— Pour l’amour des dieux ! cria Venart. Est-ce que tu vas arrêter ce vacarme infernal ?
Les coups de marteau cessèrent.
— Tu m’as dit quelque chose ?
Venart fit un pas en avant. L’atelier était sombre et plutôt lugubre, la seule lumière provenait d’une forge dans l’ombre.
— Je t’ai demandé si tu allais… Est-ce que tu pourrais faire un peu moins de bruit ? J’essaie de travailler.
Dousor Posc, le voisin immédiat des Auzeil, s’écarta de la porte du fourneau. Il portait un tablier de cuir et tenait un grand marteau.
— Moi aussi, répondit-il.
— Hein ?
D’un mouvement de tête, Dousor désigna la forge et l’enclume qui se trouvait à proximité.
— Tu crois que je fais ça pour mon plaisir ?
Venart fit un pas dans l’atelier et regarda autour de lui.
— Excuse-moi de te poser cette question, dit-il, mais qu’est-ce que tu fais exactement ? La dernière fois que je suis venu ici, c’était un entrepôt de fromage.
— Eh bien, maintenant, c’est une armurerie. (Dousor essuya la sueur de son front d’un revers de sa main gantée.) Je n’arrive pas à vendre le moindre fromage et, brusquement, tout le monde veut acheter une armure ; comme j’ai hérité d’un stock de billettes de fer il y a une dizaine d’années – en règlement d’une mauvaise dette –, je me suis dit que j’allais en fabriquer. Tu comprends ?
— Je vois, répondit Venart. J’ignorais que tu avais des talents d’armurier.
Dousor fronça les sourcils.
— Je n’y connais rien, mais d’ici peu, je saurai. Après tout, ça ne peut pas être si difficile que ça, pas vrai ? Tu fais rougir le métal à la forge, tu lui tapes dessus avec un marteau pour l’amincir, et puis tu lui retapes dessus encore une fois pour lui donner la forme que tu veux. De toute façon, j’ai acheté un livre sur le sujet. Et si tu as un livre, tu peux tout apprendre.
— Eh bien…
Venart ne sut pas très bien quoi répondre. Dousor tenait un très gros marteau et c’était le genre d’homme qui s’emportait facilement.
— Tu t’es lancé dans une entreprise courageuse, Dousor, mais est-ce que tu penses qu’il te serait possible de faire ça ailleurs ? C’est que j’ai travaillé toute la nuit sur les minutes du Conseil et…
— Où ça ?
— Pardon ?
Dousor agita son marteau avec impatience.
— Où me suggères-tu d’aller travailler ? Dans la rue ? À moins que je balance tous mes meubles et transporte cette putain d’enclume chez moi pour transformer mon salon en atelier de forgeron. Alors ?
La migraine de Venart empira.
— Écoute, ça m’est vraiment égal tant que tu fais un peu moins de bruit. J’ai beaucoup de choses très importantes à…
— Faire un peu moins de bruit ? répéta Dousor. Tu veux dire, marteler un peu plus doucement ? Tu crois que je vais transformer ces putains de billettes de fer en plaques en les effleurant avec mon marteau ? Cesse de m’emmerder, Ven. Et puis, tu devrais m’être reconnaissant.
— Je te demande pardon ?
— Je participe à l’effort de guerre. Je fournis du matériel. Je contribue à protéger Île et à maintenir notre unique héritage culturel. Je trouve ton attitude des plus douteuses : le Premier citoyen qui entrave l’effort de guerre pour de basses raisons de confort personnel.
Venart réfléchit un moment.
— Écoute, dit-il. Et si je te déniche un joli petit atelier et que je le mette à ta disposition – vers le Drutz, par exemple, dans un des anciens entrepôts où la douane conserve les marchandises dont les taxes n’ont pas été acquittées. Tu pourrais y taper aussi fort qu’il te plairait et je pense que personne ne le remarquerait.
Dousor fronça les sourcils.
— Quoi ? Et te payer un loyer, espèce d’enfoiré ? Alors que j’ai un atelier à moi qui convient très bien ? Est-ce que j’ai l’air d’un abruti ?
— D’accord, dit Venart. Ce serait une location à titre gracieux. Allez, Dousor. Le bruit fait grimper Triz aux rideaux.
Dousor secoua la tête.
— Je n’y peux rien. Il m’a fallu des jours pour agencer cet endroit et y installer le matériel et tout le reste. Et maintenant, tu veux que je démonte tous ces trucs qui pèsent des tonnes et que je les transporte sur la moitié d’Île ?
— J’enverrai quelqu’un te donner un coup de main. (Venart soupira.) À mes frais, bien entendu.
— Mais il y a encore un problème, insista Dousor. Le temps que je vais perdre pendant le déménagement, le coût du transport…
— Combien ?
— Pardon ?
— Combien veux-tu que je te donne ? demanda Venart avec lenteur. Pour que tu transportes tout ton matériel au Drutz et que tu nous fiches la paix ? C’est bien là que tu veux en venir, n’est-ce pas ?
Le front de Dousor se rida.
— Je trouve tes paroles assez offensantes, Ven. Nous sommes voisins depuis des années, ton père était encore parmi nous. En fait, j’ai toujours estimé que nous étions amis. Mais maintenant que tu es Premier citoyen, voilà que tu crois que tu peux faire irruption chez les gens et leur donner des ordres…
— Vingt-cinq ? Cinquante ?
Dousor éclata de rire.
— Ne te fous pas de moi, dit-il. Il faut tenir compte du retard que va prendre la production. Cette demande d’armures ne va pas durer éternellement, tu sais. Cet engouement pour le matériel militaire va bientôt s’essouffler. Si je suis en retard et que je lambine, je vais rater le coche. Et toi, tu viens me dire de tout laisser tomber…
— Cent soixante-quinze !
— Pas question. N’espère même pas que j’examine ta proposition à moins de trois cent vingt-cinq.
— Trois cent vingt-cinq ? Tu es… !
En guise de réponse, Dousor ramassa son marteau et commença à aplanir une billette de fer sur l’enclume. Elle avait refroidi depuis longtemps, mais il ne sembla pas le remarquer. Avant que Venart ait le temps de se faire entendre de nouveau dans ce vacarme, Vetriz fit irruption dans l’atelier, écarta son frère sans ménagement et saisit Dousor par le poignet.
— Toi, dit-elle. Tu vas me cesser ce boucan ! (Dousor la fixa.) Ne commence pas ! Grâce à toi et à tes coups de marteau sans interruption, j’ai une migraine à me taper la tête contre les murs. Il faut que ça cesse ! Tu as compris ?
Dousor avait sans doute l’intention de lui expliquer, comme il l’avait fait avec Venart, qu’il participait à l’effort de guerre et qu’il s’acquittait d’un devoir patriotique, mais il décida en fin de compte de s’abstenir – peut-être parce que Vetriz avait attrapé une paire de pinces de l’autre main, des pinces dont les mâchoires étaient portées au rouge étant donné qu’il les avait oubliées au bord de la forge. La jeune femme les tenait maintenant à deux centimètres de sa barbe.
— Bon ! bon ! lâcha-t-il. J’arrêterai dès que ton frère et moi nous serons mis d’accord sur le montant de la compensation.
Vetriz le regarda droit dans les yeux.
— Ne t’inquiète pas, dit-elle. Nous ne voulons pas d’argent. Et maintenant, emballe tous tes outils ridicules et le reste de ton matériel pendant que Venart te trouve un chariot !
Par la suite, il n’y eut plus le moindre tapage venant de la maison voisine et Venart put se remettre au travail. Mais même sans les échos du marteau contre l’acier, il était difficile de rester concentré. Les différentes parties du traité revues par le bureau des Provinces étaient formulées en des termes si ambigus qu’elles pouvaient signifier n’importe quoi, rien du tout, voire les deux en même temps.
— Il va falloir que tu en parles à quelqu’un, dit Vetriz. Dis-le-lui, Athli. On ne peut pas préparer un traité de paix avec l’ennemi sans en parler à personne.
— J’ai informé le Conseil, répliqua Venart avec humeur. Et les propriétaires de bateaux. Et la guilde. À qui veux-tu que j’en parle encore ?
— Tu en as parlé aux grosses huiles, remarqua Athli. Et tu leur as fait promettre de garder le secret. Ce n’est pas du tout la même chose.
— Tu crois qu’ils sont capables de garder ça pour eux ? Allons ! (Venart se laissa aller à un petit sourire las.) Raconter quelque chose à Ranvaut Votz et lui faire promettre de n’en parler à personne ? C’est la manière la plus efficace du monde pour diffuser une information. Je pense que même les habitants de Colleon sont au courant, maintenant.
— D’accord, dit Athli. Mais tu ne nous en as pas parlé à nous, les Îliens. Ce qui veut dire que les gens s’agitent dans tous les sens. Ils sont paniqués parce qu’ils ne savent pas ce qui se passe. Tu sais ce qu’a dit Eseutz Mesatges lorsqu’elle a appris la nouvelle ? Elle est sortie pour acheter douze caisses d’épées et douze tonneaux de pièces d’armure en se fondant sur le principe que, quand les armes et les armures seront confisquées, le gouvernement devra payer des compensations. Et elle pense que la différence entre la valeur marchande et le montant des dédommagements permettra de faire un bon profit. Tu ne peux pas laisser les gens continuer à agir ainsi, ou nous allons plonger dans le chaos.
Venart cligna des yeux.
— Je ne suis pas responsable du comportement des personnes comme ton amie Eseutz. Je compte juste garder le secret jusqu’à ce que nous ayons le temps de régler les maudites clauses de ce traité. Et je ne veux pas le faire tout de suite, pour des raisons évidentes.
— Elles le sont peut-être pour toi, dit Vetriz. Aurais-tu l’obligeance de bien vouloir éclairer ma lanterne ?
— C’est simple. (Venart posa le parchemin, qui s’enroula de lui-même.) Si je peux temporiser jusqu’à ce que Bardas en ait fini avec Temrai, c’est avec lui que nous traiterons et pas avec un de ces enfoirés sournois de Fils du Ciel. Alors ? Est-ce que vous avez une meilleure solution à me proposer ? Si c’est le cas, j’aimerais bien l’entendre. Une partie d’échecs diplomatique contre ces gens me dépasse de loin, et à moins de pouvoir tirer notre épingle du jeu, nous sommes dans les ennuis jusqu’au cou. À moins que vous n’ayez pas lu cette clause d’extradition ?
Ni Vetriz ni Athli ne trouvèrent d’arguments à lui opposer. L’évocation de Bardas Loredan les avait quelque peu décontenancées.
— Je vais considérer votre silence comme une approbation, d’accord ? Quoique je ne sache pas trop depuis quand je dois obtenir votre accord pour régler les affaires d’État. C’est déjà assez difficile d’empêcher Votz et ce cinglé de la guilde d’entrer ici sans que vous vous liguiez vous aussi contre moi.
Athli sembla réfléchir à tout autre chose.
— Soit, dit-elle. Mais enfin, Venart, essayer de se montrer plus intelligent que le bureau des Provinces n’est pas très… Eh bien, pas très intelligent. En agissant ainsi, tu joues sur leur terrain.
Venart hocha la tête.
