Chapitre quinze

— Je déteste me faire arrêter, dit Eseutz. C’est d’un ennui. On reste assis pendant des heures dans des cellules, des salles d’interrogatoire, des salles d’attente et des antichambres, sans rien à faire, ni à lire. Et il fait toujours trop chaud ou trop froid. Et la nourriture…

Ce matin-là, ses compagnons et elle avaient attendu devant le bureau de la secrétaire de la guilde, tapi au fond d’un couloir partant de la galerie qui longeait la maison de la guilde des entrepreneurs-marchands sur trois côtés. Ce matin-là, ils avaient attendu devant un endroit où on rêvait d’être invité : un grand bureau spacieux caché dans un petit passage étroit – un monument d’harmonie entre discrétion et décoration ostentatoire. La secrétaire Aloet Cor avait la réputation d’être une collectionneuse fanatique de meubles – surtout les chaises et les tables en ivoire et en os fabriquées par six générations de la famille Arrazin de Périmadeia, des objets délicats, coûteux et impossibles à utiliser. La rumeur affirmait qu’elle ne les appréciait pas beaucoup, mais qu’elle les collectionnait en raison de leur rareté et de leur prix astronomique – susceptible d’atteindre des sommes encore plus élevées maintenant que la production avait été arrêtée du fait de la mort de tous les Arrazin pendant la chute de Périmadeia. Au dire de certains, une heure d’attente sur le banc en marbre inconfortable de l’antichambre était une épreuve insignifiante si elle vous permettait d’apercevoir le pied de lampe de Leucas Arrazin – une œuvre étrange et plutôt grotesque taillée dans un seul os de baleine cent cinquante ans plus tôt.

— Tu as l’habitude de ce genre de chose, n’est-ce pas ? demanda Venart. Excuse-moi, je suis juste curieux.

Eseutz haussa les épaules.

— Ça dépend où tu vas. Dans certains endroits, c’est dans les mœurs ; c’est un peu leur manière de dire : «  Bonjour, bienvenue dans notre belle ville !  » Il fut un temps où je me rendais souvent à Burzouth et j’en étais venue à tutoyer les geôliers de la salle de police de la trésorerie générale. On avait l’habitude de jouer aux échecs ensemble, ou bien je leur recousais leurs boutons.

— Toi ? la coupa Vetriz. Depuis quand es-tu capable de recoudre un bouton ?

Ce soir, le bureau de la secrétaire de la guilde était devenu celui du maire Javec, le nouveau sous-préfet d’Île tout juste nommé. Curieusement, les couloirs étaient plus sombres et plus froids, le banc plus dur et la perspective de voir les fameux meubles de la famille Arrazin moins enthousiasmante que quelques heures auparavant. En fait, Vetriz eut l’horrible sensation d’avoir été ajoutée à une collection, jetée dans une resserre en attendant d’être cataloguée, étiquetée et exposée dans une vitrine. Par le passé, elle avait rencontré un homme qui collectionnait les crânes d’oiseau ; il lui avait expliqué le processus : il les écorchait, les faisait bouillir pour ôter la chair et le cerveau et blanchissait les os avant de monter le résultat final sur un socle. Elle devait reconnaître qu’elle avait trouvé cela fascinant et répugnant à la fois.

— Ce que j’essaie de dire, continua Eseutz, c’est qu’une arrestation n’a pas la même signification dans toutes les cultures. Si ça se trouve, nous sommes conviés à une réunion dont le seul but est de mieux se connaître – ce sont d’ailleurs les plus sinistres.

Venart soupira.

— Et dans ce cas, comment expliques-tu qu’il n’y ait pas d’autres invités ? Tu crois que, de leur point de vue, nous sommes les seuls Îliens dignes d’intérêt ?

Eseutz agita ses mains longues et fines avec exaspération.

— D’accord, dit-elle. Pleurez donc dans votre coin, ça m’est complètement égal. Pour ma part, je n’en vois pas l’utilité. Après tout, si vous croyez que vous allez arranger la situation en restant assis à vous ronger les sangs jusqu’à ce que mort s’ensuive, vous vous trompez. Mais si c’est votre façon d’affronter le problème, je vous en prie…

Athli leva la tête et la regarda droit dans les yeux.

— Eseutz ! La ferme ! Et toi aussi, Ven ! Je sais que vous avez peur et que les chamailleries vous font penser à autre chose, mais vous commencez à m’agacer. C’est compris ?

— Parle pour toi ! répliqua Eseutz. Je n’ai pas peur du tout…

La porte s’ouvrit. Derrière eux, les deux gardes qui bloquaient la sortie s’agitèrent – jusque-là, il était facile de les confondre avec des éléments de décoration architecturaux. Ils leur firent signe de se lever et d’entrer.

— Tout va bien se passer, murmura Eseutz. Vous verrez.

Les autres l’ignorèrent.

Le sous-préfet Javec était un homme rond et plutôt petit pour un Fils du Ciel ; il était chauve comme un œuf, mais portait une courte barbe laineuse autour de ses multiples mentons. L’expression de son visage n’était ni menaçante ni amicale, il paraissait surtout épuisé – ce qui était bien compréhensible : l’annexion de tout un pays exige beaucoup d’efforts.

— Identité, dit-il.

Il ne s’adressait pas aux quatre Îliens, mais à son clerc, un jeune étranger avec des cheveux bruns et bouclés. Ce dernier prit une liste et énuméra leur nom avec un accent terrible ; Eseutz Mesatges devint «  Éé-zo Meuzagué  » tandis que Vetriz et Venart apprenaient que leur patronyme était désormais «  Ossel  ». Les noms périmadeiens lui posèrent moins de difficultés et même s’il accentua la mauvaise syllabe de «  Zeuxis  », la prononciation resta compréhensible.

— Merci, dit le sous-préfet.

Le clerc s’assit et commença de trier un plateau chargé de tablettes de cire semblables à celles que l’empire fournissait aux sous-officiers pour écrire leurs rapports.

— Et merci à vous, ajouta le sous-préfet comme s’il venait de remarquer la présence des quatre Îliens. J’espère que tout cela ne vous dérange pas trop, mais c’est nécessaire. Vous êtes tous des amis du capitaine Bardas Loredan…

— Excusez-moi, l’interrompit Eseutz, mais ce n’est pas mon cas.

Javec tourna un peu la tête afin de regarder la jeune femme sans risquer d’attraper un torticolis.

— Oh ! dit-il. Est-ce exact ? (Il se tourna vers Athli qui acquiesça.) Et vous deux, dit-elle la vérité ?

Venart inspira un grand coup.

— Oui, monsieur. Je ne crois pas qu’elle l’ait rencontré une seule fois.

— Je vois. Ma foi, on ne peut rien y faire. Il faudra que vous restiez avec les trois autres jusqu’à la fin de la guerre. Bien, et vous êtes Vetriz Auzeil.

— En effet. (La jeune femme fut impressionnée : la prononciation de Javec était parfaite.)

— Il y a sept ans, vous avez eu une liaison avec Gorgas Loredan.

Vetriz soupira.

— C’est exact, répondit-elle avant que Venart puisse récuser cette affirmation à sa place.

Quel dommage ! Elle avait pourtant réussi à le lui cacher si longtemps.

— Mais je pense que le terme «  liaison  » est exagéré. Il me semble que dans un tel cas, on parle d’«  aventure d’une nuit  ».

Javec hocha la tête.

