Chapitre 4
Les camions roulaient par vagues de trois sur la plaine sinistre du Pays-Bas. Un crachin mordant tombait sans discontinuer depuis l’aube, arasant les maigres reliefs qui osaient briser la vaste platitude.
Un éboulement ayant rendu la piste impraticable entre les Carpates et les Alpes, la caravane avait dû rebrousser chemin et couper par les mauvaises routes de Bohême pour rejoindre la route du Nord. Les chauffeurs avaient engagé une course de vitesse contre les vents glaciaires qui, soufflant du pôle, déposaient un hiver rigoureux et précoce sur des étendues que ne protégeait aucune barrière naturelle, aucun massif, aucune forêt. Ils avaient longé l’Elbe au sortir du plateau bohémien, puis ils avaient légèrement bifurqué vers l’est pour gagner les bords de la Baltique, la mer que se partageaient les côtes des régions lituanienne, polonaise et allemande.
Comme chaque fois qu’il contemplait la Baltique, Solman s’était senti chaviré de colère et de tristesse. Rien n’était plus désolant que la métamorphose d’une mer autrefois vivante, féconde, en une fosse infectée, putride, qui n’avait plus la force de se régénérer, d’expulser de son grand corps acide les toxines nucléaires, chimiques et génétiques déversées pendant des années par des populations inconscientes, criminelles. Les vagues elles-mêmes n’avaient même plus la volonté de battre les carcasses rongées des sous-marins et des bâtiments géants échoués à proximité des côtes.
Cependant, Solman avait noté un changement depuis le dernier passage du peuple aquariote, une effervescence qui creusait de petits tourbillons dans l’écume dense et verdâtre, qui dégageait des émanations semblables à des fumerolles, comme un commencement de réaction chimique, un premier pas vers un nouveau processus de transformation. En outre, les nuées d’oiseaux sombres, agressifs et criards qui pullulaient sur les rochers noirs tendaient à prouver que la vie reprenait ses droits après une retraite de près d’un siècle.
« Comment peuvent-ils survivre dans cet enfer ? »
Ces mots s’étaient échappés de ses lèvres comme une pensée perdue, mais Raïma, adossée à la cloison, avait répondu :
« Ils se mangent les uns les autres. »
Cette réflexion avait choqué Gwenuver, l’une des trois mères du peuple, une femme forte au teint pâle, aux yeux clairs, aux cheveux gris, aux tenues amples et colorées. Elle était montée dans la voiture de Raïma au moment du départ pour, avait-elle prétendu, soigner un début de bronchite.
« Je ne connais pas d’exemple d’oiseaux cannibales ! s’était-elle offusquée en se redressant sur la banquette, les sourcils froncés.
– Vous ne pouvez pas connaître toutes les espèces vivantes sur cette planète, vénérée mère, avait rétorqué Raïma.
– Ça fait plus de soixante ans que je parcours l’Europe, et jamais, jamais, je n’ai vu les oiseaux se manger entre eux. »
Raïma avait pris ce petit air revêche que Solman connaissait bien et qui laissait présager une riposte cinglante. Elle s’était levée et avait saisi l’un des innombrables bocaux garnissant les rayonnages qui couraient le long des cloisons. Elle était l’une des seules, sinon la seule, célibataires du peuple aquariote à disposer de sa propre voiture, un privilège qui s’expliquait par l’impératif de discrétion que nécessitait sa fonction. Outre les rayonnages, son mobilier se composait de deux banquettes, d’un tapis, d’un coin-cuisine, d’un lit et d’une table escamotables. Dorénavant, Solman comprenait encore mieux pourquoi elle l’avait entraîné dans la remorque bâchée quelques jours plus tôt : sollicitée à la moindre pause de la caravane, elle n’avait pas voulu courir le risque d’être dérangée, pas tellement pour elle, mais pour lui, pour ne pas galvauder sa première expérience.
« Les oiseaux migrent, avait-elle soupiré après avoir coincé le bocal entre ses cuisses pour en ouvrir le couvercle. Ceux-là, une variété de choucas il me semble, comme les autres. Ils viennent sûrement d’un autre territoire que l’Europe. »
Une odeur de végétaux putréfiés s’était échappée du récipient. Raïma avait versé quelques gouttes d’un liquide visqueux, noirâtre, nauséabond, dans une coupelle métallique qu’elle avait tendue à Gwenuver. Depuis quelques jours, c’était fou le nombre de personnes qui éprouvaient le besoin de se faire soigner, des femmes principalement. Tous les prétextes étaient bons pour vérifier la rumeur de la liaison entre les deux donneurs, qui s’était répandue dans la caravane plus vite que le venin des anguillesGM dans le sang d’un buveur imprudent.
