Chapitre 8
Retardé par sa quête de l’eau en Ukraine, par l’éboulement dans les Carpates orientales, puis par l’attaque des chiens sur les plaines du Nord, le peuple aquariote arriva avec près de deux semaines de retard sur les lieux du grand rassemblement annuel, dans une région du sud-ouest de la France qui portait le nom de « Pays basque ».
Aux cris et aux démonstrations de joie qui accueillirent la caravane, Solman comprit que les autres peuples avaient eu peur de manquer d’eau, une pénurie qu’ils n’auraient pas réussi à compenser avec les systèmes de récupération et de filtration des eaux de pluie installés sur leurs véhicules.
Rares étaient les nomades qui venaient des régions du Nord ou du Centre. La plupart erraient sur les pourtours du Bassin méditerranéen, où la douceur du climat et l’abondance du gibier rendaient les conditions de vie moins difficiles. Ils étaient des dizaines de milliers sur cette aire plane, arborée, bordée d’un côté par la barrière pyrénéenne, d’un autre par l’océan Atlantique, d’un autre encore par un immense terrain vague qui abritait des ruines mangées par la végétation. Les langues variaient selon les origines. Les uns parlaient le neerdand, d’autres utilisaient un dialecte dérivé de l’anglais et d’autres, dont le peuple aquariote, un français teinté d’italien et d’espagnol. Tous employaient le langage universel des gestes et des mimiques quand les mots ne suffisaient pas. Si les principaux peuples recensaient plusieurs milliers d’individus, certains n’en comptaient que quelques centaines, voire quelques dizaines. Ces derniers étaient appelés à disparaître, ou à être assimilés par des groupes plus importants.
Hormis les camions du peuple aquariote, les moyens de transport, variés, reposaient sur la seule force des énergies naturelles. Bon nombre de véhicules, équipés de roues souples et d’immenses voiles de toile, n’étaient mus que par la force du vent, une particularité qui limitait les déplacements de leurs occupants aux étendues plates et aérées. Construits dans un bois léger, ils ressemblaient à des bateaux échoués sur terre avec leurs rangées de mâts, leurs formes élancées, leurs proues effilées et ornées de figures allégoriques dont la plus courante était un buste de femme avec une queue de dragon pour bassin et des serpents pour cheveux. Les plus petits accueillaient une ou deux familles, les plus grands des clans de cinquante à soixante personnes. Solman, qui avait visité plusieurs de ces engins à l’occasion des rassemblements, avait été surpris par la qualité de l’aménagement intérieur, par cette volonté farouche d’exploiter la moindre parcelle d’espace, de rechercher le meilleur compromis entre confort et aspect pratique. Les senteurs de bois, de résine et de la substance végétale dont on enduisait les coques lui avaient paru infiniment plus attirantes que les odeurs de gaz ou de rouille des camions. De même les cabines richement meublées et décorées lui avaient laissé une impression mille fois plus agréable que les austères tentes aquariotes.
Enfant, il avait assimilé cette découverte à un déni de justice : n’était-ce pas aux Aquariotes, le peuple le plus puissant du territoire européen, de bénéficier des meilleures conditions d’existence ? Pourquoi les porteurs d’eau, les garants de la vie, devaient-ils se contenter de ces maisons de toile si étouffantes en été et si glaciales en hiver ? Un jour, il s’en était ouvert à mère Gwenuver. Elle l’avait pris sur ses genoux et lui avait assuré que la grandeur du peuple aquariote ne résidait pas dans la splendeur de ses habitations, mais dans sa liberté, dans son indépendance. Et votre grandeur d’âme, vénérée mère, où réside-t-elle à présent ? Dans le poignard du tueur que vous avez lancé sur Raïma ?