— C’est vrai, mais au moins, j’en suis conscient. Tu te rappelles ce que père nous disait, Triz ? « Si on sait en profiter, la force de l’autre peut se révéler sa plus grande faiblesse. » Ils savent très bien qu’ils m’ont embrouillé. Ce que je dois faire, c’est trouver un moyen de continuer à patauger jusqu’à ce que Bardas Loredan remporte cette maudite guerre. Regardez la situation sous cet angle et je pense que vous comprendrez mon point de vue.
Athli se leva.
— J’espère que tu sais ce que tu fais. N’oublie pas que la politique, c’est plus compliqué que négocier un contrat pour l’achat d’un lot de sardines.
Venart grogna.
— Tu crois que je l’ignore ? dit-il. Je suis bien conscient que tout cela me dépasse. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je fais et on ne devrait même pas me confier la gestion d’un stand de fruits de mer, alors je ne vous parle pas du sort d’une nation. Ce n’est pas parce que quelque chose est vrai que c’est forcément utile.
Athli posa une main sur l’épaule de Venart, puis sortit. Elle traversa la cour pour gagner la petite pièce qui lui servait de bureau. Elle n’avait pourtant pas grand-chose à faire : les affaires étaient au point mort et elle n’avait aucun moyen de communiquer avec la banque centrale de Shastel – elle n’aurait d’ailleurs rien eu à leur dire si cela avait été possible. La situation était assez déprimante : tout ce qu’elle avait accompli grâce à la chance, un travail acharné et un don naturel semblait se désagréger et lui glisser entre les doigts.
Peut-être. Certaines personnes quittaient Île, elle le savait. Les premières avaient fait preuve de discrétion : elles avaient affirmé qu’elles partaient acheter de la nourriture à l’étranger ; elles avaient entassé autant d’affaires que possible à bord de leurs navires et quitté le Drutz au petit matin pour ne jamais revenir. Aujourd’hui, les émigrants ne prenaient même plus la peine de mentir. D’un point de vue plus rationnel, il était surprenant que si peu de gens aient adopté la solution la plus raisonnable. Bien entendu, il en était allé de même à Périmadeia, sauf que seule une poignée de pessimistes incurables avait vraiment cru à la chute de la Cité. Elle en avait fait partie et, maintenant, il était temps de reprendre la route de l’exode. Elle partirait sans honte ni regrets, emmenant avec elle tous les amis qui choisiraient de la suivre, avec calme et méthode, comme… Eh bien, comme Niessa Loredan quand elle avait abandonné Scona.
Elle se remémora les événements avec le recul d’un historien et décida qu’effectivement elle avait un jour ressenti quelque chose pour Bardas Loredan. Quelque chose de très fort. De l’amour ? Ce mot ne convenait pas, il était trop vague. Elle avait travaillé avec lui ; elle avait fait de son mieux pour le protéger quand les horreurs de son métier avaient commencé à le rattraper. Elle avait été là pour lui ; l’inquiétude l’avait rongée chaque fois qu’il avait posé un pied dans la salle d’un tribunal, mais elle ne l’avait jamais montré – persuadée qu’elle le connaissait et le comprenait mieux que quiconque. Aujourd’hui, elle pouvait affirmer sans mentir qu’elle ne l’aimait pas, bien que cela ne l’empêche pas de penser sans cesse à lui – mais le passé était le passé et elle était dans le présent, et elle avait préservé la chance de Bardas jusqu’ici, jusqu’à ce qu’ils arrivent là où ils en étaient maintenant. Elle avait toujours su instinctivement qu’il survivrait tant qu’elle tiendrait à lui. D’une certaine manière, elle avait protégé sa vie à sa place, elle l’avait gardée dans un solide coffret en bois renforcé de bandes d’acier et verrouillé à double tour tandis que le corps de Bardas errait de par le monde et commettait des actes violents et irrévocables. Après tout, elle était banquière ; il lui avait laissé sa vie et sa chance en dépôt, il les lui avait confiées. Elle les avait sauvées de la chute de Périmadeia et gardées tandis qu’il essayait de trouver un but à son existence à Scona. Il lui avait confié son apprenti et son épée une première fois, puis une seconde quand il avait perdu ses derniers espoirs et ses rêves dans le Mesoge, quand il l’avait renvoyée. Et voilà ; aujourd’hui, il allait arriver sur Île où elle avait monté son entreprise de dépôts de fonds et de conseiller commercial. Il était temps de lui restituer ses biens, de présenter les comptes et de dégager sa responsabilité. Elle laisserait tout ici, dans l’état où il était en droit de le trouver, affranchi de tous frais et bien tenu. Elle mettrait un terme au contrat et elle partirait.
Certains clients causent plus de soucis qu’ils en valent la peine.
Mais une question demeurait en suspens : que devrait-elle emporter avec elle ? La réponse était simple : son bureau, son tableau de comptable, quelques affaires de rechange, un petit coffre de livres et tout l’argent liquide qu’elle pourrait rassembler dans le temps imparti.
Le spectacle de son frère gémissant sur ses documents ne tarda pas à lasser Vetriz et elle partit dans sa chambre.
C’était une jolie pièce. Le mobilier comprenait un lit confortable, un fauteuil plutôt pompeux et imposant avec des pieds et des accoudoirs sculptés, un miroir en bronze et en ivoire qui donnait à sa peau un superbe teint doré et assez flatteur, trois coffres remplis de vêtements et une coiffeuse en bois de rose incrusté de lapis-lazuli et de nacre – elle l’avait achetée à Colleon, au grand dam de Venart qui avait été obligé de jeter par-dessus bord un plein tonneau de harengs séchés au soleil afin de libérer assez de place pour le meuble. Il y avait aussi une lampe en argent – sur un socle tourné en sycomore aussi grand qu’elle –, une boîte à livres avec cadenas, un casier avec sept paires de chaussures, un petit tabouret avec un siège brodé, deux authentiques tapisseries de Shastel – la première était attribuée à Mavaut, mais la seconde était beaucoup plus jolie –, un bureau avec un tableau de comptable réversible en échiquier et un jeu de belles pièces en os et en corne, une carafe d’eau en bronze estampé venant d’Ap’ Elipha – un cadeau de son père quand elle avait six ans et voulait surtout une maison de poupée. Il n’y avait que des objets ravissants et solides qui définissaient sa vie. Le sol était de marbre poli – glacé en hiver, mais d’une fraîcheur agréable l’été –, et la chambre donnait sur la cour.
Et c’était à peu près tout.
Vetriz s’allongea sur le lit. Une petite sieste l’aiderait peut-être à dissiper la migraine qu’elle sentait poindre derrière ses yeux. Elle enfouit la tête dans l’oreiller et…
— Bonjour, dit-elle. Je ne pensais pas vous revoir si vite.
— Je ne suis pas encore ici, répondit-il.
— Ah !
Elle l’observa avec attention. Il semblait plus vieux – certes, il fallait s’y attendre : il était plus vieux –, mais il n’avait pas beaucoup changé. Pour une raison étrange, il portait une tenue d’escrimeur, comme la première fois qu’elle avait posé les yeux sur lui dans la salle d’audience de Périmadeia. D’ailleurs, c’était précisément là qu’il était. Il se tenait au centre du sol carrelé de dalles noires et blanches, comme un jeton représentant une certaine somme sur un tableau de comptable. Elle se demanda quelle valeur il pouvait avoir.
— Et comment vont les choses pour vous, au fait ?
— Oh ! pas si mal que ça, répondit-elle sans réfléchir.
Elle s’aperçut qu’elle se tenait aussi au milieu de cet étrange échiquier, assez près pour qu’il lui porte une botte. La pointe acérée de son épée de justice – une authentique Spe Bef – était suspendue juste sous son menton. Elle estima sans savoir pourquoi que les lignes noires représentaient les unités pleines.
Je vaux donc dix alors qu’il ne vaut que cinq, songea-t-elle. Non, ce n’est pas possible.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.
— L’épreuve va commencer, répondit-il.
Et ils se retrouvèrent dans un atelier couvert de chaume, sombre et sentant l’humidité. Ils se tenaient de chaque côté d’un établi où reposait un arc. Il s’agissait d’un arc composite, si elle avait bien compris ; une arme fabriquée à partir de tendons, de corne, d’os et de choses dans ce genre. Les différents matériaux étaient assemblés par de la colle bouillie, élaborée avec de la peau et du sang. L’arc était maintenu par une espèce d’étau en bois avec, au milieu, une barre graduée à angle droit.
— C’est un appareil à courber, expliqua-t-il. Il permet d’exercer une pression et une tension. Et maintenant, voyons un peu jusqu’où cet ustensile va plier avant de casser.
… Et ils se retrouvèrent dans une cave avec un haut plafond et un sol en pierre. Ils se tenaient désormais à côté d’une pile de morceaux d’armure, de membres humains.
— Une épreuve, dit-il, ou plutôt, une mise à l’épreuve.
Il lui prit la main avec gentillesse, presque avec tendresse, et la posa doucement sur l’enclume. Puis il leva l’énorme marteau et l’avertit :
— Ça risque de faire un peu mal.
— Une petite seconde, l’interrompit-elle. Je suis certaine que c’est à la fois très important et indispensable, mais pourquoi moi ?
Il sourit.
— Comment le saurais-je ? Je ne fais que travailler ici. C’est aux Fils du Ciel que vous devriez poser cette question. Ils doivent connaître la réponse.
Cette remarque lui sembla curieuse.
— Quel rapport ont-ils avec tout cela ? Car enfin, ils n’avaient rien à voir avec cette histoire au début.
Il fronça les sourcils.
— C’est vrai. Tenez-moi ça une seconde, vous voulez bien ? C’est important que vous le gardiez prêt.
Il prit la main de Vetriz et la retourna paume en l’air avant d’y déposer une tête – la tête d’un jeune homme qui avait à peu près l’âge de Vetriz.
— C’est le roi Temrai, expliqua-t-il. C’est lui le plaignant.
— Ah bon ? Et je suppose que vous êtes l’accusé.
Il fronça de nouveau les sourcils.
— Je n’en suis plus très sûr. Enfin, tout cela ne dépend plus de moi maintenant, que les dieux en soient remerciés.
Il reprit le marteau et l’abattit en utilisant son dos et ses épaules pour augmenter la force du coup. La tête résonna avec un écho aussi clair et pur que celui d’une enclume.
— Ah ! dit-il. C’est bon. Elle a passé l’épreuve. Maintenant, voyons un peu. (Il tendit le bras et en attrapa une seconde derrière l’enclume.) Vous connaissez celui-ci, bien entendu ?
(Elle acquiesça tandis qu’il disposait la tête de Gorgas Loredan sur sa paume.) Il ressemble à notre père. Moi, je tiens de ma mère. On dit que j’ai le même nez.
Sous les coups de marteau, le crâne se fendit et se désagrégea comme une bûche pourrie. Mais Bardas avait légèrement manqué sa cible et l’outil se démancha.
— J’ai décapité ce maudit ustensile, dit-il avec humeur. Mais bon ! ce n’est pas très grave. J’en ai un de rechange.
Il tira alors son épée large, l’ancienne et superbe Guelan qu’Athli lui avait gardée pendant un temps. Vetriz sentit la pointe aussi acérée qu’une aiguille s’appuyer contre sa gorge.
— Bien, continuons.
Elle réalisa alors que tous les spectateurs de la salle d’audience avaient les yeux braqués sur elle ; des milliers de personnes étaient entassées dans la galerie du public : des hommes des plaines, des Périmadeiens, des Sconiens, des Shastelliens, des habitants d’Ap’ Escatoy, des Îliens – les gens que Bardas avait tués au cours de toutes ces années. Ils étaient venus le voir combattre. Elle se vit en compagnie de Ven en haut de la galerie du fond – où elle s’était assise bien des années auparavant. Elle ressentit le besoin de se faire signe, mais se retint.
