Victoria est devenue cet homme qui ferme lentement la porte de la chambre. Georges arrive en trombe. Alex étrangement calme demande s’ils ont un mandat de perquisition. Nous sommes ici pour l’affaire Victoria, répond le détective. Sa disparition nous conduit à votre domicile. C’est bien chez vous, n’est-ce pas ?

L’homme acquiesce, tout à fait, et vous auriez été les bienvenus si vous aviez pris la peine de vous annoncer. La voix est douce, inoffensive. Aucun signe de menace ou de violence alors qu’ils sont entrés par effraction. Georges sursaute, son téléphone vibre, sonne, vocifère, neuf appels manqués, ça doit être grave, c’est sa compagne Sophie. Il s’isole dans la pièce à côté.

Frédérique rompt le silence, si je peux me permettre, il faut avoir une belle paire de couilles... ou un beau gros clito pour faire ce que vous avez fait. Je vous rassure. Mon boulot n’est pas de dénoncer mais de trouver la vérité. On a traversé cinq pays avant d’arriver jusqu’à vous. Vous étiez partout. Et Victoria nulle part. Je ne vous veux pas de mal. Je suis même soulagée. Mais j’ai juste besoin de savoir.

Elle plante son regard plein, franc, entier dans celui d’Alex. Que s’est-il passé ?

 

Alex comprend qu’il est démasqué par la détective, j’ai bataillé toute ma vie, aujourd’hui, je n’ai plus peur du jugement, je n’ai rien à perdre.

 

Je me suis fait enlever les seins.

J’ai voulu une phalloplastie. Ça m’a rendu heureux. Alex plonge dans ses souvenirs, comment vous dire, je me suis transformé en une personne meilleure, j’ai trouvé la paix intérieure. Fini la fuite. Les comportements à risques. J’étais enfin à l’aise dans mon corps. Je me sentais moi-même. La testostérone était mon alliée. Elle agissait sur moi. Elle m’aidait à trouver ma vérité.

La privée, fébrile, regarde l’homme en face d’elle. Le visage paisible. Les traits détendus. Derrière la joie de vivre, elle devine la part sombre, l’océan de malheur, les batailles intérieures.

 

Je suis allé en Thaïlande. Il y a de très bons spécialistes dans les opérations de réassignation sexuelle.

Alex essuie une larme, à mon réveil, je m’en souviendrai toujours, j’ai posé ma main sur le bas-ventre, et je me suis senti plein. Je n’ai plus aucune mémoire de ma douleur. J’avais trouvé mon identité. Ma transition a été une renaissance. Mon corps n’est plus une maison vide.

 

Le poids plume brisait la chrysalide pour devenir un papillon. C’était bon de se voir changer. J’attendais les prises comme on espère le Messie. Heureusement, je n’étais pas seul dans ma démarche. Une endocrinologue et un psy de la clinique m’ont aidé dans les moments délicats. J’ai inventé ma liberté.

 

La voix émue, la privée pose une question sur ses parents.

Ils ont été d’un soutien rare même si mon père a eu plus de mal. Au début, il s’est braqué. Il s’est demandé ce qui avait manqué dans mon éducation. Ma mère était à mes côtés. Elle a senti ma souffrance toute ma vie. Elle voulait mon bonheur. Ensemble, ils ont fait le deuil de leur fille. Le jour de l’opération, mon père est entré dans la chambre, m’a embrassé le front et m’a dit, bonjour mon fils, comment vas-tu ?

 

Frédérique, habituée aux confidences, est touchée par la confiance qu’Alex lui accorde.

Ça a commencé enfant, vers quatre ou cinq ans. Je me sentais différent. Les effets de mon père m’attiraient. Je m’amusais avec ses costumes, ses cravates, ses chaussures, son set de rasage. Je passais plus de temps à jouer avec son vestiaire qu’à la poupée. Je me regardais dans le miroir, et je me reconnaissais. J’étais si bien. La passion se prolongeait et ma mère agacée a fini par m’interdire l’accès au dressing. Tout s’est éteint en moi. Je ne pleurais pas mais mon cœur saignait.