Solman profita des quelques heures de liberté qui lui restaient avant les sessions du grand conseil et les jugements pour explorer les différents campements. Il ne respira pas cette insouciance joyeuse, cette atmosphère de fête qui régnaient d’habitude dans les allées du rassemblement. On chantait bien sûr, on sortait les flûtes, les guitares, les violons, les accordéons, les harmonicas, on dansait parfois, garçons et filles se chahutaient entre les draps et, les vêtements suspendus sur des fils à linge, on s’ébattait dans l’herbe, on s’ébrouait dans les baignoires collectives à nouveau pleines, on mangeait de bel appétit les morceaux de viande grillés sur des lits de braises, les gourdes de vin de raisin sauvage ou d’alcool de baie volaient de main en main, de lèvres en lèvres, on s’embrassait, on s’enlaçait sous les roues des véhicules ou sur les litières de paille, les couples faisaient l’amour sans prendre la peine de se cacher… mais une ombre planait sur ce grand désordre, qui teintait de gravité les yeux des uns et des autres, qui figeait les rires et les gestes, qui enrobait d’un frémissement glacé la chaleur enivrante de cette fin d’été.
Solman erra au milieu d’une multitude d’appareils métalliques équipés de capteurs solaires. Il fallait d’énormes panneaux noirs pour piéger la lumière du soleil, la transformer en énergie et actionner des véhicules trois ou quatre fois moins volumineux que les camions aquariotes. Des mécaniciens vêtus d’un seul short s’agitaient sous les capots ouverts, sous les ponts, sous les roues cerclées de gomme végétale. Solman entrevit des corps de femmes et d’enfants par les ouvertures des habitations en forme d’igloo dressées par groupes de quatre ou cinq au centre d’un cercle délimité par les braseros et les futailles d’eau. Il croisa un regard surpris, effrayé, dans la pénombre d’une tente. Il se souvint que les Albains tenaient cloîtrées leurs femmes et leurs filles pubères jusqu’à la tombée de la nuit, une coutume héritée de l’ancien temps à laquelle ils n’avaient jamais renoncé malgré les mises en demeure réitérées du conseil général des peuples.
Un remugle d’étable l’avertit qu’il approchait d’un campement de nomades qui, comme les Sheulns, se déplaçaient à bord de chariots bâchés tirés par des attelages, des chevaux, des bœufs mais aussi des lamas et des dromadaires. Ceux-là, les Ariotes, utilisaient davantage d’eau que les autres pour abreuver leurs bêtes et, donc, fournissaient d’importantes quantités de nourriture et de produits de première nécessité au peuple aquariote. Dans une semaine, ils se lanceraient sur les pistes poussiéreuses d’Espagne en direction du Sud puis, à peine arrivés, ils devraient rebrousser chemin pour participer au prochain rassemblement. Le désert avait débordé du cadre de l’Afrique du Nord pour s’étendre à toute la péninsule ibérique, hormis sur la côte atlantique où la fraîcheur marine avait préservé un marais verdoyant d’environ cinquante kilomètres de largeur. Un garçon d’une quinzaine d’années avait un jour expliqué à Solman que cette frange à la fois dérisoire et essentielle abritait les troupeaux sauvages et constituait la seule richesse des Ariotes. Son regard s’était enfiévré lorsqu’il avait évoqué la saison des chasses, les chevaux ou les dromadaires lancés au triple galop derrière les vaches noires, vives, dangereuses quand elles se sentaient traquées, les tourbillons de poussière, l’odeur de sueur et de sang, les cavaliers munis de piques qu’ils devaient plonger entre les vertèbres de leur proie pour atteindre le cœur. Ils possédaient des armes à feu comme tous les nomades, fusils d’assaut, pistolets, revolvers, mais leur tradition leur interdisait de s’en servir pendant les battues. Sans cesse obligés de se déplacer pour laisser aux troupeaux le temps de se régénérer, ils boucanaient les quartiers de viande qu’ils enrobaient ensuite de miel pour allonger leur durée de conservation. Le torse bombé, le garçon avait affirmé que, pour sa première chasse, il avait tué deux vaches et un taureau de cinq cents kilos, mais, malheureusement pour lui, Solman n’avait pas pu faire autrement que de percevoir la musique grossière du mensonge dans le récit de ses exploits.
« Hé ! »
Solman se retourna et avisa un vieillard qui venait dans sa direction. Crâne dégarni, cerclé d’une couronne de cheveux blancs, rides tellement profondes qu’elles semblaient découper des écailles brunes sur ses joues et son front, yeux noirs et perforants sous les buissons rêches des sourcils. Il portait la tenue traditionnelle du peuple lanx, une chemise claire à manches longues, un pantalon bouffant resserré aux chevilles, des chaussures de cuir montantes à bout recourbé et pointu qu’on appelait des babouttes. Sa claudication, légère mais réelle, fit prendre conscience à Solman que sa propre jambe commençait à fatiguer. Tout près, deux dromadaires attachés aux rayons d’une roue plongeaient le mufle dans un monticule d’herbes sèches. Un chien domestique dormait, le museau enfoui entre ses pattes croisées, à l’ombre d’un tonneau. À l’intérieur du chariot, une jeune Ariote à la peau dorée, à genoux sur un coussin, démêlait avec un peigne de corne les torrents noirs de sa chevelure.
