, Bacon, Bacon, Bacon !
Les conversations s’enchaînent. Georges sait que dans deux jours s’ouvre en Suisse une grande rétrospective consacrée au Maître. Un événement attendu par tous.
La soirée bat son plein. Frédérique prend une coupe au vol, les flashs crépitent. Elle sent derrière son dos la directrice qui profite d’une foule compacte pour s’approcher. La privée se fraie un chemin dans la foule. Elle fuit la prédatrice, et tombe sur Ann, tout sourire, bonsoir Frédérique, quel plaisir ! Tu as rencontré la maîtresse des lieux, une grande amie. La plus brillante, la plus belle, la plus séductrice aussi.
L’espace, l’affluence, le mouvement font que la directrice et Ann encerclent la détective. L’Anglaise voulait une entrée plus discrète. Elle se dit dans sa tête de femme du monde qui s’ennuie l’après-midi au spa de l’hôtel que les femmes les plus séduisantes sont celles qui l’ignorent. Entourée de deux bombes, la détective manque défaillir. Prise de vertige, ivre de sensations, elle est frappée par le regard d’un homme dont les traits fins, les yeux bleus et les tennis blanches attirent l’attention. Il discute avec une personne au bar. Frédérique reconnaît cette chevelure exceptionnelle. Cette blondeur. Et cette beauté si particulière. Alex, chez les Lanzman à Bruxelles, oui, c’est bien lui. Il lui fait un clin d’œil et lui adresse un sourire charmeur.
L’attention de Frédérique cède sous la pression de la directrice qui lui caresse la colonne vertébrale. Frédérique épouvantée demande à Ann de l’emmener le plus loin possible. Elle commence à se sentir mal avec la directrice dans sa ligne de mire. Elle vacille. Elle a besoin d’être rassurée. Ann pousse Frédérique vers la sortie. Dans le taxi, elle a besoin de chaleur, de tendresse. Les mains se frôlent, les paumes s’ouvrent, doucement. Dehors il pleut. Le vent dans les arbres donne envie de se rapprocher. Sans un mot, Ann l’emmène dans sa chambre d’hôtel, l’ascenseur, la vue sur la baie, tout s’accélère. Mon Dieu de sainte Rita mère de foi et d’espérance, Frédérique se love près d’elle. Ann l’entoure de ses bras, effleure son dos, étonnée par tant de douceur. Plus rien n’existe sauf la langue, la bouche, les lèvres sur la peau brûlante, les corps embrasés, les cheveux défaits, les mains désorientées, le souffle court. Ça fait tellement longtemps. Frédérique est en émoi, Frédérique se dit qu’elle a droit à une vie privée, elle aussi. Les mains plongent dans l’inconnu. La langue toujours au centre de l’amour, la puissance du corps, les oreilles, les lobes, la salive, tout est avalé, le corps mouillé, les murs sans autre horizon que le ciel liquide, oh c’est beau, c’est bon surtout ne t’arrête pas, ne pars pas, ne me laisse pas. Ann perd les pédales, lèche la peau, écarte les jambes de la privée qui se retient, mon Dieu de Joseph, je vais jouir. Frédérique gémit, prend la tête de son amante entre ses mains, enfonce la bouche plus loin dans son sexe. Elle est prête à tomber, à aimer, comment a-t-elle pu s’oublier toutes ces années. Frédérique veut goûter la femme qui la poursuit depuis la Thaïlande. Les amantes poussent des cris de plaisir. Les murs sont des tombeaux. Ann suffoque, Ann débloque, Ann murmure, tu veux que je te prenne avec mon gode-ceinture, j’ai apporté ma mallette. Frédérique n’a pas fait l’amour depuis deux ans. Elle veut juste la peau de l’autre, résorber le monde, avaler ses peurs. L’orgasme surgit enfin. Ann enlace la détective. Elle qui d’habitude baise et s’en va est troublée par la naissance d’un attachement.
Le lendemain, l’odeur de café réveille Frédérique. Ann murmure qu’elle doit rentrer en Europe s’occuper des affaires familiales. L’aider dans son enquête, elle adore ça, mais son associé s’impatiente. Elle doit s’occuper de ses terres agricoles. La saison de la chasse à courre commence et ils attendent de gros clients au château. Une émotion la remplit. Ann regarde son amante avec un pincement au cœur. Elle ne sait pas quand elle va la revoir. Elle a aimé cette nuit avec Frédérique qui lui manque déjà.
Le téléphone sonne. La privée tressaille. Georges s’exclame, mais qu’est-ce que tu fais, je t’ai appelée trois fois !
Son collègue l’attend au bar de l’hôtel, tout le monde sera à Bâle dans deux jours, ça risque d’être intéressant. Fred, tu es là, tu as l’air d’avoir vu la Vierge !
Frédérique pense, le sexe à la place du cerveau, quelle folle nuit, quelle puissance orgasmique. Elle aime à nouveau le cosmos. Elle croit au ciel, à la terre, et à la puissance de la chatte. Les pensées sexuelles créent des interférences avec les remarques de Georges, je suis content de partir, avancer dans l’enquête, comprendre le lien entre le Collectionneur chinois et Victoria. Ce tableau les rend tous maboules. Bacon peint son rapport trouble au corps, à l’identité. Nous devons éclaircir ce point encore. Mais enfin, qu’est-ce qu’on fiche encore ici. Tout le monde est en route pour la Suisse. On devrait être déjà dans le vol pour Bâle !