— Je prends note de mon erreur, mais c’est ainsi que ma fiche mentionne les faits. Bien, je suis désolé, mais je vais devoir vous placer tous les quatre sous assignation à résidence pour le moment. Je suis certain que vous ne présentez aucun risque, mais tant que le capitaine Loredan commande une armée en campagne de cette importance, toute personne susceptible d’être utilisée contre lui comme otage… Eh bien, nous nous sentirions plus à l’aise si nous vous savions à l’écart et en sécurité. Je suis sûr que vous comprendrez notre point de vue si vous vous donnez la peine d’y réfléchir un instant. (Personne ne fit de commentaire.) Nous ferons notre possible pour que tout se passe au mieux. Vous devrez rester dans la demeure des Auzeil – au numéro seize de la quatrième allée transversale, c’est bien cela ? Je posterai des gardes devant la maison, bien entendu. Ils disposeront de leur propre bivouac, lavoir, cuisine et tout ce qui s’ensuit ; vous n’aurez donc aucune corvée supplémentaire. Vous pourrez recevoir des visiteurs pendant une heure par jour, mais en présence d’un soldat, bien sûr. Avez-vous des questions ?

Du coin de l’œil, Vetriz aperçut ce qui devait être le fameux pied de lampe. Elle tourna un peu la tête pour mieux voir : il était aussi hideux qu’elle l’avait imaginé.

— Très surfait, si vous voulez mon avis, dit le sous-préfet. Certes, je ne suis pas un expert, mais je trouve que sur la fin, les Arrazin n’ont fait que des parodies des chefs-d’œuvre de la période classique. C’est cette malheureuse tendance à produire en masse des objets qu’il est préférable de fabriquer dans de petits ateliers. Tenez, cette coupe à deux mains, par exemple. Celle qui est ici.

Ils regardèrent dans la direction indiquée et virent ce qui ressemblait d’un peu trop près à un crâne humain monté sur un petit socle en ivoire. Le sommet avait été scié pour transformer la cavité cérébrale en coupe ; des métacarpes astucieusement collés formaient deux anses insérées dans les conduits auditifs.

— Une pièce intéressante, vous ne trouvez pas ? Je crois que c’était à l’origine la tête d’un prince rebelle d’une tribu des plaines. Il a perdu une guerre civile, il y a environ un siècle ; son rival victorieux l’a envoyé à Périmadeia pour être apprêté ainsi. Cet objet faisait partie du butin rapporté par le capitaine Loredan quand il était jeune. C’est sans doute une pièce unique, bien que j’aie un crâne de cerf assez semblable chez moi, dans ma collection personnelle. Une œuvre de Suidas Arrazin, première période.

Vetriz fut envahie par une vague nausée.

— Ça a de la valeur ? demanda Eseutz. Parce qu’il se trouve que je sais où il y a une pièce tout à fait identique, si cela vous intéresse.

Elle ne changera jamais, songea Vetriz.

— Vraiment ? dit le sous-préfet Javec en se penchant un peu en avant. Une authentique Arrazin ? Avec un certificat ?

Eseutz fronça les sourcils.

— Il me semble. Bien sûr, il faudrait que je vérifie. Et si elle est authentifiée, elle irait chercher dans les combien ?

— Ce n’est pas une question d’argent, dit Javec. Si vous aviez l’obligeance de m’indiquer le nom du propriétaire, je m’occuperais du reste ; merci.

— Jolay Caic. Il a une échoppe sur le grand quai, n’importe qui vous expliquera où la trouver.

Tandis qu’elle parlait, Eseutz comprit soudain ce que Javec avait voulu dire par : «  Ce n’est pas une question d’argent.  » Quel dommage ! Elle connaissait Caic depuis un bon nombre d’années et il ne lui avait jamais fait le moindre mal.

— Mais ça fait déjà un bon moment que je ne l’ai pas vu, ajouta-t-elle précipitamment. Il est fort possible qu’il l’ait vendue.

Javec haussa les épaules.

— Je suis sûr que j’arriverai à la retrouver si elle est authentique. Mais cela nous éloigne de notre propos. (Il tourna légèrement la tête et fixa Athli.) Maintenant, je suppose que vous allez me faire remarquer que je n’ai aucune autorité sur vous dans la mesure où vous êtes citoyenne de Shastel ; et qu’en vous retenant contre votre gré je risque de provoquer un incident diplomatique. Bien, pour commencer, j’estime que dans le meilleur des cas, vous possédez une double nationalité et qu’en toute probabilité vous êtes tout autant îlienne que vos trois camarades. Mais je ne vais pas me laisser entraîner sur ce point, parce que je n’en ai ni le temps ni l’énergie. Permettez-moi de vous présenter les choses ainsi : je vous conseille de rester tranquillement dans un endroit où nous pouvons vous surveiller et vous protéger ; c’est dans votre plus grand intérêt, à vous et à votre pupille, Theudas Morosin. Vous êtes sans doute les deux personnes les plus proches du capitaine Loredan – en dehors des membres de sa famille –, et cela vous expose à certains risques. Si vous acceptez ce conseil – et je suis persuadé que vous le ferez, car vous êtes une jeune femme intelligente –, ces fastidieuses questions de nationalité et de juridiction ne se poseront même pas, et nous ne perdrons donc pas de temps à les régler. Vous partagez mon point de vue ?

Athli le regarda. Elle eut l’impression de contempler son propre reflet dans la visière polie d’un casque et cela ne l’avança à rien.

— Je suppose, répondit-elle d’une voix calme. Après tout, je ne pense pas que j’aurais beaucoup de travail en ce moment, même si vous me laissiez partir.

Javec sourit.

— Je vous remercie de me le rappeler. Je me permets de vous signaler que le bureau des Provinces a repris à son compte la franchise de la banque de Shastel sur Île – nous avons écrit à l’ordre pour régulariser ce changement, mais je ne crois pas qu’il fera beaucoup de difficultés. Je dois d’ailleurs vous féliciter pour la tenue et la clarté de vos bilans. Lorsque la situation se sera un peu calmée, je suis certain que l’empire sera très heureux de vous engager comme premier clerc.

Athli le regarda pendant un long moment avant de hocher la tête.

— Ce serait très aimable de sa part.

— À moins, poursuivit Javec en l’observant avec attention, que vous vous sentiez encline à accepter un poste à l’état-major du capitaine Bardas – où que sa prochaine affectation le conduise. Vous pourriez travailler avec lui comme par le passé, vous ne croyez pas ?

— Non, je ne le crois pas. J’ai bien peur de ne rien connaître à l’administration militaire.

— De toute façon, vous n’avez pas à faire un choix tout de suite. Attendons de voir comment la situation va évoluer, d’accord ? Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser. Je vous remercie de votre temps et de l’information sur cette pièce susceptible d’être une Arrazin. Je vous promets que je vais m’en occuper.

Les deux gardes firent un pas en avant et les Îliens se levèrent avec précipitation.

— Juste une dernière chose, demanda Athli.

— Oui ?

— Vous avez mentionné Theudas – Theudas Morosin ? Que va-t-il lui arriver ?

Javec sourit.

— Je dois une fois de plus vous remercier de me rappeler ce point. Je me suis déjà entretenu avec lui ; il va rejoindre le capitaine Loredan. Par chance, il semble avoir acquis des informations fort utiles sur la région pendant qu’il était captif des hommes des plaines. Je suis sûr qu’il vous envoie ses meilleurs vœux.

Athli fronça les sourcils.

— Alors, il est déjà parti ?

— Il est parti ou il s’apprête à le faire.

— Je vois. C’est juste que j’ai un objet qui appartient à Bardas… au colonel Loredan. Il s’agit d’une épée – de grande qualité – et je me demandais si Theudas pourrait la lui apporter.

Javec hocha la tête.

— La Guelan. Une pièce magnifique, n’est-ce pas ? Et dans la mesure où c’est un cadeau de son frère, que dire de sa valeur sentimentale ? Ne vous inquiétez pas, nous nous en sommes déjà occupés. Mais je vous remercie d’y avoir pensé.