Solman avait observé les nuées avec une attention redoublée et, en dépit de l’éloignement et des bancs de brume, il avait effectivement cru voir plusieurs oiseaux se précipiter sur un de leurs congénères et le dépecer de leurs gros becs jaunes. Il n’était pas intervenu, cependant, ne voulant pas donner à mère Gwenuver l’impression qu’il était déjà sous l’influence de la guérisseuse. Les pères et les mères du peuple lui avaient tenu lieu de famille après l’assassinat de ses parents et il avait noué avec eux des liens affectifs qu’il ne voulait pas – et ne pouvait pas – trancher.
La vieille femme avait grimacé un long moment après avoir ingurgité la mixture de Raïma.
« Si la vie revient sur les bords de la Baltique, avait-elle marmonné, c’est que la terre est en train de se refaire une santé, comme moi avec tes satanées potions ! Bientôt l’eau sera redevenue pure et notre tâche sera accomplie. Je ne serai sans doute pas là pour voir ça, mais les nouvelles générations, les enfants de vos enfants…
– Vous savez très bien, vénérée mère, que je ne peux pas avoir d’enfants, l’avait interrompue Raïma d’une voix sèche. La nature est une merveilleuse organisatrice : elle stérilise les ventres qui pourraient propager la transgénose. Et puis, je ne partage pas votre optimisme. »
Gwenuver avait eu un sourire qui se voulait compatissant mais ne reflétait que l’embarras.
« Je comprends ta mélancolie, Raïma… »
Solman n’avait pas pu se retenir d’examiner Gwenuver du coin de l’œil. Il s’était rendu compte qu’elle n’en pensait pas un mot, qu’elle ne ressentait que du mépris pour cette femme qui venait pourtant de la soigner. Un froid intense l’avait mordu jusqu’aux os, qui traduisait sa désillusion, son désenchantement, à la fois parce qu’il avait osé sonder une mère du peuple, outrepassant une frontière qu’il n’avait jusqu’alors jamais osé franchir, et parce que cette même mère maniait le mensonge et la manipulation comme n’importe quel troquant d’armes, comme n’importe quel dresseur de chien, comme n’importe quel homme ou femme ordinaire.
« Vous ne comprenez rien, vénérée mère ! » avait craché Raïma.
Elle avait replacé le bocal sur l’étagère et s’était campée sur ses deux jambes devant la banquette où Gwenuver, sous l’impact de sa voix, s’était rencognée. Les cahots de la voiture l’avaient contrainte à se rattraper au bord d’une étagère.
« Laissons de côté mes prétendus états d’âme, si vous le voulez bien, avait-elle repris d’un ton légèrement radouci. Vous n’êtes pas venue ici pour vous faire soigner, vénérée mère. Vous êtes d’ailleurs en excellente santé, plus solide qu’un roc, et je ne vous ai donné qu’un simple dépuratif. Le conseil vous a expédiée chez moi pour tâcher d’en apprendre un peu plus sur mes relations avec Solman, n’est-ce pas ? »
Gwenuver s’était tassée sur la banquette.
« Vous craignez qu’en devenant un homme, il n’échappe définitivement à votre contrôle, avait poursuivi Raïma, implacable.
– Qu’est-ce que tu vas imaginer ? » avait protesté la vénérée mère avec une insupportable absence de conviction.
Solman avait gardé les yeux rivés sur la surface spumeuse et figée de la Baltique, puis sur l’interminable file des camions qui longeait la baie bordée de rochers déchiquetés et de ruines rongées par une mousse noirâtre. Pas besoin de faire appel à son don pour s’apercevoir qu’elle mentait encore.
« Eh bien oui, j’ai couché avec Solman, avait insisté Raïma. Non pas pour vous l’arracher, mais parce que le temps est venu pour lui de quitter le nid.
– Quel… quel rapport avec l’optimisme ou le pessimisme ? » avait lancé Gwenuver.
Raïma s’était assise au côté de Solman et lui avait caressé la joue avec ostentation. Ses yeux avaient étincelé comme des diamants noirs dans la pénombre de la voiture où paressaient les odeurs habituelles d’alcool, de camphre et de plantes séchées.
