Chapitre sept

— Eh bien ! s’exclama Gorgas Loredan. Vous me semblez bien silencieux. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Poliorcis réfléchit un moment.

— C’est magnifique, répondit-il. C’est très vert.

— Vert ? répéta Gorgas. Vous savez, je ne l’avais jamais vu sous cet angle. Oui, vous avez sans doute raison, c’est très vert en effet.

La pluie tombait moins dru, ce n’était qu’une averse estivale ; dans le Mesoge ce genre d’ondée était presque quotidien à cette époque de l’année. L’eau coulait des avant-toits en chaume de la grange où ils avaient trouvé refuge et tombait sur le sol en éclaboussant tout alentour. Typique du Mesoge, la bâtisse était à moitié en ruine depuis sans doute un siècle – et il était fort probable que son état ne s’améliore guère au cours du suivant. Une rigole boueuse pénétrait avec lenteur par la porte ouverte ; elle traversait le bâtiment pour former une tache humide à son autre extrémité. Même à l’intérieur, les murs étaient couverts de mousse verdâtre.

— Et donc, il n’y a pas grand-chose à ajouter, poursuivit Gorgas. C’est vrai. Mon travail à Scona était terminé. J’avais fait de mon mieux, mais ça ne s’est pas passé comme je l’avais prévu. Ça ne servait à rien de se lamenter. Alors, je suis rentré dans mon pays.

Poliorcis acquiesça.

— À la tête d’une armée. Et vous vous êtes emparé du pouvoir avant de vous autoproclamer… Excusez-moi, je ne voudrais pas me montrer grossier, mais j’ai quelques difficultés à trouver le mot adéquat. Pour une raison ou une autre, «  roi  » ne convient pas ; et «  seigneur de guerre  » a des connotations très déplaisantes. «  Dictateur militaire  », peut-être…

Gorgas sourit.

Prince, dit-il. Enfin, c’est ainsi que j’aime à me considérer. Comme le prince du Mesoge. Vous avez raison, cet endroit n’est pas assez grand pour un royaume. J’ai pensé à «  duc  », mais le titre impliquerait que je sois le vassal de quelqu’un. (Il bâilla et mordit de nouveau dans sa part de fromage.) Alors, il semble qu’il ne reste que «  principauté  ». Cela me paraît convenable en termes de taille. C’est plus grand qu’un comté, et plus petit qu’un pays. Qu’en pensez-vous ?

— Si vous voulez, répondit Poliorcis.

Le tonneau sur lequel il était assis depuis leur arrivée était humide, lui aussi – tout était humide dans cette… dans cette principauté.

— Écoutez, je vais être franc avec vous. Le point qui m’échappe, c’est pourquoi vous n’avez rencontré qu’une résistance si faible. Je vous en prie, ne le prenez pas mal…

Gorgas écarta d’un geste les raffinements du langage diplomatique.

— Ne vous inquiétez pas pour ça, dit-il la bouche pleine.

— Je vous remercie. Mais pour un… Ah ! encore un problème de vocabulaire. Pour un aventurier comme vous, débarquer soudain ici avec seulement quelques centaines de soldats pour l’épauler, prendre le contrôle d’un pays qui, en fait, n’a jamais connu de souverain ou de gouvernement auparavant… Vous admettrez que ma curiosité est légitime. Mais maintenant que j’ai vu par moi-même…

Gorgas hocha la tête.

— C’est l’apathie, dit-il. Vous pourriez aussi appeler ça du «  fatalisme  », ou du «  découragement  » – quoique ce terme suggère qu’il fut un temps où les habitants du Mesoge étaient courageux, ce qui, à ma connaissance, n’a jamais été le cas. Au fond, ils se fichent comme de leur première chemise de ce qui peut se passer. (Il cassa un morceau de viande séchée entre ses doigts.) Vous voyez, depuis que les premiers colons sont arrivés ici, cet endroit a toujours été divisé en domaines appartenant aux riches familles de la Cité – des Périmadeiens, des propriétaires qui n’y mettaient jamais les pieds, bien entendu. La seule population qui vivait ici, c’étaient les pauvres bougres de paysans qui travaillaient les champs. Nous n’avons jamais été que des métayers ou des saisonniers. Dans le Mesoge, on n’est pas habitué à posséder les terres qu’on exploite, vous comprenez. Je suppose qu’à l’époque les baillis de la Cité faisaient office de gouvernement – c’est-à-dire qu’ils passaient pour vous dire ce que vous deviez faire ; et on leur obéissait. Ce n’était pas qu’ils nous gênaient beaucoup, on ne les voyait guère qu’une fois par an. En dehors de ça, on se contentait de faire son travail.

— Certes, dit Poliorcis. Mais qu’en était-il des institutions chargées du gouvernement ? Comme les tribunaux, la justice…

Gorgas éclata de rire.

— Il n’y en avait pas. On n’en avait pas besoin. Vous aurez remarqué qu’il n’y a pas de villes, ni même de villages ; juste des fermes – avec une famille dans chacune. S’il y a une décision à prendre, c’est le fermier qui s’en occupe, de ça comme du reste.

— Je vois.

Un rat traversa la pièce à toute vitesse, s’arrêta et observa Poliorcis d’un œil critique, comme s’il s’agissait d’un tableau accroché de travers. Puis il disparut derrière un tonneau.

— Et les disputes entre voisins ? Il devait bien y avoir des affaires de vendetta et d’interminables petites querelles mesquines ?

— Oui, cela arrivait. En général, ça n’allait pas très loin. Et après tout, dans le cas contraire, cela ne regardait que les gens impliqués. Mais surtout, on n’avait ni le temps ni l’énergie pour se consacrer à ce genre de choses.

Poliorcis secoua la tête.

— Alors, la seule question qui reste est : quel intérêt peut-il y avoir à s’emparer d’un tel endroit ?

— C’est mon pays, répondit Gorgas. Et la chute de Périmadeia a entraîné un vide : les propriétaires terriens avaient disparu avec toutes les structures. Et les gens aiment savoir où se tenir. C’est un des principes qui rendent la vie possible.

Poliorcis se garda de répondre à cette remarque.

— Je crois que j’en ai vu assez, dit-il. Et la pluie s’est calmée. Serait-il possible de rentrer à Tornoys ?

— Je pensais que nous pourrions aller dans ma ferme, répondit Gorgas. Elle n’est pas très loin. Nous pourrions y passer la nuit, et retourner à Tornoys demain matin.

— Très bien, dit Poliorcis. Y a-t-il quelque chose d’intéressant à voir chez vous ?

Gorgas secoua la tête.

— Ce n’est qu’une simple ferme. Mes frères s’en occupent quand je ne suis pas là. Ils y ont toujours vécu, vous savez.

Poliorcis sentit que quelque chose lui échappait dans cette remarque, mais il jugea préférable de ne pas insister.

Ils quittèrent la grange et, après une demi-heure à cheval, arrivèrent devant un pont – ou plutôt de ce qui en restait : le milieu des trois travées manquait.

— Malédiction ! lâcha Gorgas. Nous allons devoir retourner au gué. (Il fronça les sourcils.) Je trouve ce genre d’attitude très pénible : quelqu’un a eu besoin de pierres pour construire un mur, alors il a démoli le pont. Il faudra que j’envoie des hommes le réparer.

Près du gué, il y avait un gibet avec un cadavre pendu. Gorgas ne fit aucun commentaire et Poliorcis ne se sentit pas l’envie de poser des questions. Le corps paraissait être là depuis une quinzaine de jours.

— Il y a une chose qu’il faut que je fasse quand j’en aurai le temps, dit Gorgas tandis qu’ils traversaient la rivière. Je dois faire réparer ces routes. C’est inutile d’attendre que les gens s’en chargent eux-mêmes. Dans ce genre de situation, ils ne font que se disputer avec leurs voisins pour déterminer qui est le responsable de tel ou tel tronçon. Je suppose que vous avez des experts en matière de ponts et chaussées au sein de l’empire. Ça m’intéresserait de louer les services de quelques-uns d’entre eux.

Une heure après avoir franchi le gué, la route se perdit au milieu d’un champ d’orge. Ce dernier était dans un état terrible : certaines parties avaient été couchées par la pluie, et les pigeons et les freux en avaient piétiné autant. Gorgas soupira et traversa le terrain jusqu’à une grande haie d’aubépines. Il y avait un portail, mais il n’avait pas dû être débroussaillé depuis trente ans : il était submergé par les ronces et les épineux.

