Chapitre 9
Les trois hommes n’étaient plus maintenant qu’à dix mètres de Solman. Jeunes à en juger par leur allure souple, ils portaient des tuniques et des pantalons de cuir sombres qui contrastaient avec leurs teints pâles, leurs chevelures blond cendré, et trahissaient leur appartenance à un peuple du Nord, Scorpiotes ou Tchevs. Des lames plaquées le long de leurs cuisses accrochaient la lumière fade des derniers îlots d’étoiles.
Solman sonda la nuit à la recherche d’une issue, mais ils s’étaient placés de manière à lui interdire toute fuite. Sa jambe torse ne lui aurait laissé de toute façon aucune chance de les distancer. Il entrevoyait, dans leurs yeux luisants, la même férocité que les chiens de la horde, la même frénésie de meurtre. Il plongea machinalement la main dans la poche de sa tunique et agrippa le manche de corne du poignard de Rilvo, qu’il portait toujours sur lui depuis son entrevue avec Gwenuver. Son cœur cognait avec une telle force dans sa cage thoracique qu’il en percevait les battements jusqu’à l’extrémité de ses doigts. Les donneurs n’étant pas censés se battre, il n’avait jamais appris à se servir d’une arme, qu’elle fût blanche ou à feu. Il refoula le hurlement de détresse qui se ruait dans sa gorge : même en admettant que quelqu’un l’entende et vole à son secours, ses trois agresseurs auraient largement le temps d’accomplir leur forfait et de s’évanouir dans la nuit. Crier les aurait poussés de surcroît à en finir le plus rapidement possible. Il n’avait pas d’autre choix que d’attendre et de se défendre. Il garda la main dans la poche de sa tunique pour ne pas révéler la présence du poignard, pour les conforter dans leur sentiment de supériorité et ménager un éventuel effet de surprise. Ils ne se pressaient pas d’ailleurs, en prédateurs sûrs de leur fait, jouissant de cette sensation de pouvoir inouïe que procure la perspective de prendre une vie.
Parvenus à trois pas de lui, ils levèrent leurs poignards aux lames larges et courbes typiques des régions du Nord. Leurs visages encore ronds et les ombres de barbe qui leur doraient les joues indiquaient que, comme lui, ils sortaient tout juste de l’adolescence. L’un d’eux prononça quelques mots à voix basse que Solman ne comprit pas. Ils parlaient le neerdand, une succession de sons hachés et crachés du fond de la gorge. Il devina, à leurs regards, qu’ils se méfiaient de sa main enfouie dans la poche de sa tunique. Elle pouvait très bien contenir l’un de ces petits pistolets automatiques que fabriquaient les Slangs, les seuls à savoir façonner des pièces minuscules à l’aide des métaux de récupération. On leur avait certainement affirmé qu’ils n’avaient rien à craindre de leur cible, un boiteux aussi maigre qu’un lynx affamé, aussi faible qu’un mouton lié à un piquet.
On ? Qui les avait envoyés ? Gwenuver ? Peu probable, la vénérée mère n’aurait pas commis l’imprudence de se compromettre avec des Neerdands, des Scorpiotes ou des Tchevs. Les Lanx mécontents de son jugement du rassemblement précédent ? On ne lançait pas des tueurs sur un donneur pour exprimer son désaccord avec une sentence qui serait appliquée quoi qu’il arrive.
Il en captait deux dans son champ de vision mais devait jeter d’incessants coups d’œil en arrière pour localiser le troisième. Sa chance résidait dans leur jeunesse, dans leur inexpérience. Sans doute avait-il été plus facile de les convaincre, ou de les corrompre, que des tueurs confirmés. Ils hésitaient, le regard toujours braqué sur la bosse de sa poche. Une inquiétude fiévreuse avait supplanté la cruauté dans leurs yeux presque entièrement blancs. Solman n’était plus qu’une peau tendue et battue par son cœur. S’il avait écouté ses sentiments quelques minutes plus tôt, il aurait rouvert la porte de la voiture et rejoint Raïma dans le lit… Si… si… Quelle importance ? Ils auraient choisi une autre nuit pour le traquer, pour le coincer dans un endroit désert. Depuis combien de temps le suivaient-ils ? Il lui avait semblé entrevoir des ombres entre les camions et les remorques du campement aquariote la nuit précédente, mais il n’y avait pas prêté davantage d’attention qu’aux hommes et aux femmes vaquant à leurs occupations quotidiennes.
