Les camions roulaient par vagues de trois sur la plaine sinistre
du Pays-Bas. Un crachin mordant tombait sans discontinuer depuis
l’aube, arasant les maigres reliefs qui osaient briser la vaste platitude.
Un éboulement ayant rendu la piste impraticable entre les Carpates et les Alpes, la caravane avait dû rebrousser chemin et couper
par les mauvaises routes de Bohême pour rejoindre la route du Nord.
Les chauffeurs avaient engagé une course de vitesse contre les vents
glaciaires qui, soufflant du pôle, déposaient un hiver rigoureux et précoce sur des étendues que ne protégeait aucune barrière naturelle,
aucun massif, aucune forêt. Ils avaient longé l’Elbe au sortir du plateau bohémien, puis ils avaient légèrement bifurqué vers l’est pour
gagner les bords de la Baltique, la mer que se partageaient les côtes
des régions lituanienne, polonaise et allemande.
Comme chaque fois qu’il contemplait la Baltique, Solman s’était
senti chaviré de colère et de tristesse. Rien n’était plus désolant que la
métamorphose d’une mer autrefois vivante, féconde, en une fosse
infectée, putride, qui n’avait plus la force de se régénérer, d’expulser
de son grand corps acide les toxines nucléaires, chimiques et génétiques déversées pendant des années par des populations inconscientes, criminelles. Les vagues elles-mêmes n’avaient même plus la
volonté de battre les carcasses rongées des sous-marins et des bâtiments géants échoués à proximité des côtes.
Cependant, Solman avait noté un changement depuis le dernier
passage du peuple aquariote, une effervescence qui creusait de petits
tourbillons dans l’écume dense et verdâtre, qui dégageait des émana
tions semblables à des fumerolles, comme un commencement
de réaction chimique, un premier pas vers un nouveau processus de
transformation. En outre, les nuées d’oiseaux sombres, agressifs et
criards qui pullulaient sur les rochers noirs tendaient à prouver que
la vie reprenait ses droits après une retraite de près d’un siècle.
« Comment peuvent-ils survivre dans cet enfer ? »
Ces mots s’étaient échappés de ses lèvres comme une pensée perdue, mais Raïma, adossée à la cloison, avait répondu :
« Ils se mangent les uns les autres. »
Cette réflexion avait choqué Gwenuver, l’une des trois mères du
peuple, une femme forte au teint pâle, aux yeux clairs, aux cheveux
gris, aux tenues amples et colorées. Elle était montée dans la voiture
de Raïma au moment du départ pour, avait-elle prétendu, soigner un
début de bronchite.
« Je ne connais pas d’exemple d’oiseaux cannibales ! s’était-elle
offusquée en se redressant sur la banquette, les sourcils froncés.
– Vous ne pouvez pas connaître toutes les espèces vivantes sur
cette planète, vénérée mère, avait rétorqué Raïma.
– Ça fait plus de soixante ans que je parcours l’Europe, et jamais,
jamais, je n’ai vu les oiseaux se manger entre eux. »
Raïma avait pris ce petit air revêche que Solman connaissait bien et
qui laissait présager une riposte cinglante. Elle s’était levée et avait
saisi l’un des innombrables bocaux garnissant les rayonnages qui
couraient le long des cloisons. Elle était l’une des seules, sinon la seule,
célibataires du peuple aquariote à disposer de sa propre voiture, un
privilège qui s’expliquait par l’impératif de discrétion que nécessitait
sa fonction. Outre les rayonnages, son mobilier se composait de deux
banquettes, d’un tapis, d’un coin-cuisine, d’un lit et d’une table escamotables. Dorénavant, Solman comprenait encore mieux pourquoi
elle l’avait entraîné dans la remorque bâchée quelques jours plus tôt :
sollicitée à la moindre pause de la caravane, elle n’avait pas voulu courir le risque d’être dérangée, pas tellement pour elle, mais pour lui,
pour ne pas galvauder sa première expérience.
« Les oiseaux migrent, avait-elle soupiré après avoir coincé le bocal
entre ses cuisses pour en ouvrir le couvercle. Ceux-là, une variété de
choucas il me semble, comme les autres. Ils viennent sûrement d’un
autre territoire que l’Europe. »
Une odeur de végétaux putréfiés s’était échappée du récipient.
Raïma avait versé quelques gouttes d’un liquide visqueux, noirâtre,
nauséabond, dans une coupelle métallique qu’elle avait tendue à
Gwenuver. Depuis quelques jours, c’était fou le nombre de personnes
qui éprouvaient le besoin de se faire soigner, des femmes principalement. Tous les prétextes étaient bons pour vérifier la rumeur de la
liaison entre les deux donneurs, qui s’était répandue dans la caravane
plus vite que le venin des anguillesGM dans le sang d’un buveur
imprudent.