« Dans la plupart des peuples nomades, les donneurs ne servent qu’à consolider la légitimité des mères et des pères du peuple. »
Elle avait prononcé ces mots d’un ton léger, presque enjoué. Le sang s’était retiré du visage et des lèvres de Gwenuver.
« Espèce de petite… Comment peux-tu te permettre de…
– Oh, je n’affirme pas que c’est conscient, je pense simplement que vous vous hâtez d’interpréter les signes comme des justifications de vos décisions, de vos croyances. Ainsi, vous apercevez des oiseaux sur les bords de la Baltique, vous en déduisez que la terre aura bientôt recouvré sa virginité, et vous vous flattez déjà de faire partie des élus qui auront su guider leurs peuples vers un avenir glorieux…
– Je dis seulement que les animaux vont là où se déploie la vie, coupa Gwenuver. C’est une loi de la nature.
– Quelles sortes d’animaux ? Quelle sorte de nature ? »
Une moue s’était découpée comme une ancienne cicatrice sur la face lunaire de la vieille femme.
« Il n’y a qu’une mère Nature, avait-elle dit dans un souffle. Un seul règne végétal, un seul règne animal…
– Vous parlez en ce moment de l’Éden, une vision idyllique des anciens livres sacrés, ceux-là mêmes que vous condamnez !
– Il suffit ! avait soudain grondé Gwenuver en balayant l’air d’un revers de main. Où veux-tu en venir ? »
Raïma avait fixé un long moment son interlocutrice, empêtrée dans ses questions et dans ses vêtements aux couleurs acidulées.
« Vous êtes les survivants de l’ancien monde. – La froideur de sa voix lui donnait une efficacité redoutable. – Vous transportez en vous des rêves impossibles, des chimères, les mêmes qui ont valu à l’Humanité son conflit le plus meurtrier, le plus dévastateur. Vous êtes inadaptés et vous entraînez vos peuples dans les mêmes ornières, dans les mêmes désastres. Seuls les donneurs ont le pouvoir de prévoir et de changer les choses, mais qui les écoute vraiment ?
– Toi, je suppose ! C’est sans doute ce qu’on appelle recueillir des confidences sur l’oreiller ! »
L’ironie de Gwenuver avait laissé Raïma de marbre. Le tour pris par la dispute entre les deux femmes avait interloqué Solman, qui n’avait jamais imaginé qu’on pût s’opposer avec une telle force à une mère du peuple. Et bien qu’il eût beaucoup de choses à raconter sur les donneurs, ou sur les soi-disant donneurs, il n’avait pas osé intervenir. La caravane s’était éloignée de la côte pour s’engager sur la bande de terre vallonnée qui séparait la Baltique de la mer du Nord.
« Les donneurs sont les sentinelles du présent, dit Raïma. Écoutez-les du fond de l’âme, vénérée mère, et vous verrez qu’il n’y a aucune raison d’être optimiste.
– L’Apocalypse a eu lieu il y a de cela presque un siècle, Raïma. Les vieilles religions sont mortes avec l’ancien monde.
– J’attends encore le Jugement dernier… »
Gwenuver avait décoché un regard vénéneux à la guérisseuse.
« Je crois, ma pauvre fille, que la transgénose commence à te rendre folle. »
À cet instant, Solman l’avait haïe, cette mère qui avait été si compréhensive, si tendre avec lui.
Les Aquariotes avaient toujours nourri une solide aversion à l’encontre des Sheulns, mais l’Éthique nomade les contraignait à leur livrer de l’eau lorsqu’ils étaient dans le besoin, comme à n’importe quel autre peuple du territoire européen.
