Ils décident de pénétrer dans la maison le matin, quand Alex est à la gym. Les détectives soulèvent une fenêtre arrière, pas d’alarme, pas de résistance. De l’intérieur, ils distinguent la rangée de bambous, les arbustes taillés, les fleurs coupées. Derrière les baies vitrées, entre les cyprès, le sable blond de South Beach. La maison baignée d’une lumière d’été ressemble à un musée. Rien ne dépasse, tout est blanc, des livres partout, des bibliothèques sophistiquées. Les suspensions chics inventent une forêt de bois et de métal. Les lieux semblent vides mais ils sont pourtant habités. Dans la cuisine, Georges aperçoit une corbeille à fruits. Des affaires de sport, pliées sur le canapé.
Les détectives se répartissent l’espace. Georges pousse la porte d’une chambre. Frédérique entre dans un bureau en béton armé. Son regard s’attarde sur les photos d’Alex qui tient dans ses bras musclés une femme. Frédérique soupire. Aucune trace de Victoria dans cette baraque. Les portraits déclinent l’image d’un couple de carte postale. Les gens heureux n’ont pas d’histoires, combien de fois a-t-elle entendu Josée dire cette phrase. La privée craint de ne rien trouver quand elle tombe sur une photo argentique. Les parents Lanzman devant leur maison à Bruxelles. Frédérique fébrile inspecte les autres pièces qui surplombent le Pacifique.
Une porte lui résiste, une seule. Ses mains tremblent. À la deuxième tentative, un monde s’ouvre. Le tableau de Francis Bacon apparaît dans une pièce faiblement éclairée. L’espace est vaste. L’œuvre grandiose. La privée l’a tellement observé qu’elle l’identifierait dans la pénombre. Elle prend une grande inspiration, bon Dieu, j’ai retrouvé le tableau ! L’œuvre est saine et sauve !
Elle appelle Georges. Le téléphone sonne dans le vide. La privée se met à frissonner. C’est l’effroi qui vient à elle, une épaisseur où règne la stupeur. Frédérique réalise l’intensité de Bacon une fois devant le tableau. L’homme au lavabo est protégé par une vitre, comme si la peinture pouvait engloutir, comme si le verre fabriquait une distance exempte d’émotion. Elle ne voit que la figure à l’horizontale, prête à partir. Elle se dit, c’est inouï, le type essaie de se noyer dans le lavabo. Elle se dit, c’est peut-être Victoria qui veut disparaître. Frédérique regarde les muscles, les biceps ronds, les courbes, le pied tendu, le dos, les poings collés aux robinets, les cercles partout dans la toile, et puis le trou, dans le corps et au-dessus, une sorte de chiotte dessiné dans la planche rouge, un truc où pourrait se liquéfier le type absorbé par la tuyauterie. La privée voit une flèche blanche pointée sur le personnage. Le regard se déporte vers le fond de la toile. Un store cache la lumière de la ville, une fenêtre sur cour, une sortie impossible pour le type aspiré vers un point de fuite.
Georges surgit, le visage sidéré. Le voilà enfin, mon trésor, mon Graal, L’homme au lavabo, 1976, mais regarde Fred, regarde le mouvement ! Je me suis toujours demandé ce que fait cet homme. On dirait une ombre derrière lui, une silhouette. Il essaie de s’en débarrasser comme s’il voulait changer de peau. Il semble souffrir, le pauvre, lutter comme un dingue, le corps en contorsion, en mutation. C’est le prix de la délivrance... Ça ressemble à un début ou à une fin, au surgissement du matin ou de la nuit. Tu vois le truc blanc à ses pieds, on dirait un sexe d’homme.
Georges prend des photos. Frédérique poursuit la visite de la maison, on a retrouvé le tableau, on doit retrouver Victoria. Son regard est attiré par un faisceau de lumière. Elle ouvre la porte. Le souffle coupé. La peur au ventre. L’attente exaspérée, qu’est-ce que je vais découvrir mon Dieu de sainte Rita, Victoria morte ou vivante ?
Un lit immense au milieu, une coiffeuse, des magazines d’art, un placard. Elle sent la présence de la collectionneuse. Elle pousse le panneau, bordel de bordel, Victoria, quels sont tes secrets ?
C’est la stupeur. Fred est devant l’innommable, l’inconcevable, l’impensé, mon Dieu d’Éros et Thanatos, une collection géante de godes-ceintures. La même que la sienne à Paris mais en mille fois mieux. Des matières sublimes, des formes courbées, une Fetish Fantasy, une vibrante en silicone Harness, une double sangle, des menottes en cuir et des cordes BDSM, une harmonie de couleurs et de pratiques bondage. Du jamais-vu.
Frédérique ouvre un tiroir et découvre une ordonnance au nom d’Alex. Sur la commode, des médicaments. Un traitement d’hormonothérapie. Elle déchiffre tant bien que mal la prescription. Il se bourre de testostérone ? Elle voit des livres sur le genre, des titres, les noms sur la couverture, des féministes américaines, des philosophes français, ce truc du queer, ça lui dit quelque chose. Elle ouvre une page, tente de trouver le lien entre Alex et Victoria. Que fait-il ici ? Le critique d’art l’a-t-il vraiment enlevée pour récupérer le tableau et faire main basse sur sa fortune ? Frédérique tombe sur les relevés bancaires. Alex est devenu très riche depuis le virement des parents Lanzman.
La porte s’ouvre dans le silence. Alex s’avance à pas de loup. Une panthère, on dirait une panthère, un félin tapi dans la racine des forêts primitives. Frédérique se retourne, effrayée par la présence derrière son dos. Elle croise le regard d’Alex, un bleu saisissant. Elle repense à la photo de Monsieur et Madame Lanzman dans le bureau. Elle a déjà vu ces yeux saphir. Frédérique regarde les doigts fins, longs, et la bague. Celle que portait Victoria sur la photo à Bruxelles. Frédérique transpire. Ses jambes flagellent. Son cœur s’emballe. Elle frémit, réunit le puzzle, doux Jésus de Krishna. Alex est Victoria.