Chapitre 5
Des chiens.
Des centaines de chiens. Poil ras, noir et feu, yeux étincelants, babines retroussées sur des crocs impressionnants.
Ils s’étaient approchés en silence et avaient surgi de la nuit comme des spectres. Pétrifié à l’entrée de la tente du conseil, Solman les voyait affluer par vagues entre les camions, les remorques, les charrettes, se ruer sur les hommes, les femmes et les enfants rassemblés autour des braseros, leur sauter à la gorge, les coucher sur le sol, leur briser le cou, tailler en pièces leurs vêtements, leur ouvrir le ventre, leur arracher les viscères. Avertis au tout dernier moment par la sirène, les guetteurs aquariotes n’avaient pas eu le temps de s’organiser. Des éclairs fugaces trouaient l’obscurité, des rafales de fusil d’assaut claquaient entre les grondements des fauves mais la nuit et la confusion rendaient les tirs imprécis, dangereux. Déjà les chevaux et les bœufs des attelages sheulns gisaient sur la terre humide, empêtrés dans leurs harnais. Quelques charrettes s’étaient renversées, des tonneaux avaient éclaté comme des fruits mûrs et répandu leur eau changée en vin par le sang.
Un brasero s’effondra dans une gerbe d’étincelles qui, giflées par le vent, illuminèrent une partie du campement et crépitèrent sur les tôles des camions et des citernes.
« Les phares ! » cria Irwan, sortant soudain de son hébétude.
Légèrement en retrait à l’intérieur de la tente, les deux autres pères et les trois mères du conseil ne bougeaient pas, horrifiés par les scènes de cauchemar qui se déroulaient sous leurs yeux. Les chefs de famille sheulns les plus jeunes, les plus alertes, avaient eu le réflexe de courir, de se réfugier dans une tente ou de grimper sur l’aile d’un camion mais les plus âgés avaient sombré sous les vagues déferlantes de la horde.
« Quoi, les phares ? » gémit Gwenuver.
Elle se mordait les lèvres, se tordait les mains, haletait et reniflait pour essayer de réprimer ses sanglots. Jamais elle n’avait été pénétrée d’un tel sentiment d’impuissance.
« Il faut que les chauffeurs les allument ! Vite ! »
Gwenuver hocha la tête, décrocha les larmes qui perlaient à ses cils.
« Ils auraient déjà… déjà dû prendre l’initiative…
– Ils sont dans leurs tentes à cette heure-ci ! glapit Irwan, excédé. Et ils ne peuvent plus en sortir. »
Les chiens avaient choisi le meilleur moment pour porter leur attaque, comme guidés par une intelligence supérieure. En tirant profit de l’obscurité, en s’approchant sans faire le moindre bruit, ils n’avaient pas eu le comportement habituel des hordes, pour lesquelles les affrontements se résumaient le plus souvent à de pures épreuves de force. Et d’ailleurs, jamais une horde ordinaire n’aurait osé s’en prendre directement à un campement : les chiens maraudaient autour des troupeaux domestiques, prélevaient de temps à autre un mouton, un veau, un porc et, parfois, quand la faim devenait plus forte que la peur, un humain isolé. Ils se tenaient à l’écart des hardes de sangliers, de vaches et de chevaux sauvages dont ils craignaient les hures, les cornes ou les sabots. La plupart des peuples éleveurs disposaient d’animaux dressés, chiens, chats ou lynx, pour prévenir leurs incursions. Il arrivait que le grand conseil des peuples ordonne une battue générale pour réduire la population des hordes quand celle-ci devenait trop importante et représentait une menace pour l’équilibre général.
Le vent ne parvenait pas à disperser l’odeur de chair et de sang qui submergeait le campement. Des formes luisantes et tressautantes s’agitaient autour des corps qui gisaient par dizaines sur les allées délimitées par les voitures, les remorques, les tentes et les camions. Malgré le bourdonnement entêtant d’une pompe qui continuait de vider l’eau d’une citerne, Solman discernait les craquements des os déchiquetés, les bruits lugubres de mastication, de déglutition. De temps à autre, les chiens les plus proches levaient la tête et lançaient un regard indéchiffrable vers la tente où se tenaient les pères et les mères du peuple.