Les Sheulns n’étaient pas des nomades à proprement parler, puisqu’ils ne sortaient jamais des frontières du Pays-Bas, qu’ils limitaient leurs déplacements au littoral de la mer du Nord, reculant leurs habitations sur pilotis au fur et à mesure que la mer éventrait les digues et recouvrait les anciens polders. Intégristes du retour au naturel, ils n’utilisaient, pour se déplacer, que des attelages de chevaux, de mules et de bœufs. Leurs charrettes ne connaissaient que deux matériaux, le bois et la pierre – quatre, si on rajoutait la toile huilée des bâches et le cuir des harnais –, car ils refusaient le métal et tout autre vestige de l’ancienne civilisation. Ils se considéraient comme l’une des douze tribus élues – personne, pas même eux, ne savait qui étaient les onze autres –, et se prétendaient chargés de guider l’Humanité sur les chemins de la Grâce divine. En disparaissant dans des circonstances mystérieuses – ravi par les archanges, selon une légende –, Andréas Sheuln, leur rassembleur, leur premier père, avait acquis le statut de martyre et prophète, au point que les chefs des douze familles, des hommes exclusivement, portaient le titre de « sheuln ». En dehors de l’élevage et de l’agriculture, leur principale activité consistait à nettoyer le Pays-Bas de ses « seules montagnes, les montagnes d’ordures », à savoir faire disparaître avec une patience de fourmi les ruines des anciennes cités ainsi que les cimetières d’engins et d’obus à tête nucléaire abandonnés par la Troisième Guerre mondiale. Ils ne possédaient pas d’autres armes que leurs pioches en pierre, leurs fourches et leurs râteaux en bois, mais, vivant sur des terres désolées, ils avaient pour seuls ennemis l’humidité, le froid, les nuées d’insectes et les hordes de chiens sauvages. En échange de l’eau potable, introuvable sur leur territoire et qu’ils stockaient dans d’immenses tonneaux en bois, ils fournissaient aux Aquariotes des légumes, des œufs, de la viande séchée, des peaux, de la laine de mouton et une farine d’une variété de blé au goût âpre qui poussait en maigre quantité sur les terres sablonneuses du littoral.
« Les chiens ne suffisaient pas, il nous faut maintenant compter avec les oiseaux, une espèce particulièrement féroce de charognards. Ils s’abattent par centaines sur nos troupeaux, sur nos poulaillers, sur nos récoltes. »
Assis dans un recoin de la tente où s’étaient réunis les douze Sheulns et les six pères et mères du peuple aquariote, Solman percevait l’odeur âcre qui suintait des vêtements de laine et de cuir des visiteurs et dominait les senteurs diffusées par les encensoirs suspendus. Dehors, les lueurs dansantes des braseros ne parvenaient pas à repousser la nuit noire, glaciale, désespérante ; les hurlements d’un vent mauvais emportaient le ronronnement des pompes qui transvasaient l’eau dans les tonneaux posés sur les charrettes. Par-dessus le dossier de son fauteuil, Gwenuver gratifia Solman d’un regard en coin qui signifiait : « Tu vois que j’ai eu raison, les oiseaux ne peuvent pas se manger entre eux, tu comprends maintenant que les affirmations de Raïma ne sont que des divagations d’une pauvre folle rongée par la maladie… »
L’homme qui venait de prononcer ces mots avec un épouvantable accent semblait le plus âgé avec sa longue barbe blanche, les rides profondes qui lui hachaient le visage et les taches brunes qui lui parsemaient les mains. Entre eux les Sheulns parlaient le neerdand, un mélange d’allemand, de danois et de néerlandais, mais les chefs des familles avaient tous appris à s’exprimer en français, la langue des Aquariotes. Assis sur des sièges disposés en demi-cercle face aux six fauteuils des pères et mères du conseil, ils portaient des vestes, des chemises et des pantalons de laine grossièrement filée ainsi que des chapeaux et des bottes d’un cuir épais, brut. En comparaison, les tenues des Aquariotes – des robes et des ensembles pourtant simples – paraissaient sophistiquées, presque luxueuses. De même, la symphonie de couleurs et de formes jouée par les tapis étalés sur le sol semblait désorienter les visiteurs, qui assimilaient probablement la complexité de tons et de couleurs à une hérésie technologique. Cependant, l’eau étant indispensable à la poursuite de leur grand Dessein, ils n’avaient pas d’autre choix que de négocier avec les représentants d’un peuple corrompu.
Solman ne détectait pas de tromperie en eux, pas de tromperie intentionnelle en tout cas, mais un hiatus entre ce qu’ils prétendaient être, les gardiens intransigeants de l’ordre naturel, et ce qu’ils étaient en réalité, des hommes qui se muraient dans une armure de fanatisme pour ne pas se frotter à leurs désirs profonds, des êtres qui vivaient coupés d’eux-mêmes et qui n’avaient pas d’autre choix, pour le supporter, que de se convaincre à tout prix qu’ils détenaient la vérité.
« Devons-nous comprendre que vous souhaitez modifier les conditions du troc ? » demanda Irwan, le père le plus ancien et, à ce titre, le porte-parole du conseil aquariote.