— On dirait bien que je ne suis pas passé par ici depuis un certain temps, dit Gorgas. Maintenant, vous comprenez ce que j’entends par «  routes convenables  ».

Il sauta de cheval et commença à taillader la haie à coups d’épée, mais les ronces étaient trop souples pour être tranchées.

— Je suis désolé de ce contretemps, dit-il. Nous allons devoir retourner au chemin et faire le tour en passant par la cour de la ferme. Au passage, j’en profiterai pour leur dire deux mots à propos de l’état de ce portail.

Poliorcis soupira.

— Comme vous voulez. Je crois qu’il va encore pleuvoir.

Quand ils atteignirent ce que le diplomate supposa être la ferme, il faisait presque nuit. On ne distinguait rien d’autre que la silhouette d’un toit et d’un vague bouquet de branches se découpant sur le ciel. Poliorcis entendit les sabots de son cheval résonner sur les pavés d’une cour et Gorgas lancer un cri. Une porte s’ouvrit et un mince trait de lumière se dessina, très pâle et jaune comme du saindoux ou une mèche de cheveux pas très bien entretenus. Aucun doute : l’odeur qui régnait ici était bien celle d’une ferme. Il se laissa glisser de sa monture et sentit ses pieds plonger dans une flaque d’eau. Il essuya les gouttes de pluie qui lui coulaient dans les yeux d’un revers de manche détrempée et suivit Gorgas en direction de la lumière.

— Ne vous attendez pas à quelque chose de somptueux, s’exclama Gorgas avec bonne humeur, mais c’est chez moi. Entrez donc, vous serez sec en un rien de temps.

Gorgas avait raison : cette ferme n’avait absolument rien de somptueux. La lumière de la lampe à chandelle n’était pas suffisante pour que Poliorcis distingue sur quoi il marchait ; il eut l’impression qu’il s’agissait de paille mouillée et l’odeur n’était pas très agréable. Il fut conduit dans une salle imposante avec une longue table faite de simples planches et couverte de plats en bois ou en étain contenant encore des miettes ou des restes. Deux hommes étaient assis l’un à côté de l’autre, chacun avec une grande coupe en corne posée devant lui. Ils ne semblèrent pas remarquer sa présence.

— Voici mes frères, annonça Gorgas. À gauche, c’est Clefas ; et à droite, c’est Zanoras.

Les deux hommes ne bougèrent pas. Ils se contentèrent de tourner la tête pour lancer un bref regard à Poliorcis.

— Excusez-les, poursuivit Gorgas. Je pense qu’ils sont éreintés après une dure journée de labeur. Il y a beaucoup de travail à cette époque de l’année. Il faut couper les roseaux près de la rivière, préparer le pressage des pommes pour le cidre.

Clefas et Zanoras ne réagirent pas davantage. Poliorcis s’assit sur un tabouret à trois pieds et posa ses coudes sur un endroit dégagé de la table. Gorgas monta sur une chaise et attrapa quelque chose qui était suspendu aux chevrons.

— Comment se présente la récolte de roseaux ? demanda-t-il.

— Mal, répondit Zanoras. Ils sont trop humides. Nous allons attendre une semaine pour voir si la rivière ne veut pas baisser, mais avec toute cette pluie, je ne crois pas qu’il faille compter dessus.

L’objet suspendu aux chevrons se révéla être un filet contenant un gros fromage rond et couvert de plâtre.

— Clefas, est-ce qu’il y a un peu de pain frais ?

— Non.

— Oh ! Tant pis. Il faudra faire sans. Il reste du cidre dans la cruche ?

— Non.

Gorgas soupira.

— Je vais aller en chercher à la cave, dit-il en attrapant le pichet. J’en ai pour une minute.

Son absence sembla durer une éternité – durant laquelle aucun des deux frères ne fit le moindre geste perceptible. Quand Gorgas revint, il tenait une miche compacte sous un bras et une cruche de cidre dans une main.

— Il faudrait mettre une autre bûche dans l’âtre, annonça-t-il avant de couper le pain avec son couteau.

L’air était froid et humide, mais personne ne réagit à sa remarque.

— Voilà, dit-il. Vous vouliez voir le Mesoge, eh bien, vous ne trouverez pas plus typique qu’ici. Tenez ! (Il tendit à Poliorcis une assiette contenant un peu de pain et de fromage.) Je vais aller vous chercher une coupe pour le cidre.

— Non, ce n’est pas nécessaire, protesta Poliorcis, mais trop tard.

La lumière était trop faible pour distinguer la boisson, mais il aperçut un petit brin de paille qui flottait à la surface.

— Vous dormirez dans ma chambre, reprit Gorgas. Je me tasserai avec Zanoras.

Ce dernier laissa échapper un grognement.

— Eh bien, voilà ! (Gorgas s’assit et prit un morceau de pain qu’il plongea dans sa coupe.) C’est chez moi. Ni plus, ni moins. En ce qui me concerne, je ne crois pas qu’on puisse trouver mieux que la vieille hospitalité du Mesoge.

Poliorcis se rappela alors qu’il était diplomate et se garda du moindre commentaire. Il avait une si grande faim qu’il grignota même un petit bout de fromage – dont la saveur était forte et assez répugnante. Gorgas demanda s’il restait du jambon séché. Il n’y en avait plus.

— Il faut jeter un coup d’œil au chaume du toit du hangar, dit Clefas. Mais maintenant, on n’en aura plus le temps, pas avant que le foin soit rentré. Si les roseaux sont inutilisables, eh bien, nous devrons en acheter – à condition que quelqu’un en ait à vendre.

— C’est comme ça, dit Gorgas.

— Il faut sortir les pommes, poursuivit Clefas. Elles prennent l’humidité. On va perdre toute la récolte si on ne le fait pas. Et je n’ai pas le temps de m’en occuper, ajouta-t-il.

— Ne me regarde pas comme ça ! s’exclama Zanoras. Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait toute la semaine ? Que je suis resté les bras croisés ?

Gorgas soupira.

— Je vous enverrai quelques hommes. Vous n’aurez qu’à leur dire ce qu’il y a à faire, ils s’en chargeront.

— Ce qu’il nous faut, dit Clefas, c’est quelqu’un pour chasser les corbeaux du champ d’orge. Il y en avait cent quatre dessus, l’autre jour. Je les ai comptés. Si ça continue comme ça, ce ne sera même pas la peine de le moissonner.

— De toute façon, il ne donne rien d’extraordinaire, remarqua Zanoras. Il est trop humide. On a besoin de dix jours de plein soleil avant de pouvoir envisager la récolte. On aurait dû y semer des haricots, comme je l’avais dit.

— On y a fait pousser des haricots l’année dernière, répliqua Clefas. Cette année, il fallait bien les faire pousser sur nos cinq meilleures acres de terre pour redonner un peu de vigueur au sol. D’ailleurs, on pourrait aussi bien les replanter directement, vu l’allure que c’est en train de prendre…

Poliorcis fit des efforts surhumains pour ne pas éclater de rire, mais Gorgas Loredan – prince autoproclamé du Mesoge – arborait une mine grave et hochait la tête avec sagesse. Il joue au paysan, comprit l’invité, mais il n’est pas encore très convaincant. Il essaie de se glisser dans tous ces rôles : paysan, prince, diplomate, soldat de métier forgé par d’innombrables batailles. Mais il ne parvient jamais à aller au-delà de la simple apparence. Je me demande qui il est vraiment. Et je pense qu’il se pose la même question.

La chambre de Gorgas – la chambre principale, lui avait-on dit, celle où Père dormait après le décès de Mère – n’était qu’un petit grenier aménagé en haut d’une volée de marches qui ressemblait plus à une échelle qu’à un escalier. À l’intérieur, il y avait un lit et un matelas rembourré de roseaux antédiluviens, pas d’oreiller et une vieille couverture couturée d’innombrables ravaudages qui devaient dater de l’époque où Poliorcis avait commencé à se raser – au temps où Mère était encore de ce monde – à moins qu’ils soient l’œuvre de Niessa Loredan avant qu’elle se lance dans la finance internationale. Poliorcis ôta ses bottes détrempées, se jeta sur le lit et éteignit la mèche de la lampe entre ses doigts. Il entendit un crépitement sur le toit. Ce n’était pas la pluie : aucune goutte ne tombait dans les récipients à moitié remplis et disposés stratégiquement sur le plancher afin de pallier les fuites. Des chats ? Des écureuils – mais étaient-ce des animaux nocturnes ? Des lapins, peut-être : les avant-toits de la maison s’appuyaient contre la petite colline. Quels qu’ils soient, ils faisaient assez de bruit pour empêcher Poliorcis de s’endormir malgré son épuisement.