« Est-ce qu’ils vont nous… nous…? bredouilla Gwenuver.
– Si nous restons là à ne rien faire, il y a toutes les chances », murmura Irwan.
Les réserves des lampes à gaz étant pratiquement épuisées, l’obscurité se resserrait sur eux comme une main noire et glacée. La tente ne fermait pas et, à première vue, les fauves n’avaient pas d’autre proie à se mettre sous la dent que les six membres du conseil et leur jeune clairvoyant. Déjà plusieurs d’entre eux se disputaient les cadavres, une agressivité pour l’instant mesurée mais qui préludait à une nouvelle offensive après la relative accalmie représentée par la première curée.
« J’y vais », dit Solman.
Les visages des pères et mères du peuple se tournèrent dans sa direction. Il eut l’impression d’être encerclé par six masques mortuaires.
« Tu vas où ? glapit Irwan.
– Chercher les chauffeurs, rassembler les guetteurs…
– Pas question ! Ce n’est pas à toi de… »
Solman ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Il sortit de la tente et se dirigea le plus vite possible vers le centre du campement. Saisi par la fraîcheur nocturne, la tête rentrée dans les épaules, il pataugea dans une mare visqueuse et longea un premier camion. Sa botte pesait plus lourd qu’une pierre au bout de sa jambe torse. La pompe s’était tue après avoir vidé la citerne de ses trente mètres cubes d’eau. Les sons prenaient une résonance effrayante dans le silence funèbre, le chuintement des semelles sur la terre gorgée de sang, le grésillement du crachin sur les surfaces métalliques, les borborygmes du tuyau coincé sous les douves d’un tonneau, les grognements sourds des molosses affairés à dépecer les cadavres…
À l’arrière de la citerne, il faillit trébucher sur le corps d’une jeune femme que les chiens avaient entièrement dévêtue et vidée de ses viscères. Ils avaient dédaigné le reste, le visage, la poitrine, le bassin, les jambes, si bien que, n’était-ce cette béance odieuse sous son sternum, elle paraissait plongée dans un sommeil paisible. Quel âge avait-elle ? Quinze, seize ans, peut-être… Il ne la reconnaissait pas, mais elle avait très bien pu faire partie de ces adolescentes dont les corps sveltes et lisses avaient nourri ses fantasmes durant ces trois dernières années.
Il lança un regard haineux aux deux chiens qui, plus loin, arc-boutés sur les pattes postérieures, rongeaient les bras d’un Sheuln dont la face n’était plus qu’une bouillie de chair et de sang. La vitesse avec laquelle les fauves avaient conquis le campement, leur efficacité stratégique résultaient sans aucun doute d’une mutation. Si ces comportements nouveaux, adaptés, s’étendaient à l’ensemble des hordes – et les exemples abondaient de ces acquis spontanément partagés à des centaines de kilomètres de distance –, le peuple aquariote n’aurait plus jamais de tranquillité. Il lui faudrait dresser des palissades autour des campements, une obligation qui réduirait sa mobilité et l’entraverait dans ses rhabdes. Or, les réserves d’eau potable étaient disséminées sur un territoire qui s’étendait des côtes atlantiques aux plaines de l’Oural, des pays du Nord jusqu’aux pointes d’Espagne, de Grèce et d’Italie. Lorsqu’ils avaient trouvé de l’eau, les sourciers éprouvaient le besoin vital de changer de région, de « suivre la baguette », selon leur expression, pour respecter la mère terre, pour ne pas la piller ou la salir comme les hommes de l’ancien temps. Le voyage leur permettait de se régénérer, d’entretenir leur fraîcheur mentale, leur réceptivité. Les empêcher de se déplacer, c’était les condamner à perdre leur pouvoir et, à terme, condamner les peuples nomades à mourir de soif ou d’empoisonnement.
