« L’Apocalypse… »
Le grondement assourdissant des moteurs avait contraint Raïma à
hurler.
Le convoi s’était ébranlé à l’aube après le démontage des tentes et
la cérémonie rituelle préludant au voyage. Les deux cent vingt
camions tractaient chacun, outre leur citerne, une ou plusieurs voitures qui transportaient dix à vingt membres du peuple aquariote
ainsi qu’une ou plusieurs remorques bâchées qui contenaient le
matériel. D’une longueur d’un kilomètre, la caravane ressemblait à
une gigantesque chenille hérissée de hautes cheminées qui crachaient
des panaches de fumée plus ou moins sombres selon l’usure des
moteurs. Hérissée, également, de plates-formes où veillaient les guetteurs, des hommes et des femmes perchés un mètre au-dessus des
cabines, sanglés sur des sièges métalliques et armés de fusils d’assaut.
Raïma n’avait pas invité Solman à prendre place dans sa voiture,
comme à l’habitude, mais dans une remorque bâchée. Elle ne voulait
pas être dérangée, avait-elle précisé avec un sourire énigmatique.
La lumière s’invitait sous la bâche par quatre vitres circulaires et
révélait un fouillis de tapis et de rouleaux de tissu d’où s’exhalaient
des odeurs de poussière, de naphtaline et d’encens. Raïma se redressa
sur un coude, tendit le bras et referma lentement la main sur les particules dorées qui vibraient dans les colonnes scintillantes et obliques.
Plus âgée que Solman – elle prétendait qu’elle avait tout juste dépassé
la vingtaine, mais, selon certains, elle était plus proche de la
trentaine –, elle s’enveloppait quelle que fût la saison dans plusieurs
couches de tissu savamment enchevêtrées les unes dans les autres et
destinées à masquer les déformations de son corps. Elle faisait partie
de ces enfants nés avec la malédiction de la transgénose, une saloperie
génétique qui entraînait d’abord une altération de la peau, puis une
recomposition chaotique des muscles, des tendons, des os, des
organes, des membres, du corps tout entier, et enfin la mort à l’issue
d’une très longue agonie. Raïma avait entamé depuis deux ans la
phase dite de « reconstruction », qui se manifestait par l’émergence
sur son dos et son ventre d’excroissances semblables à des moignons.
La maladie avait pour l’instant épargné son visage, encadré de somptueuses cascades de cheveux teints au hinna, mais ses joues autrefois
rondes s’étaient creusées et ses yeux noirs brillaient d’un éclat dur,
presque coupant. Par l’un de ces détours ironiques dont est coutumier
le destin, elle avait également hérité à sa naissance le don de la guérison : sa compréhension instinctive de la physiologie et de la psychologie humaines s’associait à sa connaissance des plantes pour lui
permettre de soulager la plupart des maux des hommes et des
femmes qui venaient la consulter. La vie l’avait condamnée à soigner
ses contemporains tout en lui infligeant un mal contre lequel il
n’existait aucun remède.
Elle joua un petit moment avec les particules en suspension avant
de se rallonger et, la tête posée sur ses mains entrecroisées, de s’abandonner aux secousses. Le convoi progressait maintenant sur une portion plane à en juger par le ronronnement assourdi des camions les
plus proches.
« Ça t’intéresse vraiment ? » demanda-t-elle en jetant un regard en
coin à Solman.
Il acquiesça d’un hochement de tête.
« Le Livre dit qu’après les sept étoiles, les sept chandeliers d’or et
les sept sceaux, viendront les sept anges, dit-elle d’une voix rêveuse.
Lorsque le premier ange fera sonner sa trompette, il y aura une grêle
et un feu mêlés de sang, un tiers de la terre flambera, un tiers de la
végétation sera détruite. Lorsque le deuxième fera sonner sa trompette, un tiers de la mer aura la consistance du sang, un tiers des créatures marines disparaîtra, un tiers des navires sera détruit. À la
sonnerie du troisième ange, un astre tombera et brûlera comme une
torche, l’eau aura l’amertume de l’absinthe, beaucoup d’hommes
mourront après en avoir bu…
– L’absinthe ?