Arrivé à hauteur de Solman, le vieil homme s’essuya le front d’un revers de manche et parut chercher ses mots.
« Je te connais, dit-il enfin d’une voix essoufflée. Tu es le donneur du peuple aquariote… »
Les mots se bousculaient dans son français rocailleux. Sur ses gardes, Solman acquiesça d’un hochement de tête.
« J’ai assisté au jugement l’an dernier, reprit le vieillard. – Sa voix ferme, claire, donnait l’impression de ne pas appartenir à ce corps délabré. – Enfin, au jugement que tu as prononcé… »
Solman battit le rappel de ses souvenirs.
L’an dernier… Le conseil du peuple lanx avait sollicité son arbitrage pour une querelle entre deux familles qui se disputaient la propriété d’un véhicule à voile et du mobilier afférent. Une ronde de visages à la fois inquiets et grimaçants avait déversé un flot de paroles ordurières et fielleuses à ses pieds. Les versions étaient contradictoires, bien entendu, mais il s’était rendu compte que ni les uns ni les autres n’avaient vraiment la volonté de tricher, qu’ils présentaient la vérité à leur façon, qu’ils déformaient les faits au gré de leurs intérêts. Ils les avaient renvoyés dos à dos, attribuant le véhicule aux uns et le mobilier aux autres. Sa sentence avait mécontenté les deux parties qui, comme elle émanait d’un donneur, qu’elle était donc irréfutable et exécutoire, n’avaient pas eu d’autre choix que de l’accepter.
Il ne se remémorait pas, en revanche, le visage du vieux Lanx qui se tenait devant lui.
« J’étais dans l’assistance. Une femme de l’une des deux familles était ma fille. Je dois reconnaître, fais excuse, que ton jugement ne m’a pas donné satisfaction…
– Évidemment, coupa Solman d’un ton sec. Vous ne pouviez pas être neutre. »
Les yeux perçants du vieil homme s’abaissèrent vers le sol craquelé où s’activaient des cohortes de grosses fourmis noires. Cris, rires, chants, cliquetis, claquements, aboiements, hennissements, blatèrements, ronronnements et grincements s’entrelaçaient en volutes étourdissantes, insaisissables, au-dessus des véhicules et des habitations éphémères. Le soleil brillait de tous ses feux mais le bleu délavé du ciel préludait à une offensive imminente du froid.
« Ma fille est morte deux mois après le rassemblement, reprit le vieux Lanx. On a retrouvé son corps sur une crique de la côte dalmate. J’ai cru qu’elle avait été assassinée par la famille rivale et, à ce moment-là, donneur, je t’ai haï… »
Solman ressentit toute la virulence de cette haine, une vague blessante qui le traversa et s’évanouit en abandonnant une écume d’amertume dans sa gorge.
« Je t’ai haï de ne pas avoir tranché, de ne pas avoir donné raison aux uns ou aux autres…
– Personne n’avait tort ou raison », murmura Solman.
Il se demandait où voulait en venir son vis-à-vis et commençait à perdre patience. Il lui tardait de regagner la voiture de Raïma, de boire un peu d’eau, de s’allonger sur une banquette, de détendre sa jambe tétanisée.
« Des chiens l’ont égorgée et vidée de ses entrailles… »
Un aiguillon familier griffa le ventre de Solman.
« Les familles lanx possèdent toutes des chiens dressés, poursuivit le vieil homme. Nous les troquons aux Virgotes contre l’huile et le sel. Je me suis dit que l’autre famille, celle à qui tu as attribué les meubles, avait lâché ses chiens sur ma fille. Elle avait un fichu caractère, ça aussi je dois le reconnaître. C’est elle qui a déclenché tout ce ramdam. Elle s’était mise en tête que ce raterre…
– Raterre ?