Solman s’enfonça dans le cœur du campement. Il s’était élancé sur un coup de tête, avant tout pour lutter contre une sensation d’impuissance suffocante, mais il n’avait pas la moindre idée de la conduite à suivre pour prévenir les guetteurs et les chauffeurs, pour rassembler les énergies éparpillées. Le crachin imprégnait et alourdissait ses vêtements de cuir. Il n’avait pas parcouru trente mètres que déjà, sa jambe tordue commençait à l’élancer. Les chiens se contentèrent de grogner et de montrer les crocs sur son passage. Il aperçut un petit garçon qui, perché sur le capot d’un camion, essayait désespérément de grimper sur la plate-forme d’une cabine, trop haute pour ses petits bras. D’autres enfants et des adultes se tenaient en équilibre sur le faîte des citernes, agrippés aux barres transversales scellées dans le métal et espacées de deux mètres. Leurs visages se découpaient comme des astres pâles et fuyants sur le fond de ténèbres. L’attaque de la horde n’avait pas seulement désorganisé le campement, elle avait brisé en un éclair la cohérence et la solidarité du peuple aquariote, elle avait renvoyé chacun à ses terreurs immémoriales, à ses démons individualistes. Les peuples nomades avaient rejeté les valeurs de l’ancienne civilisation technologique, mais ils continuaient d’être gouvernés par la pire d’entre elles, celle qui avait conduit à tous les abus, à tous les désastres : la peur de la mort.
Un chien surgit des roues d’un camion et se dressa devant Solman. L’espace d’une minute, une éternité dans les circonstances, le fauve et le donneur restèrent face à face, immobiles. La gueule ouverte, les crocs dégagés, la langue pendante, le chien parsemait sa respiration haletante de grondements menaçants. Des gouttes de sang étoilaient son poitrail et son museau sombres. Ses yeux avaient l’éclat blessant de pierres noires. Plus massif, plus musculeux que ses congénères, il dégageait une puissance phénoménale, mais ce n’est pas cette sensation de force brute, pourtant terrifiante, qui frappa Solman. Il avait l’étrange impression de se retrouver devant un être… intelligent, devant un égal. Il lisait, dans son regard, une expressivité qu’il n’avait jamais remarquée chez les autres chiens sauvages ou chez n’importe quel autre animal, il percevait une intention, derrière le paravent de l’instinct, un arrière-plan, comme chez les êtres humains que le conseil aquariote lui demandait de sonder. Et ce qu’il captait dans l’esprit du molosse lui faisait froid dans le dos : la horde ne s’était pas abattue sur le campement pour assouvir sa faim mais parce que quelqu’un lui avait confié la mission d’y semer la terreur et la mort. Quelqu’un avait transformé ces fauves en soldats disciplinés et déclaré une guerre sans merci aux Aquariotes – et sans doute à l’ensemble des peuples nomades.
Solman se secoua pour chasser l’humidité qui se déposait dans ses cheveux et ses vêtements. Le molosse laboura le sol de ses griffes, puis poussa un long hurlement. Un chœur étourdissant de jappements lui répondit. Quelque part sur la gauche retentit le claquement caractéristique d’une portière. Tout à coup, des phares projetèrent dans la nuit deux faisceaux éblouissants qui révélèrent un spectacle de désolation, des corps mutilés, des mares de sang, des organes et des membres éparpillés. Les yeux des chiens flamboyèrent dans les recoins d’obscurité, comme si des centaines d’ampoules s’étaient allumées en même temps. Une première rafale dégringola d’une plateforme, suivie d’autres, des balles crépitèrent sur la terre, ricochèrent sur les tôles, miaulèrent autour des tentes et des remorques.
Le molosse bâilla, poussa un second hurlement, plus aigu, puis après avoir enveloppé Solman d’un regard énigmatique, se fondit dans la nuit. Se faufilant avec une agilité étonnante sous les camions, sous les voitures, les chiens battirent en retraite avec une telle rapidité, une telle cohérence, que les balles n’en couchèrent qu’une dizaine. Alors retentirent des appels et des ululements de sirènes, les guetteurs descendirent des plates-formes, les chauffeurs sortirent des tentes, grimpèrent dans les cabines, allumèrent les phares. Le campement se réorganisa sous l’impulsion des membres du conseil ayant enfin recouvré leurs esprits. Des parents et des enfants fous d’inquiétude se répandirent dans les allées, les hurlements déchirants des mères, des sœurs ou des filles, les cris de désespoir des pères, des frères ou des fils se mêlèrent aux coups de feu et aux gémissements des chiens agonisants.