– Sans doute une variété d’armoise, une plante qui peut être mortelle si on ne sait pas la doser… Tout ça ne te dit rien ? »
Solman jeta un coup d’œil furtif par la vitre la plus proche. Il ne
distingua qu’un petit cercle de ciel d’un bleu éclatant.
« Ça me dit seulement que ça a quelque chose à voir avec ce que je
ressens là. »
Il désigna son bas-ventre. La douleur ne l’avait pas quitté durant
les sept jours qui s’étaient écoulés après la capture d’eau du groupe
d’Helaïnn l’ancienne. Et quand elle avait desserré son étau, qu’il avait
enfin pu s’assoupir, il avait été harcelé par les cauchemars, par des
visions tellement effrayantes qu’il s’était réveillé haletant, enveloppé
de sueur froide, avec un sentiment de désespoir et d’impuissance
aussi poignant que celui qu’il avait éprouvé le soir où ses parents
avaient été assassinés.
« Ce livre, c’est un truc des religions mortes, non ? reprit-il avec
une pointe d’agressivité. De celles qui ont conduit l’Humanité à la
Troisième Guerre mondiale ! »
Raïma se redressa à nouveau et remonta le bas de ses robes pour
entrecroiser les jambes. À la lueur d’un rai de soleil, Solman entrevit
les petites bosses qui s’égrenaient le long de ses tibias. Une poignée de
gènes devenus fous avaient décidé de greffer des membres inutiles et
grotesques à ses jambes.
Au-dessus de leurs têtes, les cordes s’étant relâchées sous la pression de l’air, la bâche ondulait et claquait par endroits.
« Les pères et les mères du peuple nous ordonnent de rejeter les
vieilles religions, mais je crois moi qu’elles nous ont laissé un message, un testament, et que les trois premiers anges ont déjà joué de
leur satanée trompette, déclara-t-elle avec cet air buté et provocant
qu’elle avait l’habitude de prendre pour assener ses vérités. Les trois
premières sonneries, c’est la Grande Guerre. Elle a tué des millions
d’hommes, détruit un tiers de la végétation, un tiers de la mer, un
tiers des créatures marines et empoisonné toutes les eaux. La grêle et
le feu mêlés de sang, ce sont les missiles, les bombes, les mines, les sol
bots. Le sang de la mer, ce sont les pays engloutis par les tremblements de terre, le Livre dit : On eût dit qu’une grande montagne
embrasée était précipitée dans la mer. L’astre qui tombe et brûle
comme une torche, ce sont les débris enflammés de la grande station
orbitale. L’Absinthe, c’est le poison des anguilles
GM, la pollution de
toutes les eaux… »
Elle se tut, comme épuisée par sa tirade, s’absorba pendant
quelques secondes dans la contemplation d’une flaque lumineuse sur
le coin d’un tapis, puis elle posa l’index sur le ventre de Solman.
« Tu es un donneur, reprit-elle avec une certaine solennité, un être
qui voit et entend ce que les autres ne peuvent ni voir ni entendre. Et
ce que tu entends là – son index s’enfonça dans la tunique et la peau
de Solman –, c’est la trompette du quatrième ange. »
Ses yeux exorbités, luisants comme des braises, et ses lèvres tordues en un rictus lui donnaient l’air d’une démente. Il n’osait pas
bouger, de peur que, comme un filet aux mailles blessantes, le regard
de la jeune femme ne resserre encore son emprise. Une embardée
brutale de la remorque les projeta tous les deux enchevêtrés contre le
montant métallique. Le contact, bref mais brutal, électrisa Solman. Le
convoi s’engageait probablement sur l’une des pistes chaotiques qui
grimpaient à l’assaut des Carpates orientales. Les pères et les mères
du peuple avaient opté pour la route du Centre, plus courte que la
route du Nord mais plus escarpée, préférant affronter les pistes parfois périlleuses des Carpates et des Alpes plutôt que de risquer d’être
surpris par l’hiver sur les étendues venteuses de Pologne, d’Allemagne et des Pays-Bas.