Les années passaient. Je me suis assis sur ma douleur. Je devenais celle qu’on attendait, une jeune fille aux cheveux longs. À l’adolescence, tout s’est déréglé. Mon humeur changeait. Mon caractère se durcissait. Mon mal-être s’amplifiait. Adulte, les pratiques sexuelles à risques me conduisaient à jouer le rôle de maîtresse femme. Dans les clubs, je dominais, fouettais, jouissais. J’étais porté aux nues par certains hommes qui fantasmaient les femmes phalliques. J’aimais mon pouvoir. J’étais fasciné par les corps musclés. Ces torses, c’était l’immensité, la mer qui rencontre le soleil. Mais en silence, je déclinais. Je décidais pour les autres, incapable d’agir pour moi-même. Je ne supportais plus mes seins, mes cheveux, mon allure. J’étais étranger dans mon corps jusqu’au jour où je suis tombé sur cette toile de Bacon.

 

Mais pourquoi ce tableau ? demande Frédérique.

Alex répond, car c’est un homme en détresse. Je me suis senti toute ma vie comme ce type enfermé. À crier ou à plonger de toutes ses forces dans la fosse. Pour oublier. Le tableau m’a parlé dans sa violence. Je me suis confondu avec lui. Il relève d’une essentielle fragilité, et je m’y suis reconnu. Il montre ma solitude, ma fermeture au monde. L’espoir d’une lumière et une sortie possible.

Cette œuvre m’a sauvé du naufrage. J’ai regardé intensément L’homme au lavabo. Et j’ai eu un déclic. J’ai regardé le corps fragmenté, les épaules, les mollets. Une forme hybride. Mi-homme, mi-animal. Un être qui n’est pas à sa place. Avalé dans la plomberie, déconstruit, éparpillé, échappé de lui-même. Ce personnage sans visage, sans identité, c’était moi.

J’ai vécu une existence dictée par un état civil. J’étais né Victoria Lanzman mais je savais que j’étais un homme. Mon désir racontait tant d’autres choses que l’histoire de ma naissance.

 

Frédérique sent le moment unique, le moment de vérité. Le critique n’a peut-être jamais autant parlé. Elle lui demande pourquoi partir si loin.

Alex poursuit dans un souffle, pour renaître. Sans témoin, sans souvenir. Il a fallu tout mettre en scène à Paris. Faire croire à un vol pour brouiller les pistes. Je n’ai pas fini de payer le tableau. Mais j’imagine que ce n’est pas pour ça que Pierre Suzanne vous a engagés. Ce qu’il veut, c’est posséder l’intérieur de ma tête. C’est un fou qui collectionne tout, les femmes et les objets. Ce tableau, je l’avais dans la peau. Impossible de m’en séparer. J’étais à court d’argent pour allonger ma folie. Il me fallait des millions. Ma famille est riche mais pas au point de tout acheter. Mes parents sont au courant, sans leur aide, je ne serais pas là.

 

La privée ne cache plus ses émotions, j’imagine que sortir du placard est violent. Ça l’a été pour moi aussi.

Alex la regarde, plein d’empathie, alors vous connaissez aussi ce sentiment et son cortège de secrets. Personne ne fait son coming-out sans douleur. Pour les personnes trans, c’est encore plus radical car on vit une expérience physique visible. On dérange les gens, la nature, la norme. Tout ça, c’est politique.

 

La privée est bouleversée. Elle sent que le critique d’art est soulagé. Parler à une inconnue qui ne le prend pas pour un malade ou un monstre lui fait du bien.

 

J’ai déchiré mon passeport, changé mes papiers.

Se faire enregistrer comme on cherche sa vérité. Se réinventer. Mais à qui pouvais-je l’expliquer ? Pas à mon entourage. Je savais qu’il faudrait me justifier, subir les regards, endosser les vexations. Dans ce processus, partir était une évidence. J’ai cherché ma place. Et Miami m’a accueilli. Je me suis installé dans une ville qui cultive l’art de l’apparence. Tout est récent ou fabriqué. Comme mon corps. Les cliniques proposent des chirurgies plastiques, mammaires, faciales, ventrales, fessières. L’infini est une option. On peut tout faire. S’offrir un nouveau visage, un nouveau genre, une nouvelle vie.

Georges arrive, le visage dévasté, je vous prie de bien vouloir m’excuser, ma compagne vient de me quitter, je suis confus, déboussolé, je dois rentrer à Paris.

Alex vient de livrer une grande partie de son intimité et souhaite mettre un terme à la discussion. Les détectives partis, la maison retrouve son calme. Alex respire enfin. Sa petite amie le rejoint sur la terrasse. Les silhouettes enlacées surplombent le Pacifique.