Solman avait observé les nuées avec une attention redoublée et, en
dépit de l’éloignement et des bancs de brume, il avait effectivement
cru voir plusieurs oiseaux se précipiter sur un de leurs congénères et
le dépecer de leurs gros becs jaunes. Il n’était pas intervenu, cependant, ne voulant pas donner à mère Gwenuver l’impression qu’il était
déjà sous l’influence de la guérisseuse. Les pères et les mères du
peuple lui avaient tenu lieu de famille après l’assassinat de ses parents
et il avait noué avec eux des liens affectifs qu’il ne voulait pas – et ne
pouvait pas – trancher.
La vieille femme avait grimacé un long moment après avoir ingurgité la mixture de Raïma.
« Si la vie revient sur les bords de la Baltique, avait-elle marmonné,
c’est que la terre est en train de se refaire une santé, comme moi avec
tes satanées potions ! Bientôt l’eau sera redevenue pure et notre tâche
sera accomplie. Je ne serai sans doute pas là pour voir ça, mais les nouvelles générations, les enfants de vos enfants…
– Vous savez très bien, vénérée mère, que je ne peux pas avoir
d’enfants, l’avait interrompue Raïma d’une voix sèche. La nature est
une merveilleuse organisatrice : elle stérilise les ventres qui pourraient propager la transgénose. Et puis, je ne partage pas votre optimisme. »
Gwenuver avait eu un sourire qui se voulait compatissant mais ne
reflétait que l’embarras.
« Je comprends ta mélancolie, Raïma… »
Solman n’avait pas pu se retenir d’examiner Gwenuver du coin de
l’œil. Il s’était rendu compte qu’elle n’en pensait pas un mot, qu’elle
ne ressentait que du mépris pour cette femme qui venait pourtant de
la soigner. Un froid intense l’avait mordu jusqu’aux os, qui traduisait
sa désillusion, son désenchantement, à la fois parce qu’il avait osé
sonder une mère du peuple, outrepassant une frontière qu’il n’avait
jusqu’alors jamais osé franchir, et parce que cette même mère maniait
le mensonge et la manipulation comme n’importe quel troquant
d’armes, comme n’importe quel dresseur de chien, comme n’importe
quel homme ou femme ordinaire.
« Vous ne comprenez rien, vénérée mère ! » avait craché Raïma.
Elle avait replacé le bocal sur l’étagère et s’était campée sur ses
deux jambes devant la banquette où Gwenuver, sous l’impact de sa
voix, s’était rencognée. Les cahots de la voiture l’avaient contrainte à
se rattraper au bord d’une étagère.
« Laissons de côté mes prétendus états d’âme, si vous le voulez
bien, avait-elle repris d’un ton légèrement radouci. Vous n’êtes pas
venue ici pour vous faire soigner, vénérée mère. Vous êtes d’ailleurs
en excellente santé, plus solide qu’un roc, et je ne vous ai donné qu’un
simple dépuratif. Le conseil vous a expédiée chez moi pour tâcher
d’en apprendre un peu plus sur mes relations avec Solman, n’est-ce
pas ? »
Gwenuver s’était tassée sur la banquette.
« Vous craignez qu’en devenant un homme, il n’échappe définitivement à votre contrôle, avait poursuivi Raïma, implacable.
– Qu’est-ce que tu vas imaginer ? » avait protesté la vénérée mère
avec une insupportable absence de conviction.
Solman avait gardé les yeux rivés sur la surface spumeuse et figée
de la Baltique, puis sur l’interminable file des camions qui longeait la
baie bordée de rochers déchiquetés et de ruines rongées par une
mousse noirâtre. Pas besoin de faire appel à son don pour s’apercevoir
qu’elle mentait encore.
« Eh bien oui, j’ai couché avec Solman, avait insisté Raïma. Non pas
pour vous l’arracher, mais parce que le temps est venu pour lui de
quitter le nid.
– Quel… quel rapport avec l’optimisme ou le pessimisme ? » avait
lancé Gwenuver.
Raïma s’était assise au côté de Solman et lui avait caressé la joue
avec ostentation. Ses yeux avaient étincelé comme des diamants noirs
dans la pénombre de la voiture où paressaient les odeurs habituelles
d’alcool, de camphre et de plantes séchées.