– C’est comme ça que nous appelons nos glisseurs à voile. Que ce raterre, donc, lui revenait. J’ai voulu me venger, j’ai troqué un pistolet aux Slangs contre toute ma réserve de sel. Et puis, quelques jours plus tard, on a découvert d’autres corps, des hommes, des femmes, des enfants, appartenant aux deux familles et à d’autres, égorgés, éventrés eux aussi. »
Le vieux Lanx marqua un temps de pause pendant lequel il fixa sans les voir les deux dromadaires qui continuaient de brouter leur herbe sèche, relevaient de temps à autre la tête, se lançaient dans un ballet frénétique et désordonné des mâchoires qui donnait à penser qu’elles étaient sur le point de se disloquer.
« Des chiens sauvages ? demanda Solman.
– Une horde, acquiesça le vieil homme en hochant la tête. Mais pas comme les autres, imprévisible, insaisissable. Elle a tué plus de deux cents des nôtres avant de disparaître.
– Vos chiens dressés ne vous ont pas avertis ?
– La horde a trouvé le moyen de déjouer leur flair et d’en saigner quelques-uns. Je ne crois pas aux religions mortes, mais… »
Le vieux Lanx lança un coup d’œil furtif par-dessus son épaule, s’attarda un court instant sur la jeune Ariote qui continuait de se peigner en poussant de petits cris à l’intérieur du chariot.
« Cette horde me fait penser aux légions des démons décrites dans les anciens livres, reprit-il à voix basse. J’ai essayé d’en parler aux autres, mais ils sont convaincus que la mort de ma fille m’a rendu fou. Je suis fou, c’est vrai, mais seulement de chagrin. Ils disent que ces chiens sont juste un peu plus malins que les autres et que, tôt ou tard, ils finiront par tomber dans un piège.
– Et pourquoi m’en parler à moi ?
– Parce que tu es un clairvoyant, que tu vois la vérité en chacun. Nous avons bien un prétendu donneur chez les Lanx, mais personne ne lui fait confiance. La preuve, c’est toi qu’ils sont allés chercher pour régler cette satanée querelle. Et puis… »
Après avoir jeté un deuxième regard derrière lui, il se pencha sur l’oreille de Solman :
« Je n’ai plus confiance dans les pères et les mères des peuples. – Sa voix n’était plus qu’un maigre filet sonore qui pouvait se tarir à tout moment. – Ils prétendent nous conduire vers un monde meilleur, mais qu’est-ce qui a changé depuis la fin de la Grande Guerre ? Où mènent ces pistes que nous parcourons sans but ni trêve ? Où est la terre aimante et généreuse de nos rêves ?
– C’est une question de temps, avança Solman. Ils ont organisé notre survie en attendant que la terre se régénère. »
En même temps qu’il prononçait ces paroles, il se rendit compte que ce genre d’argument ne le convainquait pas, que la vérité se trouvait ailleurs, dans cette faille, précisément, entre intention et action, entre futur et présent, entre avoir et être.
« Le nombre de saloperies qu’on a pu faire au nom du temps ! grommela le vieux Lanx. Pour améliorer ceci, pour entreprendre cela, pour amasser encore cela. Un beau jour, on se réveille vieux et on s’aperçoit qu’on a couru toute sa vie après des leurres. Tu es un des seuls à pouvoir comprendre ça, donneur : quand tu vois la vraie vérité, tu vois le présent. »
La métamorphose semblait s’accélérer chez Raïma. Des tumeurs se formaient à présent sur son visage et son cou, peu volumineuses encore, mais présentant les mêmes caractéristiques que les excroissances de son corps. Solman la surprenait parfois en train de pleurer devant le petit miroir posé sur la tablette supérieure d’une banquette. Le sentiment de compassion qui le saisissait alors se doublait d’une violente réaction de rejet. La monstruosité lui répugnait, sans doute parce qu’il était lui-même un monstre et qu’il n’acceptait pas de contempler son reflet dans Raïma. Ce dégoût lui apparaissait comme une double trahison mais comment résister à ce torrent de boue qui jaillissait du plus profond de lui et emportait toute raison sur son passage ? Il n’avait plus envie d’elle, même si un désir mécanique s’éveillait lorsqu’il se couchait contre elle et qu’il répondait à ses avances avec toute la fougue de sa jeunesse.