— Que voulez-vous que je fasse ? demanda-t-elle.
— Et comment le saurais-je ? C’est vous la plaignante.
Elle secoua la tête et sentit la pointe de l’épée lui entailler la gorge.
— Je ne vois pas pourquoi. Et pour commencer, je ne comprends pas pour quelles raisons je me retrouve mêlée à toute cette histoire. C’est juste parce que je peux… eh bien, voir ces choses que les autres sont incapables de voir ? Je sais qu’Alexius pensait que, d’une manière ou d’une autre, je provoquais certains événements, mais…
— Vous ne devriez pas croire en tous ces trucs du Principe, dit-il. Si vous voulez mon avis, ça ne fait que créer des complications inutiles. Demandez donc à Gannadius, la prochaine fois que vous le verrez. Non, c’est une question de cause. Laissons donc la culpabilité et le blâme en dehors de tout cela, ce ne sont que des lubrifiants. Ce que je veux vraiment savoir, c’est qui a commencé toute cette histoire ? Lui ou moi ?
— Lui ?
— Gorgas. (Il abaissa son épée et la posa sur l’enclume, à côté de l’arc.) Passons les événements en revue. Si Gorgas n’avait pas tué mon père, est-ce que j’aurais quitté la ferme familiale au moment où je l’ai fait ? Et est-ce que je me serais engagé sous les ordres d’oncle Maxen pour causer ensuite la chute de Périmadeia ? Je laisse les autres cités en dehors de ça pour le moment, Scona, Ap’ Escatoy, Île et ce joli petit modèle réduit de Périmadeia construit par Temrai en personne, elles ne sont que la suite. Si Gorgas n’avait pas fait ce qu’il a fait, est-ce que nous serions encore à la ferme, à réparer les portes et à labourer le champ de six arpents ? Ou bien serais-je quand même parti ? Il ne fait aucun doute que tout se résume à cela. Ce sont sans doute les questions les plus importantes qui aient jamais été posées.
Elle hocha la tête.
— Si Gorgas a causé tout cela, alors c’est sa faute…
— Il ne s’agit pas de faute, l’interrompit-il. J’avais l’habitude de penser à cette affaire en termes de faute, mais depuis que je vis avec ces gens (d’un mouvement de menton, il désigna les Fils du Ciel assis dans leurs sièges réservés du premier rang), je ne pense plus qu’en termes de cause. Si Gorgas a commencé tout cela, il est donc la cause. Si c’est moi qui ai tout commencé, alors je suis la cause. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Je ne sais pas, avoua Vetriz. Désolée.
— Pour ma part, je pense que c’est lui. Ça tombe sous le sens. Dans la famille, c’est lui qui agit, lui qui est plein de dynamisme et d’énergie. Mais d’un autre côté, c’est moi qui provoque les conséquences de ses actes. Si le Principe n’était pas une chimère, ce serait logique.
Elle le regarda.
— Que va-t-il se passer ? demanda-t-elle.
— Vous n’avez pas besoin que je vous le dise.
Et il disparut dans son oreiller.
Elle se redressa d’un coup et ouvrit les yeux. Elle se sentit très mal à l’aise, comme la nuit où elle avait permis à Gorgas Loredan d’entrer dans sa chambre. Elle avait la même impression de ne plus s’appartenir. S’il y avait une signification à ce phénomène, elle devait peut-être chercher dans ce sens – sauf qu’elle ne voyait pas en quoi son « faux pas » avec Gorgas Loredan avait pu entraîner quoi que ce soit ou forcer un événement à se produire. Elle pensa à Niessa Loredan – qui affirmait qu’elle pouvait contrôler le Principe avec l’aide d’un ou deux spontanés –, la personne qui l’avait enfermée et retenue à Scona pendant un certain temps. Cette période de captivité ne semblait pas avoir eu de répercussions majeures. Vetriz songea que Bardas avait raison, que le Principe n’était rien d’autre qu’un conte de fées pour expliquer la marche du monde, comme ces histoires tordues pour justifier que le soleil se lève à l’est ou que la lune décroît. S’il existait vraiment, il ressemblait à une énorme machine, une espèce de gigantesque laminoir comme celui qu’elle avait vu à Périmadeia lors de sa première visite ; un cylindre monumental qui tournait lentement en avalant des blocs de fer pour les transformer en plaques avant de les recracher de l’autre côté. Et si vous ne faisiez pas attention, si vous vous penchiez au-dessus des rouleaux, ils pouvaient attraper votre manche et vous laminer.
Mais cette image ne convenait pas non plus. Elle était beaucoup trop simpliste.
Vetriz se leva et réalisa au même moment que son pied gauche était tout engourdi. Elle claudiqua jusqu’à la coiffeuse et se regarda dans le miroir. Le reflet de son visage était lisse et doré, comme un souvenir précieux et incertain.
En fin d’après-midi, Bardas Loredan reçut une visite. Quand l’étranger l’eut convaincu qu’il était bien celui qu’il affirmait être, ils s’assirent et s’entretinrent dans la tente pendant plus d’une heure.
— Vous ne me paraissez pas très surpris, dit l’homme lorsqu’ils eurent terminé de parler affaires.
— Non, je ne le suis pas. C’est d’ailleurs curieux, parce que je devrais l’être. Mais ce n’est pas le cas. Tout cela me semble être un développement tout à fait logique de la situation.
— Ah bon ? Eh bien, c’est vous qui voyez, pas moi. Au fait, l’horaire vous convient-il ?
Barda hocha la tête.
— Tout à fait. Si je vous demandais pourquoi vous faites cela, est-ce que vous me répondriez ?
— Non.
Le visiteur s’en alla et Bardas fit ses préparatifs. Il convoqua une réunion d’état-major, expliqua la situation, ignora les protestations et donna ses ordres. Puis il regagna sa tente.
Encore enveloppée de sa peau de daim huilée, la Guelan était appuyée contre le lit ; l’épée large que son frère lui avait laissée comme cadeau juste avant la chute de Périmadeia. Périmadeia était tombée parce que Gorgas avait ouvert les portes à l’ennemi, mais cela n’enlevait rien au fait que la Guelan était une arme de qualité. Sa lame était plus courte que celle de la plupart des autres épées à deux mains, avec un pommeau lourd et le meilleur équilibrage qu’il ait jamais vu. Il défit les nœuds du paquet et la tira de son étui.
Dans la mesure où cela était possible, elle lui parut encore plus légère que par le passé quand il la souleva ; peut-être parce que trois ans à creuser dans les mines avaient fortifié les muscles de ses bras et de ses poignets, et que, dans l’armée impériale, il avait pris l’habitude de manier les glaives, hallebardes et bardiches à deux mains – des armes parmi les plus lourdes qui soient. Il passa le doigt sur le fil de la lame pour en éprouver le tranchant et ferma les yeux.
Un peu plus tard, il enfila son armure – dont il ne remarquait même plus le poids –, glissa la Guelan dans le passant de sa ceinture et serra le fourreau avec une sangle. Puis il demeura assis pendant une heure dans l’obscurité, s’attendant à entendre des voix qui, une fois n’était pas coutume, restèrent silencieuses. Pourtant, une odeur d’ail et de coriandre parvint d’un coin du camp ; les deux condiments étaient souvent employés par les cuisiniers pour masquer le goût de la chair avariée.
Au même moment, de l’autre côté de la palissade de la forteresse, Temrai tendit son assiette et un homme y déposa une fine galette blanche remplie de viande épicée ; le serveur sourit et se remit à couper le cuissot en tranches à l’aide d’un long couteau à lame étroite.
Quand ce fut l’heure, on vint chercher Bardas. Comme il l’avait ordonné, les piquiers et les hallebardiers avaient barbouillé leurs armes et armures de boue pour empêcher les rayons de lune de se refléter sur l’acier. Il n’avait pas eu besoin de suivre ses propres instructions : l’armure que le Fils du Ciel Anax avait fabriquée pour lui était devenue terne et légèrement brunâtre à cause de la rouille. Après avoir quitté le cercle de lumière des feux du camp, les soldats se retrouvèrent dans l’obscurité complète. Mais maintenant, ils pouvaient faire le chemin les yeux fermés.
Temrai termina son repas, se leva et marcha sans se presser jusqu’à la chaleur des feux de forge où les armuriers réparaient les cottes de mailles endommagées. Ils commençaient par chauffer les nouveaux anneaux jusqu’à ce qu’ils deviennent rouge terne, puis ils en aplatissaient les extrémités et les perçaient de petits trous ; ensuite, ils les enfilaient à l’emplacement voulu, les refermaient avec des pinces et enfonçaient un rivet avant de le marteler sur un pavé. C’était l’endroit le plus chaud de la forteresse maintenant que les nuits se faisaient fraîches. Le travail ne demandait pas de talent spécifique, pas aux yeux d’un homme qui avait jadis gagné sa vie en fabriquant des lames d’épée dans l’arsenal d’État de Périmadeia. L’acier passait simplement du gris terne au rouge sang. Pourtant, Temrai resta un moment à observer les armuriers sans penser à rien de particulier, si ce n’est que ce serait pratique si on pouvait réparer la chair et la peau aussi facilement qu’une armure, en les chauffant, les attendrissant et les martelant – mais l’idée ne valait pas vraiment la peine d’être essayée.
Le pont tournant était retenu par des cordes et gardé par des sentinelles, mais à la faveur de l’obscurité, les hommes de Bardas traversèrent la rivière à la nage sans un bruit – après un certain temps, il est facile de se repérer dans le noir. Puis ils tranchèrent la gorge des gardes en se fiant à l’odeur et au toucher. Bardas espéra que ses soldats avaient remercié leurs victimes après coup. Avec précaution, ils firent pivoter le pont en silence.
Temrai regagna sa tente où Lempecai, le facteur d’arcs, l’attendait. Il avait collé une nouvelle couche de tendons sur l’arme du roi pour la raidir un peu plus et l’avait remise dans l’appareil à courber. La colle avait pris son temps pour sécher, comme d’habitude, mais le résultat justifiait l’attente. Temrai attrapa l’arc et constata qu’il semblait le bander plus facilement bien qu’il ait été renforcé. Il complimenta Lempecai pour son travail.
Bardas en personne prit la tête de la première compagnie pour traverser le pont. Ce n’était pas par orgueil ou fierté qu’il voulait être le premier à entrer dans la forteresse, il était plutôt poussé par un certain sentiment de continuité : Theudas et lui avaient été les derniers à quitter Périmadeia. Son ancien apprenti était d’ailleurs à ses côtés, vêtu d’un casque et d’une brigandine empruntés quelque part et un peu trop étroits pour lui. Bardas s’était préparé au stress de l’attente, mais à peine eut-il posé le pied sur la rive qu’il aperçut un mince reflet aussi pointu que la lame d’un couteau de chasse à proximité de l’entrée. L’éclat le força à fermer les yeux.
Bardas Loredan, le Ravageur de Cités.
Quand il les ouvrit de nouveau, il remarqua que les portes n’étaient plus closes. Il hocha la tête en direction des soldats qui le suivaient et pénétra dans la forteresse.
— Comme promis, dit l’homme en s’écartant.
— Merci.
