« Des solbots », murmura Raïma.
D’un mouvement de tête, elle montra à Solman les formes grises
qui se faufilaient entre les sapins et les mélèzes de chaque côté de la
piste. Il était parvenu à se hisser près d’elle et à passer la tête par l’entrebâillement de la bâche. Le frôlement continu de leurs épaules et de
leurs hanches réveillait en lui un désir mécanique, et, malgré l’inquiétude soulevée par l’apparition des soldats-robots, malgré la douleur
au ventre, il fut de nouveau taraudé par une envie brutale de s’enfoncer, de s’étourdir en elle.
L’énorme museau du camion suivant avait failli emboutir la
remorque. De chaque côté de la calandre, ses gros phares ronds luisaient comme des yeux de crapaud derrière leurs grilles de protection. Se découpant au-dessus du capot comme une fenêtre sur la
nuit, le pare-brise à double épaisseur ne comptait plus les étoiles
engendrées par les chocs avec les cailloux, les branches basses, les
éclats de grenade et les balles. Derrière les vitres teintées, se devinaient les yeux apeurés du chauffeur et des deux femmes – son
épouse et sa fille ? – assises sur le siège passager. Au-dessus de la
cabine, les guetteurs s’étaient détachés de leurs sièges, défaits de
leurs capes et postés de chaque côté de la plate-forme, le fusil d’assaut braqué sur les versants. Le camion et sa citerne occupaient quasiment toute la largeur de la piste et empêchaient de distinguer le
reste de la caravane. Tout là-haut, le bleu lumineux du ciel avait viré
au gris sale.
« Couchons-nous et attendons sans bouger », murmura Raïma.
Il n’y avait rien d’autre à faire face aux solbots. Bien que la Troisième Guerre mondiale fût achevée depuis maintenant près d’un
siècle, les soldats-robots utilisés par les armées des deux camps poursuivaient leur mission comme si le conflit n’avait jamais cessé.
D’abord conçus comme simples auxiliaires des fantassins humains, ils
constituaient à présent de véritables patrouilles autonomes qui
arpentaient sans trêve les territoires des anciennes Europe et Asie
afin de repérer et d’éliminer les éventuels ennemis. Pas très hauts –
un demi-mètre au maximum – ni très larges – trente à quarante centimètres de diamètre –, capables de changer de forme et de franchir
n’importe quel obstacle, ils étaient équipés de pistolets automatiques
d’une précision infaillible, de grenades ERS – effets retard successifs –
ou de microbombes assez puissantes pour faire sauter tous les
camions du peuple aquariote. Les anciens racontaient souvent que
leurs propres anciens avaient essayé de les combattre au début de la
nouvelle ère, une tactique désastreuse qui avait failli entraîner la disparition de l’ensemble des peuples nomades. Pour survivre aux solbots, qui obéissaient à une logique toute militaire, il fallait
simplement ne pas être identifié comme un ennemi, c’est-à-dire ne
pas porter d’uniforme du camp adverse et, surtout, ne pas hurler, ne
pas faire de mouvement intempestif, ne pas donner le moindre signe
d’agitation. Leur comportement était celui de machines à langage
binaire, d’entités parfaitement prévisibles, même si, de temps à autre,
l’un d’eux lâchait sans crier gare une rafale dans la tête d’un homme
ou d’une femme dont le seul tort était de dégager un peu trop de chaleur.
Solman continua de les observer pendant que Raïma se glissait
sous la bâche. Ils dévalaient les pentes à vive allure, évitant les
rochers, les buissons et les racines grâce aux capteurs déployés tout
autour de la colonne cylindrique qui leur servait de tronc. Au-dessus
de leurs chenilles articulées et souples, se découpaient les linéaments
de deux volets circulaires, les « narines de la mort », comme les surnommaient les peuples du Sud. L’un abritait le canon et le magasin
du pistolet automatique, l’autre le lanceur et la réserve de grenades
ou de microbombes. Contrairement aux modèles des premières
générations, aucun voyant lumineux n’était serti dans leur carapace
faite d’un alliage métallique inoxydable et plus résistant que les
matériaux employés pour la fabrication des anciennes navettes spatiales.
Sur le toit de la cabine, les guetteurs se tenaient parfaitement
immobiles, l’index crispé sur la détente de leur arme. Les solbots
n’étaient plus maintenant qu’à une dizaine de mètres des camions,
aussi nombreux qu’une horde de chiens sauvages, aussi silencieux
qu’un grouillement d’anguillesGM. La rumeur courait que leur population augmentait d’année en année, qu’ils disposaient d’un atelier
souterrain où ils pouvaient à la fois se réparer et se reproduire.