Raïma s’était déjà rassise lorsque Solman se redressa mais, contrairement à son habitude, elle ne chercha pas à resserrer les pans de
tissu qui bâillaient par endroits et dévoilaient les excroissances de la
longueur d’un pouce sur son ventre et ses épaules. En dépit de leur
complicité, elle ne lui avait encore jamais montré, pas même par
mégarde, les ravages qu’opérait sur elle la transgénose.
« Le quatrième ange ? » balbutia-t-il, fasciné, incapable de détacher
les yeux de ces protubérances plus claires que la peau, presque translucides pour certaines.
Sa voix se perdit dans le hurlement des moteurs qui peinaient déjà
dans les premiers lacets de la montagne.
« Le tiers du soleil, le tiers de la lune, le tiers des étoiles seront frappés, répondit-elle avec force. Un aigle volera au zénith et proclamera :
Malheur aux habitants de la Terre quand sonneront les trompettes
des trois derniers anges.
– Les aigles ne parlent pas ! »
Une réflexion stupide, il en était conscient, mais il avait éprouvé le
besoin de dire quelque chose, avant tout pour dissiper la gêne qui lui
nouait la gorge.
« L’aigle du Livre n’a pas nécessairement des plumes, dit-elle avec
le calme affecté – et agaçant – d’une mère s’adressant à son enfant. Il
peut être celui qui voit et entend avant les autres. Celui qui a mal au
ventre, par exemple, quand approche l’heure des trois dernières sonneries. »
Il rejeta la tête en arrière, comme piqué par ses paroles.
« Je n’ai pas vu que le tiers du soleil, de la lune et des étoiles aient
été frappés ! »
Elle eut un sourire ambigu et, d’un geste aérien, entreprit de
dérouler l’une des étoffes qui lui enserraient le torse. La respiration de
Solman se suspendit. Elle l’avait jusqu’alors traité comme un petit
frère, comme un reflet à la fois fidèle et bienveillant de sa propre solitude, de ses propres tourments, mais aujourd’hui, elle semblait l’entraîner dans un tout autre jeu, comme s’il avait suffisamment grandi
pour qu’elle puisse le rejoindre de l’autre côté du miroir. Il comprenait maintenant pourquoi elle l’avait convié à effectuer une partie du
voyage dans l’anonymat d’une remorque.
« Le Livre n’est pas toujours facile à interpréter. C’est ce qui lui
donne tout son prix… »
Elle continuait de dénouer les tissus sans cesser de le fixer. Il se sentit dans la peau d’un petit rongeur paralysé par les yeux d’un serpent.
Une odeur de chair humide, acide, troublait les senteurs de poussière
et d’encens. Il vit émerger les seins de Raïma et se mit à trembler de
tous ses membres. Une chose était de croiser les femmes aquariotes
qui déambulaient parfois nues dans les allées du campement, une
autre était de se retrouver dans l’intimité d’une femme qui se dévoi
lait peu à peu. Il avait peur tout à coup, peur de ne pas trouver les
mots et les gestes justes, peur de ses réactions devant ce corps enlaidi
par la transgénose, peur de l’inconnu. Il n’avait jamais approché de
fille, ni même envisagé d’en approcher une, car il n’aurait été pour
elle qu’une source d’embarras, mais cela faisait trois ou quatre ans
que son imagination et ses hormones peuplaient ses nuits de joutes
torrides – et probablement fantaisistes. Gagné par une panique galopante qui chassait sa douleur au ventre et le laissait aussi tremblant
qu’un oisillon tombé du nid, il se contint pour ne pas ramper jusqu’au
hayon de la remorque et sauter en marche. Rien de cette scène ne correspondait aux fantasmes qui l’avaient si souvent accompagné jusqu’au premier sommeil : Raïma, d’abord, n’était pas la jeune fille
pure, douce et sensuelle de ses désirs ; l’intérieur étouffant de cette
remorque, ensuite, n’avait qu’un lointain rapport avec les décors idylliques de ses rêves ; enfin, s’il était lié à la guérisseuse par une complicité de tous les instants, il ne se sentait pas poussé vers elle par l’un de
ces courants impétueux qui jetaient les hommes et les femmes les
uns contre les autres.