Une alliance entre l’empire et ces bouffons ? La simple idée que Gorgas l’ait envisagée était ridicule. Dans le meilleur des cas, cet homme disposait de… quoi ? Mille soldats ? Et sans doute moins. Et le maître du Mesoge était réaliste : il devait garder bon nombre d’entre eux sur place pour rudoyer et donner la bastonnade aux paysans afin qu’ils restent dociles. Cela reflétait bien tristement sa propre crédulité. Poliorcis avait perdu son temps dans cette région et les renseignements qu’il y avait rassemblés étaient inutiles. Au mieux, il avait eu un vague aperçu des mœurs de cette curieuse tribu que formaient les Loredan ; des gens qui – on ne savait comment – avaient réussi à s’impliquer en profondeur dans des affaires assez importantes pour affecter la politique de l’empire. Tandis qu’il se retournait sur le matelas à la recherche d’une surface plane assez grande pour accueillir son dos, Poliorcis songea à cet étrange phénomène et essaya d’y trouver un sens.

Niessa Loredan, par exemple ; pendant un temps, elle avait représenté une menace suffisante pour déstabiliser la banque de Shastel ; entraînée par Gorgas, la ridicule petite armée qu’elle entretenait avait tué quelques milliers de hallebardiers de l’ordre – et pour l’empire, toute aide était potentiellement la bienvenue, même la plus insignifiante. Aujourd’hui, Niessa ne jouait plus un rôle majeur – pas plus que Gorgas, Poliorcis en était persuadé. En établissant ici cet étrange petit repaire de bandits à son profit, cet aventurier maintiendrait le Mesoge dans une économie précaire et sans véritable influence internationale pendant des années. D’une certaine manière, il gardait la région au chaud au cas où le bureau des Provinces jugerait un jour utile de s’y intéresser. Cette hypothèse était d’ailleurs improbable. Certes, Tornoys pouvait abriter une base navale pour une escadre de galères. Mais encore fallait-il que l’empire décide de construire une flotte digne de ce nom ; les livres de comptes mentionnaient bien l’existence d’une marine impériale, mais cette dernière n’était qu’un rassemblement hétérogène de navires loués ou capturés. Pourtant, il était clair que Gorgas ne contrôlait pas Tornoys. Toute tentative pour s’emparer de la ville par la force entraînerait sans doute la perte du Mesoge.

Seul Bardas Loredan restait encore en lice ; l’ancien colonel devenu sergent ; le héros d’Ap’ Escatoy ; le dernier défenseur de Périmadeia ; l’ange de la mort, ainsi que le peuple des plaines l’avaient baptisé. Poliorcis fronça les sourcils dans l’obscurité et essaya de se remémorer les quelques bribes de théorie de la causalité qu’il avait comprises. Au bout d’un moment, il finit par abandonner. Il était diplomate, et l’empire n’avait aucun besoin des réflexions d’un diplomate sur le sujet – il disposait pour cela de légions de métaphysiciens professionnels. Pourtant, en se fondant sur les vagues souvenirs de deux semaines d’initiation à l’académie miliaire d’Ap’ Sammas, même Poliorcis comprenait qu’il y avait dans le Mesoge des problèmes à résoudre avant de pouvoir établir des plans précis à long terme. Et les informations qu’il avait collectées se révéleraient sans doute intéressantes à ce stade des événements. Cette pensée le réconforta. Le professeur de sa promotion répétait sans cesse que la première partie d’un travail utile – et la plus importante –, c’était d’identifier les problèmes à résoudre. Eh bien, maintenant, c’était chose faite. Il était ici pour étudier la pathologie de Bardas Loredan. Tout allait donc pour le mieux.

Il s’endormit enfin et, s’il fit des cauchemars dans le lit de cette maison, ce fut sans doute à cause du fromage.

Vetriz Auzeil était assise dans l’escalier menant à l’entrée de sa maison et observait un petit garçon dans la rue en contrebas. Il avait amassé une quantité non négligeable de cailloux et les lançait avec grand soin sur un massif d’arbustes ornementaux – rendu hirsute par manque d’entretien – de la demeure d’en face. Personne n’habitait là depuis des années et si elle était encore vide, c’était uniquement parce que Venart – les dieux le bénissent – avait décidé de l’acheter. Fidèle à lui-même, il s’était attelé à cette tâche en usant de méthodes tortueuses et tout à fait contre-productives : il employait des intermédiaires fantômes, chacun étant censé faire baisser les prix et se retirer dès qu’un accord était sur le point d’être conclu. Cette affaire lui coûtait une fortune, mais elle lui permettait de se sentir habile – ce qui était le principal. Pourtant, Vetriz estima qu’il n’était pas convenable que les petits garçons jettent des cailloux ; et qu’en tant qu’adulte – que les dieux lui viennent en aide ! –, elle était investie de l’autorité nécessaire pour mettre celui-là au pas. Le seul ennui, c’était qu’elle aurait été incapable de dire – même si sa vie en avait dépendu – sur quoi il pouvait bien lancer ses projectiles avec tant de soin et de détermination.

En fin de compte, la curiosité de la jeune femme devint insupportable et elle se leva pour aller lui poser la question.

— Des araignées, répondit-il.

— Des araignées ?

— C’est ça !

Le garçon tendit la main et, en effet, il y avait une véritable jungle de toiles dans l’enchevêtrement de branchages. La plupart abritaient en leur centre une énorme créature marron. Les arachnides avaient une telle immobilité et un air si sombre qu’ils rappelèrent à Vetriz des commerçants un jour de marché trop calme, attendant avec une mine lugubre l’apparition éventuelle d’un client.

— Et tu en as eu beaucoup ? demanda-t-elle.

Elle détestait les araignées. Petite fille, ce n’était encore qu’une aversion tout à fait passive, mais en atteignant l’âge adulte, sa répulsion avait pris une forme plus militante.

— Quatre, pour l’instant, répondit le garçon avec fierté. Ça ne compte que si vous les tuez net. Si elles ne font que tomber ou s’enfuir, vous ne marquez pas de point.

Vetriz n’avait pas besoin d’une invitation – voire un défi – plus éloquente. Elle choisit un caillou sur le dépôt de munitions, évalua de son mieux l’angle de tir ainsi que la force du vent et lança son projectile.

Comme les trébuchets devant Périmadeia, d’une certaine manière.

— Manqué ! dit le garçon. (Le ton de sa voix exprimait à lui seul le mépris immuable de la gent masculine pour l’incompétence des femmes en matière de balistique.) À mon tour.

Il ramassa un caillou et le regarda entre ses doigts. Puis il fixa son attention sur l’araignée qu’il avait choisie pour cible et tira.

— Manqué, remarqua Vetriz.

— Je n’ai jamais dit que c’était facile, grogna l’enfant avec une mine renfrognée.

Pour son deuxième essai, la jeune femme se décida pour une approche plus scientifique. Elle imagina la trajectoire de la pierre et son déclin tandis que la masse prendrait le pas sur la vitesse initiale. Quand l’image fut aussi claire que si elle avait été gravée sur ses rétines, elle ramena le bras en arrière et tira.

— De toute façon, on ne devrait pas faire une chose pareille, dit-elle avec mauvaise humeur. C’est cruel ! Ces araignées ne nous ont rien fait.

— Elles sont venimeuses ! répliqua l’enfant. Si elles vous mordent, vous enflez, vous devenez toute noire et vous mourez.

— C’est vrai ? demanda Vetriz. C’est la première fois que j’entends cette histoire.

— Je vous jure ! affirma le garçon. C’est un copain qui me l’a dit.

— Ah ! dans ce cas, dit la jeune femme en attrapant discrètement un autre caillou. Si elles sont dangereuses, je suppose qu’il en va de notre devoir. Paf ! En plein dans le mille ! ajouta-t-elle.

— Ça ne compte pas ! s’écria l’enfant. Ce n’était même pas votre tour !

Vetriz sourit.