Solman serait bien resté à les observer, mais Raïma l’agrippa par
la partie la plus saillante de lui-même et le tira à l’intérieur de la
remorque. Après qu’il se fut rallongé contre elle, son sexe continua de
gonfler dans la main de la jeune femme. Électrisé, il entreprit de l’enjamber, mais, de son bras libre, elle désigna l’extérieur et lui fit signe
de ne pas bouger. Puis, tout en l’enveloppant d’un sourire et d’un
regard troubles, elle commença à le caresser avec une lenteur suave,
exaspérante. Il entendit, comme dans un rêve, les grincements des
chenilles des soldats mécaniques sur la terre battue de la piste, sur les
marchepieds des cabines, sur les flancs rebondis des citernes. Comme
à leur habitude, ils s’apprêtaient à effectuer une inspection minutieuse de tous les véhicules, de toutes les citernes, de toutes les
remorques de la caravane, une fouille qui pouvait durer des heures,
parfois une journée entière, quelles que fussent les conditions climatiques. Dans les voitures, les parents s’étaient sans doute hâtés de
ligoter et de bâillonner les enfants en bas âge, une mesure cruelle
mais indispensable. À chaque rassemblement annuel, le conseil des
peuples évoquait la nécessité de se débarrasser une fois pour toutes de
ces rebuts absurdes et meurtriers de la Troisième Guerre mondiale.
Mais les peuples nomades avaient gardé de la technologie, « cette fille
maudite des anciennes religions », des notions rudimentaires qui, si
elles suffisaient à entretenir et réparer les véhicules, les pompes, les
armes à feu, les cuves de gaz liquéfié, à fabriquer les chaussures, les
vêtements, les couvertures, les outils et les ustensiles de cuisine, ne
leur permettaient pas de neutraliser des adversaires aussi sophistiqués que les solbots.
Les yeux mi-clos, Solman oublia l’irritant concert de cliquetis et de
couinements pour s’abandonner au plaisir qui naissait de la main de
Raïma. C’est à peine s’il prit conscience du flot brutal de lumière qui
inondait la remorque, du courant d’air froid qui lui pinçait les jambes,
du grésillement persistant qui dominait le froissement de la bâche,
de l’odeur de métal chaud qui masquait les senteurs de poussière, de
naphtaline et d’encens. Puis il perçut la nette hésitation des doigts
de la jeune femme, il eut une sensation de présence hostile, comme
un courant glacé dans une bulle de tiédeur, il rouvrit les yeux et
redressa légèrement le torse : après avoir ouvert le hayon arrière, un
solbot s’était hissé au niveau du plancher et, maintenu en équilibre
par son champ magnétique, avait déployé ses capteurs télescopiques
qu’il posait tour à tour sur les tapis, sur les rouleaux de tissus et sur
les montants métalliques.
Solman lança un regard éperdu à Raïma, qui lui répondit d’une
moue ironique et continua de le caresser sans tenir compte de son
expression implorante, jouant avec perversité de l’immobilité et du
silence auxquels les condamnait l’irruption du soldat mécanique. Solman craignit que la température anormalement élevée de son corps,
un soupir involontaire ou un tremblement inopportun ne déclenchât
le tir meurtrier de l’intrus ; il trouvait humiliant, surtout, d’être épié
nu, sans défense et frémissant de désir par l’un de ces fouineurs indéchiffrables. Un capteur siffla dans leur direction et se promena à
quelques centimètres de leurs têtes. Il espéra que la menace entraînerait Raïma à suspendre ses gestes, mais elle accentua la pression de ses
doigts et poursuivit son implacable mouvement de va-et-vient. Un
gémissement s’échappa de sa gorge, à mi-chemin entre le cri de rage
et le soupir de volupté. De lourdes rigoles s’écoulèrent de ses aisselles
et sinuèrent sur son ventre. Il ouvrit la bouche pour essayer de
contrôler sa respiration, de plus en plus bruyante, de plus en plus syncopée. Le capteur, une sorte de ventouse circulaire, un orifice hideux
tapissé de filaments clairs et souples, lui frôla le front. Tout son corps
trempait maintenant dans un bain étrange où le chaud le disputait au
froid. Le plaisir se déroulait en lui comme une pelote de laine dont les
doigts de Raïma tiraient le fil. Elle ralentit encore son mouvement,
peu pressée de le dévider jusqu’au bout. Elle ne prêtait aucune atten
tion aux investigations du solbot. Ses yeux mi-clos, attentifs, brillants
léchaient le visage de sa proie, comme si elle jaugeait la progression de
sa jouissance à la tension de ses traits. Solman entendit un claquement, vit un œil sombre s’ouvrir dans le cylindre du soldat mécanique, un canon jaillir de l’ouverture, se rendit compte qu’il tremblait
comme une feuille, qu’il haletait comme un jeune chiot, se figea,
s’efforça de maîtriser sa respiration, d’intérioriser ses sensations,
sombra dans un monde de volupté inouï où tout se réduisait au lent,
à l’insupportable déploiement du plaisir, à ce pincement ineffable qui
partait de son bas-ventre pour lui irradier tout le corps.
