Quel contraste, nom de Dieu, mais quel contraste entre le centre financier d’Asie du Sud-Est saturé de gratte-ciel et la ville au bord du Rhin coincée entre la France et l’Allemagne. Comme à son habitude, Georges parle à voix haute sans se préoccuper de Frédérique qui tire sa valise. Elle a froid. Il faut dire que l’amplitude thermique les dézingue. En douze heures, ils ont perdu vingt-cinq degrés. Georges et Frédérique descendent dans un hôtel sur la Marktplatz, un hôtel c’est vite dit, s’indigne Georges, j’ai passé l’âge de dormir dans une auberge de jeunesse ! Art Basel a bon dos, il paraît que les hébergements sont complets à l’année.
Frédérique se réfugie dans ses pensées et songe à Ann. Georges trouve sa collègue changée, l’ombre sur son visage a disparu, son teint est lumineux. Contrairement à lui, elle a l’air en pleine forme.
Sinon côté enquête, où en est-on concrètement ? demande Josée. Pierre Suzanne ne cesse de m’appeler. Il me met une pression dingue, nous n’avons rien, l’enquête est lente, le dossier vide. Le visage de la patronne s’agrandit sur l’écran treize pouces, avec Skype, rien ne lui échappe. Georges, Fred, la réputation de l’Agence est en jeu. Une femme a disparu depuis plusieurs mois. C’est long. C’est inquiétant. Il me faut quelque chose, alors posez vos cliques et vos claques dans cette auberge suisse, désolée Georges, je n’ai rien trouvé d’autre que des lits superposés. Foncez à cette rétrospective Bacon et poursuivez la piste du Collectionneur chinois. Surpris par le ton de la patronne, Georges se dit qu’elle a dû se prendre une volée de bois vert par le client. Pierre Suzanne, qui appelle Josée trois fois par jour, est sur le point de fermer la galerie pour retrouver Victoria.
Frédérique échange des messages avec Ann. Postée dans son château où a débuté la chasse à courre, elle sent bien que l’enquête s’épuise, il vous faut des éléments tangibles. Tous les dingues et les spécialistes de Bacon ont migré à Bâle. Un panier de crabes ! Tu ne devineras jamais : la directrice du Centre d’art de Hong Kong est aussi la commissaire de la rétrospective. C’est une alliée, retourne la voir, si elle le peut, elle t’aidera.
La privée remercie son amante et tous les dieux. Elle prend le temps de se préparer, rassemble ses mèches rebelles, ajuste un chignon à l’image des femmes croisées aux vernissages, repasse sa tenue de cocktail à la blanchisserie de l’auberge de jeunesse, met des talons.
La blonde directrice ressemble toujours à une sylphide sur laquelle on se retourne. Derrière son micro, face aux journalistes, on dirait vraiment Cate Blanchett dans le film Carol. La même chevelure, la même fourrure en renard, le même regard bleu acier. À la rétrospective Bacon, les gens n’ont d’yeux que pour sa beauté. Frédérique guette les personnes qui regardent de près les toiles vives, brûlantes, terrifiantes. Elle s’arrête net devant Le pape Innocent X, s’émeut des tremblements d’Henrietta Moraes, redoute la clôture physique de Lucian Freud. Elle ressent le vertige devant le sujet enfermé dans son désespoir. Transportée dans la toile, immergée dans les sensations, elle s’agite. Ses yeux rencontrent la sosie de Cate Blanchett qui semble ravie, nous voici tous à Bâle, je me réjouis de vous revoir Frédérique !
La privée oublie instantanément le peintre et rêve d’être Rooney Mara dans le film qu’elle a vu dix fois. Elle a envie d’être dévorée crue dans le lit de Cate Blanchett.
Son collègue arrive au même moment. Frédérique se tourne vers Georges et la blonde directrice, je ne vous présente pas, vous vous êtes rencontrés à Macao.
La beauté incendiaire ouvre une bouche sublime, je suis la commissaire de la rétrospective. Je suis aussi spécialiste de l’œuvre de Bacon. En ce moment, on me sollicite beaucoup. Je ne vais pas me plaindre, mon métier me fait voyager. Si vous le souhaitez, je peux vous aider et situer le tableau disparu. Il fait partie d’une série peinte dans les années soixante-dix, L’homme au lavabo. Planche pour Eddy Batache. Requiem pour la fin des temps. Un petit cercle voulait cette pièce. J’ignore tout des tractations mais je sais que la bataille fut rude. Entre nous, ceux qui achètent Bacon sont richissimes et cinglés en général... Cette toile, Victoria l’a obtenue. Bien sûr, je la connaissais, qui ne la connaît pas ? Je dois aussi vous dire qu’après avoir acheté le tableau, le Collectionneur chinois l’appelait sans cesse. À l’époque, elle m’a confié se sentir harcelée. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il lui est arrivé quelque chose de grave. Elle frissonne et imagine Victoria morte, découpée en morceaux au fond des océans.
La visite commence. Georges écoute religieusement la commissaire d’expo. Et dire qu’il se destinait à ce genre de carrière. Il aurait aimé partager sa passion, transmettre ses connaissances, donner, oui donner au public la somme, le savoir, l’amour appris dans les bibliothèques, les musées. L’experte parle d’un tableau d’Henrietta Moraes. L’amie du peintre est sur une liseuse, toutes formes exhibées. Les cuisses, les bras prolongent les seins énormes, les cheveux, l’immense crinière entoure la gueule de lion. Georges explique doucement à Frédérique que ce tableau illustre avec puissance le projet du peintre. Le corps omniprésent, le rond, l’arène, la féminité proche de la bestialité. Bacon voulait montrer la complexité de l’identité et la sexualité.
Frédérique lui répond, j’essaie de me mettre à la place de Victoria, je pense qu’elle aimait cette peinture d’Henrietta Moraes car elle pouvait s’identifier aux modèles même si elle ne leur ressemble pas physiquement.
Georges s’immobilise, étonné de découvrir la sensibilité de Frédérique. Il se rappelle combien l’art adoucit les gens, les mœurs.
La privée froisse son paquet de clopes et murmure, quelque chose me dit que Victoria aurait aimé posséder le portrait d’Henrietta Moraes, une femme qui aimait la vie, regarde, mais regarde ce corps de jouisseuse !
Georges poursuit, Bacon adorait deux femmes, un intérêt dénué d’érotisme. Il parlait d’Isabel Rawsthorne comme de son seul amour féminin. Il aimait la volupté exposée comme une odalisque d’Henrietta Moraes. Fred, mon hypothèse est que Victoria a voulu entrer dans le tableau, ressembler à ces personnages, s’effacer comme L’homme au lavabo, s’échapper par le conduit de canalisation.
Frédérique sursaute, je donnerais tout pour être dans le tuyau et comprendre ce qui s’est passé.