— De rien.
Il ne fallut pas longtemps pour que l’alarme soit donnée, mais à ce moment-là, Bardas remontait déjà le chemin à la tête de trois compagnies de hallebardiers tandis que le reste de son armée affluait et se répandait à la base du plateau rocheux. Les hommes des plaines furent pris complètement par surprise – quelqu’un s’était occupé des sentinelles des portes – et ne surent pas comment réagir. Les défenseurs – sans armure – se précipitèrent vers les armes en faisceaux ou coururent dans la direction opposée, mais la rangée de piques noires de terre les rassembla comme un troupeau de moutons.
Les hommes de Bardas avaient atteint le sommet du plateau sans rencontrer la moindre résistance quand les cris et les hurlements en contrebas attirèrent leur attention. Les Impériaux savaient où aller et quoi faire. Une compagnie se dirigea vers le camp principal tandis que les deux autres le contournaient de chaque côté en suivant la palissade afin de repousser les ennemis en fuite. Quand les hallebardiers apparurent à la lumière des feux, les hommes des plaines se ruèrent sur eux comme une vague qui se brise sur les rochers et reflue vers la mer.
Comme il se devait, Bardas Loredan fut le premier à faire couler le sang. Son adversaire fut un grand homme fin vêtu d’un simple casque et agitant un cimeterre comme un chaman une amulette. Bardas trancha d’abord la main qui tenait l’arme, puis fit tourner son poignet. Il ramena la Guelan en arrière et porta un coup de taille un peu prétentieux au cou. Son adversaire tituba et s’effondra sur le dos. Et Bardas le remercia. Sa victime suivante se présenta avec une lance et un couvercle de chaudron en guise de bouclier de fortune. Bardas feinta haut et frappa bas. Il sentit le choc de son arme contre le tibia de l’homme avant d’attaquer d’estoc. Sa lame s’enfonça dans la cage thoracique. Une petite torsion du poignet dégagea l’épée et Bardas fut prêt à accueillir le suivant – dont le cimeterre ricocha sur son épaulière gauche avant que la Guelan lui tranche le cou et la clavicule. L’homme tomba et Bardas enjamba son corps en marmonnant des remerciements sans enthousiasme tandis qu’il jaugeait son prochain adversaire – un garçon armé d’une hallebarde volée à l’armée impériale. Bardas avait appris à respecter cette arme, quelle que soit la personne qui la maniait. Il observa la lame en effectuant deux petits pas sur le côté et se fendit pour toucher le cœur en passant par l’angle du coude. Il remercia le jeune homme tandis que son cadavre glissait le long de son épée pour s’effondrer au sol. Il inclina alors un peu la tête vers la droite pour éviter une attaque portée de taille avec un gros marteau ; son propriétaire ressemblait à un forgeron : solidement bâti et chauve. Bardas regarda l’arme partir sur le côté, exposant l’aisselle de son adversaire.
La meilleure façon de toucher le cœur, c’est de passer par l’aisselle.
Pourtant, au lieu de baisser son épée pour que le cadavre glisse le long de la lame et la libère, il la poussa violemment vers la droite pour gêner un homme avec une longue hache – le candidat suivant aux épreuves de résistance. Surpris, le guerrier para et perdit sa garde ; Bardas se pencha en arrière et porta une petite attaque de taille qui éventra son adversaire. Tandis que ce dernier restait pétrifié de terreur et de douleur, il l’acheva d’un coup à la tête qui lui fendit le crâne. Puis il le remercia.
L’ennemi décochait maintenant des flèches à une distance assez courte pour mettre à l’épreuve les armures impériales. Mais Bardas avait prévu cette éventualité. Au sommet du plateau entouré d’une palissade, encombré de tentes et de cadavres, il n’y avait pas assez de place pour appliquer une tactique de harcèlement en évitant le corps à corps. D’un geste, il commanda la charge et les hallebardiers se mirent en mouvement. Certains tombèrent, mais pas assez pour modifier l’équilibre des forces. Le premier archer que Bardas tua leva son arme pour parer le coup d’estoc ; la Guelan rebondit sur le bois couvert de tendons, mais Bardas fit pivoter son épée et frappa les cuisses de son adversaire ; ce dernier tomba à genoux et présenta sa tête à bonne hauteur pour la frappe suivante. Une flèche se planta dans le canon d’avant-bras droit de Bardas, mais s’arrêta avant d’atteindre la peau. Il fit une pause pour l’arracher et tendit son épée – comme la pelle à poussière quand il balayait les copeaux de son établi – pour laisser un homme s’empaler dessus. Le candidat suivant avait dégainé son cimeterre et le brandissait dans un semblant de garde, mais Bardas avait trop d’années d’escrime derrière lui pour y prêter attention. Il lui abattit son épée sur la tête et écrasa le casque, forçant l’homme à tomber à genoux. Il lui asséna alors un coup de pied au visage et l’acheva en le transperçant de sa lame.
Et c’est Bollo avec son gros marteau qui remporte l’épreuve, pensa-t-il tandis qu’il murmurait des remerciements silencieux. Et il fut prêt à accueillir le prochain, puis le suivant, et celui d’après.
Il aperçut alors Temrai blotti au milieu d’un petit groupe d’hommes à moitié nus. Le jeune roi avait enfoncé son casque sur sa tête et enfilé une paire de genouillères, mais ces dernières lui glissaient le long des jambes, car les sangles n’étaient pas assez serrées. Bardas sourit et marcha vers eux ; mais avant qu’il puisse se mettre au travail, un homme le dépassa en courant, un homme imposant vêtu d’un casque et d’une brigandine, un homme qui agitait une hallebarde en hurlant au plus fort de sa voix.
— Theudas ! cria Bardas.
Mais le garçon ne l’écouta pas. Il fondit sur Temrai comme une flèche. Un homme des plaines se fendit vers lui avec sa lance ; Theudas remarqua qu’il avait été touché seulement quand il s’arrêta, bloqué par la barre transversale de l’arme. Il tenta de se tourner et de frapper, mais le manche de bois était trop long et il lui était difficile d’atteindre son adversaire. Il essaya néanmoins deux fois avant de s’effondrer. Un autre homme lui enfonça la pointe de son arme dans l’oreille – il avait perdu son casque, trop petit pour lui – et Theudas ne bougea plus.
Ce n’est pas ainsi que ça doit se passer, pensa Bardas.
Et il essaya d’ouvrir les yeux, mais ils l’étaient déjà.
Le groupe de Temrai recula, faisant son possible pour s’enfoncer à l’intérieur du camp – où il y avait davantage de corps à interposer entre le roi et la Guelan. Bardas les suivit sur quelques mètres avant de réaliser ce qui l’intriguait depuis un moment : l’ennemi était beaucoup moins nombreux que prévu. Ne devait-il pas y avoir là toute la nation du peuple des plaines jusqu’au dernier individu ? Certes, il faisait sombre, mais il n’avait aperçu que quelques centaines d’hommes.
Il comprit alors.
Très intelligent, pensa-t-il. Mais j’aurais quand même dû le prévoir.
Il était maintenant trop tard. En bas du plateau, quelqu’un lança une sorte de signal et les soldats de l’armée des plaines surgirent de leurs cachettes, des tentes et des chariots, des fosses de stockage et des tranchées. Ils portaient des hallebardes et des lances – copiées sur le modèle impérial, on ne pouvait imaginer plus flatteur – et ils restaient en formation serrée. Ils s’interposèrent entre les Impériaux et le chemin, coupant ainsi toute possibilité de retraite. Les derniers guerriers à demi nus s’enfuirent à toutes jambes ; Bardas se demanda si on les avait informés du piège et de leur rôle d’appâts.
Si j’avais conçu ce plan, je ne les aurais pas prévenus.
Les rangs des hommes des plaines avancèrent et se déployèrent pour compléter l’encerclement – les sergents instructeurs de l’empire n’auraient pas fait mieux. Pendant ce temps, des renforts montaient par le chemin, menés par Iordecai, l’homme qui avait obligeamment ouvert les portes de la forteresse.
Cela n’augurait rien de bon : les piquiers qui avaient envahi la base du plateau avaient dû être repoussés ou tués.
Moi et mes idées sur la répétition de l’histoire, songea Bardas avec regret. On dirait que je vais avoir ce que je voulais.
Ses poignets et ses avant-bras étaient douloureux à force de tenir l’épée et de ressentir les chocs qui remontaient le long de la lame et se communiquaient d’un os à l’autre – en un sens, l’armure teste aussi la résistance du marteau. La sueur perlait sur son front et lui coulait sur le visage pour descendre vers le gorgerin en l’aveuglant au passage. Il ferma les yeux.
Et maintenant, qu’est-ce que je fais ?
Mais personne ne se manifesta pour lui répondre. Une odeur se dégageait d’une marmite abandonnée sur un feu de camp tout proche. Une odeur de coriandre.
Je ne pensais pas que ça serait aussi difficile, songea Temrai tandis que ses gardes le poussaient à l’écart. Je croyais que la victoire suffirait, mais le simple fait de savoir qu’il est ici…
Il chassa à grand-peine l’image de son esprit : Bardas Loredan marchant vers lui, l’épée à la main. Il ne pouvait rien faire de plus pour empêcher sa vessie de le trahir. Temrai ne savait pas trop comment il avait reconnu son vieil ennemi ; après tout, ce n’était qu’un homme en armure avec une mentonnière qui lui cachait le bas du visage. Mais il avait su que c’était lui.
— Où est Sildocai ? demanda-t-il.
— Avec les renforts, répondit quelqu’un. Iordecai fait monter le gros des troupes. Une fois qu’ils entreront dans la danse, ce sera l’enclume et le marteau.
Qu’importe ! songea Temrai.
Il semblait incapable d’enchaîner des pensées rationnelles. Elles étaient aussi fuyantes qu’une truite serrée dans la main.
— Parfait, dit-il. Et comment est la situation en bas ? On a des nouvelles de Gollocai et de ses hommes ?
— D’après les dernières, tout allait bien. (Temrai ne voyait pas le visage de son interlocuteur et il ne reconnut pas sa voix.) Le reste de l’armée s’est replié sur le camp, et les Impériaux n’ont pas la moindre chance de s’échapper d’ici. Ce n’est plus qu’une question de temps, maintenant.
Temrai frissonna.
— Faites au plus vite. Et quoi que vous fassiez d’autre, assurez-vous de ne pas le rater. C’est compris ?
— Bien sûr. Tu le veux vivant ?
— Par tous les dieux ! Surtout pas ! Je le veux aussi mort que possible. Je veux savoir qu’on lui a coupé la tête avant de m’en approcher d’un pas.
Quelqu’un éclata de rire en pensant qu’il s’agissait d’une plaisanterie.
— Au fait, dit un autre soldat, ce môme qui a fait une attaque suicide tout à l’heure, tu le connaissais ? (Personne ne dit rien et la voix continua.) Je l’ai reconnu. C’était le neveu de Loredan. Tu sais, celui qui était arrivé de je ne sais où avec le sorcier.
— Ce n’était pas le neveu de Loredan, remarqua quelqu’un. En fait, je ne crois pas qu’ils aient eu un lien de parenté.
— Theudas Morosin, dit Temrai.
— C’est ça ! Enfin bref, c’était lui.
— C’est bien, lâcha Temrai. Et maintenant, sortez-moi d’ici.