Il adressa un signe de tête aux gardes et, l’instant suivant, les quatre Îliens se retrouvèrent dans le couloir, marchant à une allure un peu trop rapide à leur goût pour suivre le rythme. En arrivant à la maison des Auzeil, ils étaient en sueur et à bout de souffle. La porte d’entrée était ouverte et encadrée par deux soldats.

— Excusez-moi…, commença Eseutz.

Mais une main se posa dans le creux de ses reins et la propulsa à l’intérieur. La porte se referma derrière elle. Il y avait deux autres gardes dans le hall d’entrée, et trois de plus dans la cour. L’un d’eux était un sous-officier, un homme grand et maigre qui devait avoir une petite cinquantaine d’années. Il se présenta comme le sergent Corlo et déclara que tout le monde s’entendrait à merveille s’ils ne lui causaient pas d’ennuis.

— Je crois que je n’aime pas beaucoup ce type, murmura Eseutz à Vetriz tandis qu’elles allaient à la chambre donnant sur l’arrière de la maison, au sud. D’ailleurs, je ne crois pas en aimer un seul.

Vetriz resta silencieuse. En fait, elle n’avait pas prononcé un mot depuis un bon moment.

— Je ne sais pas, poursuivit Eseutz. Je me demande comment cette histoire va finir. Et puis, qu’est-ce qu’ils vont faire de nos navires ? Et de nos autres biens ? Ils ne peuvent pas les confisquer comme ça ! Par tous les dieux ! Et comment allons-nous vivre ? Que sommes-nous censés faire ? Dans l’absolu, j’aurais préféré qu’ils pillent la ville – à condition qu’ils fichent le camp après et qu’ils nous laissent en paix. Se faire voler, c’est une chose, mais…

— Eseutz, la coupa Vetriz en s’effondrant sur le lit. S’il te plaît. J’ai une atroce migraine et j’ai besoin de m’allonger un moment.

— Quoi ? Oh ! bien sûr. Je vais aller voir si je peux au moins les convaincre de me rapporter quelques affaires – à supposer qu’ils ne les aient pas toutes confisquées.

Elle est partie ?

Vetriz ferma les yeux et hocha la tête.

— Oui, que les dieux en soient bénis. Elle est gentille et au fond, je l’aime beaucoup ; mais à l’idée d’être cloîtrée ici avec elle pour une durée indéterminée, je suis glacée d’effroi.

Je peux comprendre cela.

Vetriz sourit.

— Le simple fait d’être enfermée avec quelqu’un doit déjà être pénible en soi, je suppose. Mais je crois que ce sera le moindre de nos problèmes. À votre avis, que va-t-il arriver ? Soyez franc.

J’aimerais bien le savoir.

— Oh ! soupira-t-elle. Quand cet horrible personnage a évoqué Gorgas Loredan, j’ai cru que j’allais mourir. Il faudra sans doute que j’en parle avec Ven, et je vais avoir droit à un sermon exaspérant. Quand je pense à certaines personnes qu’il a fréquentées…

Vous auriez peut-être dû l’informer de cette histoire. Mais je comprends que vous ne l’ayez pas fait.

— Oh ! je sais m’y prendre avec Ven. Alexius, que va-t-il se passer selon vous ? J’ai l’impression que nous sommes dans une situation terrible, et c’est entièrement notre faute. Nous n’aurions pas dû les provoquer comme ça.

Eh bien, ce qui est fait est fait. Une fois qu’ils en auront terminé avec leur guerre, je pense qu’ils s’en iront. Ce sera alors à vous de tirer le meilleur parti des circonstances. Ils garderont les navires et les équipages, bien sûr – jusqu’à ce qu’ils aient formé leurs propres marins. À votre place, je réfléchirais à un endroit où émigrer.

— Oh ! répéta Vetriz. Vous voulez dire, quitter Île pour toujours ? Jamais je ne pourrais… Oh ! c’est horrible. Je suis certaine qu’ils ne peuvent pas nous faire ça.

N’en soyez pas si sûre. Ils n’ont pas besoin de vous. Ils utiliseront sans doute Île pour y établir une base navale ; il faudra donc des auberges, des commerces et tout ce qui s’ensuit. Mais ils ont tendance à favoriser leur peuple et, dans ce cas, ils peuvent très bien vous évacuer tous et vous envoyer dans une autre partie de l’empire. Ils le font parfois. C’est un excellent moyen de garder le contrôle.

Vetriz resta silencieuse sur son lit pendant un moment.

— Alors, où pensez-vous que nous devrions aller ? Colleon, peut-être ? Mais il fait très chaud là-bas et je ne suis pas sûre de le supporter. Et comment allons-nous gagner notre vie ? Je suppose que ça dépendra de la possibilité d’emporter quelque chose avec nous. Je crois que nous pourrions tenir une boutique, surtout si Athli vient avec nous. S’il y a quelqu’un qui soit capable de résister à tout, c’est bien elle. Il me semble qu’à Colleon Ven a des amis qui nous aideraient.

C’est une piste. Mais l’empire ne tardera pas à annexer aussi Colleon. Moi, à votre place, je chercherais beaucoup plus loin.

Vetriz secoua la tête.

— Alors là, vous commencez vraiment à me déprimer. Mais je ne dis pas que vous avez tort. Je voudrais juste savoir comment on a pu en arriver là si vite.

C’est simple. C’est parce que Bardas Loredan leur a permis de s’emparer d’Ap’ Escatoy. Ils étaient bloqués devant cette cité depuis dix ans et il n’y avait aucune raison de penser qu’ils réussissent un jour à la prendre. On peut supposer que, sans Bardas, ils n’y seraient jamais parvenus. Ap’ Escatoy était inexpugnable, il était impossible de la contourner et l’empire n’a pas de flotte. Aujourd’hui, la ville est tombée et l’empire possède des navires. En tant que sujet d’étude sur la manière dont un seul homme peut changer radicalement le cours du Principe, cet épisode est fascinant. Ah ! si j’étais encore vivant, j’aurais écrit un livre sur ce thème.

Personne n’ouvrit la bouche pendant un long moment.

— Merde ! s’exclama enfin Iseutz. Mais qu’est-ce qu’elle fiche ici ?

Gorgas fronça les sourcils.

— Ce n’est pas une manière de parler de sa mère, dit-il. Allons, c’est une occasion historique ; notre première vraie réunion de famille depuis… Depuis combien de temps, Niessa ? Ça doit bien faire plus de vingt ans. (Il réfléchit un instant et fit claquer sa langue.) Mais oui, nous le savons très bien. Iseutz, quel âge as-tu ? Vingt-trois ans ?

Une coupe était posée juste au milieu de la table – où Clefas l’avait placée pour pallier une fuite du toit. Leur père l’avait fabriquée à partir d’une plaque métallique découpée dans un casque – récupéré par leur grand-père sur les lieux de la dernière grande bataille du Mesoge, plus d’un siècle auparavant. Les gouttes d’eau tombaient à l’intérieur avec un tintement, comme celui d’un petit marteau qui rebondit sur une enclume.

— Vingt-trois ans, répéta Gorgas quand il comprit que personne d’autre ne participerait à la conversation. Cela en fait donc presque vingt-quatre que nous ne nous sommes pas tous retrouvés autour de cette table. Ah ! pas grand-chose n’a changé depuis, je suis heureux de le dire.

Clefas et Zanoras étaient parfaitement immobiles sur leurs chaises, comme les personnages en métal d’une horloge qu’on a oublié de remonter. Niessa boudait, les bras croisés, le menton en avant, tandis qu’elle fixait la pluie par la fenêtre. Iseutz tenait un morceau de tissu entre les dents et le déchirait en lanières avec sa main valide. Personne ne s’était donné la peine de débarrasser les coupes et les assiettes des trois derniers repas – mais Clefas avait au moins trouvé le temps d’écraser deux blattes. Gorgas était assis en bout de table ; pour l’occasion, il avait enfilé un pantalon et une chemise de brocart neuve en soie de Colleon. Il portait aussi l’anneau de son père – un bijou qui était dans la famille depuis des générations.