La première attaque vint de l’adversaire qui se tenait derrière lui. Il perçut un mouvement dans son dos, un froissement de coton. Sa nuque se contracta, sa respiration se suspendit, et, une fraction de seconde, il eut l’impression que tout le sang se retirait de son corps. Un réflexe l’entraîna à se laisser tomber sur les genoux. Surpris par sa dérobade, le Neerdand manqua largement sa cible et poussa une exclamation de dépit. Il avait frappé de toutes ses forces, de bas en haut, comme s’il avait joué sa vie sur cette seule attaque. Emporté par son élan, il buta contre le dos de Solman et perdit l’équilibre. Une détonation troua le silence, brève, sèche, suivie d’un cri, puis d’un gémissement. Les deux autres reculèrent d’un pas, refroidis par cette entrée en matière. La brise nocturne dispersa une vague odeur de poudre.
Du coin de l’œil, Solman vit le Neerdand grimacer et se tordre de douleur sur le sol. Il distingua également la tache de sang qui s’épanouissait sur sa cuisse. Une bouffée de rage lui enjoignit de dégager son poignard et de lui plonger sa lame entre les omoplates, mais, aussitôt, la certitude le traversa que son don lui serait à jamais retiré s’il versait le sang de cet homme. Même s’il était en état de légitime défense, le don ne transigeait pas avec certaines règles. Et alors ? Sa condition de donneur ne lui valait que des déboires, il ne rencontrait autour de lui que la peur et la haine, comme l’avait dit Helaïnn l’ancienne. Il accéderait à la vraie vie en tuant ce Neerdand, les autres l’admettraient comme un des leurs, les femmes le regarderaient comme un homme. Il resterait boiteux ? la belle affaire ! Il compenserait son handicap par le courage, comme Helaïnn l’ancienne, il travaillerait encore plus dur que les autres, il les défierait sur leur propre terrain…
Il eut le temps de penser à tout cela tandis que les deux complices du Neerdand blessé demeuraient statufiés dans la nuit, incapables d’esquisser le moindre geste, les yeux rivés sur la zone ténébreuse d’où avait jailli le coup de feu, leur couteau pendant comme un appendice superflu au bout de leur bras.
Solman ne sut finalement ce qui l’aida à prendre sa décision, ou l’image de Raïma abrutie de fatigue et recroquevillée sur son désespoir, ou le souvenir de son père glissant de sa chaise, ou les vestiges de l’enfance sur les visages de ses agresseurs, ou encore un balbutiement d’acceptation de son état, toujours est-il qu’il se releva sans sortir le poignard de sa poche, fixa dans les yeux les deux Neerdands pétrifiés et s’éloigna en direction du campement aquariote. Il en appela à toute sa volonté pour ne pas hâter le pas, pour ne pas se retourner. Ils n’essayèrent pas de le rattraper : ils n’avaient pas prévu que l’affaire pourrait mal tourner pour l’un d’entre eux, et la nuit pouvait à tout moment cracher d’autres balles.
De retour à la voiture de Raïma, il eut besoin de temps pour calmer les tremblements de ses membres. En blessant un agresseur et en paralysant les deux autres, le mystérieux tireur lui avait sauvé la vie. Raïma lui glissa les bras autour de la taille et, sans dire un mot, l’attira contre elle. Blotti dans sa chaleur, il commença à reprendre son souffle, à s’apaiser. Alors elle l’embrassa et le caressa avec une tendresse qu’elle n’avait encore jamais déployée, puis ils firent l’amour en silence, sans autre mouvement que la montée lente, lancinante, de leurs plaisirs entrelacés.
Des centaines de nomades avaient envahi le chapiteau des jugements, une immense construction de toile montée sur des poutrelles métalliques fournies par les Slangs et rivées par des chaînes à des piquets enfoncés à plus de deux mètres de profondeur. Sans doute la pluie cinglante qui tombait sans discontinuer depuis l’aube et transformait les allées des campements en fleuves de boue n’était-elle pas étrangère à cette affluence, ou encore était-ce la réputation des donneurs, ces petits juges aux étranges pouvoirs qui traquaient la vérité dans les témoignages parfois cocasses, parfois bouleversants des plaignants, toujours est-il que le chapiteau ne parvenait pas à les contenir tous.