— Toi, tu es un sacré mauvais perdant. Et maintenant, tu vas arrêter ce petit jeu tout de suite ou bien je vais voir ta mère.

Le garçon la fusilla du regard. On lisait dans ses yeux une condamnation pour trahison au premier degré. Puis il lança un coup de pied dans la pile de cailloux et s’éloigna d’un pas traînant. Vetriz se sentit enchantée par son coup au but – sans trop savoir pourquoi. Elle retourna à la marche d’escalier où elle était censée vérifier le bilan de l’état du stock. Elle essayait de deviner le sens d’un gribouillis en double cercle – Venart était friand de nouvelles abréviations, mais il avait tendance à oublier leur signification dès le lendemain – quand une ombre se dessina sur la page. Elle leva la tête.

— Vetriz Auzeil ?

La jeune femme acquiesça et détourna aussitôt les yeux dans un effort désespéré pour ne pas fixer le nouveau venu. Mais la tâche était difficile, trop difficile pour elle. Après tout, c’était la première fois qu’elle rencontrait un Fils du Ciel.

— Je suis à la recherche de votre frère, Venart, annonça l’homme. Est-il chez lui ?

Vetriz secoua la tête.

— Je suis désolée. Il est en voyage d’affaires. Puis-je vous aider ?

L’homme sourit, comme si cette proposition lui avait été faite par une enfant de six ans.

— Je vous remercie, mais je ne crois pas. C’est pour affaires.

Chez les amis de la jeune femme, il était de notoriété publique qu’on ne traitait pas deux fois Vetriz Auzeil avec condescendance.

— Dans ce cas, c’est à moi qu’il faut vous adresser, dit-elle avec un sourire charmant. Je vous en prie, entrez. Je peux vous accorder un quart d’heure.

L’homme la fixa, mais la suivit à l’intérieur. Vetriz le conduisit jusqu’au bureau des comptables qu’elle savait désert à cette heure : les clercs étaient soit à la taverne, soit à l’entrepôt pour la mise à jour des stocks.

— Veuillez excuser le désordre, dit-elle en désignant d’un geste large les tables de travail immaculées. Alors, que puis-je faire pour vous ?

Elle s’assit au bureau de Venart, celui qu’il avait récupéré avec un lot d’objets divers provenant du pillage de Périmadeia et acheté sans l’avoir vu au préalable. C’était un meuble immense, surchargé de décorations et d’une rare vulgarité. Venart le détestait.

— Je vous en prie, prenez un siège, dit-elle.

Elle savait très bien que le tabouret destiné aux visiteurs était si bas qu’il fallait y poser un coussin rien que pour voir par-dessus le bureau, mais curieusement, le Fils du Ciel ne sembla pas avoir ce problème.

Est-ce que ces gens sont tous aussi grands ? se demanda-t-elle.

— Je vous remercie.

Vetriz observa l’homme se tortiller à la recherche d’une position confortable – une tâche tout à fait impossible sur ce siège.

» Je m’appelle Moisin Shel et je représente le bureau des Provinces. Nous avons l’intention d’affréter un certain nombre de bateaux.

Vetriz hocha la tête comme si ce genre de proposition était monnaie courante.

— Je vois, dit-elle. Quel type de navire, combien et pour quelle durée ?

Moisin Shel la regarda et haussa un sourcil.

— Vous avez un navire baptisé L’Écureuil, dit-il. Nous avons cru comprendre qu’il s’agissait d’un deux-mâts à gréement carré capable de maintenir une vitesse de six nœuds par vent arrière. Il semblerait que vous ayez l’habitude de naviguer en cabotant au plus près du vent. Cela conviendrait très bien à ce que nous recherchons si le tonnage est suffisant. L’Écureuil jauge au moins cent trente tonneaux, si mes renseignements sont exacts ?

— Oh ! sans problème, répondit Vetriz qui n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait. Et quel genre de cargaison avez-vous l’intention de transporter ?

Moisin Shel fit comme s’il n’avait pas entendu.

— Je dois éclaircir quelques points techniques avant que nous allions plus loin. Je suis désolé si cela vous paraît pointilleux, mais nous devons nous assurer que votre navire est conforme aux spécifications du bureau des Provinces avant de signer un contrat d’affrètement. Êtes-vous à même de répondre à ce type de questions ou est-il préférable que j’attende le retour de votre frère ?

— Cela ne me pose aucun problème, déclara Vetriz avec assurance. Que voulez-vous savoir ?

— Très bien. (L’homme fit pianoter ses doigts.) Pouvez-vous me dire si les galbords sont mortaisés à la feuillure de la quille ?

Vetriz réussit à garder un visage impassible – un véritable exploit, il fallait lui reconnaître cela.

L’Écureuil est un navire marchand et utilisé comme tel, monsieur Shel. Ce n’est pas un bateau de plaisance. Je peux vous assurer que vous n’avez aucune inquiétude à avoir à ce sujet.

Le Fils du Ciel hocha de nouveau la tête.

— Et je suppose que l’étrave et l’étambot sont jointés en biseau sur la quille, poursuivit-il. Comme je vous l’ai dit, je m’excuse de vous ennuyer avec de tels détails, mais par le passé nous avons connu quelques déboires en traitant avec des armateurs civils.

— Je… (Vetriz inspira un grand coup.) De but en blanc, je n’arrive pas à me rappeler exactement. Je pense qu’ils le sont. Après tout, mon père transportait des balles de vêtements entre Colleon et Scona à bord de L’Écureuil quand vous appreniez encore à marcher. Si le navire flotte toujours, c’est sans doute parce que les planches ne sont pas assemblées avec du papier ciré ou de la colle. (Le Fils du Ciel inspira brusquement et Vetriz enchaîna aussitôt.) Néanmoins, je peux obtenir confirmation de cette information dès que L’Écureuil sera revenu à quai ; ou vous pourrez monter à bord pour l’examiner par vous-même si vous le souhaitez. Je propose que nous partions du principe qu’il satisfait à vos exigences. En vue de quel but avez-vous dit que vous vouliez l’affréter, déjà ?

Un petit tic agita le coin de la bouche de Moisin Shel.

— Je n’ai pas encore abordé ce sujet, répondit-il. Bien, je pense qu’il serait préférable de procéder comme vous le suggérez et que j’inspecte moi-même le navire quand il sera rentré. Pouvez-vous m’indiquer la date approximative de son arrivée ?

— C’est difficile à dire, dit Vetriz. (Elle avait décidé qu’elle n’appréciait pas beaucoup ce M. Shel.) Dans une semaine, peut-être deux. Ça dépend de beaucoup de choses, vous savez.

— Bien sûr. (Moisin Shel se leva.) Je resterai ici au moins trois semaines. Quand L’Écureuil rentrera, je prendrai de nouveau contact avec vous. Merci beaucoup de m’avoir accordé votre temps.

— Hm. (Vetriz se leva à son tour.) Vous pourriez m’indiquer l’adresse où vous résidez et ainsi, dès que le navire sera à quai, je…

— Ne vous inquiétez pas, dit Shel. Je le saurai. Je reviendrai à ce moment-là. Au revoir.

Quand il fut parti, Vetriz se laissa aller contre le dossier de la chaise de son frère et lança un juron – ce qui n’était guère dans ses habitudes. En tant que marchande et native d’Île, elle savait qu’elle aurait dû frissonner de joie à la perspective d’une bonne affaire comme celle-ci – enfin, elle supposait que ce serait une bonne affaire, mais maintenant qu’elle y réfléchissait, elle s’aperçut que la question financière n’avait pas été abordée. Pourtant, il y avait chez Moisin Shel quelque chose qui lui faisait grincer les dents. Venart ne se serait pas mieux débrouillé, se rassura-t-elle – oh ! il aurait fait son plus beau sourire et aurait flatté bassement le Fils du Ciel comme un idiot, mais elle savait sans l’ombre d’un doute que son frère n’aurait pas reconnu un galbord même en le prenant en pleine figure. Eh bien, si ce satané client revenait, Ven aurait la joie de conclure le contrat ; et grand bien lui fasse ! La jeune femme secoua la tête, quitta la salle de comptabilité et gagna une pièce étroite qui avait servi de bureau à son père. Si ses souvenirs vieux de quinze ans étaient exacts, il y avait là un petit livre épais en piteux état et intitulé : Vesano, de la construction navale, ou quelque chose de ce genre. Pour le moment, elle ne savait peut-être pas ce qu’était un galbord, mais par tous les dieux ! ces maudites choses n’auraient plus aucun secret pour elle quand Venart rentrerait. Après quoi, elle pourrait lui dire – sur le ton qu’on emploie pour donner une explication à un jeune enfant : «  Tu sais bien, Ven, le galbord. Je croyais que tout le monde connaissait ça.  »

Et elle trouva en effet de quoi il s’agissait – et constata que c’était d’un ennui mortel. Mais au retour de Venart – le lendemain, de manière curieuse –, elle put déclarer : «  Ce sont les longues planches de chaque côté de la quille  », comme si elle avait appris le sens de ce terme avant même d’être sevrée.