« Dans la plupart des peuples nomades, les donneurs ne servent
qu’à consolider la légitimité des mères et des pères du peuple. »
Elle avait prononcé ces mots d’un ton léger, presque enjoué. Le
sang s’était retiré du visage et des lèvres de Gwenuver.
« Espèce de petite… Comment peux-tu te permettre de…
– Oh, je n’affirme pas que c’est conscient, je pense simplement
que vous vous hâtez d’interpréter les signes comme des justifications
de vos décisions, de vos croyances. Ainsi, vous apercevez des oiseaux
sur les bords de la Baltique, vous en déduisez que la terre aura bientôt
recouvré sa virginité, et vous vous flattez déjà de faire partie des élus
qui auront su guider leurs peuples vers un avenir glorieux…
– Je dis seulement que les animaux vont là où se déploie la vie,
coupa Gwenuver. C’est une loi de la nature.
– Quelles sortes d’animaux ? Quelle sorte de nature ? »
Une moue s’était découpée comme une ancienne cicatrice sur la
face lunaire de la vieille femme.
« Il n’y a qu’une mère Nature, avait-elle dit dans un souffle. Un
seul règne végétal, un seul règne animal…
– Vous parlez en ce moment de l’Éden, une vision idyllique des
anciens livres sacrés, ceux-là mêmes que vous condamnez !
– Il suffit ! avait soudain grondé Gwenuver en balayant l’air d’un
revers de main. Où veux-tu en venir ? »
Raïma avait fixé un long moment son interlocutrice, empêtrée
dans ses questions et dans ses vêtements aux couleurs acidulées.
« Vous êtes les survivants de l’ancien monde. – La froideur de sa
voix lui donnait une efficacité redoutable. – Vous transportez en vous
des rêves impossibles, des chimères, les mêmes qui ont valu à l’Humanité son conflit le plus meurtrier, le plus dévastateur. Vous êtes
inadaptés et vous entraînez vos peuples dans les mêmes ornières,
dans les mêmes désastres. Seuls les donneurs ont le pouvoir de prévoir et de changer les choses, mais qui les écoute vraiment ?
– Toi, je suppose ! C’est sans doute ce qu’on appelle recueillir des
confidences sur l’oreiller ! »
L’ironie de Gwenuver avait laissé Raïma de marbre. Le tour pris
par la dispute entre les deux femmes avait interloqué Solman, qui
n’avait jamais imaginé qu’on pût s’opposer avec une telle force
à une mère du peuple. Et bien qu’il eût beaucoup de choses à raconter sur les donneurs, ou sur les soi-disant donneurs, il n’avait pas
osé intervenir. La caravane s’était éloignée de la côte pour s’engager
sur la bande de terre vallonnée qui séparait la Baltique de la mer du
Nord.
« Les donneurs sont les sentinelles du présent, dit Raïma. Écoutez-les du fond de l’âme, vénérée mère, et vous verrez qu’il n’y a aucune
raison d’être optimiste.
– L’Apocalypse a eu lieu il y a de cela presque un siècle, Raïma. Les
vieilles religions sont mortes avec l’ancien monde.
– J’attends encore le Jugement dernier… »
Gwenuver avait décoché un regard vénéneux à la guérisseuse.
« Je crois, ma pauvre fille, que la transgénose commence à te rendre
folle. »
À cet instant, Solman l’avait haïe, cette mère qui avait été si compréhensive, si tendre avec lui.
Les Aquariotes avaient toujours nourri une solide aversion à l’encontre des Sheulns, mais l’Éthique nomade les contraignait à leur
livrer de l’eau lorsqu’ils étaient dans le besoin, comme à n’importe
quel autre peuple du territoire européen.
