Chapitre 3
« Des solbots », murmura Raïma.
D’un mouvement de tête, elle montra à Solman les formes grises qui se faufilaient entre les sapins et les mélèzes de chaque côté de la piste. Il était parvenu à se hisser près d’elle et à passer la tête par l’entrebâillement de la bâche. Le frôlement continu de leurs épaules et de leurs hanches réveillait en lui un désir mécanique, et, malgré l’inquiétude soulevée par l’apparition des soldats-robots, malgré la douleur au ventre, il fut de nouveau taraudé par une envie brutale de s’enfoncer, de s’étourdir en elle.
L’énorme museau du camion suivant avait failli emboutir la remorque. De chaque côté de la calandre, ses gros phares ronds luisaient comme des yeux de crapaud derrière leurs grilles de protection. Se découpant au-dessus du capot comme une fenêtre sur la nuit, le pare-brise à double épaisseur ne comptait plus les étoiles engendrées par les chocs avec les cailloux, les branches basses, les éclats de grenade et les balles. Derrière les vitres teintées, se devinaient les yeux apeurés du chauffeur et des deux femmes – son épouse et sa fille ? – assises sur le siège passager. Au-dessus de la cabine, les guetteurs s’étaient détachés de leurs sièges, défaits de leurs capes et postés de chaque côté de la plate-forme, le fusil d’assaut braqué sur les versants. Le camion et sa citerne occupaient quasiment toute la largeur de la piste et empêchaient de distinguer le reste de la caravane. Tout là-haut, le bleu lumineux du ciel avait viré au gris sale.
« Couchons-nous et attendons sans bouger », murmura Raïma.
Il n’y avait rien d’autre à faire face aux solbots. Bien que la Troisième Guerre mondiale fût achevée depuis maintenant près d’un siècle, les soldats-robots utilisés par les armées des deux camps poursuivaient leur mission comme si le conflit n’avait jamais cessé. D’abord conçus comme simples auxiliaires des fantassins humains, ils constituaient à présent de véritables patrouilles autonomes qui arpentaient sans trêve les territoires des anciennes Europe et Asie afin de repérer et d’éliminer les éventuels ennemis. Pas très hauts – un demi-mètre au maximum – ni très larges – trente à quarante centimètres de diamètre –, capables de changer de forme et de franchir n’importe quel obstacle, ils étaient équipés de pistolets automatiques d’une précision infaillible, de grenades ERS – effets retard successifs – ou de microbombes assez puissantes pour faire sauter tous les camions du peuple aquariote. Les anciens racontaient souvent que leurs propres anciens avaient essayé de les combattre au début de la nouvelle ère, une tactique désastreuse qui avait failli entraîner la disparition de l’ensemble des peuples nomades. Pour survivre aux solbots, qui obéissaient à une logique toute militaire, il fallait simplement ne pas être identifié comme un ennemi, c’est-à-dire ne pas porter d’uniforme du camp adverse et, surtout, ne pas hurler, ne pas faire de mouvement intempestif, ne pas donner le moindre signe d’agitation. Leur comportement était celui de machines à langage binaire, d’entités parfaitement prévisibles, même si, de temps à autre, l’un d’eux lâchait sans crier gare une rafale dans la tête d’un homme ou d’une femme dont le seul tort était de dégager un peu trop de chaleur.
Solman continua de les observer pendant que Raïma se glissait sous la bâche. Ils dévalaient les pentes à vive allure, évitant les rochers, les buissons et les racines grâce aux capteurs déployés tout autour de la colonne cylindrique qui leur servait de tronc. Au-dessus de leurs chenilles articulées et souples, se découpaient les linéaments de deux volets circulaires, les « narines de la mort », comme les surnommaient les peuples du Sud. L’un abritait le canon et le magasin du pistolet automatique, l’autre le lanceur et la réserve de grenades ou de microbombes. Contrairement aux modèles des premières générations, aucun voyant lumineux n’était serti dans leur carapace faite d’un alliage métallique inoxydable et plus résistant que les matériaux employés pour la fabrication des anciennes navettes spatiales.
Sur le toit de la cabine, les guetteurs se tenaient parfaitement immobiles, l’index crispé sur la détente de leur arme. Les solbots n’étaient plus maintenant qu’à une dizaine de mètres des camions, aussi nombreux qu’une horde de chiens sauvages, aussi silencieux qu’un grouillement d’anguillesGM. La rumeur courait que leur population augmentait d’année en année, qu’ils disposaient d’un atelier souterrain où ils pouvaient à la fois se réparer et se reproduire.