— Oh ! répondit Venart. Alors pourquoi on ne les appelle pas comme ça au lieu d’employer un mot si bête et tarabiscoté ? Et que signifie «  mortaisés à la feuillure de la quille  » ? Non ! Ne me dis pas ! Je ne veux pas le savoir. Si la nécessité s’en fait sentir, je pourrai toujours regarder dans le vieux livre de papa, tout comme toi.

Vetriz fronça les sourcils.

— Enfin bref, dit-elle. Qu’est-ce que tu en penses ?

La moue irritée de Venart se transforma en petit sourire satisfait.

— C’est de l’argent qui nous tombe du ciel, répondit-il. Beaucoup d’argent. S’ils payent un sol par tonneau et par semaine, c’est comme si on découvrait une mine d’or sous le plancher de la cuisine.

Vetriz haussa soudain les sourcils.

— Grands dieux ! Alors, ça doit représenter une véritable fortune, non ?

L’Écureuil jauge deux cent cinquante tonneaux, répondit Venart avec jubilation. Fais le calcul. Et tu peux oublier toutes ces inepties sur le respect des spécifications. Ils prennent tout ce qui flotte, même les barils renversés. Pourquoi diable crois-tu que je suis revenu aussi vite ?

La nouvelle, expliqua-t-il, s’était répandue partout, d’Ap’ Imatoy jusqu’à Colleon : le bureau des Provinces se préparait à intervenir contre le roi Temrai ; pour atteindre Périmadeia, la force d’attaque principale devait être transportée par mer afin de contourner la Faucille et traverser le détroit de Scona. Elle évitait ainsi une longue marche dangereuse et empêcherait les hommes des plaines de s’opposer à l’invasion grâce à des techniques de guérilla. Afin de réaliser ce projet, l’empire avait mis de côté ses querelles avec Shastel dont il faudrait traverser les eaux territoriales. Cette accalmie entre les deux nations n’arrangeait d’ailleurs en rien les affaires de Venart : il se retrouvait maintenant avec toute une cargaison de blé de Nagya qu’il avait payée une somme astronomique ; il l’avait achetée en partant du principe que les marchands de Shastel n’obtiendraient pas l’autorisation de la transporter jusqu’à Berlya. Néanmoins, à moyen et long terme, cette trêve se révélerait sûrement bénéfique pour le commerce.

— Je n’aurais qu’à balancer la marchandise dans le port si je n’arrive pas à m’en défaire au marché, ajouta-t-il. Après tout, avec ce que les Impériaux vont nous rapporter, on ne va pas se lamenter sur le prix de quelques sacs de farine. Enfin, je suppose que je pourrais en faire cadeau aux brasseurs du quai sud ; ils en utilisent, et…

— L’empire va attaquer Périmadeia ? le coupa Vetriz. Depuis quand ?

Venart grimaça un sourire, se servit un autre verre et s’accorda une seconde cuillerée de miel pour fêter la nouvelle.

— Tu devrais suivre ce genre de chose si tu tiens vraiment à devenir marchande, lâcha-t-il sur un ton exaspérant. Réfléchis un peu, tu veux bien ? Tout ça a un lien direct avec Ap’ Escatoy, comme le pire imbécile aurait dû s’en rendre compte il y a déjà des années. Grâce à notre ami Bardas – que les dieux le bénissent –, l’empire a enfin réussi à faire ce qu’il essayait d’accomplir depuis que nous étions enfants : il est parvenu à atteindre la côte ouest. Et maintenant qu’il y est, eh bien, il n’a plus que le ciel comme limite. (Il s’interrompit un instant avant de poursuivre.) C’est ironique. Même si Bardas et les Périmadeiens avaient réussi à battre Temrai et ses hommes, il leur faudrait aujourd’hui faire face à l’invasion imminente et massive des Impériaux – et la partie serait jouée d’avance, bien entendu.

Vetriz fronça les sourcils.

— Sauf que si la Cité n’était pas tombée, Bardas n’aurait pas pris Ap’ Escatoy pour eux.

— Oh ! si tu veux. (Venart haussa les épaules.) C’est du pareil au même. Si ce n’avait pas été lui, ç’aurait été quelqu’un d’autre. Ç’a toujours été une affaire de patience. Car enfin, personne ne peut gagner contre l’empire. C’est ainsi. (Il but la moitié de sa coupe et se laissa aller contre le dossier de sa chaise.) Et aujourd’hui, Temrai va récolter ce qu’il a semé. Je ne peux pas dire que cette idée me fasse venir la larme à l’œil. Ce n’est qu’une petite brute assoiffée de sang, tout le monde est d’accord là-dessus. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de ressentir une pointe de compassion pour les gens qui ont l’empire accroché aux basques. C’est un peu comme si tu savais que tu es atteinte d’une maladie incurable.

— Arrête ! (Un petit frisson parcourut Vetriz.) C’est assez horrible quand on y réfléchit. Tous ces pauvres gens… Et maintenant, tu dis que ça n’a servi à rien.

— Je pense qu’on peut voir les choses ainsi, dit Venart. Ou tu peux te dire que, d’une manière ou d’une autre, ils étaient tous promis à l’abattoir. Alors, est-ce que c’est vraiment important si le boucher est un homme des plaines ou un Impérial ? Tu ne peux rien faire contre la géographie. Si tu es assez idiot pour t’installer sur un promontoire dont l’importance stratégique est vitale, avec l’empire à cent cinquante kilomètres au sud qui n’attend qu’une occasion pour te tomber dessus, il faut être le roi des inconscients pour penser que tu vas mener une vie calme et paisible.

Vetriz leva les yeux.

— Tu crois ?

— Bien sûr. (Venart bâilla.) L’empire n’a pas de flotte à sa disposition. C’est pourquoi il affrète tous ces navires. Quoi qu’il arrive, il ne viendra jamais nous chercher querelle. Alors, tout est pour le mieux.

— Oh ! dit Vetriz.

Et elle changea de sujet.

Alexius ? appela Bardas.

Mais son ami ne l’entendit sans doute pas.

Bardas venait de faire son rêve habituel, celui qui se passait dans les mines ; mais au dernier moment, quand la paroi s’effondrait, il s’était retrouvé debout au fond de la grande salle de conférence de l’Académie de Périmadeia. Bien qu’il ait vécu de nombreuses années dans la Cité, il n’avait jamais mis les pieds dans cet endroit ; pourtant, il savait sans l’ombre d’un doute où il était – et qu’il y était bel et bien. À la tribune principale, il voyait son vieil ami le Patriarche Alexius. Celui-ci était vêtu de ses plus belles toge et robe de cérémonie ; il donnait un cours à une assemblée impressionnante d’étudiants.

— En l’occurrence, il faut nous intéresser à la chute d’Ap’ Escatoy, dit Alexius. C’est un événement qui, j’en suis sûr, vous est familier. Vous vous souviendrez qu’à cette époque l’empire n’avait toujours pas atteint la mer ouest et encore moins traversé le détroit du nord. C’est difficile à concevoir, je le sais bien, mais cela mérite un effort d’imagination. N’oubliez pas qu’il est vital de se rappeler que le monde que nous connaissons aujourd’hui a sans doute été modelé par les actions d’un seul homme à un moment décisif de l’histoire.

Bardas se renfrogna en essayant de comprendre le sens de ces paroles. Il savait qu’il ne s’agissait pas d’un rêve. Il était bien dans l’Académie – qui n’était plus aujourd’hui qu’une ruine noircie par les flammes et recouverte de liserons. Pourtant, la scène se déroulait dans un futur indéterminé et Alexius était présent – selon toute apparence, il n’était pas encore mort contrairement à ce que Bardas avait cru.