Raïma le lâcha tout à coup. Il faillit la saisir par le bras et l’obliger à
terminer ce qu’elle avait si bien commencé, puis il se souvint que
l’arme du solbot était braquée sur lui et n’eut pas d’autre ressource
que de lui adresser un regard suppliant. Sur les lèvres de la jeune
femme flottait toujours ce sourire qui oscillait entre cruauté et tendresse. Elle le laissa croupir dans sa frustration pendant un temps qui
lui parut démesuré. Le soldat mécanique émettait un bourdonnement continu, inquiétant. Dehors un vent tourbillonnant s’était levé,
qui soulevait la bâche par à-coups et projetait des vagues de poussière
à l’intérieur de la remorque.
Solman contint à grand-peine un hurlement de joie lorsque les
doigts de la jeune femme se refermèrent à nouveau sur son pénis.
Cette fois, elle n’eut pas besoin d’esquisser le moindre mouvement, la
simple reprise de contact suffit à tirer le fil, qui se dévida en continu,
de plus en plus vite, jusqu’à devenir un courant impétueux qui jaillit
dans sa main et précipita Solman dans l’éblouissement du gouffre. Il
flotta pendant quelques secondes entre ciel et terre, puis tous ses
muscles se relâchèrent et il reprit conscience de son souffle, réintégra
peu à peu les limites de son corps.
Une série de déclics attirèrent son attention et le poussèrent à
regarder en direction du solbot. C’est alors seulement qu’il avisa la
figure gravée sur le tronc métallique, au-dessus des deux volets circulaires. Elle représentait un aigle aux ailes déployées, aux plumes
ébouriffées et dont le bec recourbé se tournait vers la gauche.
L’emblème de la coalition IAA. Il distingua, sous le dessin, trois
groupes de six chiffres, trois sigles, DARPA, NASTI, USA, et un petit
rectangle au fond verdâtre où une nuée d’étoiles encadraient un
croissant de lune. Le soldat mécanique avait donc appartenu à
cette armée indo-arabo-américaine dont certains anciens disaient
qu’elle était en grande partie responsable de la Troisième Guerre
mondiale – ce à quoi d’autres rétorquaient que les torts étaient partagés, la ligne PMP ayant elle-même porté la guerre sur les autres
continents.
Le solbot rappela ses bras télescopiques, ses capteurs, rentra son
canon, referma le volet circulaire, descendit sur la terre battue de la
piste et s’éloigna après avoir eu la délicatesse de remonter le hayon.
« Il aurait pu nous tuer », grommela Solman.
Raïma avait tenu sa main fermée jusqu’à présent, comme verrouillée sur un trésor obtenu de haute lutte. Elle l’ouvrit et laissa couler quelques gouttes de semence entre ses doigts.
« Comment c’était ? »
Il ne répondit pas mais il fut à nouveau parcouru de tremblements
lorsqu’il repensa à sa jouissance, comme une série de répliques à une
secousse sismique. Une odeur de sueur et de sexe froids rôdait dans la
fraîcheur piquante, humide, qui s’insinuait par les brèches, de plus en
plus nombreuses. Solman avait essayé de retendre la bâche, mais elle
ondulait avec une telle impétuosité que les cordes lui avaient écorché
les mains.
L’inspection des solbots avait pris fin quelques minutes plus tôt. La
caravane s’était ébranlée et engagée sur une piste pentue, sinueuse et
défoncée. En dépit d’une vitesse réduite, la remorque décollait parfois
des deux roues et envoyait ses passagers rouler cul par-dessus tête
entre les tissus et les tapis.
« La mort et le plaisir sont liés comme deux ennemis intimes, reprit
Raïma d’une voix entrecoupée par les cahots. Tu sais que j’ai joui très
fort moi aussi ? »
Il ne l’avait pas remarqué, accaparé par ses propres sensations.
« Rien qu’à te caresser, te regarder, et parce que le solbot pouvait
nous tuer à chaque instant… »
Il se rendit alors compte qu’il n’avait pas eu affaire à une femme
ordinaire et il comprit ce que les hommes mariés étaient venus cher
cher près d’elle. Leurs épouses ne vivaient pas dans le voisinage
permanent de la mort, n’avaient pas cette sensibilité d’écorchée,
cette rage d’aimer qui transformait la moindre parcelle de peau, le
moindre baiser, le moindre attouchement en un creuset de pure
volupté.