La ligne des pointes de lance se rapprocha en rangs serrés, cherchant à tâtons des articulations et des ouvertures dans les armures impériales : l’intérieur du coude, l’espace entre le plastron et le gorgerin, entre le gorgerin et le casque, l’intérieur de la cuisse ou encore l’aisselle. De leur côté, les hallebardiers se battirent comme de beaux diables – l’enclume teste la résistance du marteau ; ils écrasèrent les casques, fracassèrent les os et tranchèrent les vaisseaux sanguins sous la solide peau de cottes de mailles. Mais la ligne ennemie avait accumulé de l’élan, de la vitesse ; elle franchit les cadavres et les mourants comme une vague submergeant les galets sur une plage. Les haches et les marteaux fendirent casques et armures comme une grive brise la coquille d’un escargot ou un homme ouvre des huîtres lors d’un repas de fête. Si Anax avait été encore en vie pour entendre le déroulement de la bataille, il aurait pu le deviner au seul bruit des coups : l’écho cristallin de la lame sur une solide cuirasse, les claquements moins nets sur des protections plus rudimentaires et le craquement humide sur la chair à nu. L’affrontement se déroulait surtout dans l’obscurité désormais ; les hommes de Bardas se battaient dos aux feux de camp et masquaient la lumière. Il n’est pas très important de voir lorsque les ennemis sont tout autour de vous, à peine à une longueur de lance.
Tandis que les hommes des plaines se pressaient autour de lui comme une galerie qui s’effondre, Bardas frappa de taille et parvint à se dégager. Son casque avait disparu depuis longtemps, les rivets de son gorgerin et de ses épaulières avaient été coupés par les coups de hache glissant sur les parois convexes de son armure ; les plaques d’acier pendaient maintenant aux fichets et aux sangles. Son gantelet droit était si déformé par les frappes qu’il avait assénées que les lamelles métalliques avaient plié et s’étaient coincées – et il s’en était donc débarrassé à la première occasion. Derrière lui et de chaque côté, des corps et des membres humains pleuvaient. Il taillait et tranchait la chair avec l’art d’un cuisinier préparant un banquet tandis que les coups de ses ennemis ne faisaient que planer sa peau d’acier. Cette bataille dans l’obscurité ressemblait à celles qu’il avait livrées par le passé, un travail difficile et monotone, comme repousser la glaise avec les pieds pour évacuer les gravats de la paroi qu’on creuse. Pourtant, il était ébahi par la richesse des bruits et des odeurs, un vrai festin pour les sens : les effluves douceâtres du sang et ceux, plus piquants, de l’acier ; les exhalaisons capiteuses de la sueur, de l’ail et de la coriandre dans le dernier souffle d’un homme qui s’abattit contre lui ; et tout ce récital de musique impériale composée à la forge des épreuves.
Son adversaire portait un casque démodé formé de quatre plaques retenues par des sangles. Bardas para son coup de lance et ne perdit pas de temps en subtilité – une attaque de taille au-dessus de l’épaule pour toucher la tempe. Mais tandis que l’homme s’effondrait, il réalisa que le bruit n’était pas bon ; il y avait un léger défaut dans les tintements secs de la Guelan. Il n’eut pas le temps de s’attarder sur la question : il enjamba sa victime et para un coup de hallebarde – ce qui lui laissa une ouverture sur le côté d’un chapel de fer volé à l’armée impériale. Il frappa et son épée se brisa en deux, une main et demie au-dessus des quillons.
Oh non ! Pas encore ! pensa-t-il en lâchant la garde.
Un homme se dirigea vers lui avec une lance et Bardas n’avait plus rien pour parer le coup. Il se tourna donc de côté et utilisa le profil de son plastron pour détourner l’attaque. Puis il tendit le bras gauche et enfonça son gantelet dans le visage de son adversaire. Il vit le sang sourdre le long des balafres occasionnées par le bord des lamelles d’acier, aussi rectilignes que les sillons d’un champ bien labouré. Cela le fit penser à ses frères. Clefas était un expert avec une charrue, mais il était paresseux ; Gorgas était presque aussi doué, mais lui était toujours prêt à se mettre au travail. Malgré sa blessure, l’homme resta debout et ramena son arme en arrière pour frapper de nouveau ; le coup allait toucher, mais Bardas réussit à saisir le manche à hauteur de la douille de la lame et à l’écarter. Il essaya de ne pas lâcher, mais les bords tranchants de la pointe glissèrent dans sa paume et à la base de ses doigts quand son adversaire tira soudain son arme en arrière.
Et voilà ! Rien n’est indestructible. Les manières d’échouer sont juste infinies.
Il lâcha prise et eut à peine le temps de frapper du pied la rotule de l’homme. Cette fois-ci, le guerrier tomba, mais Bardas ne put récupérer la lance assez vite pour conclure dans les règles de l’art : il se contenta de lui écraser son talon sur le visage. D’autres adversaires se dirigèrent vers lui et il était désarmé. Quel dommage ! Il avait percé les trois quarts des rangs ennemis – la strate géologique – et il distinguait maintenant l’obscurité immobile au-dessus des ombres en mouvement. Mais sans arme, il n’était qu’une enclume. Il recula pour avoir la place de se retourner et se mit à courir.
La tâche n’était pas aussi facile qu’elle aurait dû l’être. Les grèves et les cuissards de son armure étaient déformés et grippés et la charnière de sa genouillère gauche était si tordue qu’il lui serait impossible de l’ôter sans la découper en petits morceaux – à condition qu’il sorte de ce guêpier en vie. Mais même sans sa carapace de métal, il ne serait pas allé très loin avant de trébucher et de tomber.
Il se reçut mal et se cogna la tête. Quand il ouvrit de nouveau les yeux, il vit l’obstacle : un chariot de ravitaillement avec un plateau élevé et une suspension presque inexistante. Il n’avait aucun besoin de preuves pour savoir qu’il resterait incapable de se relever pendant un bon moment. Il s’aplatit donc sur le ventre et rampa tant bien que mal sous le véhicule.
Il était si fatigué qu’il ferma un instant les yeux.
… Et il fut de retour dans les mines, comme d’habitude. Mais en dépit de l’obscurité totale, il vit un wagonnet abandonné et, en dessous, un jeune garçon qui le fixait avec un visage reflétant toute la peur du monde. Il s’agissait de Temrai, bien sûr, mais aussi de Theudas – qu’il avait tiré de sous un chariot pendant la chute de Périmadeia.
— Pourquoi as-tu peur de moi, Theudas ? demanda-t-il.
Mais le garçon resta immobile et silencieux.
— Il est là !
Bardas ouvrit soudain les yeux et là, il aperçut de nouveau le visage de Temrai. Le jeune roi était sur le champ de bataille, à une vingtaine de mètres de lui.
— Par ici ! hurla-t-il. Sous le chariot ! Vous le voyez ? Tuez-le, par tous les dieux ! Tuez-le tout de suite !
Et ils avancèrent vers lui, trois hommes des plaines armés de piques et de cimeterres, des membres de la garde personnelle de Temrai. Quand ils furent tout proches du chariot, ils cherchèrent à le harponner sous le plateau comme quelqu’un voulant récupérer une pièce sous une table. Bardas se contorsionna pour s’éloigner, mais une pointe lui fendit la joue tandis qu’il rampait à reculons – il avait appris la manœuvre dans les mines. Il arriva enfin de l’autre côté du chariot, qui le protégea de ses poursuivants. Il se releva en s’appuyant sur la roue arrière et se mit à courir. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et les aperçut escalader le véhicule. Ils le pourchassaient avec une conscience professionnelle qu’il n’avait pas vue depuis la guerre de Maxen. Il n’était alors qu’un jeune homme qui venait enfin de muer pour acquérir sa nouvelle peau ; il avait poursuivi un groupe d’hommes des plaines en fuite dans le sinistre et bruyant cauchemar de l’obscurité tandis que, tout autour, les feux le reniflaient et grognaient après lui comme des gardiens du paradis.
Il est temps d’envisager quelque chose d’intelligent à faire.
Il ralentit soudain, attendit que le premier poursuivant l’ait presque rattrapé et s’accroupit alors brutalement. L’homme des plaines le percuta et passa par-dessus son épaule dans un enchevêtrement de bras et de jambes ; Bardas se releva et frappa rapidement le deuxième au visage avec son dernier gantelet. Il sentit le nez de son adversaire se briser et l’échec des cartilages se transmettre à ses propres os via l’acier. Une expression hilarante se dessina sur les traits du malheureux : un vague mélange de terreur et de stupeur. Bardas s’empara alors de son cimeterre et lui trancha le cou.
Maintenant qu’il était de nouveau armé, le troisième homme ne l’inquiétait plus. Il para le coup de pique distraitement avant de lui sectionner l’oreille gauche. Puis il ramena le cimeterre à l’horizontale et lui ouvrit la gorge. Il n’avait pas l’habitude de manier ce genre d’arme ; la lame courbe n’était pas conçue pour l’estoc, la poignée était trop courte pour sa main et le grand pommeau plat lui irritait le poignet. Pourtant, elle avait de nombreux avantages par rapport à rien du tout. Il s’accorda une demi-seconde pour décider de la suite des événements, puis il retourna à petits pas vers l’endroit où il avait vu Temrai.
Deux optimistes se mirent sur son chemin, mais pas pour très longtemps. Temrai semblait avoir pris racine ; il avait les yeux écarquillés comme un lapin et même dans la lueur rougeoyante des feux de camp, son visage était aussi pâle que celui d’un cadavre. Bardas n’était plus qu’à quelques mètres de lui maintenant. Le cimeterre d’un garde rebondit sur son brassard gauche et l’agresseur reçut ses remerciements. Il ne restait que deux guerriers entre Bardas et le roi. La mort de Temrai ne résoudrait rien, bien sûr ; elle permettrait sans doute de gagner la guerre, mais c’était le cadet de ses soucis. En revanche, elle rétablirait un peu l’équilibre des événements. Et puis, il n’avait rien de mieux à faire. Il para en haut à droite, poignet tourné et lame inclinée vers le bas. Il enchaîna avec un coup sec juste sous le menton. Un autre problème réglé. Il marmonna ses remerciements.
Ce fut alors qu’il vit quelque chose qui lui fit oublier jusqu’à l’existence de Temrai, de la guerre et des schémas de l’histoire. Il vit une échappatoire.
Ce n’était qu’une brèche minuscule entre le dernier soldat d’un rang et le premier du suivant. Elle se refermait à toute vitesse, mais s’il était assez rapide, il avait une chance de s’y glisser et de redescendre le chemin sans devoir se battre à chaque pas.
— Rattrapez-le ! cria quelqu’un – sans doute Temrai.
Une flèche ricocha sur sa cubitière gauche avant de repartir vers la ligne qui avançait. Il faillit perdre l’équilibre deux fois – la première en marchant sur la main d’un cadavre qu’il n’avait pas vu, la seconde en trébuchant sur le bord d’un cratère creusé par un projectile de trébuchet. Par chance, le poids de son armure lui donna assez de vitesse pour corriger ses erreurs et poursuivre sa course. Il rebondissait presque sur le sol, comme un marteau sur une enclume. En fin de compte, il dut pousser un homme pour forcer le passage et amputer un bon morceau d’épaule à un autre, mais il réussit. Il avait atteint le chemin.