— Un seul homme, poursuivit Alexius. Un homme assez ordinaire quand on envisage la situation avec un regard objectif ; un homme assez ordinaire aux yeux de ses contemporains ; un homme qui ne fut jamais aussi heureux que lorsqu’il taillait des haies ou creusait des fossés dans la ferme de son père, dans le Mesoge ; ou quand il fabriquait des arcs à Scona, ou planissait des armures avec les autres ouvriers de l’armurerie d’Ap’ Calick. Ce n’est pas vraiment le genre de personnage qu’on s’attend à voir changer le cours de l’histoire, n’est-ce pas ? Pourtant, réfléchissez un instant. Si Bardas Loredan n’avait pas pénétré par hasard dans les galeries ennemies et entraîné l’effondrement des murailles d’Ap’ Escatoy, que se serait-il passé ? Imaginons que le siège ait duré un an de plus, voire deux. Et puis une révolte éclate dans une province éloignée, ou bien un changement a lieu au sein de l’administration du bureau central des Finances ; ou encore, une querelle politicienne survient entre différentes factions à la cour. Imaginez un événement de cet ordre. Il va entraîner l’abandon du siège de la cité et Ap’ Escatoy ne va donc pas tomber ; le monde change alors de manière radicale. Un seul homme. La conséquence différente d’une fraction de temps. Cela, messieurs, est la nature du Principe. À ce moment, dans l’obscurité des tunnels – et il y faisait sombre, je peux vous le garantir –, le cours de l’histoire a été modifié. Il s’est effondré et a été réduit à des dimensions minuscules ; si minuscules qu’il pouvait aisément se concentrer dans un boyau étroit et tortueux où un homme devait ramper avec peine pour avancer. Puis il s’est dilaté de nouveau, contraint de s’élargir comme des ondulations à la surface de l’eau. Pour vous, c’est ainsi qu’il en va de l’action du Principe : une conséquence qui affecte toutes les dimensions ; un endroit où tous les lieux se rencontrent ; un trou d’épingle par lequel tout s’engouffre et tout jaillit au commencement et à la fin.

Bardas s’aperçut qu’il n’entendait plus les paroles d’Alexius. C’était comme si ses oreilles étaient bouchées par de la cire. Il voyait que son vieil ami poursuivait son cours, mais les mots ne lui parvenaient plus. Il se leva pour crier : «  Parle plus fort, on n’entend rien dans le fond !  », mais il sentit sa tête cogner contre les poutres basses soutenant le plafond du tunnel ; au même moment, les murs commencèrent à céder et à s’effondrer sur lui, comme une petite tasse en étain écrasée par les roues d’un chariot.

— Sergent Loredan ?

Bardas releva soudain la tête.

— Pardon, dit-il. J’étais ailleurs.

— Comme je vous le disais, reprit l’adjudant-major en lui lançant un regard sévère, la situation se dégrade de plus en plus dans cette région. Les intérêts de l’empire sont directement exposés à ces menaces. Nous ne sommes plus capables de garantir la sécurité de nos citoyens. En conséquence, le commandement central étudie des plans pour parer à toute éventualité, au cas où une intervention militaire deviendrait inévitable.

— Je vois, dit Bardas qui n’avait pas la moindre idée de ce dont l’adjudant-major parlait. C’est… ennuyeux.

— En effet. (L’homme croisa les mains sur son bureau et se pencha un peu en avant.) Maintenant, comme vous vous en doutez, les personnes ayant une expérience directe de ces gens nous seront d’une grande utilité dans l’élaboration de notre réponse, aussi bien à long terme que tactique. Et dans la mesure où vous avez mené plusieurs guerres contre eux…

Par tous les dieux ! Ils vont attaquer Temrai !

— Je vois, répéta-t-il.

L’adjudant-major hocha la tête.

— Pour le moment, vous avez reçu l’ordre de rester en alerte, dans l’attente d’un interrogatoire minutieux par les officiers supérieurs de l’État-major. Je suis néanmoins convaincu qu’au fur et à mesure du développement de la situation, vous serez réaffecté à un rôle plus actif dans le conflit. (Il prit un ton mystérieux.) Il est même possible qu’il y ait une nouvelle promotion à la clé, selon la nature des fonctions que vous devrez assurer.

Une promotion ! Eh bien, dis donc !

— Et dans l’intervalle ? demanda Bardas.

— Comme je vous l’ai dit : pour l’instant, vous devez attendre les ordres et vous tenir prêt. Vous devriez cependant régler les affaires en suspens qui relèvent de votre compétence à l’arsenal et prendre les mesures nécessaires pour assurer la transition avec votre remplaçant le moment venu.

Bardas se leva.

— Bien entendu. Je m’en occupe sur-le-champ.

Je ne comprends pas. Pourquoi ne me renvoient-ils pas de l’armée ? se demanda-t-il en remontant les couloirs sans fin. Je suis impertinent, indiscipliné et, en général, je me fiche de tout. Ah ! mais c’est grâce à moi qu’ils se sont emparés d’Ap’ Escatoy. Et maintenant, je vais m’emparer de Périmadeia.

Il s’arrêta.

— Alors comme ça, tu vas t’emparer de Périmadeia, hein ? dit l’homme.

Bardas eut du mal à le distinguer avec netteté : l’inconnu se trouvait dans une partie sombre du couloir, à mi-chemin entre deux bougeoirs, et ses traits demeuraient flous. Mais il sentit une odeur de coriandre. Il s’aperçut qu’il retenait son souffle sans savoir pourquoi. L’instinct, peut-être.

— C’est ce qu’ils m’ont demandé, répondit-il. J’obéis aux ordres. Et si je fais bien mon travail, on m’accordera la citoyenneté.

— Ils t’accorderont la citoyenneté, répéta l’homme. Mais ce serait merveilleux, tu ne trouves pas ? Imagine un peu : toi, devenir citoyen. Bardas Loredan, il n’y a pas une civilisation digne de ce nom sur terre qui te voudrait pour citoyen.

Bardas fronça les sourcils.

— Excusez-moi, dit-il, mais est-ce que je vous connais ?

— Nous nous sommes déjà rencontrés. En fait, nous sommes déjà venus ici – ici ou dans les environs. Et ne change pas de sujet. Tu vas t’emparer de Périmadeia. Pourquoi est-ce que cela ne me surprend pas ? Tu aimes ton travail, pas vrai ?

Bardas réfléchit un moment.

— Non, répondit-il. Enfin, cela dépend. J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie. Certaines étaient pires que d’autres.

— Par exemple ?

— Les mines, dit Bardas. J’ai détesté mon séjour là-bas. Et mon service sous les ordres de Maxen ; c’était plutôt sinistre, en règle générale.

— Soit, dit l’inconnu. (Il n’avait pas bougé et Bardas non plus.) Et comment te sentais-tu quand tu étais chargé de la défense de Périmadeia ? C’était agréable ou pénible ?

— Je n’y ai pas pris de plaisir, répondit Bardas. Je savais que je n’étais pas l’homme de la situation. J’ai fait du mieux que j’ai pu, mais un autre aurait peut-être réussi à sauver la Cité. Et l’expérience en elle-même était assez malheureuse.

— Je vois. Et ta carrière de bretteur devant la cour ? Est-ce que c’était excitant, enthousiasmant ? Est-ce que tu savourais le défi ? Est-ce que tu te sentais bien quand tu remportais une victoire ?

— J’étais soulagé. J’étais content d’être encore en vie. Mais c’est un métier que j’ai fait parce que j’étais assez doué pour en vivre. J’avais besoin de tout l’argent que je pouvais gagner comme avocat, vous comprenez ? Pour l’envoyer chez moi, à mes frères.

— Et ils ont tout gaspillé, comme de bien entendu. Ça n’a donc été qu’une perte de temps. Eh bien, il ne reste plus que fermier, professeur d’escrime, facteur d’arcs et ce que tu fais aujourd’hui – quelle que soit sa dénomination. Que penses-tu de ces métiers ? Ils te rendaient plus heureux, je suppose.

— Oui, répondit Bardas. Le travail de la terre est pénible, mais j’étais né pour ça. L’enseignement de l’escrime était plus agréable que sa pratique et la paie était correcte. Cela m’aurait plu de continuer dans cette voie. Il en va de même avec la fabrication d’arcs – je n’avais pas besoin de beaucoup d’argent à ce moment-là et j’aime bien travailler avec mes mains. C’est comme ce que je fais maintenant, je suppose. Si seulement je trouvais quelque chose d’utile à faire dans cette armurerie… Enfin, plus personne n’essaie de me tuer, alors je n’ai pas à me plaindre.