— Tu t’apercevras que ta chambre n’a pas beaucoup changé, elle non plus, dit-il à sa sœur. Il y a toujours ce vieux coffre à linge et ce vieux lit. Il faudra bien sûr qu’Iseutz et toi la partagiez, mais je ne pense pas que ça posera de problème. Nous devrions quand même songer à transformer l’ancienne réserve à pommes en chambre. Ou nous allons finir par être un peu serrés.

— Où dors-tu ? demanda Niessa sans tourner la tête.

— Dans la chambre de père, bien sûr, répondit Gorgas.

— C’est bien ce que je pensais.

Iseutz avait enfin réduit son morceau de chiffon en bandelettes ; elle avait maintenant entrepris de transformer ces dernières en carrés.

— Continue, dit-elle. Dis-le et qu’on en finisse.

— Dire quoi ?

La jeune femme posa les mains sur la table.

— Tu ne vas pas tarder à nous annoncer quelque chose du genre : «  Quel dommage que Bardas ne soit pas avec nous ! La famille serait de nouveau au complet.  » Ce n’est pas vrai ?

Gorgas fronça un peu les sourcils.

— D’accord. D’accord. Ce serait agréable que Bardas soit ici, mais il ne l’est pas. Aujourd’hui, il a sa vie à lui et il s’en tire très bien. Il sait que cette maison sera toujours prête à l’accueillir, à tout moment et quelles que soient les circonstances.

— Oh ! pour l’amour des dieux ! s’exclama Iseutz en abattant sa main mutilée sur la table. Oncle Gorgas, pourquoi fallait-il que tu l’amènes ici ? En tout cas, il est hors de question que je partage une chambre avec elle. Je préférerais encore dormir dans la remise à chariots.

— Parfait, dit Niessa. On n’a qu’à faire comme ça.

— Niessa !

Par tous les dieux ! songea Niessa. On croirait entendre père. Je trouve ça… angoissant. (Gorgas lança des regards noirs à tout le monde, les bras croisés de manière inquiétante.) Il va bientôt m’ordonner de me taire et de manger ma soupe.

— Cessez un peu de vous comporter comme des enfants, par pitié ! Nous avons eu nos différends – les dieux le savent – et oui, avant que quelqu’un le fasse remarquer, oui, je reconnais que la plupart étaient ma faute ; je ne vais pas le nier. Mais c’est du passé et nous sommes dans le présent. Et soyons honnêtes, personne ici n’est complètement innocent. (Il s’interrompit, jeta un nouveau regard noir et poursuivit.) Je ne voulais pas en arriver là, mais je crois que c’est nécessaire. Commençons par toi, Niessa : tu es égocentrique, parfaitement amorale, il n’y a que toi qui t’intéresses ; le reste, les autres sont sans importance. Quand la situation à Scona est devenue trop dangereuse à ton goût, tu es partie en laissant pour morts tous ceux qui comptaient sur toi. Je suis le seul qui ait au moins essayé de faire quelque chose. J’ai réussi à en sauver quelques-uns et je les ai emmenés ici avec moi. Mais toi, tu t’en fichais. Tu as trahi une cité entière et pour ainsi dire condamné à mort des centaines de milliers de gens dans la seule intention de ne pas payer tes dettes.

»Et la manière dont tu as traité ta propre fille est inqualifiable. Quand je l’ai ramenée chez nous, à Scona, qu’est-ce que tu as fait ? Tu l’as jetée en prison, par tous les dieux ! Et ne commence pas à prendre cet air blasé et satisfait, Iseutz ! Tu es mal placée pour ce genre de numéro ! Tu as essayé de tuer ton oncle – non, tais-toi et laisse-moi finir ! Tu as essayé de tuer Bardas pour quelque chose dont il n’était pas responsable. Il ne faisait que son travail et comment aurait-il pu deviner que cet homme était ton oncle ? Il ne connaissait même pas ton existence. Je suis désolé pour tout ce que tu as enduré, mais je t’assure que tu vas devoir oublier cette histoire et commencer à te comporter comme un être humain normal et sain d’esprit – tant que tu sais encore ce que c’est.

Il se retourna soudain vers Clefas et Zanoras et leur lança un regard mauvais.

» Quant à vous deux, vous avez tout autant à vous reprocher – et peut-être même davantage. Vous aviez tout : vous aviez la ferme, par tous les dieux ! Vous aviez tout cet argent que Bardas vous envoyait – chaque sol qu’il pouvait grappiller au péril de sa vie. Et qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez tout dilapidé ! Vous avez tout jeté par les fenêtres ! Par tous les dieux ! quand je pense à ce que j’aurais donné pour être à votre place, pour être ici, à la maison, à faire ce que nous avons toujours été censés faire ; et au lieu de cela, je parcourais le monde en me battant, en trichant et en escroquant les autres pour gagner ma vie. Vous savez, je ne me mets pas facilement en colère, mais ça, ça me fout hors de moi !

Un profond silence s’abattit. Même les gouttes d’eau semblèrent interrompre leur chute dans la tasse en fer.

» Le seul d’entre nous qui peut affirmer sans mentir qu’il a toujours essayé de se comporter comme il fallait, qui a toujours fait passer les autres avant lui, c’est Bardas ! Et c’est lui qui ne peut pas rentrer à la maison à cause de ce que nous lui avons fait ! Je n’ai pas raison, Clefas ? Zanoras ? Il est venu à la ferme quand il cherchait un endroit calme et sûr, et quand il a vu ce que vous aviez fait, il a été tellement dégoûté qu’il n’a pas supporté de rester ici ; alors il est reparti et aujourd’hui, regardez ce qu’il est devenu : c’est presque un exilé. C’est vous deux qui en êtes responsables et j’ai beaucoup de mal à vous le pardonner, même si je le fais parce que nous sommes de la même famille et qu’on doit se soutenir quelles que soient nos fautes. Mais pour l’amour des dieux, vous ne pourriez pas faire un petit effort et cesser de vous chamailler comme des enfants gâtés ? Je ne demande quand même pas l’impossible, si ?

Un long silence s’installa. Puis Iseutz gloussa.

— Excuse-moi, dit-elle, mais c’est vraiment trop drôle. Nous avons tous fait des choses terribles, et toutes ces horreurs sont censées faire de nous une famille heureuse. Oncle Gorgas, tu es vraiment unique, je t’assure.

Gorgas se tourna vers elle et lui lança un long regard qui la fit frissonner.

— Et qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Oh ! allez. Écoute-toi une minute. Et par simple curiosité, as-tu oublié qu’oncle Bardas a assassiné ton fils et utilisé son corps pour en faire un…

— Assez ! (Gorgas inspira profondément pour retrouver son calme.) Si on n’arrête pas de se reprocher, de reprocher aux autres, tout ce qu’on a fait, alors autant abandonner tout de suite. Ce n’est pas ce que nous avons fait qui importe, c’est ce que nous allons faire – à condition que nous y mettions tous un peu de bonne volonté. Nous avons enfin tout ce dont nous avons besoin : nous sommes ensemble, nous avons la ferme et il n’y a pas de propriétaire ou d’étranger sur notre dos…

— Et le bureau des Provinces ? l’interrompit Niessa qui regardait toujours par la fenêtre. Je suppose qu’il va s’évanouir comme par enchantement.