Solman serait bien resté à les observer, mais Raïma l’agrippa par la partie la plus saillante de lui-même et le tira à l’intérieur de la remorque. Après qu’il se fut rallongé contre elle, son sexe continua de gonfler dans la main de la jeune femme. Électrisé, il entreprit de l’enjamber, mais, de son bras libre, elle désigna l’extérieur et lui fit signe de ne pas bouger. Puis, tout en l’enveloppant d’un sourire et d’un regard troubles, elle commença à le caresser avec une lenteur suave, exaspérante. Il entendit, comme dans un rêve, les grincements des chenilles des soldats mécaniques sur la terre battue de la piste, sur les marchepieds des cabines, sur les flancs rebondis des citernes. Comme à leur habitude, ils s’apprêtaient à effectuer une inspection minutieuse de tous les véhicules, de toutes les citernes, de toutes les remorques de la caravane, une fouille qui pouvait durer des heures, parfois une journée entière, quelles que fussent les conditions climatiques. Dans les voitures, les parents s’étaient sans doute hâtés de ligoter et de bâillonner les enfants en bas âge, une mesure cruelle mais indispensable. À chaque rassemblement annuel, le conseil des peuples évoquait la nécessité de se débarrasser une fois pour toutes de ces rebuts absurdes et meurtriers de la Troisième Guerre mondiale. Mais les peuples nomades avaient gardé de la technologie, « cette fille maudite des anciennes religions », des notions rudimentaires qui, si elles suffisaient à entretenir et réparer les véhicules, les pompes, les armes à feu, les cuves de gaz liquéfié, à fabriquer les chaussures, les vêtements, les couvertures, les outils et les ustensiles de cuisine, ne leur permettaient pas de neutraliser des adversaires aussi sophistiqués que les solbots.
Les yeux mi-clos, Solman oublia l’irritant concert de cliquetis et de couinements pour s’abandonner au plaisir qui naissait de la main de Raïma. C’est à peine s’il prit conscience du flot brutal de lumière qui inondait la remorque, du courant d’air froid qui lui pinçait les jambes, du grésillement persistant qui dominait le froissement de la bâche, de l’odeur de métal chaud qui masquait les senteurs de poussière, de naphtaline et d’encens. Puis il perçut la nette hésitation des doigts de la jeune femme, il eut une sensation de présence hostile, comme un courant glacé dans une bulle de tiédeur, il rouvrit les yeux et redressa légèrement le torse : après avoir ouvert le hayon arrière, un solbot s’était hissé au niveau du plancher et, maintenu en équilibre par son champ magnétique, avait déployé ses capteurs télescopiques qu’il posait tour à tour sur les tapis, sur les rouleaux de tissus et sur les montants métalliques.
Solman lança un regard éperdu à Raïma, qui lui répondit d’une moue ironique et continua de le caresser sans tenir compte de son expression implorante, jouant avec perversité de l’immobilité et du silence auxquels les condamnait l’irruption du soldat mécanique. Solman craignit que la température anormalement élevée de son corps, un soupir involontaire ou un tremblement inopportun ne déclenchât le tir meurtrier de l’intrus ; il trouvait humiliant, surtout, d’être épié nu, sans défense et frémissant de désir par l’un de ces fouineurs indéchiffrables. Un capteur siffla dans leur direction et se promena à quelques centimètres de leurs têtes. Il espéra que la menace entraînerait Raïma à suspendre ses gestes, mais elle accentua la pression de ses doigts et poursuivit son implacable mouvement de va-et-vient. Un gémissement s’échappa de sa gorge, à mi-chemin entre le cri de rage et le soupir de volupté. De lourdes rigoles s’écoulèrent de ses aisselles et sinuèrent sur son ventre. Il ouvrit la bouche pour essayer de contrôler sa respiration, de plus en plus bruyante, de plus en plus syncopée. Le capteur, une sorte de ventouse circulaire, un orifice hideux tapissé de filaments clairs et souples, lui frôla le front. Tout son corps trempait maintenant dans un bain étrange où le chaud le disputait au froid. Le plaisir se déroulait en lui comme une pelote de laine dont les doigts de Raïma tiraient le fil. Elle ralentit encore son mouvement, peu pressée de le dévider jusqu’au bout. Elle ne prêtait aucune attention aux investigations du solbot. Ses yeux mi-clos, attentifs, brillants léchaient le visage de sa proie, comme si elle jaugeait la progression de sa jouissance à la tension de ses traits. Solman entendit un claquement, vit un œil sombre s’ouvrir dans le cylindre du soldat mécanique, un canon jaillir de l’ouverture, se rendit compte qu’il tremblait comme une feuille, qu’il haletait comme un jeune chiot, se figea, s’efforça de maîtriser sa respiration, d’intérioriser ses sensations, sombra dans un monde de volupté inouï où tout se réduisait au lent, à l’insupportable déploiement du plaisir, à ce pincement ineffable qui partait de son bas-ventre pour lui irradier tout le corps.