L’inconnu éclata de rire.

— Tu es vraiment un type d’une grande simplicité, au fond. Tout ce que tu demandes à la vie, c’est de travailler dur pour une paie correcte. Et au lieu de cela, tu massacres des tribus, tu défends et détruis des cités et tu tues des gens par centaines. Mais parle-moi un peu de tous les combats à mort auxquels tu as participé, tous les combats où c’était lui ou toi. À ton avis, pourquoi as-tu survécu alors que les autres sont tous morts ? Est-ce que c’est juste parce que tu es plus habile et plus rapide ? Ça m’intéresserait de connaître ton avis là-dessus.

— Je préfère ne pas y penser, répondit Bardas. Je ne voudrais pas vous vexer, mais qu’est-ce que ça peut vous faire ?

— Pas grand-chose, dit l’homme. Je suis juste curieux, comme la plupart des gens. J’avais envie de savoir à quoi tu ressemblais vraiment. Quand on lit ou qu’on écoute une histoire sur un grand personnage historique, on prend facilement l’habitude de se le représenter comme quelqu’un de très différent du reste d’entre nous, une personne qui vivait selon une logique très personnelle. En parlant avec toi, rien que nous deux, je constate que ce n’est pas du tout le cas. Je m’en rends compte maintenant : la plupart du temps, tu n’avais pas la moindre idée de ce que tu faisais, c’est aussi simple que ça. Mais je ne m’en serais jamais aperçu si j’avais pris pour argent comptant ce qui est écrit dans les livres ou ce que nous racontait grand-père quand nous étions enfants. Bien, je crois que c’est tout. Au revoir.

— Attendez ! lança Bardas.

Mais il ne s’adressait déjà plus qu’à une ombre évanescente.

Une voix s’éleva où l’homme s’était tenu, à l’endroit d’où avait émané l’odeur de coriandre.

— Oh ! juste une dernière chose. Merci.

— De rien, répondit Bardas.

Puis ses genoux fléchirent et il s’effondra.

Quand il ouvrit les yeux, la lumière était d’une brillance insupportable et une couronne de têtes avaient les yeux posés sur lui.

— C’est peut-être à cause de la chaleur, dit un Fils du Ciel. Il leur faut un certain temps pour s’y habituer. Celui-là vient d’un pays froid et humide.

— Ou les effets résiduels de son enterrement vivant, dit un autre à la limite du champ de vision de Bardas. En cas de forte commotion, il faut parfois des semaines avant que les symptômes se manifestent. Cela expliquerait ses hallucinations.

— Pas plus qu’un coup de chaleur, répliqua le premier. D’ailleurs, entendre des voix imaginaires et parler à des gens qui ne sont pas là sont des signes beaucoup plus caractéristiques du coup de chaleur que du traumatisme crânien. Mais je vous accorde qu’ils sont communs à ces deux types d’accident.

— Je crois qu’il est réveillé, indiqua une troisième voix. Sergent Loredan, vous nous entendez ?

Bardas ouvrit la bouche. Sa langue et sa gorge étaient sèches et râpeuses comme du cuir mouillé qu’on a laissé sécher sans l’enduire de graisse.

— Je crois, dit-il. Est-ce que vous êtes réels ?

Le Fils du Ciel parut offusqué par la question, mais l’homme qui s’était adressé à lui sourit.

— Oui, répondit-il. Nous sommes réels, assez réels pour nous occuper de vous en tout cas. Vous vous souvenez de ce qui vous est arrivé ?

— Je suis tombé, dit Bardas.

— Traumatisme crânien, murmura l’adepte de la théorie sur l’ensevelissement vivant. Notez la légère aphasie et la perte de mémoire évidente. C’est très caractéristique.

L’autre poursuivit d’une voix calme et douce, comme s’il s’adressait à un mourant ou à un débile mental.

— Nous savons cela. Vous êtes tombé et vous vous êtes cogné la tête – rien de grave. Mais avant ?

Bardas réfléchit un instant.

— Je parlais à quelqu’un.

La réponse sembla satisfaire son interlocuteur, car un petit sourire se dessina sur ses lèvres.

— Ah, ah ! dit-il. Et vous souvenez-vous à qui vous parliez ?

— À mon officier supérieur, articula Bardas d’une voix rauque. Il me disait que j’allais peut-être avoir une promotion.

Mauvaise réponse, à en juger par la mine des gens présents.

— Oui, mais après, continua l’homme. Après votre entretien avec l’adjudant-major et avant votre chute. Est-ce que vous avez parlé à quelqu’un ?

Bardas fit un effort pour secouer la tête, mais celle-ci refusa de bouger. Il se résigna donc à articuler.

— Non.

— Vous êtes sûr ?

— Oui. Enfin, pour autant que je m’en souvienne.

— Il cache quelque chose, murmura le Fils du Ciel. Réponses évasives, légère paranoïa. Aucun doute : c’est un coup de chaleur.

L’homme qui parlait à Bardas essaya encore.

— Nous sommes docteurs, dit-il. Nous sommes ici pour vous aider. Vous êtes sûr de n’avoir parlé à personne d’autre ?

— Sûr et certain, répondit Bardas. (Tandis que le visage de son interlocuteur se chiffonnait pour prendre une expression renfrognée et déçue, l’ancien avocat ajouta :) Oh ! j’ai bien imaginé que je parlais à quelqu’un, mais je sais que ce n’était pas réel. Ce n’était qu’une hallucination ou quelque chose dans ce genre.

L’homme parut plus en colère que jamais.

— Tiens donc ? Et comment pouvez-vous en être si sûr ?

— C’est facile, répondit Bardas. (Sa tête devint très douloureuse.) D’abord, il a voulu me faire croire qu’il était quelqu’un que j’avais tué dans les mines. Ensuite, il a essayé de faire semblant d’être un étudiant en histoire qui venait de plusieurs siècles dans le futur. Et puis, il en savait trop sur moi. J’ai dû imaginer toute cette scène.

— Je vois, dit le partisan du traumatisme crânien. Et il vous arrive souvent de parler à des gens imaginaires ?

— Oui, répondit Bardas.

Et les docteurs disparurent.

Quand il ouvrit de nouveau les yeux, il était toujours au même endroit, mais seul. Maintenant, il faisait sombre et il sentait des odeurs d’oignon, de romarin, de sang, de marjolaine et d’urine. Pendant un moment, tout fut aussi calme que dans une tombe ; et puis il entendit le gémissement d’un homme à quelques mètres de lui.

Je suis à l’infirmerie, songea-t-il.

Il avait encore très mal à la tête, mais la douleur était assez différente maintenant. Il se concentra un moment pour en définir la nature et l’intensité. Si un traumatisme crânien était le terme médical pour un grand coup sur le crâne, il était prêt à fixer son choix dessus. Il avait reçu bon nombre de chocs sur la tête dans sa vie et la douleur présente ne différait pas beaucoup de celles qu’il avait ressenties auparavant.

Bardas ?

— Chut, murmura-t-il. Vous allez réveiller tout le monde.

Désolé.

— Ce n’est pas grave. Comment allez-vous, au fait ?

Je n’ai pas à me plaindre, répondit Alexius.

Bardas ferma les yeux ; il discernait très bien le Patriarche dans l’obscurité, de l’autre côté de ses paupières.

Alors, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Je ne sais pas trop, avoua Bardas. Je descendais un couloir à l’intérieur de l’armurerie et, tout à coup, je me suis retrouvé ici. C’est peut-être un coup de chaleur, ou un traumatisme crânien.

Un traumatisme crânien ?

— Un choc sur la tête. Je n’en ai pourtant pas reçu récemment, mais il paraît qu’il faut un certain temps pour que ça fasse effet. Enfin bref, je suis ici et je n’en sais guère plus.

Quel manque de chance ! dit Alexius avec compassion. J’espère que vous allez bientôt vous rétablir.

— Merci. (La douleur empira soudain, puis se calma.) Vous aviez l’intention de me demander quelque chose ou vous êtes simplement passé pour discuter ? Je ne voudrais pas vous paraître inamical, mais…

Bien sûr ! Je me demandais où vous étiez, c’est tout. Quand j’ai appris ce qui était arrivé à Ap’ Escatoy, je me suis inquiété. Votre ensevelissement vivant et tout le reste… Cela a dû être terrifiant.