— Je peux m’en occuper, répondit Gorgas. Il n’y a pas à s’inquiéter à ce sujet. Je t’assure, il n’y a pas à s’inquiéter de quoi que ce soit tant que nous formons une famille tous ensemble. Nous avons fait le plus dur, nous avons mangé notre pain noir ; il a fallu du temps, nous avons dû nous écarter bien loin de notre chemin juste pour pouvoir revenir ici, mais tout va bien maintenant. Nous sommes chez nous. Et si vous vouliez faire l’effort de comprendre que…

Clefas se leva et se dirigea vers la porte.

— Où vas-tu ? demanda Gorgas.

— M’occuper des cochons, répondit-il.

— Oh ! (Gorgas soupira comme s’il était soulagé.) Et pourquoi nous n’irions pas tous nous occuper des cochons ? Au lieu de rester assis autour de cette table à ruminer comme un troupeau de vaches, si nous faisions quelque chose d’utile et constructif pour changer ?

Le ton de sa voix laissait entendre qu’un refus était inenvisageable.

Dehors, il commençait à faire sombre. La pluie avait transformé le fond de la cour en marécage ; le canal d’écoulement était de nouveau bloqué par du cerfeuil sauvage et personne n’avait encore pris la peine de le dégager. Niessa portait toujours les sandales qu’elle avait aux pieds dans le désert et elle sentit la boue s’insinuer entre ses orteils.

— Tu crois qu’on va devoir supporter ça encore combien de temps ? murmura Iseutz à son oreille. Il pense vraiment que nous allons rester ici et nous comporter comme si rien n’était jamais arrivé jusqu’à notre mort ?

Niessa détourna la tête.

— Je me fiche de ce qu’il pense, dit-elle à voix haute. Et de ce que tu penses aussi, par la même occasion. Tout cela est ridicule, ça crève les yeux. Maintenant, va-t’en et laisse-moi tranquille.

Iseutz grimaça un sourire.

— Tu crois que tu seras capable de le dissuader de cette histoire, de le faire rentrer dans le rang comme si vous étiez encore à Scona. Eh bien, je ne pense pas que tu y arrives. Il est parti trop loin dans son délire. Mais bon ! voyons le bon côté des choses : d’après ce que j’ai compris, il a pour ainsi dire offert cet horrible pays aux Impériaux ; un jour ou l’autre, ils viendront s’occuper de lui et mettre fin à ses souffrances. À ce moment-là, chacun de nous pourra reprendre le cours de sa vie.

La porcherie sentait mauvais, car personne n’avait sorti le fumier depuis une semaine. L’eau entrait à flots par un trou du toit et donnait naissance à un ruisseau épais qui coulait sous la porte avant de se répandre dans la cour. La pluie ne semblait pas déranger Gorgas. Sa nouvelle chemise de soie devait maintenant être bonne à jeter, mais il ne l’avait pas remarqué – ou n’en avait cure.

Il ressemble à un petit enfant tout excité parce qu’on lui a demandé d’aider à quelque chose, songea Iseutz. Quel dommage ! Au fond, ce serait amusant qu’oncle Bardas soit ici, lui aussi. Ils pourraient se taper dessus avec oncle Gorgas jusqu’à ce que mort s’ensuive, enfoncés jusqu’aux genoux dans la merde de cochon.

— Allez, Zanoras. Passe-moi ce râteau, dit Gorgas. Niessa, attrape la pelle. (Niessa ne bougea pas d’un pouce.) Clefas, où est la brouette ? Oh ! par pitié ! Ne me dis pas que tu ne l’as pas encore réparée ? Je croyais t’avoir dit de le faire la semaine dernière ! Il n’y a donc que moi qui travaille un peu, ici ?

— C’est une vraie réunion de famille, laissa tomber Bardas Loredan en restant là où il était. Je suppose que je devrais dire : «  Tu n’as pas un peu grandi ?  » ou quelque chose de ce genre.

Theudas Morosin s’arrêta net à l’entrée de la tente.

— Je croyais que vous seriez content de me voir.

Bardas ferma les yeux et laissa sa tête basculer en arrière.

— Excuse-moi. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je regrette juste que tu sois venu ici.

Theudas se raidit.

— Oh ?

— Si je te disais que je souhaitais ne plus jamais te revoir, tu penserais que je suis sans cœur. Ce que tu ne comprends sans doute pas, c’est que je l’espérais pour ton propre bien. (Il ouvrit les yeux et se leva, mais n’approcha pas du jeune homme.) Je suis très content de te savoir en sécurité et en bonne santé. Je t’assure, c’est la vérité. Mais tu ne devrais pas être ici, tu ne devrais pas t’impliquer dans cette guerre. Tu aurais dû rester sur Île ; tu as un avenir là-bas.

Theudas fut sur le point de dire quelque chose, mais se ravisa.

Il a l’air différent, pensa-t-il. Je m’attendais à ce qu’il ait changé, qu’il soit plus vieux, plus mince, je ne sais pas – mais ce n’est pas le cas. À la limite, il semble plus jeune.

— C’est mon choix d’être ici. Je veux vous voir battre Temrai, lui rendre la monnaie de sa pièce pour ce qu’il a fait. Je sais que vous en êtes capable, et je veux être ici quand ça arrivera. Est-ce que ça vous paraît si terrible que ça ?

Bardas sourit.

— Oui, mais il ne faut pas que ça t’inquiète. Tu es ici maintenant, nous sommes de nouveau réunis. Alors autant que tu te rendes utile, je suppose.

Theudas sourit avec soulagement. C’était le ton de sa voix quand il avait dit : «  autant que tu te rendes utile  » – comme au bon vieux temps. Il aurait dû se douter qu’il n’y aurait pas de grandes effusions, pas d’étreintes, ni de larmes – et lui-même n’aurait pas souhaité que leurs retrouvailles se déroulent ainsi. Ce qu’il voulait, c’était reprendre les choses là où elles s’étaient interrompues ce jour où les soldats de Shastel avaient fait irruption dans leur maison et que tout avait changé.

— D’accord, dit-il. Que voulez-vous que je fasse ?

Bardas bâilla. Il avait l’air fatigué maintenant.

— Voyons un peu ce qu’Athli t’a appris sur la comptabilité. Si tu l’as écoutée, tu pourras m’être utile. Et personne n’a le talent d’Athli pour comprendre la paperasse. Comment va-t-elle, au fait ?

Il y avait quelque chose de curieux dans la manière dont il avait posé la question.

Il n’est pas encore au courant. Pourquoi ? Pourquoi ne le lui ont-ils pas dit ?

— Elle allait bien la dernière fois que je l’ai vue, dit Theudas avec prudence.

— Tant mieux. Et Alexius ? Comment se porte-t-il ? Est-ce que tu l’as rencontré récemment ?

Cette fois-ci, Theudas ne sut quoi répondre. Il n’avait aucune envie d’être celui qui lui annoncerait la nouvelle – pas s’il devait aussi lui apprendre ce qui s’était passé sur Île. Mais il faudrait bien qu’il le fasse un jour ou l’autre, et il ne voulait pas mentir…

— Alexius, répéta-t-il. Vous l’ignorez donc.

Bardas leva soudain les yeux.

— J’ignore quoi ? Il n’est pas malade ou quoi que ce soit ?

— Il est mort, lâcha Theudas.

Bardas resta aussi immobile qu’une statue de glace.

— Tous les deux, dit-il.

— Pardon ?

Bardas secoua la tête.

— Rien. Désolé, je viens d’apprendre hier qu’un autre de mes amis était mort. Un homme avec qui je travaillais à la forge des épreuves. Quand est-ce qu’Alexius nous a quittés ?

La bouche de Theudas était aussi sèche qu’un parchemin.

— Depuis un bon moment déjà. Je suis vraiment désolé. Je pensais que vous le saviez.