Elle avait changé depuis quelques jours, elle avait perdu de sa combativité, comme ces fauves traqués qui se résignent après avoir jeté leurs forces déclinantes dans une dernière charge. Elle devenait moins exigeante, moins tyrannique, comme si elle avait admis qu’elle ne pouvait pas le garder près d’elle plus longtemps, que sa vie à lui ne faisait que commencer tandis que la sienne touchait à sa fin. Elle avait eu raison sur un point : il avait beau être donneur, il avait beau être boiteux, il ressemblait aux hommes ordinaires sur certains plans, il subissait la dictature de l’apparence. En outre, elle recevait des patients de tous les peuples nomades depuis que la caravane aquariote avait rejoint le grand rassemblement, et les consultations se multipliaient dans la petite voiture, dévorantes, épuisantes, au point que le soir, le dîner à peine avalé, il lui arrivait de tomber comme une masse sur le lit déplié.
« Solman ? »
Il se retourna, surpris. Il avait cru qu’elle s’était endormie quelques minutes plus tôt. Sa tête, enfouie sous le drap du dessus, ne bougeait pas. La nuit était tombée sur le rassemblement et, comme il n’avait pas allumé les lampes à gaz, l’intérieur de la voiture baignait dans une pénombre trouée par les flammes alertes des premiers feux. Des odeurs de viande grillée s’immisçaient par les vitres entrouvertes et se substituaient aux bouquets d’alcool et de préparations végétales.
« Quoi ?
– Tu n’oublieras pas ta promesse ?
– Quelle promesse ?
– La fiole de poison…
– Pourquoi tu parles de ça maintenant ? »
Il connaissait la réponse à cette question : regarde-moi, Solman, dis-moi que tu m’aimes parce que je souffre et que j’ai peur.
« Pour rien… Tu le feras ?
– Nous n’en sommes pas encore là ! »
L’agacement avait percé dans sa voix. Il ne voulait pas lui mentir, parce que la musique de ses propres mensonges lui était particulièrement exécrable, mais il ne voulait pas non plus lui faire de la peine. Il opta donc pour la stratégie la plus simple, la fuite. Il ferma les vitres, s’assit sur le bord du lit pendant quelques instants et lui caressa la nuque à travers le drap.
« Tu es juste un peu fatiguée. Je vais faire un tour dehors. Je ferme la porte à clef. »
Une précaution qu’il prenait toutes les nuits depuis qu’il soupçonnait mère Gwenuver d’avoir trempé dans la tentative d’assassinat de Raïma. Au moment où il tournait la clef dans la serrure, il crut percevoir des sanglots. Il faillit rouvrir la porte, remonter dans la voiture, serrer la jeune femme dans ses bras, mais quelque chose l’en empêcha, sans doute les vestiges de cruauté d’une enfance en ruine.
Il marcha au hasard dans les allées plus ou moins éclairées des campements. Le vent frais transperçait le cuir léger de sa tunique. Les jugements commenceraient demain et s’étaleraient sur une durée de quatre jours, soit deux de plus que lors des rassemblements précédents. Quatre demandes de jugement lui avaient été adressées par le truchement des membres du conseil aquariote, deux par le peuple ariote, une par le peuple lanx – ces derniers avaient assuré que l’affaire de cette année n’avait aucun rapport avec celle de l’an passé – et une par… le clan des Slangs.
Des silhouettes s’agitaient dans les ténèbres, des groupes de femmes discutaient à voix basse, des couples secouaient des tapis, des hommes pansaient les bêtes, des adolescents des deux sexes étouffaient leurs rires. Les bruits s’estompaient déjà dans le recueillement de la nuit. Des nuages aux franges argentées s’étiraient dans le ciel et escamotaient les étoiles.
Il arriva dans un quartier où ne brillait aucun feu, aucune lumière. Il distingua les formes blêmes et figées d’appareils à capteurs solaires alignés les uns contre les autres.
Et une silhouette qui s’avançait vers lui, pressée, silencieuse, menaçante.
Mal au ventre, à nouveau.
Il pivota sur lui-même et s’élança dans la direction opposée aussi vite que le lui permettait sa jambe. Deux autres silhouettes se détachèrent de l’obscurité et convergèrent dans sa direction.