Il s’aperçut que, sous la fluidité apparente de ses gestes, elle faisait
des efforts surhumains pour ne pas trahir sa propre inquiétude. Elle
était aussi terrorisée, et même davantage, que lui : en lui offrant son
corps dénaturé par la transgénose, elle prenait le risque considérable
d’être repoussée, mortifiée. Elle était nue à présent, assise en tailleur,
posée sur les tissus épars comme une vipère sur son ancienne peau.
La maladie ne s’était pas encore attaquée à ses seins, ses hanches, son
bas-ventre et ses cuisses. Ses excroissances paraissaient moins volumineuses maintenant qu’elle avait accepté de les exhiber. Le regard de
Solman ne s’y attardait pas, comme le regard glisse sur les épines
lorsqu’il cueille un buisson de roses.
« Je… je ne te fais pas horreur ? »
Il ne répondit pas, il leva machinalement le bras et posa la main sur
l’un de ses seins. La peau en était si douce qu’il eut l’impression de
toucher le paradis. Il tremblait de plus en plus et transpirait à grosses
gouttes. Dans un sursaut de lucidité, il se demanda si le breuvage
amer qu’elle lui avait offert avant le départ avait seulement été destiné à « renforcer ses défenses immunitaires avant l’hiver », puis un
désir brutal, despotique, balaya ses interrogations, ses rêves et ses
peurs. Elle se pencha vers lui et captura sa bouche avec l’agilité d’une
chatte.
Il perdit définitivement pied lorsque les mains brûlantes de la guérisseuse rampèrent sous sa tunique, lorsqu’elle dégrafa son ceinturon
et les boutons de son pantalon, lorsqu’elle se faufila sous son caleçon et
s’empara de son pénis pour le dégager enfin de sa double prison de
coton et de cuir.
« Tu as connu… d’autres hommes ? »
Il avait du mal à reprendre son souffle. Il s’était retrouvé, sans trop
savoir comment, nu et allongé sur Raïma, plongé en elle, saisi par un
tourbillon de sensations qui était subitement tombé après la fulgurance de l’éjaculation. Emporté par le torrent de son plaisir, il s’était
échoué sur elle, haletant, exténué, comme un naufragé sur une grève
tendre et moite. Tout s’était déroulé à une telle vitesse, dans une telle
absence de maîtrise, qu’il se demandait encore s’il avait bel et bien
franchi la frontière qui séparait l’enfant de l’homme. Il lisait de la gratitude et de la frustration dans les yeux de Raïma, toujours allongée
sur les tapis enroulés et ballottée par les cahots de plus en plus violents de la remorque.
« Quelques-uns. Tous avaient déjà une femme. Je suppose qu’ils
venaient chercher ce qu’elles ne pouvaient pas, ou ne voulaient pas,
leur donner. J’étais prête à tout, à tout, pour les satisfaire, pour les
retenir. Ils m’ignorent depuis que je suis entrée en phase de reconstruction. Et quand ils n’ont pas d’autre choix que de venir se faire soigner, ou faire soigner leurs enfants, ils évitent de croiser mon
regard… »
La rancœur contenue dans la voix de Raïma résonnait en Solman
comme un écho de sa propre détresse, mais il comprenait également
l’attitude de ces hommes : lui-même, maintenant que ses yeux étaient
nettoyés du désir, et même si le souvenir tout chaud de leur étourdissante étreinte continuait de le faire frémir de la tête aux pieds, ne pouvait s’empêcher de la contempler dans toute sa réalité, dans toute
sa… monstruosité.
« Le pire, c’est quand ils m’envoient leur femme pour… »
Les ululements des sirènes dominèrent le grondement des
camions et emportèrent la fin de sa phrase. La remorque fut secouée
par une succession de cahots avant de s’immobiliser dans un grincement sinistre, puis, un à un, les moteurs se turent et un silence de
plomb ensevelit la caravane.
« Une alerte », souffla Raïma.
Elle se releva avec la vivacité d’une loutre, souleva un pan de la
bâche du plat de la main et glissa la tête par l’ouverture. Solman voulut l’imiter, mais sa douleur au ventre se réveilla et le maintint cloué
sur les tapis et les tissus enroulés.