— Ce n’est rien. (Après tout, en règle générale on commence par mourir. Mais il y a toujours des exceptions.) Il était âgé. Ce sont des choses qui arrivent. C’est juste… Eh bien, c’est juste étrange. J’aurais cru que je le sentirais, si tu vois ce que je veux dire.

— Vous étiez très proches pendant un moment, n’est-ce pas ? demanda Theudas.

Tandis que les mots sortaient de sa bouche, il comprit qu’il n’aurait pas pu faire une pire remarque, même s’il y avait réfléchi des heures durant.

— Oui, répondit Bardas. Mais je ne l’avais pas vu depuis des années. Si tu te rappelles la date de sa mort, ça m’intéresserait de la connaître. Bien, maintenant, il faut te trouver quelque chose à faire. Mais tu préfères peut-être te reposer un peu ? Tu as dû voyager toute la journée.

— Je suis prêt, dit Theudas. Vous avez parlé de me faire faire des comptes ou quelque chose dans ce genre ? Je suppose qu’on doit gérer des montagnes de papiers et autres quand on commande une armée.

Bardas sourit.

— Tu n’imagines pas à quel point. Enfin, c’est le cas avec cette armée-là en tout cas. C’est curieux, j’ai l’impression que je n’ai jamais vu le moindre formulaire quand j’étais dans celle de Maxen. Mais ces gens, ils ont besoin de fiches, de demandes de réquisition, de rapports et je ne sais quoi encore. Sinon, il ne se passe rien.

Theudas s’assit derrière le petit bureau pliant et branlant. Sa surface était couverte de feuilles et de tablettes de cire. Le jeune homme n’avait suivi aucun apprentissage officiel, ni fait de stages quand il vivait sur Île, mais il en savait assez sur le métier de clerc pour reconnaître du travail de cochon.

— Je peux commencer par équilibrer la lune et le soleil, si vous voulez. Vous avez des jetons ?

— Dans la boîte, répondit Bardas. C’est quoi, équilibrer la lune et le soleil ?

Theudas sourit.

— Excusez-moi, c’est comme ça qu’on appelle le système classique à deux entrées d’où je viens – enfin, sur Île, quoi. (Il continua de sourire, comme le ventail d’un bassinet, un masque d’acier.) Vous savez, les recettes et les dépenses. On dessine un petit soleil à gauche et une petite lune à droite.

— Ah oui ! Avec plaisir. Tu me serais d’une grande aide en faisant ça.

Theudas ouvrit la boîte. Elle était en cèdre, pâle avec une nuance de vert, et dégageait une odeur douce. À l’intérieur, il y avait un petit sac en velours fermé par une tresse de soie. Le jeune homme défit le nœud et secoua la poche pour en faire tomber une poignée de jetons. Il n’en avait jamais vu d’aussi beaux de toute sa vie : ils étaient en or jaune beurre de pureté impériale et des personnages allégoriques étaient profondément gravés sur le recto comme au verso. Bien sûr, ces effigies ne signifiaient rien pour lui, pas plus que les légendes qui les accompagnaient. Elles faisaient référence à la culture des Fils du Ciel : les illustrations étaient tirées de leur littérature et les inscriptions étaient dans leur langage.

— Ils appartenaient à un nommé Estar, dit Bardas. J’en ai hérité, en même temps que de cette armée. Tu peux les garder si tu veux. Je déteste la comptabilité.

— Merci, dit Theudas.

Dans la boîte, il y avait aussi un morceau de craie qu’il utilisa pour tracer les lignes de son tableau – lignes continues pour les dizaines, pointillées pour les unités de cinq intermédiaires.

— Vous êtes sûr ? demanda-t-il. Ces jetons semblent valoir beaucoup d’argent.

— Je n’y avais jamais fait attention, en fait. Au bout d’un certain temps en compagnie de ces gens, tu ne juges plus la valeur des choses comme avant, si tu vois ce que je veux dire.

Theudas ne voyait pas, mais il hocha quand même la tête.

— Si vous insistez. C’est un plaisir de travailler avec des jetons pareils.

Bardas sourit.

— Je crois que c’est l’idée. Écoute, nous sommes sur le point de nous mettre en route – nous avons été coincés ici beaucoup plus longtemps que je m’y attendais et nous sommes très en retard. Il faut que je sorte pour régler quelques détails. Ça ne te dérange pas de rester seul un moment ?

— Je ne pense pas, répondit Theudas en plaçant les jetons sur son tableau. J’ai de quoi me tenir occupé pendant un bon bout de temps.

Au cours de l’heure suivante, il se laissa plus ou moins absorber par son travail, bataillant avec les diviseurs, les quotients et les multiplicandes, cherchant les sommes mal placées et essayant de déchiffrer l’écriture de Bardas. Il savoura le contact des jetons – aussi doux que du tissu – sur le bout de ses doigts et le léger tintement produit tandis qu’il les rangeait dans le sac. Mais quand il se plongea plus loin dans les calculs, les images en relief des pièces s’enfoncèrent peu à peu dans son esprit, comme des éclats de métal jaillissant d’une meule pour s’incruster dans votre main. Il y avait une armée qui partait en guerre ; au premier plan, un Fils du Ciel montait un grand cheval élancé ; derrière lui se dressait une forêt de têtes et de corps – chacun représenté par quelques coups de burin succincts. Il y avait un trophée d’armes saisies à l’ennemi, érigé sur un champ de bataille pour célébrer la victoire ; des épées, des lances, des boucliers, des cuirasses, des bras et des jambes étaient empilés les uns sur les autres ; et au sommet, comme un phare en haut d’une falaise, se dressait l’étendard jaune vif de l’empire. Il y avait une cité soumise à un siège, avec de hautes tours et des bastions en arrière-plan ; sur le front du champ de bataille, des ingénieurs creusaient l’ouverture d’une sape, protégés des flèches et autres projectiles de l’ennemi par de grands boucliers en osier. Il y avait une armurerie où deux hommes tenaient un casque au bout d’un pieu tandis qu’un troisième les regardait. Incapable de comprendre les inscriptions, Theudas ne sut pas à quelle guerre, à quel siège et à quelle ville ces scènes faisaient référence, mais cela n’était pas très important ; cela pouvait être tous les sièges, guerres ou villes que vous vouliez – car tous se ressemblent quand vous n’êtes pas sur le champ de bataille. Il songea que c’était peut-être délibéré : l’empire était toujours en guerre et célébrait toujours une nouvelle victoire ; il était donc pratique de maintenir ces glorifications vagues et anonymes, que ce soit sur les jetons ou dans les chants de marche des soldats.

Il se rappela qu’il avait oublié quelque chose. Ses bagages étaient par terre, là où il les avait déposés. Ils se résumaient à un sac et à un long paquet enveloppé de tissu huilé. Bardas entra opportunément à ce moment-là.

— Je suis désolé, dit Theudas. Je viens de me rappeler que je vous ai rapporté quelque chose. Ça m’était sorti de la tête.

Bardas haussa les sourcils.

— Ah bon ? C’est gentil. Qu’est-ce que c’est ?

Theudas s’agenouilla, ramassa le paquet et le lui tendit. Peut-être que l’expression de Bardas changea légèrement tandis qu’il défaisait les nœuds de la ficelle, mais son visage demeura impassible quand il tira la Guelan du tissu.

— Je vois, se contenta-t-il de dire.

Puis il remit l’arme à sa place.

» Et comment tu t’en sors avec la comptabilité ? Tu as réussi à y comprendre quelque chose ?

— Vous êtes tout à fait libre de partir quand bon vous semblera, bien entendu, lui avait dit le clerc du service des étrangers. Vous êtes citoyen de Shastel, vous n’êtes donc pas concerné par les événements qui se déroulent ici.