Bardas sourit.

— Je ne m’en souviens pas très bien. Je me suis effondré comme un sac de farine ; puis on m’a déterré et je me suis réveillé dans un hôpital de campagne. Mais, et vous-même ? Que faites-vous donc en ce moment ?

Figurez-vous que j’enseigne de nouveau. J’ai presque l’impression d’être revenu au bon vieux temps. Mais tant que je me montre à peu près régulier dans mes activités, cela ne semble pas me faire de mal. Et c’est agréable de se rendre utile plutôt que de rester planté là à ne rien faire.

— Je suis content pour vous. Et où enseignez-vous ?

— Il délire, dit une voix masculine sur un ton assez fort. (Bardas ne vit pas la personne qui parlait.) Un effet somme toute classique d’un traumatisme crânien. Que suggérez-vous ?

Bardas ouvrit les yeux. Il y avait de la lumière, le faible rougeoiement caractéristique qui suit le lever du soleil, quand le sol est encore froid. Un homme de grande taille – un Fils du Ciel – était penché au-dessus de lui. Un peu en retrait, un groupe de jeunes gens l’écoutait avec attention.

— Du repos, dit l’un d’eux. On ne peut pas faire grand-chose de plus, n’est-ce pas ?

— Bonne réponse, déclara le Fils du Ciel. Mais je pense que nous pouvons faire un peu mieux que cela. Personne ?

Un des jeunes gens se racla la gorge.

— Lui donner un sédatif, proposa-t-il sur un ton mal assuré. Du jus de pavot pour maintenir le patient calme et le laisser dormir pendant sa guérison. Et une infusion d’écorce de saule pour la douleur.

— Mais pas les deux en même temps, le chapitra le Fils du Ciel. Sinon, il peut tomber dans un sommeil si profond qu’il n’en sortira jamais. De plus, il n’a pas besoin de quelque chose contre la douleur s’il dort. Très bien. Et maintenant, passons au suivant.

— Docteur !

Un étudiant avait remarqué que Bardas avait les yeux ouverts. Il fit un hochement de tête dans sa direction et le médecin regarda derrière lui.

— Il est réveillé, dit-il. Merveilleux ! Mais il ne faut pas que l’entretien dure trop longtemps au risque de l’épuiser. Alors, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

— Pas bien du tout, croassa Bardas. Où suis-je ?

Mais le médecin était déjà penché sur lui et appuyait la partie charnue de ses pouces contre son crâne.

— Ça vous fait mal ? demanda-t-il. Et comme ça ?

— Aïe ! s’écria Bardas sur un ton très convaincant.

— C’est bien ce que je pensais, déclara le médecin. Le crâne est trop mou et il y a de nombreuses bosselures et stries qu’il va falloir éliminer. (Il se retourna et regarda un de ses étudiants.) Marteau à planer numéro un. Et le burin à tête ovale, s’il vous plaît.

Avant que Bardas puisse esquisser un geste ou émettre une objection, le médecin lui avait ouvert la bouche de force avant d’y glisser quelque chose. Bardas identifia un des burins rangés au-dessus de l’enclume de l’armurerie – celui qu’on utilisait pour aplanir les objets de l’extérieur. Le médecin prit alors le burin – avec un côté carré et un autre arrondi – des mains de l’étudiant et commença à donner de petits coups rapides au sommet du crâne de son patient, comme un pic-vert s’attaquant à un arbre.

— Le but de ce traitement – que nous appelons «  planage  » – est de lisser un produit fini, déclara le praticien. Mais il a aussi deux autres fonctions importantes : il compresse le métal et obstrue les pores en surface. Cela confère à l’extérieur un degré de résilience comparable à celle qu’acquiert l’intérieur après une opération de nervurage ou de cambrage. Il est primordial de ne pas forcer sur le planage, sinon le métal risque de devenir trop fin ou trop dur – en d’autres termes, cassant. Si cela arrivait à cette étape du processus, il faudrait de nouveau le passer à la forge et le retravailler – aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Bardas voulut hurler, mais le burin à tête ovale glissé dans sa bouche l’en empêchait. Son crâne vibrait et résonnait sous l’impact des petits coups rapides, chacun compressant l’os entre le burin à l’intérieur et le marteau à l’extérieur. Il essaya de fermer les yeux, mais les rivets permettant à ses paupières métalliques de se baisser étaient légèrement faussés et empêchaient une obturation complète…

Il ouvrit les yeux.

Il était dressé sur sa couche dans une petite pièce au fond de la galerie supérieure, la bouche ouverte au milieu d’un cri.

— Calmez-vous, dit une voix au pied de son lit. Vous avez fait un cauchemar ?

Bardas ferma la bouche. Il eut l’impression que sa mâchoire pivotait sur deux goupilles d’acier trempé, comme la visière d’un bassinet. Mais c’était idiot.

— Excusez-moi !

— Ne vous inquiétez pas pour ça, répondit l’homme au pied de son lit.

Bardas reconnut Anax, le vieux Fils du Ciel qui travaillait à la forge des épreuves. Juste derrière lui se tenait l’énorme silhouette de l’inévitable Bollo, son assistant.

— Mais je dois quand même avouer que vous m’avez flanqué une peur de tous les diables en hurlant comme ça. Enfin bref, comment vous sentez-vous ?

Bardas frissonna et se rallongea avec prudence sur le dos. Il avait mal au crâne.

— Excusez-moi si la question vous paraît curieuse, demanda-t-il, mais, est-ce que vous êtes réels ?

Anax sourit.

— Vous avez du mal à faire la différence entre le rêve et la réalité, pas vrai ? Je sais ce que c’est. Oui, nous sommes réels – enfin, autant qu’on peut l’être ici. Mais ce n’est guère surprenant dans ce genre d’endroit, n’est-ce pas ?

Bardas réfléchit un moment.

— Qu’est-ce qui m’est arrivé ? La dernière chose dont je me souvienne, c’est que je marchais dans un couloir…

— Et il semblerait que vous soyez tombé dans les pommes, dit Anax en grimaçant un sourire. Vous étiez complètement dans le cirage quand on vous a trouvé. Ils vous ont secoué, donné des gifles, ils vous ont même versé une carafe d’eau sur la figure, mais impossible de vous réveiller. Alors, ils nous ont envoyé chercher. Je crois qu’ils ont décidé que vous étiez sous notre responsabilité. Bref, nous vous avons amené ici – enfin, Bollo vous a amené ici.

— Vous êtes pas léger, lâcha Bollo. Surtout quand on grimpe un escalier.

— Je vois, dit Bardas. Je suis resté inconscient pendant combien de temps ?

Anax réfléchit.

— Attendez un peu. Une demi-journée, la nuit et ce matin. Disons vingt-quatre heures pour simplifier – on n’est pas à une heure près. C’est curieux, ces évanouissements à votre âge. C’est le genre de chose qu’on attend d’un vieillard ou d’une jeune fille qui ne mange pas comme il faut.

— C’était peut-être un coup de chaleur, suggéra Bardas. Ou bien un traumatisme crânien.

— Un quoi ?

— Un traumatisme. Un coup sur la tête.

— Oh ! Et qui donc vous a flanqué un coup sur la tête ?

Bardas haussa les épaules.

— Personne, pour autant que je m’en souvienne. Mais c’est peut-être une réaction tardive à ce qui m’est arrivé dans les mines.

— Nan. (Anax secoua la tête.) Ça s’est passé il y a des semaines. Enfin, vous avez l’air d’aller bien maintenant et c’est le principal. Je vais vous dire quelque chose : vous restez encore au lit un jour ou deux, jusqu’à ce que vous soyez sûr d’être remis. De temps en temps, j’enverrai Bollo ou un gars de l’atelier de la fonderie vous rendre visite – pour s’assurer que vous n’êtes pas mort ou devenu cinglé. Je vous tiendrais bien compagnie, mais j’ai du travail par-dessus la tête et on n’a pas beaucoup avancé en restant ici à vous regarder dormir.

Quand ils furent partis, Bardas essaya de toutes ses forces de résister au sommeil. Il y réussit pendant une heure. Puis il se réveilla en pleine crise de panique pour constater que Bollo était penché au-dessus de lui, avec un bol de porridge salé et une cuillère en bois dans les mains.