Les donneurs, dont Solman, avaient pris place sur l’estrade, un carré de planches de dix mètres de côté monté sur une multitude de tréteaux. Le juge en séance s’installait sur une banquette recouverte d’un drap blanc, jonchée de coussins colorés et dressée en face du public tandis que les juges en attente s’asseyaient dans des chaises en osier alignées au fond de l’estrade. Les faisceaux de deux projecteurs à gaz, gracieusement fournis par les Aquariotes, balayaient l’avant de la scène et l’espace dégagé où s’avançaient les protagonistes des différentes affaires.
La première à présider était Lorr, une fillette léote de douze ans, vêtue d’une robe pourpre ornée de broches en or et coiffée d’une tiare constellée de pierres précieuses. Les pierres, l’or, deux des valeurs les plus prisées dans l’ancienne civilisation et qui, à présent, n’avaient qu’une importance mineure, comparées à l’eau, la nourriture, le cuir ou le tissu. Pour ne pas leur donner l’impression de vivre de charité, les peuples nomades acceptaient néanmoins de troquer les présents dérisoires des Léotes contre des produits de première nécessité.
Trois ans plus tôt, Solman s’était rendu compte qu’on s’était empressé de classer l’intelligence vive de Lorr comme un don mais que ses perceptions s’arrêtaient à ses sens. Ce n’était pas la première fois qu’un peuple élevait au rang de donneur un enfant ordinaire : on estimait que la présence d’un clairvoyant – ou d’un prétendu clairvoyant – dans un conseil décourageait les ambassades et autres délégations étrangères de travestir leurs véritables intentions. Outre leur valeur dissuasive, les donneurs conféraient un certain prestige à leur peuple, et les Léotes, conscients que leur or et leurs pierres précieuses ne payaient pas l’eau, la nourriture et les vêtements perçus en retour, avaient plus que les autres besoin de ce genre d’artifice. Ils n’avaient pas conscience d’utiliser un artifice d’ailleurs, ils étaient tellement persuadés que Lorr avait le don de lire dans les âmes qu’elle avait fini par le croire aussi. Elle se basait en réalité sur son intuition, bonne au demeurant, ce qui avait limité jusqu’alors ses erreurs de jugement.
Elle avait été sollicitée par deux femmes du peuple virgote qui se querellaient au sujet d’une portée de quatre chiots sauvages qu’elles prétendaient toutes les deux avoir trouvée avant l’autre. Le nombre de chiens élevés par une famille étant un critère important chez les Virgotes, elles revendiquaient la propriété de cette portée afin de grimper dans la hiérarchie et de bénéficier ainsi des meilleures voitures, des meilleurs emplacements, des meilleurs morceaux de viande et des plus beaux vêtements. Ce genre d’affaire était en principe facile à résoudre : l’une disait la vérité, et l’autre mentait. Il avait suffi à Solman, qui ne comprenait qu’à moitié leur dialecte, de cinq secondes pour détecter la tricheuse, une femme émaciée entre deux âges au regard d’aigle et aux longs cheveux noirs tissés de fils gris. Elle portait une robe de laine terne et râpée qui la situait tout en bas de la hiérarchie virgote. Cependant, elle débitait sa version des faits avec un aplomb phénoménal qui entretenait le doute dans l’esprit de Lorr, incapable de discerner la musique de la tromperie dans le flot de ses déclarations. Solman la soupçonnait d’avoir porté l’affaire devant la jeune Léote parce qu’elle savait, ou se doutait, que cette dernière n’était pas une véritable donneuse. Comme son adversaire, plus jeune, blonde, grasse et richement vêtue s’embrouillait dans ses explications, elle était sur le point d’emporter le morceau et, donc, de perpétrer une injustice. Les exclamations de l’assistance couvraient régulièrement les voix des deux plaignantes. Le crépitement de la pluie sur la toile du chapiteau et l’entassement des spectateurs rendaient l’atmosphère électrique, presque hystérique.
Solman consulta du regard les trois autres donneurs assis sur les chaises et effleurés par les faisceaux des projecteurs à gaz, un garçon de huit ans, un autre de onze et une gamine de six ou sept ans. Il ne les connaissait pas. Avec ses dix-sept printemps et son ombre de barbe, il avait l’impression d’être un vieillard à leurs côtés. La valse permanente des juges, leur rajeunissement incessant étaient aussi des phénomènes nouveaux : c’était la troisième année que Lorr exerçait, mais il y avait fort à parier qu’elle n’en commencerait pas de quatrième, qu’elle se déclarerait « exdone », c’est-à-dire délivrée de son don, pour soulager ses frêles épaules d’un rôle écrasant, pour retourner enfin à l’insouciance de l’enfance. À leurs yeux vides, à leur air perplexe, Solman comprit que les trois autres non plus n’étaient pas des clairvoyants. Des enfants précoces, des rêves de parents tout au plus.