Ce dernier était bien entendu dans un état pitoyable après des jours de bombardement ininterrompu. Le sol friable se déroba sous son poids et, soudain, il se retrouva glissant sur le dos le long de la pente. Il parvint à ralentir en enfonçant ses talons dans les amoncellements de terre et vira pour s’écarter du bord et du vide. Il profita de son élan pour se relever d’un bond et se remettre sur le chemin. Par la suite, il modéra son allure – ses poursuivants firent de même, cela n’avait donc pas d’importance. Il percuta alors un imbécile d’homme des plaines qui n’avait pas eu le temps de s’écarter et le projeta dans le vide.
Je suis vraiment le roi des maladroits ! pensa-t-il en se redressant tant bien que mal. Un vrai danger public, il faut bien le reconnaître.
Au pied du plateau, il y avait des piles confuses de cadavres, comme des sacs de sable empilés pour empêcher l’eau d’entrer dans une maison. Il dut s’arrêter et soulever ses jambes avec une main. Cela permit à deux poursuivants de le rattraper, mais ils ne vécurent pas assez longtemps pour le regretter. En bas, la bataille continuait, mais il y avait trop de cadavres sur le sol pour autoriser des manœuvres organisées. Le spectacle rappela à Bardas certaines régions des plaines où les touffes de chiendent vous empêchaient presque de faire un pas. Les combattants se frayaient un passage dans ce chaos pour atteindre leurs ennemis et échangeaient des coups sans se déplacer.
Les portes étaient bien sûr fermées et barricadées par des poutres disposées en travers. Cependant, Bardas aperçut une voie dégagée pour accéder à la rampe menant au chemin de ronde qui longeait l’intérieur de la palissade. Il se mit en route d’un pas lourd, repoussa quelques attaques sans conviction et grimpa le plan incliné avec lassitude. Ne voyant personne en haut, il appuya son cimeterre contre le mur de rondins et entreprit de défaire son armure.
Il est plus facile de sortir d’une armure de plaques que d’y entrer : quand une boucle était coincée ou tordue, il n’avait qu’à trancher la sangle. Il venait juste de se débarrasser du plastron et commençait à scier la lanière du canon d’avant-bras lorsqu’il entendit des cris tout proches. Une dizaine d’hommes des plaines étaient sur la rampe et le montraient du doigt. Ils hélèrent un autre groupe qui tentait de les rejoindre en traversant le champ de bataille. Bardas jura tout bas et poursuivit sa tâche – se coupant au passage quand la lame ripa sur un rivet. Quand ses ennemis le rejoignirent, il était enfin débarrassé de son encombrant fardeau.
Ils s’arrêtèrent soudain et le dévisagèrent au bout de leurs lances. La peur qui les accompagnait était si palpable qu’il aurait presque pu la toucher ; il était certain que s’il claquait des mains et criait, au moins deux d’entre eux s’enfuiraient à toutes jambes. Il ne leur en voulait pas : au milieu de ce qui serait sans doute la plus grande victoire militaire de leur peuple, on leur avait ordonné de courir après la défaite, l’humiliation et une mort inévitable.
— Ne vous inquiétez pas, leur lança-t-il avec bonne humeur. Je n’ai pas le temps de m’arrêter.
Il bondit alors à pieds joints et agrippa le haut de la palissade. Il effectua un rétablissement et resta un moment assis à califourchon ; puis il passa sa seconde jambe de l’autre côté et sauta. Il plongea dans la rivière les fesses en avant et provoqua un « plouf » assez comique accompagné d’une grande gerbe d’eau.
Le choc et l’épuisement le rattrapèrent à mi-chemin du camp et il s’affala sur le sol, incapable du moindre mouvement. L’ivresse ressentie en s’échappant du piège commençait à s’évanouir. Il ne pensait plus qu’à ses jambes trop lourdes et à ses genoux douloureux. Il resta allongé une demi-heure, les yeux fermés. Si quelqu’un l’avait découvert ainsi, il aurait cru qu’il s’agissait d’un cadavre. Il n’y avait plus rien à voir au-delà de ses paupières, plus rien n’existait en dehors de son corps éreinté et endolori.
La pluie se mit à tomber. Quand il fut trempé jusqu’aux os et presque aveuglé par l’eau qui lui coulait dans les yeux, il songea qu’il y avait des tentes dans le camp – et des endroits un peu plus confortables pour se reposer. Se relever ne fut pas une mince affaire : cela exigea la coordination d’un ensemble de manœuvres complexes que son corps ne semblait plus capable d’accomplir. La pluie étant particulièrement froide, il réussit quand même à enchaîner les différentes opérations. Il partit vers le camp, boitillant et traînant une cheville foulée à un moment indéterminé de la nuit.
Le lit paraissait merveilleusement confortable, mais il était trop loin. Il s’affala sur une chaise et laissa sa tête retomber contre sa poitrine. Personne ne semblait avoir remarqué son retour – une vraie bénédiction. Il aurait sans doute une quantité insupportable de problèmes à régler – et Theudas ne serait plus là pour l’aider –, mais il n’eut pas le courage de s’y atteler tout de suite. Il ferma les yeux et savoura l’obscurité bien que la douleur de ses muscles et de ses articulations soit trop présente à son esprit pour le laisser dormir. Il commençait néanmoins à sombrer dans une torpeur annonciatrice de sommeil quand il sentit quelque chose lui piquer la nuque. Il s’agissait peut-être d’une épine ou d’un éclat d’armure, mais il sut que ce n’était pas le cas.
— Il y a quelqu’un ? demanda-t-il.
— Il y a moi.
La voix était familière.
— Qui est là ?
— Moi. Iseutz Hedin. La fille de Niessa. Tu te souviens de moi ?
— Bien sûr, répondit Bardas sans faire un geste. Comment es-tu arrivée jusqu’ici ?
— Comme tout le monde, en bateau. Nous avons eu un vent arrière tout le long du trajet, le voyage a donc été court, mais excitant. Mais je vois bien que cela ne t’intéresse pas vraiment, alors je vais te tuer et ce sera terminé.
— Attends une petite minute, dit Bardas. (La peur l’empêchait d’articuler distinctement : il parlait comme un homme à moitié saoul.) Je n’arrive pas à me rappeler, est-ce que nous avons déjà évoqué ce problème ? J’aimerais bien savoir pourquoi tu me détestes autant.
— C’est simple : tu as gâché ma vie.
— Soit, dit Bardas. Mais notre duel a été loyal. Tu m’aurais tué si je n’avais pas…
— Je ne parle pas de ça, l’interrompit Iseutz. C’est vrai que me trancher les doigts, ça n’a pas vraiment stimulé l’amour que je te portais, mais comme tu l’as dit, notre duel était loyal. Ce n’est pas pour ça, et tu le sais très bien.
Bardas sentit la douleur dans ses mains affaiblies par l’épuisement et la terreur.
— Alors, tu m’en veux toujours parce que j’ai tué ton oncle… (Il ne parvint pas à se rappeler son nom. Quelque chose Hedin. Il avait manqué de finesse en révélant qu’il l’avait oublié.) C’est vrai ? Après toutes ces années ?
— Oui.
— Oh ! mais ce duel était loyal, lui aussi. Allons, tu as été avocate de justice pendant un moment, toi aussi. Je dois avouer que je ne vois pas la différence.
Il entendit Iseutz expirer par le nez. Cette situation ne lui était que trop familière : les lames dans l’obscurité, l’incapacité à voir ses ennemis, les sons et les odeurs comme seuls points de repère – et oui, elle avait mangé quelque chose d’aromatisé à la coriandre il y avait peu.
— Tu ne vois pas la différence, dit Iseutz. Ça ne me surprend pas. Tu devrais essayer d’écouter les autres quand ils te parlent. J’ai dit que j’allais te tuer parce que tu avais gâché ma vie. Car c’est bien ce que tu as fait.
Il avait oublié un symptôme de la peur : la manière dont elle sature le reste de votre esprit, comme l’huile d’une lampe renversée sur une pile de papiers.
— Je suis désolé, mais je ne vois pas le rapport. La Cité serait quand même tombée, que je l’aie tué ou pas. Ta vie aurait quand même été bouleversée. Et puis, la barbe ! Si tu aimes tant les jeux de logique, essaie celui-ci : si je n’avais pas tué ton oncle, est-ce que tu te serais trouvée dans cette ruelle la nuit où Périmadeia est tombée ? Parce que si la réponse est « non », tu aurais été tuée par les hommes des plaines. J’ai sauvé ta putain de vie, tu t’en souviens ? Est-ce que ça ne compte pour rien ?
— Tu ne m’as pas vraiment rendu service.
Sa peur ne se calma pas, bien au contraire. Il y a des femmes hystériques et armées d’un couteau qui jurent qu’elles vont vous tuer, mais qui se contentent de vous parler. Elles n’inspirent pas la peur aux hommes capables de se frayer un chemin à travers une armée ennemie à la pointe de l’épée et en pensant à autre chose. Mais Bardas avait bel et bien peur d’Iseutz. Il parvenait à peine à parler et à contrôler sa vessie. Après tout, elle était sa nièce, et s’il y avait une part de vérité dans l’hérédité, sa situation était loin d’être rassurante.
— Je ne comprends rien à ton raisonnement, dit-il. Pourquoi est-ce que tu ne m’expliques pas au lieu de jouer aux devinettes ?
— Soit. Je vais t’expliquer. (Elle augmenta la pression de la lame sur sa nuque.) C’est vraiment très simple, je t’assure. C’est ta faute si je suis comme ça. (Écoute un peu le mépris qu’elle a réussi à mettre dans ce petit mot.) Tu as fait de moi ce que je suis aujourd’hui, oncle Bardas. À ta décharge, je dois reconnaître que tu es un sacré artisan. Tu as transformé mon cousin Luha en arc et moi en une autre arme. Tu as fait de moi une Loredan. Merci beaucoup !
La bouche de Bardas se remplit d’une substance répugnante. Il l’avala.
— Soit un peu honnête. C’est ta mère qui est responsable de ça, pas moi.
— Oh ! c’est elle qui a commencé – c’est la raison pour laquelle elle n’est pas fiable. Mais je m’étais éloignée d’elle et j’étais sur le point de devenir une Hedin quand tu t’en es mêlé. C’est la raison pour laquelle je vais te tuer.
— Je vois, dit Bardas. Mais est-ce que ma mort ne va pas te transformer un peu plus en ce que tu ne veux pas être ?
— Non, répondit Iseutz. Car les Loredan ne se tuent pas entre eux. Prenons oncle Gorgas : tu as assassiné son fils et il t’a pardonné. Tu as eu l’occasion de te débarrasser de moi, mais tu ne l’as pas fait. Mère pouvait me faire disparaître à tout moment, mais elle ne l’a pas fait. Ça fait partie de nos traditions familiales. (Elle éclata de rire.) Plus j’y pense, plus je suis convaincue que je vais te rendre service. Allons, oncle Bardas, pourquoi donc voudrais-tu rester en vie ? Si j’avais la moitié de ce que tu as fait sur la conscience, le manque de sommeil finirait par me tuer. Ta vie doit vraiment être horrible. Déjà que la mienne n’est pas terrible – et elle a à peine commencé.
— Comment peux-tu dire ça ? répliqua Bardas. Conséquences mises à part, je ne vois pas une seule chose que je n’aie pas faite avec les meilleures intentions du monde.
— Tu aurais mieux fait de t’abstenir de cette réflexion, compte tenu des circonstances.