Les moteurs tournaient au ralenti pour éviter le déchargement des batteries. L’odeur de gaz masquait en partie les effluves de sang et de charogne. Les pères et les mères du peuple avaient décidé d’incinérer les corps dès le lendemain à l’aube, afin de prévenir les épidémies, toujours à redouter dans ce genre de circonstances. Afin, également, de quitter au plus vite une région désormais frappée de malédiction. Certes, les hordes de chiens sauvages étaient capables de parcourir deux cents kilomètres par jour, soit presque autant que les camions, et donc de suivre à distance le peuple de l’eau, mais pour des motifs autant psychologiques que rationnels, il valait mieux ne pas s’attarder dans les parages. En outre, les relations avec les Sheulns ne risquaient pas de s’améliorer à la lueur des derniers événements : non seulement on leur avait refusé la moitié de l’eau nécessaire à leurs besoins, mais sept de leurs douze chefs avaient trouvé la mort dans le campement et, si les Aquariotes ne pouvaient être tenus pour responsables de l’attaque de la horde, ils n’avaient pas assuré la sécurité de leurs hôtes et, par conséquent, ils risquaient d’être accusés lors du prochain rassemblement d’avoir doublement bafoué l’Éthique nomade.
Ce n’est que lorsqu’il arriva en vue de la petite voiture, située en fin de convoi, que Solman s’interrogea sur le sort de Raïma. L’auvent était désert et plongé dans le noir. De même aucune lumière, même ténue, ne soulignait les vitres habillées de rideaux. Il accéléra l’allure malgré un souffle déjà court, s’engouffra sous l’auvent, avala d’une foulée le marchepied et s’introduisit dans la voiture.
« Raïma ? »
Personne ne lui répondit. L’intérieur baignait dans une pénombre à peine retroussée par les faisceaux des phares. Les odeurs singulières des herbes macérées, des onguents et des décoctions flottaient dans l’air humide. Il huma également le parfum de Raïma, un mélange de musc, de rose sauvage et de citronnelle dont elle était la seule à user et qui rôdait comme une ombre entre les banquettes. Il alla vérifier dans le coin-cuisine – coin-antre aurait été un terme plus approprié pour décrire cet espace minuscule encombré de récipients de toutes tailles où marinaient des préparations à des stades divers d’avancement – tout en sachant qu’il ne l’y trouverait pas. Il prit appui sur la table scellée au plancher pour détendre sa jambe douloureuse et reprendre son souffle. Raïma… Se pouvait-il qu’elle eût été dévorée par les chiens ? Elle recevait d’habitude les gens dans sa voiture, où elle disposait de tous ses remèdes, mais deux heures plus tôt, un garçon était venu la chercher pour l’accouchement de sa sœur aînée.
Taraudé par l’angoisse, il sortit de la voiture et commença à fouiller le campement en compagnie de ces hommes et de ces femmes qui recherchaient un proche sous les roues des camions, dans les débris des charrettes ou des tonneaux, entre les cadavres des chevaux et des bœufs, dans les ornières profondes que le crachin transformait en fossés boueux. Ne disposant pas de lampe de poche, il ne pouvait s’orienter qu’à la lueur rasante des phares qui explosait en myriades de gouttes aveuglantes sur les rideaux de pluie. Chaque fois qu’on ramenait un corps dans une allée, il s’arrêtait de respirer. Même si toutes les vies revêtaient la même importance aux yeux des Aquariotes, il ne pouvait s’empêcher de ressentir un immense soulagement lorsque les rayons des lampes révélaient un autre visage que celui de Raïma, ou une autre chevelure que celle de Raïma pour celles dont le visage était méconnaissable. Une réaction parfaitement égoïste, il en était conscient, mais la guérisseuse était sa seule amie, sa seule confidente, sa seule complice, la seule femme du peuple de l’eau qui lui eût ouvert son esprit, son cœur et son corps.