Les Sheulns se consultèrent brièvement du regard avant que l’un d’eux, un homme décharné à la barbe noire, au large chapeau et à la voix haut perchée ne prenne la parole :
« Je parle ici au nom de ma famille, et non du peuple sheuln. L’année n’a pas été bonne. Les chiens errants ont décimé mes brebis et mes porcs, les oiseaux ont détruit mes récoltes. Si nous voulons passer l’hiver, nous devrons puiser dans nos réserves et… diminuer de moitié notre contrepartie. »
Il ne mentait pas, son inquiétude reléguait au second plan ses convictions et son arrogance de Sheuln. La lumière ténue des lampes à gaz faisait briller ses yeux au fond de ses orbites sombres.
« Et si, de votre côté vous diminuez l’eau de moitié, reprit-il, vous condamnerez à mort mes animaux et les plus faibles de ma famille, les enfants, les femmes enceintes et les vieillards.
– Si nous avions suivi la route du Centre, comme nous l’avions prévu, vous n’auriez pas été livrés du tout, dit Irwan.
– Le Sheuln soit loué, qui vous a envoyés à nous.
– L’hiver sera aussi rigoureux pour vous que pour nous…
– Vous savez bien que non ! Vos camions vous permettent de vous réfugier plus au sud, dans des contrées plus clémentes.
– Vous ne pouvez pas nous demander de résoudre les problèmes engendrés par vos choix, par vos croyances. Rien ne vous oblige à passer l’hiver dans le Pays-Bas. L’Éthique nous interdit de favoriser un peuple au détriment des autres. »
La voix d’Irwan était devenue cassante. Solman se rendit compte qu’il sautait sur l’occasion – et en même temps que lui, tous les pères et mères du peuple aquariote – d’assener quelques-unes de ses vérités à ces fanatiques dépenaillés et arrogants.
« L’eau… murmura le plus ancien des visiteurs en remontant son chapeau.
– Eh bien quoi, l’eau ? aboya Irwan.
– Elle vous rend puissants et, comme tous les puissants, injustes.
– C’est précisément pour rendre justice aux autres peuples que nous nous voyons contraints de refuser votre requête », répliqua Irwan.
Solman ressentit comme une blessure le mépris profond du porte-parole du conseil pour ses vis-à-vis. Il ne refusait pas le supplément d’eau par goût de l’équité, comme il le prétendait : grâce à la rhabde du groupe d’Helaïnn, les Aquariotes disposaient de réserves largement supérieures aux besoins habituels des peuples nomades.
« Ma famille et mon bétail ont vraiment besoin d’eau, répéta le sheuln maigre d’une voix nouée par l’angoisse.
– Une moitié de votre quote-part en moins, une moitié d’eau en moins, nous ne reviendrons pas là-dessus. »
Le sheuln se leva et brandit un poing menaçant en direction des six membres du conseil aquariote. Sa pomme d’Adam saillait comme une lame sous la peau tendue de son cou. Les pans relâchés de sa chemise laissaient entrevoir un torse creux, rayé par les côtes.
« Votre… votre… Prenez… » La colère le suffoquait, empêchait les mots de sortir. « Le jour… viendra… le jour viendra où vous… vous serez vous aussi dans le besoin…
– Nous sommes tous les jours dans le besoin. »
Le calme affecté d’Irwan offrait un contraste saisissant avec l’agitation de son interlocuteur.
« La nature… elle… n’oublie jamais un méfait…
– Quelle faute avez-vous donc commise pour qu’elle vous punisse de la sorte ? »
À ces mots, les onze autres Sheuln, les chefs de ces douze familles qui étaient sans doute appelés à former les douze tribus du grand Dessein, se levèrent tous en même temps et se dirigèrent d’un pas furieux vers la sortie de la tente.
« Tu es peut-être allé trop loin, Irwan, dit Gwenuver après un long, un interminable silence.
– Ils reviendront, ils ont trop besoin d’eau.
– Ils peuvent faire fondre les glaces, recueillir l’eau de pluie…
– Ils ne prendront pas le risque de s’empoisonner. »
Des bribes de voix graves s’exprimant en neerdand traversèrent les cloisons de toile. Irwan tira sur le bas de sa tunique, remonta d’un geste nerveux la longue mèche blanche qui lui balayait le front et se tourna vers Solman.
« Ils ne cherchent pas à nous berner, au moins ?
– Ils sont sincères… »
Pas comme vous, vénéré père, eut-il envie de rajouter. La douleur à nouveau se ficha dans ses tripes comme les serres d’un aigle et le crucifia sur son siège, aux prises avec une terrible envie de vomir. Des grondements retentirent dans le lointain, suivis, à quelques secondes d’intervalle, du hurlement déchirant et prolongé d’une sirène.