Raïma le lâcha tout à coup. Il faillit la saisir par le bras et l’obliger à terminer ce qu’elle avait si bien commencé, puis il se souvint que l’arme du solbot était braquée sur lui et n’eut pas d’autre ressource que de lui adresser un regard suppliant. Sur les lèvres de la jeune femme flottait toujours ce sourire qui oscillait entre cruauté et tendresse. Elle le laissa croupir dans sa frustration pendant un temps qui lui parut démesuré. Le soldat mécanique émettait un bourdonnement continu, inquiétant. Dehors un vent tourbillonnant s’était levé, qui soulevait la bâche par à-coups et projetait des vagues de poussière à l’intérieur de la remorque.
Solman contint à grand-peine un hurlement de joie lorsque les doigts de la jeune femme se refermèrent à nouveau sur son pénis. Cette fois, elle n’eut pas besoin d’esquisser le moindre mouvement, la simple reprise de contact suffit à tirer le fil, qui se dévida en continu, de plus en plus vite, jusqu’à devenir un courant impétueux qui jaillit dans sa main et précipita Solman dans l’éblouissement du gouffre. Il flotta pendant quelques secondes entre ciel et terre, puis tous ses muscles se relâchèrent et il reprit conscience de son souffle, réintégra peu à peu les limites de son corps.
Une série de déclics attirèrent son attention et le poussèrent à regarder en direction du solbot. C’est alors seulement qu’il avisa la figure gravée sur le tronc métallique, au-dessus des deux volets circulaires. Elle représentait un aigle aux ailes déployées, aux plumes ébouriffées et dont le bec recourbé se tournait vers la gauche.
L’emblème de la coalition IAA. Il distingua, sous le dessin, trois groupes de six chiffres, trois sigles, DARPA, NASTI, USA, et un petit rectangle au fond verdâtre où une nuée d’étoiles encadraient un croissant de lune. Le soldat mécanique avait donc appartenu à cette armée indo-arabo-américaine dont certains anciens disaient qu’elle était en grande partie responsable de la Troisième Guerre mondiale – ce à quoi d’autres rétorquaient que les torts étaient partagés, la ligne PMP ayant elle-même porté la guerre sur les autres continents.
Le solbot rappela ses bras télescopiques, ses capteurs, rentra son canon, referma le volet circulaire, descendit sur la terre battue de la piste et s’éloigna après avoir eu la délicatesse de remonter le hayon.
« Il aurait pu nous tuer », grommela Solman.
Raïma avait tenu sa main fermée jusqu’à présent, comme verrouillée sur un trésor obtenu de haute lutte. Elle l’ouvrit et laissa couler quelques gouttes de semence entre ses doigts.
« Comment c’était ? »
Il ne répondit pas mais il fut à nouveau parcouru de tremblements lorsqu’il repensa à sa jouissance, comme une série de répliques à une secousse sismique. Une odeur de sueur et de sexe froids rôdait dans la fraîcheur piquante, humide, qui s’insinuait par les brèches, de plus en plus nombreuses. Solman avait essayé de retendre la bâche, mais elle ondulait avec une telle impétuosité que les cordes lui avaient écorché les mains.
L’inspection des solbots avait pris fin quelques minutes plus tôt. La caravane s’était ébranlée et engagée sur une piste pentue, sinueuse et défoncée. En dépit d’une vitesse réduite, la remorque décollait parfois des deux roues et envoyait ses passagers rouler cul par-dessus tête entre les tissus et les tapis.
« La mort et le plaisir sont liés comme deux ennemis intimes, reprit Raïma d’une voix entrecoupée par les cahots. Tu sais que j’ai joui très fort moi aussi ? »
Il ne l’avait pas remarqué, accaparé par ses propres sensations.
« Rien qu’à te caresser, te regarder, et parce que le solbot pouvait nous tuer à chaque instant… »
Il se rendit alors compte qu’il n’avait pas eu affaire à une femme ordinaire et il comprit ce que les hommes mariés étaient venus chercher près d’elle. Leurs épouses ne vivaient pas dans le voisinage permanent de la mort, n’avaient pas cette sensibilité d’écorchée, cette rage d’aimer qui transformait la moindre parcelle de peau, le moindre baiser, le moindre attouchement en un creuset de pure volupté.