Puis il avait continué son discours pour faire remarquer qu’il n’y avait aucun navire en partance pour Shastel, ni ce jour-là, ni dans un avenir prévisible. En d’autres termes, s’il entendait faire respecter son droit inaliénable de quitter Île, il lui faudrait rentrer dans son pays en traversant la mer à pied.

Il retourna donc chez Athli où il n’y avait personne. Ils étaient déjà venus récupérer tous les dossiers et documents – sans parler des dix énormes coffres en fonte où elle conservait les dépôts de la banque. Ils avaient coupé les chaînes et fait sauter les verrous avec des burins et de gros marteaux ; le sol et les murs avaient gardé les stigmates de leurs efforts, comme des trous sur les gencives après l’extraction de dents. Néanmoins, ils n’avaient touché à rien d’autre : il s’agissait d’une annexion et non d’un pillage après la prise d’une ville. Leurs manières étaient beaucoup plus civilisées pour des raisons évidentes : après tout, quel est l’intérêt de voler vos propres biens ?

Ils n’avaient pas touché à la nourriture non plus, alors il se coupa une épaisse tranche de pain dans une miche fraîche et un gros morceau de fromage. Il emporta son repas près de la fenêtre, un endroit d’une fraîcheur agréable, mais exposé au soleil. Il apercevait juste la pointe des mâts des navires ancrés au Drutz. Bientôt, ils partiraient vers son pays natal pour porter la guerre sur les terres de Temrai et venger Périmadeia. Ou quelque chose de cet ordre.

Il ferma les yeux et, sans explication, il se retrouva quelque part sous la maison d’Athli, dans un tunnel – ce tunnel habituel qui empestait la coriandre et l’argile humide.

— Un moment ! Est-ce que c’est vraiment…, protesta-t-il.

Mais le sol de la galerie s’effondra sous ses pieds et il commença à tomber…

… avant d’atterrir dans un autre tunnel – le tunnel habituel – où des gens pelletaient les déblais pour les charger dans des wagonnets. Mêlés à la terre qu’on évacuait, il aperçut toutes sortes de bizarreries et d’objets vieux de plusieurs siècles. Certains lui étaient familiers, d’autres non. Parmi ces derniers, il y en avait aux formes très étranges : des parties d’armure destinées à des créatures qui n’étaient pas humaines, ou seulement à moitié – l’autre demeurant un mystère.

Encore toi !

Gannadius observa les alentours, mais ne vit personne. Il n’y avait que ces casques et ces morceaux de cuirasse…

Par ici ! Tout droit ! Enfin, si tu regardes dans ma direction.

Il aperçut une barbute, superbe bien que cabossée. Il s’agissait de ce type de casque qui couvre le visage entier à l’exception de fentes étroites à hauteur des yeux et de la bouche.

— C’est vous ? demanda Gannadius. Vous me rappelez quelqu’un avec qui je travaillais, mais je n’arrive…

Bien sûr que je te rappelle quelqu’un. C’est moi. Je suis ici, à l’intérieur de ce maudit chapeau en ferraille.

L’explication était évidente : des gens avaient creusé un tunnel à travers un cimetière, une fosse commune pour les vaincus d’une ancienne bataille. Ou alors, ils avaient rouvert une galerie percée lors d’un siège précédent, une galerie où un groupe d’assaut avait trouvé la mort pendant un éboulement.

— Une petite minute, dit Gannadius. Vous ne pouvez pas être Alexius. Vous ne vous exprimez pas du tout comme lui. Qui êtes-vous ?

Est-ce si important ?

— Ça l’est pour moi, répondit Gannadius en retournant le casque.

Il était vide.

Alexius n’a pas pu venir, alors il m’a envoyé à sa place. Je suis un ami de Bardas Loredan – si c’est d’une quelconque importance. Et vous êtes Gannadius, c’est cela ? Le sorcier ?

— Non, je… Oui, le sorcier.

Gannadius ne pouvait pas s’asseoir, il n’y avait pas assez de place. Il s’appuya alors contre la paroi incurvée et humide de la galerie.

— Tout cela a-t-il un sens ? Ou bien est-ce à cause de ce gros morceau de fromage que j’ai mangé ?

Vous me peinez.

— Je suis désolé, dit Gannadius en se sentant un peu embarrassé de présenter ses excuses à une hallucination. J’en déduis donc qu’il y a une raison à notre présence ici ?

Bien sûr. Bienvenue à la forge des épreuves.

Gannadius fronça les sourcils.

— La forge des quoi ?

On vient ici pour se faire frapper et enterrer – bien qu’il soit plus convenable de mourir en premier. Mais bon ! vous ne pouviez pas le savoir et nous pouvons faire quelques concessions. Et maintenant, voyons un peu. Si vous deviez choisir de comparer le Principe à une rivière ou à une roue, que choisiriez-vous ?

— Je ne sais pas trop, répondit Gannadius. Pour tout vous dire, je crois qu’aucune des deux ne convient très bien. Et puis, pourquoi me demandez-vous cela ?

Répondez à la question. La rivière ? La roue ? Laquelle des deux ?

— Oh !… (Gannadius haussa les épaules.) Soit ! Dans l’ensemble, je dirais que le Principe s’apparente davantage à une rivière qu’à une roue. Êtes-vous satisfait ?

Expliquez votre raisonnement.

Gannadius se renfrogna.

— Si je traitais mes étudiants comme vous le faites, j’aurais perdu mon emploi depuis belle lurette.

Expliquez votre raisonnement.

— Si j’obéis, je pourrai me réveiller ?

Expliquez votre raisonnement.

Gannadius soupira.

— D’accord. J’estime que le Principe coule comme une rivière sur un lit de circonstances et de contextes ; il suit son chemin parce qu’il se soumet aux impératifs du terrain. Je pense qu’il coule d’un point de départ vers un point d’arrivée et, s’il parvient à ce dernier, il s’arrêtera. J’estime que le cours du Principe peut être infléchi, à condition de le détourner d’un ensemble de circonstances et de contextes vers un autre – et que seul le cours de l’avenir peut être modifié, il est impossible d’altérer le passé. Alors, est-ce que je m’en tire bien ?

Expliquez maintenant en vos propres termes pourquoi le Principe est comparable à une roue.

— Si vous insistez. Je pense que le Principe tourne en boucle autour des événements, comme une roue autour d’un axe. Mais à l’image de la roue, s’il tourne en contact avec le sol, il avance et entraîne son axe avec lui – ce qui explique pourquoi nous ne revivons pas éternellement le même jour. L’analogie pèche dans la mesure où les événements qui constituent l’axe – ou plutôt l’essieu – changent en permanence, mais la roue continue à tourner autour sans interruption – c’est la raison pour laquelle je préfère imaginer les événements comme le lit et les rives d’un cours d’eau. Je reconnais néanmoins que la métaphore de la roue est meilleure, car elle souligne le caractère répétitif du Principe – une caractéristique qui n’est pas assez mise en valeur avec l’analogie de la rivière. Elle n’en est pas tout à fait absente, bien sûr : il faut des centaines d’années pour créer une rivière, d’innombrables cycles de pluie et d’inondations qui vont éroder le terrain pour lui creuser un lit. En fait, les deux images sont trompeuses. Le Principe ne se répète pas, il pousse juste les mêmes types d’événements à se reproduire sans cesse. Bref, pour en revenir à la roue, elle ne fait que tourner et il est impossible de la dévier de son chemin ; mais en inclinant son axe, nous pouvons l’orienter dans une autre direction – enfin, en théorie. Dans la pratique, les inconscients assez idiots pour essayer se feront sans doute écraser – ou noyer, selon l’analogie que vous préférez. Voilà, est-ce que cela vous suffira ?

C’est convenable.

— Convenable ? répéta Gannadius. Merci du fond du cœur !