Les Sheulns n’étaient pas des nomades à proprement parler, puisqu’ils ne sortaient jamais des frontières du Pays-Bas, qu’ils limitaient leurs déplacements au littoral de la mer du Nord, reculant
leurs habitations sur pilotis au fur et à mesure que la mer éventrait
les digues et recouvrait les anciens polders. Intégristes du retour au
naturel, ils n’utilisaient, pour se déplacer, que des attelages de chevaux, de mules et de bœufs. Leurs charrettes ne connaissaient que
deux matériaux, le bois et la pierre – quatre, si on rajoutait la toile
huilée des bâches et le cuir des harnais –, car ils refusaient le métal et
tout autre vestige de l’ancienne civilisation. Ils se considéraient
comme l’une des douze tribus élues – personne, pas même eux, ne
savait qui étaient les onze autres –, et se prétendaient chargés de guider l’Humanité sur les chemins de la Grâce divine. En disparaissant
dans des circonstances mystérieuses – ravi par les archanges, selon
une légende –, Andréas Sheuln, leur rassembleur, leur premier père,
avait acquis le statut de martyre et prophète, au point que les chefs
des douze familles, des hommes exclusivement, portaient le titre de
« sheuln ». En dehors de l’élevage et de l’agriculture, leur principale
activité consistait à nettoyer le Pays-Bas de ses « seules montagnes,
les montagnes d’ordures », à savoir faire disparaître avec une
patience de fourmi les ruines des anciennes cités ainsi que les cimetières d’engins et d’obus à tête nucléaire abandonnés par la Troisième Guerre mondiale. Ils ne possédaient pas d’autres armes que
leurs pioches en pierre, leurs fourches et leurs râteaux en bois, mais,
vivant sur des terres désolées, ils avaient pour seuls ennemis l’humidité, le froid, les nuées d’insectes et les hordes de chiens sauvages. En
échange de l’eau potable, introuvable sur leur territoire et qu’ils
stockaient dans d’immenses tonneaux en bois, ils fournissaient aux
Aquariotes des légumes, des œufs, de la viande séchée, des peaux,
de la laine de mouton et une farine d’une variété de blé au goût
âpre qui poussait en maigre quantité sur les terres sablonneuses du
littoral.
« Les chiens ne suffisaient pas, il nous faut maintenant compter
avec les oiseaux, une espèce particulièrement féroce de charognards.
Ils s’abattent par centaines sur nos troupeaux, sur nos poulaillers, sur
nos récoltes. »
Assis dans un recoin de la tente où s’étaient réunis les douze
Sheulns et les six pères et mères du peuple aquariote, Solman percevait l’odeur âcre qui suintait des vêtements de laine et de cuir des visiteurs et dominait les senteurs diffusées par les encensoirs suspendus.
Dehors, les lueurs dansantes des braseros ne parvenaient pas à
repousser la nuit noire, glaciale, désespérante ; les hurlements d’un
vent mauvais emportaient le ronronnement des pompes qui transvasaient l’eau dans les tonneaux posés sur les charrettes. Par-dessus le
dossier de son fauteuil, Gwenuver gratifia Solman d’un regard en
coin qui signifiait : « Tu vois que j’ai eu raison, les oiseaux ne peuvent
pas se manger entre eux, tu comprends maintenant que les affirmations de Raïma ne sont que des divagations d’une pauvre folle rongée
par la maladie… »
L’homme qui venait de prononcer ces mots avec un épouvantable
accent semblait le plus âgé avec sa longue barbe blanche, les rides profondes qui lui hachaient le visage et les taches brunes qui lui parsemaient les mains. Entre eux les Sheulns parlaient le neerdand,
un mélange d’allemand, de danois et de néerlandais, mais les chefs
des familles avaient tous appris à s’exprimer en français, la langue des
Aquariotes. Assis sur des sièges disposés en demi-cercle face aux
six fauteuils des pères et mères du conseil, ils portaient des vestes,
des chemises et des pantalons de laine grossièrement filée ainsi
que des chapeaux et des bottes d’un cuir épais, brut. En comparaison,
les tenues des Aquariotes – des robes et des ensembles pourtant
simples – paraissaient sophistiquées, presque luxueuses. De même, la
symphonie de couleurs et de formes jouée par les tapis étalés sur le
sol semblait désorienter les visiteurs, qui assimilaient probablement
la complexité de tons et de couleurs à une hérésie technologique.
Cependant, l’eau étant indispensable à la poursuite de leur grand
Dessein, ils n’avaient pas d’autre choix que de négocier avec les représentants d’un peuple corrompu.
Solman ne détectait pas de tromperie en eux, pas de tromperie
intentionnelle en tout cas, mais un hiatus entre ce qu’ils prétendaient
être, les gardiens intransigeants de l’ordre naturel, et ce qu’ils étaient
en réalité, des hommes qui se muraient dans une armure de fanatisme pour ne pas se frotter à leurs désirs profonds, des êtres qui
vivaient coupés d’eux-mêmes et qui n’avaient pas d’autre choix, pour
le supporter, que de se convaincre à tout prix qu’ils détenaient la
vérité.
« Devons-nous comprendre que vous souhaitez modifier les
conditions du troc ? » demanda Irwan, le père le plus ancien et, à ce
titre, le porte-parole du conseil aquariote.