Elle frissonna, profita d’un répit pour s’enrouler dans deux pans de
tissu. Solman grelottait, mais il venait tout juste de découvrir le langage du corps et il repoussait jusqu’à l’inéluctable le moment de se
rhabiller. Raïma lui glissa les bras autour de la taille et l’attira contre
elle. Il posa la tête sur sa poitrine et se blottit dans sa chaleur. Les
secousses rageuses de la remorque furent impuissantes à défaire leur
étreinte.
« Tu n’as plus mal au ventre, petit…? »
Elle éclata d’un rire de gorge qui vibra comme un carillon dans la
poitrine de Solman.
« J’allais dire : petit frère ! Tu n’es plus petit et, tout à l’heure, nous
n’avons pas eu un rapport de frère et sœur. »
Il prit conscience que son adolescence s’était enfuie dans la
pénombre de cette remorque, que leurs relations ne seraient plus
jamais comme avant. Il était passé dans l’âge adulte sans rien
connaître de cette insouciance magnifique qui caractérise les enfants
ordinaires. Ses pensées devinrent aussi maussades et froides que les
bancs de brume qu’il entrevoyait par les vitres rondes et les interstices de la bâche. Sa douleur au ventre, en revanche, s’était aussi
mystérieusement évanouie qu’elle était apparue.
« L’aigle… murmura Raïma.
– Quoi l’aigle ? » s’écria-t-il en se détachant d’elle.
Il savait déjà ce qu’elle allait lui répondre.
« Nous avons vu l’aigle. Ton mal de ventre, c’était la trompette du
quatrième ange.
– Ne sois pas stupide ! – La colère déferlait en lui, qui poussait sa
voix dans les aigus. – Ce n’est qu’un emblème gravé sur le métal d’un
solbot, et je ne suis pas le seul dans cette caravane à avoir mal au
ventre !
– Non, mais tu es le seul donneur, répliqua-t-elle sans perdre son
calme.
– Et toi ? »
Elle se raccrocha à l’extrémité saillante d’un rouleau de tissu pour
ne pas perdre l’équilibre.
« Moi je ne fais qu’appliquer les conseils de mon maître Quira. J’ai
un certain don pour la manipulation des plantes et des âmes, d’accord,
mais mes perceptions n’ont rien d’extraordinaire.
– Pourtant, les autres… »
Elle l’interrompit d’un geste péremptoire.
« Je laisse les autres se persuader que je suis une donneuse, car leur
guérison dépend en grande partie du pouvoir qu’ils prêtent à la personne qui les soigne, mais je reste à la porte de l’ordre invisible.
– Tu crois peut-être que j’y entre, moi ? »
Elle le considéra pendant quelques secondes avec une expression
mi-navrée, mi-courroucée.
« C’est vrai que toi, tu ne fais que voir au-delà des apparences, tu ne
fais que t’introduire dans le mécanisme le plus subtil, le plus volatil
qui soit, l’intention, la pensée !
– J’y suis pour rien… »
Elle haussa les épaules et leva les yeux au ciel.
« L’oiseau vole, et il n’y est pour rien ! Le soleil brille, et il n’y
est pour rien ! La vie coule, et elle n’y est pour rien ! Tu captes des
signes que personne d’autre ne peut capter, Solman, tu n’y es pour
rien, mais ça te donne une sacrée avance. Et une énorme responsabilité. »
Il baissa la tête comme un enfant pris en faute. Le plaisir qu’elle lui
avait donné semblait n’avoir jamais existé. Ils ne parlaient plus le langage du corps, mais celui de la raison, du devoir. La lassitude tirait ses
yeux à l’intérieur de ses orbites, les cahots le jetaient d’un côté sur
l’autre comme un sac vidé de ses grains.
« Personne d’autre que toi ne parle de ce foutu Livre, marmonna-t-il. Qu’est-ce qui prouve que tu as raison ?
– Absolument rien, et même, j’espère me tromper. Encore une
fois, je ne suis pas clairvoyante. Je crois qu’il n’y a rien de gratuit dans
l’Univers, que tout est lié, mais ça reste une simple… intuition. Viens,
j’ai froid. »
Allongés sur leur inconfortable lit de tapis et de rouleaux de tissu,
ils se laissèrent bercer pendant quelques minutes par le ronronnement des moteurs et les sifflements du vent. Puis Raïma tira sur eux
la tunique et le pantalon de Solman et ajouta, à mi-voix :
« Nous saurons bientôt si l’aigle nous a annoncé la venue des trois
derniers anges… »