— Tu crois ? (Bardas se retint à grand-peine pour ne pas trembler comme un chien sortant d’une mare, mais l’effort demandé était énorme.) Ce n’est pas mon avis. Tu n’as pas vraiment l’intention de me tuer sinon tu l’aurais fait depuis longtemps.
— Tiens donc ? répondit Iseutz.
Et elle enfonça sa lame.
Après coup, Bardas songea que cet épisode – cette modeste victoire tactique calculée avec soin – rattrapait toutes les erreurs de la journée. En la provoquant avec adresse, il avait au moins deviné quand le coup partirait. Cela lui permit d’incliner brusquement la tête en avant et sur le côté – il avait encore cette horrible estafilade sur la nuque, mais ce n’était pas assez grave pour en mourir. Simultanément, il poussa de toutes ses forces avec les pieds pour que le dossier de la chaise frappe sa nièce au plexus – enfin, à l’endroit où il estimait que son plexus se trouvait. Il profita de son élan pour se jeter à terre, roula et tendit la main vers le nécessaire d’écriture de Theudas posé à même le sol. Ses doigts se refermèrent là où le couteau à tailler les plumes devait se trouver – à condition que personne n’y ait touché. Après trois ans dans les mines, c’était devenu une seconde nature, un geste plus facile à réaliser dans l’obscurité, guidé par ses doigts et ses souvenirs, qu’en pleine lumière guidé par ses yeux. La garde se nicha dans sa paume et le lancer ne fut que la continuation du même geste ; l’économie de mouvements était essentielle sous terre. Il entendit l’impact et le hoquet de douleur – un mauvais signe : si elle pouvait encore gémir, cela signifiait qu’il avait raté son coup. Mais sa main était déjà partie en direction du cimeterre qu’il avait laissé sur la table des cartes.
— Oncle Bardas, non…, dit-elle.
Et puis il entendit le craquement spongieux de l’acier taillant la chair et les tendons, le tranchant de la lame compresser les tissus et les déchirer.
— Merci, dit-il machinalement.
Il attendit un moment – il fallait toujours compter jusqu’à dix avant de se remettre à bouger, une autre leçon importante qu’il avait apprise dans les mines. Il abaissa le cimeterre, se leva et tendit la main pour chercher la lampe et le briquet à l’aveuglette.
Quand la lumière éclaira enfin l’intérieur de la tente, Iseutz était morte – trancher la jugulaire est assez répugnant, mais c’est rapide. On lisait de la peur dans les yeux de la jeune femme, sans doute parce qu’elle avait réalisé à la dernière seconde qu’après tout elle n’avait pas envie de mourir – Bardas avait souvent observé ce phénomène. Sa bouche était ouverte et elle avait lancé sa dague ; mais dans l’obscurité, bien entendu, il ne pouvait pas avoir remarqué ce détail. Le couteau à tailler de Theudas lui avait fendu la joue ; la blessure était impressionnante, mais sans gravité, comme celle qu’elle lui avait infligée. Il resta debout et l’observa un moment. Une Loredan de moins. Bien.
Ainsi va la vie, pensa-t-il. Ainsi va la vie. Et maintenant, il y a un cadavre de jeune fille dans ma tente.
Comme il fallait s’y attendre, elle était tombée en travers de son lit et les draps et le matelas étaient gorgés de sang. Il décida de dormir sur la chaise.
Il était loin des combats, dans un havre de paix et de tranquillité. Il avait l’impression que la poussière et le bombardement constant des trébuchets l’accompagnaient depuis le jour de sa naissance
Il se souvint de cet endroit qu’il avait découvert quand il était enfant – il avait alors une dizaine d’années. Toute la famille était partie pour la journée en entendant une vague rumeur à propos d’oies qui se seraient posées dans les zones inondées. Ils n’avaient pas trouvé le moindre volatile, bien entendu, mais ils avaient quand même découvert des fraises sauvages et quelques champignons – que son oncle affirmait comestibles. Comme c’était souvent le cas en de telles occasions, ils avaient davantage de nourriture en partant qu’en revenant, mais ce n’était pas le plus important. Personne ne l’aurait jamais exprimé en ces termes, mais le but de cette expédition était surtout de s’éloigner un moment du reste du clan, un acte symbolique de séparation. À sa connaissance, ils étaient la seule famille à pratiquer ce rituel, considéré par les autres comme une excentricité pittoresque. D’ailleurs, personne ne leur avait jamais demandé la permission de les accompagner.
Il se souvint de la grotte – enfin, le mot « grotte » était peut-être exagéré : ce n’était qu’une crevasse sous un rocher, un endroit assez grand pour qu’un enfant de dix ans puisse s’y faufiler et imaginer qu’il habitait dans une maison, un de ces étranges abris immobiles dans lesquels les ennemis vivaient quand ils n’étaient pas occupés à être des ennemis.
Il s’en souvenait à cause de ce curieux sentiment de sécurité qu’elle lui procurait. Les murs étaient en pierre et en argile, pas en feutre. Un jour, avait-il pensé, il aimerait bien habiter dans une maison. Il avait réalisé ce souhait des années plus tard, jusqu’à ce que les ennemis – d’autres ennemis et pourtant les mêmes – atteignent Ap’ Escatoy et jettent sa demeure dans leur crevasse.
Il s’en souvenait aussi parce que, pendant cette excursion loin du clan, les ennemis avaient attaqué le camp. Ce fut le jour où ils assassinèrent la mère de Temrai et éparpillèrent la majorité du troupeau, causant ainsi la famine qui tua une grande partie de son peuple l’hiver suivant. Il se souvenait de son retour au camp, du spectacle des lambeaux de feutre brûlants, encore accrochés aux poteaux calcinés et claquant au vent ; des corps abandonnés à même le sol parce qu’ils étaient si nombreux que leur crémation aurait nécessité toute une journée de travail. Il fronça les sourcils, superposant cette image du passé à ce qu’il venait de voir.
Il avait été le témoin de bien des choses au cours de sa vie et ses souvenirs étaient plus vifs qu’il l’aurait souhaité. Mais c’est le rôle d’un espion : il observe et se souvient, et ensuite, il fait ce qu’on lui demande de faire.
La brèche était encore là – il n’y avait aucune raison qu’il en soit autrement. Elle était plus petite que dans ses souvenirs, mais encore assez grande pour lui offrir un refuge pour le reste de la nuit et un endroit où travailler. Il attacha son cheval au buisson d’épineux – toujours là, lui aussi, mais il était presque mort aujourd’hui. Puis il défit sa sacoche de selle et s’enfonça dans le tunnel obscur.
L’amadou s’enflamma au troisième essai ; dehors la pluie avait commencé à tomber. Il alluma sa lampe et le petit réchaud à huile qui avaient appartenu à son oncle. La flamme tremblota de manière inquiétante, mais il avait assez de lumière et de chaleur pour travailler avec précision. Il n’en demandait pas plus.
Il sortit la viande du sac et l’examina. Puis il plongea la main dans la sacoche et y chercha la petite boîte en bois contenant le mystérieux trésor que son oncle chérissait plus que tout : un couteau de chasse à lame étroite.
Réfléchis à deux fois, mais coupe d’un seul geste, pensa-t-il.
Il choisit alors le point de la première incision.
Il fallait procéder par étapes. Il attrapa le couteau de la main droite, comme un rasoir ; puis il glissa son index gauche sous l’épiderme afin de faciliter la tâche tandis que la lame souple et tranchante le détachait des os. Il avait déjà accompli ce genre de travail, déjà assisté à ce genre d’opération à de nombreuses reprises – et bien sûr, il avait un certain talent naturel et héréditaire. Pourtant, il s’agissait là d’une pièce exceptionnelle et il serait beaucoup plus simple d’éviter les erreurs plutôt que de les réparer par la suite.
L’articulation était difficile à écorcher à cause des courbes et des angles. Son oncle avait effectué des travaux plus délicats au cours de sa vie ; il était si doué pour ce genre de tâche que les gens lui ramenaient leurs trophées de chasse les plus prestigieux, leurs cerfs, loups et renards les plus précieux pour qu’il les transforme en capes, en tapis et en couvertures. Enfant, son neveu n’avait jamais compris l’intérêt d’avoir une couverture avec une tête, mais il avait toujours trouvé le spectacle fascinant : la manière dont l’épiderme se décollait de l’os, à la fois inchangé et pourtant différent. Son esprit immature avait souvent spéculé sur la relation intime entre la peau et ce qu’elle recouvrait, comment elle faisait partie d’un tout, mais pouvait être ôtée avec tant de facilité. Ses pensées en avaient entraîné d’autres sur la nature de la réalité interne et externe, sur ce qui se cache sous les reliefs d’une surface, sur la façon dont cette surface protège, englobe et masque son contenu. Le paradoxe du cuir bouilli l’avait toujours amusé : c’était une matière épaisse, du cuir de bœuf souple qui, une fois écorché, était maintenu dans de la cire en ébullition et modelé pour produire une armure presque aussi efficace que ses homologues métalliques – car contrairement aux plaques d’acier, le cuir bouilli garde en mémoire la forme qu’on lui a donnée. Il avait rêvé de faire bouillir un homme dans de la cire jusqu’à ce que sa peau devienne une armure que nulle lame ne pourrait pénétrer. Mais quel intérêt de protéger l’extérieur en tuant l’intérieur ? Personne n’accepterait jamais de se prêter à une telle expérience et la théorie restait donc à confirmer.
Il continua à peler et à racler jusqu’à ce que toute la peau ait été retirée en un seul morceau. Il se retrouva alors avec deux matériaux différents : l’épiderme et les os. Il leva les yeux : l’eau frémissait dans la marmite et il y jeta donc les seconds afin de bouillir la viande et les tissus encore accrochés dessus – la dernière étape serait le blanchiment et le polissage. Puis il étendit la dépouille et plongea la main dans sa sacoche de selle pour attraper ce dont il avait besoin : du sel, des herbes et un pot de miel. Il appliqua une épaisse couche du premier sur la partie à vif de la peau ; ensuite, il saupoudra les herbes dessus et roula l’épiderme aussi serré que possible, comme une lettre ; enfin, il brisa le sceau autour du bouchon du pot, l’ouvrit et noya le rouleau de peau sous le miel. Il referma le récipient et fit fondre un peu de cire à la chaleur de la lampe afin de le sceller de nouveau.
Il s’accorda une minute de répit pour récupérer de l’effort de concentration autant que du travail manuel – la tâche avait été assez difficile, exigeant une dextérité et une force exceptionnelles dans les doigts. Il rampa jusqu’à l’ouverture de la brèche, tendit les mains sous la pluie et les lava avant de les essuyer sur une touffe de chiendent. Il ne restait plus qu’à nettoyer le couteau – son oncle lui avait fait jurer sur ce qu’il avait de plus sacré de ne jamais le laisser rouiller.
Une fois que ça a commencé, tu peux tout aussi bien le jeter : il te sera impossible de le ravoir.
Pendant un moment, il pensa au travail qu’il venait d’accomplir, puis il s’allongea sur le dos, étendit les jambes et sombra dans le sommeil.
— Gannadius.
Il s’assit, la tête encore embrumée de sommeil. La pièce était si sombre qu’il était incapable de dire s’il avait les yeux ouverts.
— Alexius ? demanda-t-il.
Et Alexius sortit des ténèbres pour s’asseoir sur le bord du lit.
— Excuse-moi. Est-ce que je t’ai réveillé ?
— Je suppose. Mais ce n’est pas grave. Comment te sens-tu ?