Les Sheulns se consultèrent brièvement du regard avant que l’un
d’eux, un homme décharné à la barbe noire, au large chapeau et à la
voix haut perchée ne prenne la parole :
« Je parle ici au nom de ma famille, et non du peuple sheuln. L’année n’a pas été bonne. Les chiens errants ont décimé mes brebis et
mes porcs, les oiseaux ont détruit mes récoltes. Si nous voulons passer
l’hiver, nous devrons puiser dans nos réserves et… diminuer de moitié notre contrepartie. »
Il ne mentait pas, son inquiétude reléguait au second plan ses
convictions et son arrogance de Sheuln. La lumière ténue des lampes
à gaz faisait briller ses yeux au fond de ses orbites sombres.
« Et si, de votre côté vous diminuez l’eau de moitié, reprit-il, vous
condamnerez à mort mes animaux et les plus faibles de ma famille,
les enfants, les femmes enceintes et les vieillards.
– Si nous avions suivi la route du Centre, comme nous l’avions
prévu, vous n’auriez pas été livrés du tout, dit Irwan.
– Le Sheuln soit loué, qui vous a envoyés à nous.
– L’hiver sera aussi rigoureux pour vous que pour nous…
– Vous savez bien que non ! Vos camions vous permettent de vous
réfugier plus au sud, dans des contrées plus clémentes.
– Vous ne pouvez pas nous demander de résoudre les problèmes
engendrés par vos choix, par vos croyances. Rien ne vous oblige à passer l’hiver dans le Pays-Bas. L’Éthique nous interdit de favoriser un
peuple au détriment des autres. »
La voix d’Irwan était devenue cassante. Solman se rendit compte
qu’il sautait sur l’occasion – et en même temps que lui, tous les pères
et mères du peuple aquariote – d’assener quelques-unes de ses vérités
à ces fanatiques dépenaillés et arrogants.
« L’eau… murmura le plus ancien des visiteurs en remontant son
chapeau.
– Eh bien quoi, l’eau ? aboya Irwan.
– Elle vous rend puissants et, comme tous les puissants, injustes.
– C’est précisément pour rendre justice aux autres peuples que
nous nous voyons contraints de refuser votre requête », répliqua
Irwan.
Solman ressentit comme une blessure le mépris profond du porte-parole du conseil pour ses vis-à-vis. Il ne refusait pas le supplément
d’eau par goût de l’équité, comme il le prétendait : grâce à la rhabde du
groupe d’Helaïnn, les Aquariotes disposaient de réserves largement
supérieures aux besoins habituels des peuples nomades.
« Ma famille et mon bétail ont vraiment besoin d’eau, répéta le
sheuln maigre d’une voix nouée par l’angoisse.
– Une moitié de votre quote-part en moins, une moitié d’eau en
moins, nous ne reviendrons pas là-dessus. »
Le sheuln se leva et brandit un poing menaçant en direction des six
membres du conseil aquariote. Sa pomme d’Adam saillait comme
une lame sous la peau tendue de son cou. Les pans relâchés de sa chemise laissaient entrevoir un torse creux, rayé par les côtes.
« Votre… votre… Prenez… » La colère le suffoquait, empêchait les
mots de sortir. « Le jour… viendra… le jour viendra où vous… vous
serez vous aussi dans le besoin…
– Nous sommes tous les jours dans le besoin. »
Le calme affecté d’Irwan offrait un contraste saisissant avec l’agitation de son interlocuteur.
« La nature… elle… n’oublie jamais un méfait…
– Quelle faute avez-vous donc commise pour qu’elle vous punisse
de la sorte ? »
À ces mots, les onze autres Sheuln, les chefs de ces douze familles
qui étaient sans doute appelés à former les douze tribus du grand
Dessein, se levèrent tous en même temps et se dirigèrent d’un pas
furieux vers la sortie de la tente.
« Tu es peut-être allé trop loin, Irwan, dit Gwenuver après un long,
un interminable silence.
– Ils reviendront, ils ont trop besoin d’eau.
– Ils peuvent faire fondre les glaces, recueillir l’eau de pluie…
– Ils ne prendront pas le risque de s’empoisonner. »
Des bribes de voix graves s’exprimant en neerdand traversèrent les
cloisons de toile. Irwan tira sur le bas de sa tunique, remonta d’un
geste nerveux la longue mèche blanche qui lui balayait le front et se
tourna vers Solman.
« Ils ne cherchent pas à nous berner, au moins ?
– Ils sont sincères… »
Pas comme vous, vénéré père, eut-il envie de rajouter. La douleur
à nouveau se ficha dans ses tripes comme les serres d’un aigle et le
crucifia sur son siège, aux prises avec une terrible envie de vomir.
Des grondements retentirent dans le lointain, suivis, à quelques
secondes d’intervalle, du hurlement déchirant et prolongé d’une
sirène.