Mais convenable n’est pas suffisant. Vous êtes notre agent sur le terrain à un moment crucial de l’histoire. Convenable ne suffira pas à…

… Et le plafond de la galerie s’effondra, et la ville s’écroula à sa suite en entraînant l’univers derrière elle. Mais ce n’était pas assez pour combler le tunnel. Pendant un instant, Gannadius distingua chaque détail : les cités, les villes, les forteresses, les villages, les routes, les champs et les forêts – tous aspirés par le trou comme du lait coulant dans un entonnoir étroit et se fondant dans l’argile noire. L’air empestait l’ail et, tout autour de lui, Gannadius aperçut les Fils du Ciel qui savouraient le spectacle avec détachement et sans un bruit, comme s’ils assistaient à un ballet ou à une conférence. Gannadius vit des navires, des flottes entières vomissant d’innombrables hommes d’acier sur toutes les plages et tous les promontoires du monde, jusqu’à ce qu’ils recouvrent toute la Terre.

— Comme si la planète elle-même avait revêtu une armure, dit-il à voix haute. C’est joli.

En dessous de chaque cité, ville et village, il aperçut les tunnels, les galeries et les sapes. À l’intérieur, des hommes d’acier enterrèrent, martelèrent et écrasèrent des membres et des têtes d’acier sur des enclumes jusqu’à ce que le sous-sol de toutes les cités et villes soit miné et qu’elles s’effondrent dans les camouflets. Alors, une peau de métal recouvrit la surface où elles s’étaient jadis dressées. Dans les galeries, les hommes d’acier dépouillèrent les cadavres de leur métal ; ils tranchèrent les lanières de cuir avec des couteaux à lame fine et arrachèrent les cuirasses pour atteindre les corps. Les pièces d’armure partirent à la ferraille, au rebut, entassées en pyramides qui touchaient le plafond. La chair fut écrasée et pilée par les marteaux, aplatissant les fibres pour faciliter sa cuisson. Tous les morceaux de viande disparurent dans la bouche des Fils du Ciel ; tout le métal fut fondu, retransformé en blocs de fonte, martelé en billettes, martelé en plaques, martelé pour leur donner la forme de membres et martelé encore par les coups d’épées, de haches, de masses, de fléaux, d’étoiles du matin, de hallebardes et de marteaux d’armes au bout de leur long manche. Ils étaient chaque fois mis à l’épreuve – mais était-il nécessaire qu’ils fassent leurs preuves ? – et martelés jusqu’au point critique, celui où la chrysalide se fend et s’ouvre d’un coup pour libérer le papillon de sa prison obscure.

— L’hypothèse est intéressante, murmura Gannadius.

Puis les images se fondirent les unes dans les autres. Toutes les villes ne firent plus qu’une, tous les pays devinrent un, tout l’acier fusionna en une seule armure et tous les gens ne formèrent plus qu’un seul homme. Ce dernier soulevait un marteau et le laissait retomber sans effort sur une enclume ; entre les deux instruments, le métal était comprimé et se répandait comme une rivière paresseuse ou une coulée de lave.

— Alexius ? demanda Gannadius.

Mais l’homme secoua la tête.

— Vous n’êtes pas tombé loin, dit-il. Mais pas de chance quand même. Je crains qu’Alexius soit mort – nous ne pouvions plus accepter qu’il bénéficie d’un régime de faveur. C’est aussi le cas d’Anax, l’ami de Bardas Loredan, et de bien d’autres encore. Ils sont partis à la ferraille, la ferraille est partie à la fonderie pour être transformée en billettes et les billettes sont devenues moi. Vous me voyez sous les traits d’Alexius, car votre nature humaine a besoin d’un visage amical et rassurant.

— Ah ! dit Gannadius.

— Ce qui conduit à des conclusions erronées, bien entendu. Parce que je ne suis pas rassurant – et encore moins amical. Vous voyez, le Principe est un empire ; c’est la fusion et l’enclume ; c’est la rivière qui vous noie ou la roue qui vous écrase. L’image de la coulée de lave n’est pas mauvaise dans cette optique. Pour ma part, je préfère le voir comme une forge des épreuves : à chaque étape de la conception, chaque avancée est au prix de nouvelles destructions. Sinon, comment parviendrait-on à la phase suivante ?

— Je ne suis pas certain de vous suivre.

— C’est normal, dit le forgeron tandis que son marteau déformait le métal. C’est parce que vous ne voyez pas le début, le moment originel. Vous comprenez, chaque acte de destruction commence avec le premier point de rupture – l’instant où le métal fatigue et cède, la première fêlure, le premier endroit où les coups ont rendu l’acier trop fin. Une fois qu’il est atteint, ce qui est autour va suivre et tout l’ensemble va s’effondrer – c’est comme l’unique étai que vous allez abattre pour déclencher un camouflet et que la cité vienne s’engouffrer dans le trou. Gorgas Loredan était le premier point de rupture, l’endroit où les tensions sont devenues trop fortes ; mais ce n’était pas le seul. Certains sont vieux de plusieurs siècles, comme le moment où les Fils du Ciel ont commencé leur expansion. D’autres sont très récents, telle la main basse des Impériaux sur la flotte îlienne – le point de rupture qui conduira à la destruction de toutes les cités maritimes. Il y en a eu un autre quand Alexius eut la bêtise d’accepter de lancer une malédiction contre Bardas – ce qui provoqua toute une nouvelle fissure majeure. Vous pourriez dire que ce fut comme fendre un tronc : une cale ouvre l’entaille laissée par la hache et la suivante l’agrandit. C’est l’élément progressif du Principe. (L’homme éclata de rire.) Et il est loin d’être rassurant. Un autre des points de rupture majeurs fut le moment où vous avez accepté de transporter ce canard de Périmadeia sur Île. Ce fut un désastre tel que le monde risque de ne pas y survivre. Mais vous n’avez pas à vous sentir coupable, vous ne pouviez pas savoir. Il est même probable que vous vouliez juste rendre service.

— C’est vrai, dit Gannadius. C’était mon but.

L’homme hocha la tête.

— C’est amusant, dit-il. À condition d’apprécier le grotesque. La destruction et la désolation se sont abattues sur l’Ouest cousues dans le jabot d’un canard. Bien, tout cela devrait vous avoir donné matière à réflexion. Merci d’avoir assisté au spectacle.

Les yeux de Gannadius s’ouvrirent, l’assiette glissa de ses genoux et le quignon de pain roula sous la chaise.

Malédiction ! pensa-t-il. Mais je ne suis pas certain d’être convaincu. Cette théorie me semble plutôt spécieuse et j’aimerais bien avoir quelques preuves tangibles.

Quelqu’un tambourina à la porte. Gannadius se leva, brossa les miettes de ses vêtements et ouvrit. Deux soldats accompagnés d’un clerc se tenaient dans l’embrasure.

— Docteur Gannadius ?

— C’est moi.

— Le sous-préfet vous présente ses respects. Il a pensé que vous seriez intéressé d’apprendre qu’un navire de Shastel vient d’arriver à l’improviste. Il a été détourné ici par des vents contraires. Le sous-préfet a demandé au capitaine de faire relâche jusqu’à demain matin, car il a l’intention de lui confier quelques messages à transporter. Il a aussi pensé que vous aimeriez peut-être embarquer.

— C’est fort aimable de sa part, dit Gannadius. Ce sera avec plaisir. Quel est le nom du bateau ?

Pauvreté et Patience ; il est commandé par un certain Hido Elan et ancré au Drutz. Le capitaine a accepté de vous ramener chez vous à titre gracieux, en gage de bonne volonté.

— Un gage de bonne volonté, répéta Gannadius. Eh bien, c’est curieux comme tout le monde est aimable avec moi aujourd’hui.