Alexius le regarda en fronçant les sourcils.
— Comme un mort.
— Excuse-moi, j’ai posé la question par simple réflexe. Je sais bien que tu es… Excuse-moi, ajouta-t-il sans conviction.
— Ce n’est rien, dit Alexius. J’ai toujours pensé qu’on gagnait en philosophie ce qu’on perdait en diplomatie. Si tu avais rejoint le corps diplomatique plutôt que les rangs de l’ordre, imagine un peu le nombre de guerres passionnantes que tu aurais pu provoquer.
Gannadius fit claquer sa langue.
— J’ai remarqué quelque chose. Tu es devenu encore plus grincheux et sarcastique depuis ton trépas.
— Tu crois ? (Alexius eut l’air préoccupé.) Oui, maintenant que tu le dis, je pense que c’est exact. Mais je n’y avais pas fait attention avant que tu le mentionnes. Je suppose que c’est dû à la fréquentation de ta délicieuse personnalité et de ton humeur réjouie chaque fois que je dois te parler. Et donc, en toute logique, mon attitude doit aussi atteindre un degré de désinvolture étonnant. Je ne m’en plains pas : j’ai toujours pensé que ma conversation était un peu trop aride et fade.
— Je suis ravi d’avoir pu t’aider. Et maintenant…
— Oui, oui, le message. (Alexius réfléchit un moment.) Je ne sais pas trop comment le présenter sans paraître horriblement mélodramatique. Adieu.
— Oh, lâcha Gannadius. Que s’est-il passé ?
— Le désordre dont nous sommes responsables s’est enfin résorbé. Le cours des événements a repris le bon chemin – quoique je ne sois pas certain que « bon » soit le terme le plus approprié. Iseutz Hedin est morte. Bardas l’a tuée il y a quelques minutes.
— Oh ! répéta Gannadius. Et en quoi cela change-t-il la situation exactement ? Je suis désolé, mais je n’arrive pas à voir le lien.
Alexius soupira.
— Je constate que végéter parmi l’élite intellectuelle de l’ordre de Shastel n’a pas beaucoup amélioré ton raisonnement inductif. Voyons un peu. Tu pourrais dire que le Principe a fait valoir ses droits, ou qu’il a repris son propre cours – si nous prenons l’analogie de la rivière, que je n’ai jamais beaucoup aimée. Si nous choisissons celle de la roue, je dirais qu’il a complété sa révolution et qu’il est maintenant retourné à sa position initiale – bien que cette image ignore fort à propos le fait qu’il est resté déconnecté pendant un moment.
— La malédiction.
— Par tous les dieux ! Encore ce mot ! Cette diversion, ou déflexion – ou devrais-je dire excentricité ? Pour ma part, considérant l’ensemble des événements, j’opterais plutôt pour une maudite et stupide erreur. (Il secoua la tête.) Quoi qu’il en soit, le problème a été résolu. En un sens, nous sommes retournés au point où nous devrions être si nous ne nous en étions pas mêlés. Sauf, bien entendu, que c’est loin d’être le cas : la cité qui a résisté n’est pas Périmadeia, mais une forteresse quelque part dans les plaines. Bardas n’a pas réussi à la prendre, et ce n’est pas lui, mais Iseutz qui a été tuée. Et, bien sûr, la roue a fait un tour supplémentaire et a avancé sur une certaine distance, ce qui implique que des gens ont été mêlés à cette affaire alors qu’ils n’auraient pas dû l’être. Mais c’est terminé, et c’est le principal. Maintenant, il ne te reste plus qu’à relater les événements dans une étude. (Il fit une courte pause.) Je ne voudrais pas paraître désagréable, mais, à ta place, je m’attellerais à la tâche avec un collaborateur – juste pour obtenir l’objectivité qui fait toute la différence. Que penses-tu de cette maudite surdouée qui était ton étudiante ? Cette fille…
— Machaera ? (Gannadius secoua la tête.) Elle a changé de cursus l’année dernière. Elle est en stratégie commerciale maintenant – et elle s’en tire fort bien.
— Vraiment ? Quel dommage ! (Alexius soupira.) Eh bien, tu trouveras bien quelqu’un, je pense. Et tu ne pourras pas commencer ce travail avant que tout se soit apaisé, alors…
— Qu’entends-tu par « apaisé » ? l’interrompit Gannadius.
Alexius fit un geste vague de la main.
— Que les événements se soient calmés d’eux-mêmes, qu’ils se soient stabilisés. Tu verras. (Il se leva.) Eh bien, mon vieil ami, voici un de ces moments extrêmement gênants que nous essayons tant d’éviter ; ce fut une joie de travailler en ta compagnie et j’ai eu grand plaisir à être ton ami – même si cela a eu des répercussions plutôt catastrophiques pour des centaines de milliers de personnes. Il serait agréable de se dire que nous nous rencontrerons peut-être de nouveau un jour, mais je dois avouer que mon interprétation du Principe ne me porte pas à l’envisager comme une hypothèse sérieuse. (Il fit une grimace.) Je sais que je vais paraître aussi protocolaire que lugubre, mais ni toi, ni moi ne sommes du genre à faire de grands discours émouvants. Et c’est sans doute regrettable.
Gannadius hocha la tête.
— Tu vas me manquer. Je suppose que je devrais être soulagé que toute cette affaire soit enfin terminée. Mais ce n’est pas le cas : les événements ont vraiment tourné à la catastrophe, et c’était notre faute…
— En partie seulement. Nous n’avons pas fait les gens comme ils sont ni causé les problèmes qui sont à la source de tout. En un sens, tout cela serait quand même arrivé ; parce que c’est arrivé… (Il s’interrompit soudain, se gratta la tête et sourit d’un air contrit.) Tu sais, j’avais espéré que la mort m’apporterait une vision plus claire de ces événements, mais je crains que cela n’ait pas été le cas. Je n’ai jamais compris vraiment le Principe, et rien n’a changé.
— Il y avait deux options, aussi valides l’une que l’autre, dit Gannadius avec lenteur. Nous avons fait un choix. Mais ce qui est arrivé est arrivé.
— Si tu raisonnes à partir de l’analogie de la rivière – que je n’ai jamais beaucoup aimée. Mais je ne vois pas comment faire correspondre ce raisonnement avec l’analogie de la roue.
— À moins d’envisager le Principe comme un arbre à cames plutôt que comme une roue, remarqua Gannadius.
— Je te demande pardon ?
— C’est juste quelque chose que j’ai entendu. Je ne trouve pas cela très concluant, moi non plus. (Il inspira un grand coup.) Est-ce que nous pouvons nous serrer la main, nous étreindre ou quelque chose de ce genre ? Je ressens un certain besoin d’exprimer ces adieux physiquement…
Alexius réfléchit un instant.
— Je peux te donner l’impression d’avoir eu un échange physique, dit-il, mais cela ne te laissera qu’un souvenir incertain. Cependant, il serait impossible de prouver qu’il n’a pas eu lieu.
— Et tout aussi impossible de prouver qu’il a eu lieu, répliqua Gannadius avec un sourire. Et souviens-toi, nous sommes des philosophes, des scientifiques. Nous ne pouvons pas vivre sans preuves.
— Très bien dans ce cas. Au revoir, Gannadius.
… Qui s’aperçut alors qu’il était réveillé et qu’il venait de faire un rêve.
C’était comme un lendemain de grande fête, d’anniversaire ou de mariage ; ils se sentaient à la fois euphoriques et éreintés, et ils n’avaient pas la moindre envie de nettoyer le camp dévasté. Par malheur, un minimum de remise en ordre serait nécessaire avant qu’ils puissent aller se coucher : une fouille approfondie pour découvrir d’éventuels survivants ennemis, par exemple – sans parler de leurs propres blessés.
— Iordecai, occupe-toi d’organiser des équipes de recherche, dit Sildocai. Lissai, Ullacai, vérifiez les défenses, juste au cas où ils lanceraient un nouvel assaut. J’ai du mal à les imaginer en train de faire ça, mais ce serait un plan brillant d’un point de vue tactique : nous attaquer au moment où nous avons relâché notre vigilance. Pajai, je veux que tu prennes vingt hommes et que tu t’assures que le corps de Loredan ne se balade pas quelque part sur la rivière – on ne sait jamais, un coup de chance.
— D’accord, répondit quelqu’un. Et qu’est-ce que tu vas faire, toi ?
— Mon rapport à Temrai, évidemment, répliqua Sildocai en grimaçant un petit sourire. Et d’ailleurs, est-ce que quelqu’un l’a aperçu ? Je l’ai bien vu se diriger vers sa tente, mais c’était au moment où on éliminait les dernières poches de résistance près des enclos à bétail. (Personne n’avait d’information plus récente, il haussa donc les épaules et poursuivit.) Je pense qu’il doit se reposer dans sa tente ; après tout, il n’a pas encore tout à fait récupéré du coup qu’il a reçu quand il a été enseveli.
En traversant le camp, il constata qu’il y avait des feux allumés partout où il posait les yeux. Les bûches empilées avec soin avaient été trempées par la pluie et on utilisait donc des manches de hallebarde et des bottes impériales comme combustible. Tous les hommes qu’il aperçut se déplaçaient du pas lent et sans enthousiasme des personnes qui ont les os fatigués et de gros paquets de boue collés aux chaussures. Il savait ce qu’ils ressentaient, mais il était encore un peu étourdi par la victoire. Quel dommage que cela demande plus de temps à nettoyer qu’une défaite !
Les femmes et les enfants étaient sortis de leurs abris et faisaient de leur mieux pour aider. Ils retiraient les chemises et les bottes aux cadavres des hallebardiers, rassemblaient des brassées de flèches, ramassaient les corps et la manne inattendue d’objets en bon état qu’il ne fallait pas laisser perdre. Des enfants faisaient rouler des casques par terre et riaient, tout excités d’être encore debout à une heure si tardive ; ils débordaient d’énergie après un séjour forcé si long dans les tentes. Sildocai vit une petite fille s’arrêter et fixer le cadavre d’un enfant avec un air songeur – la victime avait dû sortir de son abri pendant le combat et se retrouver mêlée aux soldats ; elle était à moitié enfoncée dans la boue et la fillette l’examinait sans émotion apparente. Plus loin, de l’autre côté du plateau, quelques hommes essayaient de rassembler les chevaux qui s’étaient échappés ; ils couraient à toute vitesse et effectuaient des glissades impressionnantes. L’un d’eux avait un bandage saturé de sang autour de la tête, mais il lui fallait récupérer ses bêtes – elles étaient son gagne-pain, après tout. Sildocai baissa les yeux et s’aperçut qu’il venait de marcher sur une main.
Ah ! pensa-t-il. Tout sera sans doute remis en ordre dès demain, quand les trébuchets reprendront leur bombardement. Mais ce soir, nous pourrions au moins dormir un petit peu, nous l’avons mérité.
Il remarqua alors qu’il mourait de faim – et il y avait de grandes chances qu’il ne soit pas le seul dans ce cas. Mais cela aussi devrait attendre. Est-ce que quelqu’un avait pensé à apporter un repas à Temrai ?
Le rabat de la tente était ouvert et de la lumière s’échappait de l’intérieur. Il frappa contre le poteau, mais personne ne répondit. Il dormait peut-être. Sildocai se baissa et entra.
Temrai était sur sa chaise – ou, du moins, son corps y était. On l’avait décapité et sa tête avait disparu.