Dans son trois-pièces qui donne sur les toits parisiens, Josée savoure son café. Au mur de la cuisine, une carte du monde. Sur le buffet du salon, des photos de famille, son père, le fondateur de l’Agence Duluc, sa mère et sa nièce.

Elle passe dans la salle de bains, et se prépare pour son rendez-vous avec Pierre Suzanne. Le regard caramel planté dans le miroir, elle voit une femme qui vient de fêter ses soixante ans. Les cheveux frisés, bruns, un balayage discret réchauffe un visage creusé par le temps. Elle porte un chemisier à fleurs délicatement brodées et un collier en or. Elle choisit un rouge à lèvres vif pour affronter sa journée.

Josée vit seule. Son plus fidèle compagnon s’appelle Hector, un fox-terrier qui la suit partout. Elle a beaucoup vécu, aimé, voyagé. Accro au boulot et à la liberté, elle n’a jamais eu d’enfant. Comme elle le dit à ses amis, Hector, Frédérique et l’Agence l’occupent à plein temps. Son chien la colle, joyeux, malicieux. Il aboie, et suit sa maîtresse qui claque la porte.

 

Josée est une femme tout-terrain. Sa vie professionnelle l’a bien montré. Son père l’a formée jeune, comme elle l’a fait avec sa nièce.

Elle passe au bureau, récupère le dossier. Ce métier, elle l’a aimé tout de suite, passionnément. Elle a su que cette profession serait compatible avec ses qualités : du bon sens et un goût de l’indépendance. On dit qu’un détective est solitaire mais Josée n’est pas d’accord. Suivre une cible, c’est vivre avec une peuplade. Lorsqu’elle partait en mission, plus jeune, elle aimait observer la vie des autres. À l’Agence, vingt pour cent des affaires sont privées, les divorces pour faute, les gardes d’enfants, les pensions alimentaires. En général, elle préfère rester discrète sur son métier. Lorsqu’elle parle de Duluc, ça ne rate pas, les yeux s’agrandissent. On lui pose des questions et à tous les coups, elle en a pour une heure. Elle remarque que les gens aiment surtout les anecdotes sur les couples car l’amour, c’est pour tous, et on peut facilement s’identifier. Les quatre-vingts pour cent des dossiers traités par l’Agence relèvent du domaine de l’industrie et du commerce. Rien à voir avec l’affaire Victoria.

 

La patronne réfléchit. Un, ils n’ont aucun suspect. Deux, les gens qui disparaissent sont souvent victimes d’un proche. C’est vérifiable à quatre-vingts pour cent. Trois, Pierre Suzanne n’a pas dit la vérité. L’étau se resserre autour du galeriste.

La découverte du tableau payé à moitié et le silence autour de cette information le rendent suspect. Josée en a été contrariée. Après une enquête de proximité auprès des galeristes et des gens du monde de l’art, elle a fini par apprendre que l’homme est fou amoureux de Victoria. On dit qu’il déprime depuis qu’elle est partie. Il est complètement ailleurs, et ne répond à personne. Il dépense des fortunes pour l’enquête. Autrefois, il était charmant. Aujourd’hui, il est devenu l’ombre de lui-même.

 

Pierre Suzanne l’attend, impatient, dans sa galerie. Elle pousse la porte, je vais être directe, j’ai découvert que Victoria Lanzman vous avait payé seulement la moitié du tableau. Ça fait de vous un suspect. De plus, vous m’avez caché la nature de vos sentiments pour Victoria. Pourquoi ne m’avoir rien dit ?

Pour sa défense, Pierre Suzanne répond qu’en effet, la toile est vendue à moitié, mais il s’en fiche. Lui, tout ce qu’il veut, c’est retrouver sa moitié.

Josée risque sa dernière carte, déterminée à obtenir la vérité, le Collectionneur chinois a lancé des rumeurs à votre sujet. Il dit que ce n’est pas normal que le tableau soit sous-évalué. Il sous-entend que le Bacon est faux, vu son prix. Je n’irai pas par quatre chemins. Tous ces éléments sont à charge contre vous. Ça pourrait être le mobile d’un crime. Vous avez fait enlever ou tuer Victoria car elle voulait vous dénoncer d’avoir vendu un faux. Elle n’aurait payé que la moitié du tableau.

Josée regarde autour d’elle. La galerie, la verrière, l’espace immense en plein cœur de Paris, ces révélations vous auraient fait une très mauvaise publicité pour votre fonds de commerce.

 

Le galeriste s’effondre sous ses yeux, L’homme au lavabo n’est pas un faux, j’ai les certificats qui le prouvent. Le Collectionneur est un mafieux, un escroc, un taré. Je suis fou à ma façon mais pas pour les mêmes raisons. Je me fiche de ces histoires d’argent. Je voulais attirer l’attention sur le tableau car je savais qu’une enquête serait ouverte.

Il la regarde dans les yeux, je vais vous confier une chose, je n’ai jamais fait de mal à Victoria. Avant qu’elle disparaisse, je l’ai demandée en mariage.

La visite prend fin. Josée murmure, dans ce cas, les choses sont claires pour moi, et je peux poursuivre l’enquête.

Elle marche avec son chien Hector pour se remettre les idées en place. De retour à l’Agence, elle fait des recherches, appelle des contacts.

Josée joint ses détectives en urgence, il se passe quelque chose sur le compte bancaire de Victoria, sa fortune a transité par les îles Caïmans. Le montage financier bénéficie aux parents Lanzman qui ont transféré cet argent sur un compte américain. Vous me connaissez, j’ai réussi à obtenir l’adresse du bénéficiaire. Vous mettez les voiles vers les États-Unis. Victoria est très probablement à Miami.