Frédérique rejoint l’hôtel où l’attend Ann. Son chat Eddy est en pension chez Josée. Il lui a manqué ces derniers temps. Les derniers échanges entre les deux femmes sont très chauds. Ann est émue de revoir son amante. Elle la serre fort dans ses bras. La privée lui a rapporté un cadeau surprenant. Avant qu’elle ne parte, Alex lui a tendu un paquet, un sourire mystérieux sur les lèvres, je vous ai vue admirer ma collection dans ma chambre, si vous le permettez, voici un souvenir.

Dans le papier brun, un gode splendide, imitation chair, un silicone d’une douceur inouïe. Ann éclate de rire, c’est tout Victoria ça ! Je ne réalise pas encore ce changement de genre. Elle et moi, on se connaît depuis si longtemps. Victoria ne m’a jamais parlé de réassignation sexuelle même s’il y a eu des signes avant-coureurs. Elle avait une sexualité particulière, une étrangeté à laquelle j’avais pris goût, j’avoue.

La belle Anglaise se ressert un verre, Victoria aimait à la folie les godes-ceintures, je comprends pourquoi elle a quitté le continent noir pour explorer d’autres rivages. Un jour, après l’amour, elle m’a dit sur le ton de la plaisanterie qu’elle aurait aimé avoir un sexe d’homme.

Frédérique la regarde, dubitative, et parle de sa propre collection qui ne la pousse pas à vouloir devenir nécessairement un homme. Son amante ajoute qu’elle percevait parfois chez Victoria un mal-être. Un jour, elle lui avait parlé de sa souffrance, du sentiment de ne pas être à sa place. Ann avait été surprise car la collectionneuse ne laissait jamais apparaître ses failles.

La jeune femme embrasse le poignet de Frédérique, de l’extérieur, sa personnalité était insaisissable. On était attiré par son mystère, son rayonnement, sa curiosité, et quand on s’approchait, le soleil s’assombrissait. Victoria se refermait. Elle n’aimait pas l’intimité. Elle se livrait peu et se préservait du dehors. Victoria mettait le monde à distance et vivait comme protégée par une vitre. C’est pour cela qu’elle aimait tant les musées, les galeries, les tableaux.

Frédérique précise à son amante qu’on ne dit plus elle mais il. Victoria s’appelle Alex. Et il est vivant.

 

Ann embrasse, caresse, tend la main et saisit le nouveau sex-toy. Frédérique se laisse faire, c’est bon, pour l’amour du Ciel, que c’est bon. Elle est excitée par la langue qui explore chaque millimètre de son intimité. Ann la pénètre avec son gode en silicone conçu par des trans. La trans-bite provoque un plaisir immédiat. La matière est agréable, le réalisme, extraordinaire. Les deux femmes peuvent l’enlever, le remettre, l’échanger. Les jeux sexuels naissent. Les doigts entrent en elles comme on entre en guerre. Frédérique prend l’artefact du plaisir, émue devant tant de beauté et de liberté. Avec Ann, les relations de pouvoir sont inversées, jouées, distribuées. Celle qui s’harnache donne et reçoit le plaisir. Elle ne soumet pas. Elle n’aliène pas. Elle enlève ses oripeaux, et les deux femmes sont à nouveau égales. Elle domine et peut être dominée. Le désir circule, fluide, démocratique. Frédérique n’a pas inventé les Gender Studies. Frédérique n’a pas lu Judith Butler, Monique Wittig, Paul B. Preciado, Maggie Nelson mais elle s’en fiche. Elle a l’intuition d’être à la bonne place. Libre de jouir et d’agir. La chambre est un champ de bataille. Les mains se cherchent. Le souffle court. Les jambes coupées. Le plaisir flotte dans la pièce. Les retrouvailles sont une poussière d’étoile.