Elle frissonna, profita d’un répit pour s’enrouler dans deux pans de tissu. Solman grelottait, mais il venait tout juste de découvrir le langage du corps et il repoussait jusqu’à l’inéluctable le moment de se rhabiller. Raïma lui glissa les bras autour de la taille et l’attira contre elle. Il posa la tête sur sa poitrine et se blottit dans sa chaleur. Les secousses rageuses de la remorque furent impuissantes à défaire leur étreinte.
« Tu n’as plus mal au ventre, petit…? »
Elle éclata d’un rire de gorge qui vibra comme un carillon dans la poitrine de Solman.
« J’allais dire : petit frère ! Tu n’es plus petit et, tout à l’heure, nous n’avons pas eu un rapport de frère et sœur. »
Il prit conscience que son adolescence s’était enfuie dans la pénombre de cette remorque, que leurs relations ne seraient plus jamais comme avant. Il était passé dans l’âge adulte sans rien connaître de cette insouciance magnifique qui caractérise les enfants ordinaires. Ses pensées devinrent aussi maussades et froides que les bancs de brume qu’il entrevoyait par les vitres rondes et les interstices de la bâche. Sa douleur au ventre, en revanche, s’était aussi mystérieusement évanouie qu’elle était apparue.
« L’aigle… murmura Raïma.
– Quoi l’aigle ? » s’écria-t-il en se détachant d’elle.
Il savait déjà ce qu’elle allait lui répondre.
« Nous avons vu l’aigle. Ton mal de ventre, c’était la trompette du quatrième ange.
– Ne sois pas stupide ! – La colère déferlait en lui, qui poussait sa voix dans les aigus. – Ce n’est qu’un emblème gravé sur le métal d’un solbot, et je ne suis pas le seul dans cette caravane à avoir mal au ventre !
– Non, mais tu es le seul donneur, répliqua-t-elle sans perdre son calme.
– Et toi ? »
Elle se raccrocha à l’extrémité saillante d’un rouleau de tissu pour ne pas perdre l’équilibre.
« Moi je ne fais qu’appliquer les conseils de mon maître Quira. J’ai un certain don pour la manipulation des plantes et des âmes, d’accord, mais mes perceptions n’ont rien d’extraordinaire.
– Pourtant, les autres… »
Elle l’interrompit d’un geste péremptoire.
« Je laisse les autres se persuader que je suis une donneuse, car leur guérison dépend en grande partie du pouvoir qu’ils prêtent à la personne qui les soigne, mais je reste à la porte de l’ordre invisible.
– Tu crois peut-être que j’y entre, moi ? »
Elle le considéra pendant quelques secondes avec une expression mi-navrée, mi-courroucée.
« C’est vrai que toi, tu ne fais que voir au-delà des apparences, tu ne fais que t’introduire dans le mécanisme le plus subtil, le plus volatil qui soit, l’intention, la pensée !
– J’y suis pour rien… »
Elle haussa les épaules et leva les yeux au ciel.
« L’oiseau vole, et il n’y est pour rien ! Le soleil brille, et il n’y est pour rien ! La vie coule, et elle n’y est pour rien ! Tu captes des signes que personne d’autre ne peut capter, Solman, tu n’y es pour rien, mais ça te donne une sacrée avance. Et une énorme responsabilité. »
Il baissa la tête comme un enfant pris en faute. Le plaisir qu’elle lui avait donné semblait n’avoir jamais existé. Ils ne parlaient plus le langage du corps, mais celui de la raison, du devoir. La lassitude tirait ses yeux à l’intérieur de ses orbites, les cahots le jetaient d’un côté sur l’autre comme un sac vidé de ses grains.
« Personne d’autre que toi ne parle de ce foutu Livre, marmonna-t-il. Qu’est-ce qui prouve que tu as raison ?
– Absolument rien, et même, j’espère me tromper. Encore une fois, je ne suis pas clairvoyante. Je crois qu’il n’y a rien de gratuit dans l’Univers, que tout est lié, mais ça reste une simple… intuition. Viens, j’ai froid. »
Allongés sur leur inconfortable lit de tapis et de rouleaux de tissu, ils se laissèrent bercer pendant quelques minutes par le ronronnement des moteurs et les sifflements du vent. Puis Raïma tira sur eux la tunique et le pantalon de Solman et ajouta, à mi-voix :
« Nous saurons bientôt si l’aigle nous a annoncé la venue des trois derniers anges… »