Des veillées funèbres se tenaient déjà dans les tentes ouvertes où chacun était convié à se recueillir, à accompagner l’âme des défunts dans leur voyage. Aux notions de paradis ou d’enfer professées par les religions mortes, les peuples nomades avaient substitué l’idée générale de la transmigration des âmes, selon le principe des cycles cher à mère Nature, qui mourait sans cesse à elle-même pour renaître, qui se nourrissait de tous les déchets, de toutes les décompositions pour mieux déployer la vie. Cette croyance – car la transmigration restait une croyance – présentait l’avantage théorique de renvoyer chacun à sa propre responsabilité mais, dans la pratique, les hommes et les femmes des peuples nomades se montraient prompts à rejeter la faute sur autrui, à provoquer et entretenir les querelles. C’était d’ailleurs cette propension à la discorde qui avait motivé l’organisation de jugements lors des grands rassemblements et, par voie de conséquence, la charge de clairvoyant. Les juges ordinaires du début avaient peu à peu été remplacés par des êtres aux perceptions aiguisées, des jeunes gens le plus souvent, voire des enfants, dont les sentences étaient sans appel.
Solman s’aventura avec quelques autres hors des limites du campement, là où le crachin absorbait entièrement la lumière des phares. Il s’efforça de suivre l’allure malgré les élancements de sa jambe bancale. De loin le campement évoquait une ruche dévastée, meurtrie. Les camions ouvraient de gros yeux de reines éblouies, les silhouettes s’agitaient dans le plus grand désordre comme des travailleuses déboussolées. Ils ne trouvèrent qu’un bras rongé jusqu’à l’os à trois cents mètres du camion le plus proche, un souvenir à la fois dérisoire et atroce du passage de la horde.
« On rentre, gronda un homme, les mâchoires serrées. Ces satanés cabots pourraient revenir. »
Solman était persuadé du contraire, mais il garda ses certitudes pour lui et se contenta de revenir avec les autres dans le campement, où il erra comme une âme en peine jusqu’à ce que sa jambe le contraigne à s’arrêter et à se réfugier sous l’auvent d’une tente vide. Il était arrivé dans un endroit où les voitures et les remorques regroupées arrêtaient les faisceaux des phares et invitaient les ténèbres à reprendre leurs droits. Les lamentations montaient comme des mélopées funèbres entre les ronronnements des moteurs. Une gerbe d’exclamations éclatait de temps à autre, signe qu’on venait de découvrir un nouveau corps.
Trempé jusqu’aux os, Solman entreprit de retirer sa tunique dont le cuir gorgé d’eau lui irritait la peau. Il lui sembla discerner un gémissement tout près de lui. Il s’interrompit dans son mouvement, tendit l’oreille : cela venait de l’intérieur de la tente. Le cœur battant, il en franchit l’ouverture, laissa à ses yeux le temps de s’accoutumer à l’obscurité. Il y régnait une odeur de sueur rance, caractéristique des habitations occupées par des hommes seuls. Il ne distingua rien d’autre qu’une couche défaite, une table basse et une malle d’osier d’où débordaient des vêtements épars. Il crut qu’il avait été leurré par ses sens, et la déception souffla, comme la flamme d’une bougie, le fol – et absurde – espoir qui s’était levé en lui.
Puis il entendit à nouveau le gémissement, plus net, plus proche, et comprit qu’il provenait de l’autre côté de la toile. Oubliant la fatigue et la douleur, il sortit presque en courant de la tente, la contourna, buta contre quelque chose de dur, s’étala de tout son long sur la terre gorgée d’eau. Il se releva et se rendit compte qu’il avait percuté le cadavre d’un homme, jeune à en juger par la moitié du visage qui n’avait pas été lacérée. Les chiens ne s’étaient pas satisfaits de le dénuder, de l’égorger et de l’éviscérer comme la plupart de leurs victimes, ils lui avaient arraché les deux bras et les deux jambes. Il devina les raisons de cet acharnement lorsqu’il distingua la forme claire d’un poignard qui gisait dans la boue à moins d’un mètre du corps. L’homme avait tenté de se défendre, blessé un de ses agresseurs peut-être, excité leur fureur en tout cas. Quoi qu’il en fût, cela faisait longtemps qu’il n’était plus en état de proférer la moindre plainte. Solman ramassa le poignard et se rendit à l’arrière de la tente, accrochée directement à une remorque par trois cordes au mépris de toutes les règles de sécurité des campements.
Il s’accroupit pour inspecter du regard le dessous de la remorque. Il entrevit, entre les roues, une forme allongée et grise qui remuait légèrement. Des corolles sombres souillaient ses vêtements déchirés. Des taches de boue. Ou de sang.
« Raïma ? »