Il n’avait pas de sympathie particulière pour la femme blonde, mais son état de donneur lui interdisait de favoriser une iniquité. Il se serait senti sali, vicié, comme une eau de source souillée par le poison des anguillesGM. Aussi il fixa Lorr intensément jusqu’à ce que la pression de son regard la contraigne à tourner la tête dans sa direction. Déstabilisée par la Virgote brune, désemparée, la fillette se mordait les lèvres jusqu’au sang pour contenir ses larmes. Il leva la main à hauteur de sa poitrine et déplia deux doigts, l’index et le majeur. Puis il les agita à tour de rôle pour lui faire comprendre qu’ils figuraient les plaignantes, l’index la femme blonde située à leur droite, le majeur la femme brune placée à leur gauche. D’un clignement de paupières, elle lui indiqua qu’elle avait saisi. Les deux Virgotes s’étaient lancées dans une joute verbale violente, truculente, qui accaparait l’attention des spectateurs et des autres juges. Solman abaissa le majeur et garda l’index en l’air. La fillette lui adressa un regard éperdu de reconnaissance avant de se retourner et d’écarter les bras. Par ce geste, elle signifiait qu’elle en avait assez entendu et qu’elle allait prononcer la sentence.
« Les faits ont été exposés, la vérité est maintenant établie. »
Sa voix fluette peina à se frayer un chemin dans le silence épais descendu sur le chapiteau et bordé par le grondement de la pluie. La lumière des projecteurs extrayait de la pénombre des centaines de visages tendus. Chacun avait maintenant l’occasion de savoir si son intime conviction correspondait au jugement de la donneuse.
« Les chiots seront rendus à cette femme. » Elle désigna la femme blonde, dont la face s’éclaira d’un large sourire. « Quant à cette autre, son mensonge lui vaudra de recevoir le châtiment des tricheurs tel que défini par l’Éthique nomade : dix coups de fouet infligés en séance publique et la privation du droit de vote pour une durée de cinq ans. »
Les yeux de la femme brune s’emplirent d’une telle haine que, l’espace d’un moment, Solman crut qu’elle allait grimper sur l’estrade et se jeter sur la jeune Léote. Mais elle fut submergée par les vagues de spectateurs qui se levaient et qui, maintenant, la marquaient au fer de leurs regards. Lorr contempla un instant cette foule bruyante et traversée par des courants contradictoires, puis elle retira sa tiare d’un geste las, secoua la masse brune de ses cheveux collés par la transpiration, déplia les jambes, sauta de la banquette et se dirigea vers la chaise de Solman :
« Tu le savais depuis quand ? murmura-t-elle.
– Depuis toujours, répondit-il.
– Pourquoi tu n’as rien dit ?
– Je ne suis pas du genre à dénoncer les collègues. Et puis tu t’en es bien tirée jusqu’à présent.
– Qu’est-ce que tu me conseilles de faire ?
– Te déclarer exdone dès ce soir. Les tiens t’en voudront pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, puis ils oublieront, et tu redeviendras une fille normale à leurs yeux. La normalité n’a pas que des inconvénients, c’est un donneur qui te le dit. »
La fillette hocha la tête. Solman ne se faisait aucun souci pour elle. Grâce à la vivacité de son esprit, elle se relèverait très rapidement de sa déchéance de donneuse.
« Comment te remercier, Solman ?
– En étant toi-même. En acceptant le don de la vie. »
Elle s’autorisa alors à laisser couler ses larmes. Il ressentit son immense soulagement, elle que l’orgueil des siens avait condamnée à traquer la vérité dans des vêtements de tricheuse.
Quand son tour fut venu, Solman expédia en quelques minutes trois de ses quatre affaires, au grand désappointement des spectateurs, qui aimaient se repaître des détails croustillants, sordides, des prises de bec, des insultes, des ragots, des sanglots. Les deux premières concernaient des familles ariotes et portaient sur des vols de matériel dans les chariots. Dans un cas, il y avait vraiment eu vol et il n’eut aucun mal à confondre le coupable, un homme au regard ombrageux sous la barre imposante des sourcils. Dans le deuxième, les plaignants avaient engagé la procédure en se fondant uniquement sur des rumeurs, et il se prononça pour l’innocence de l’accusée, une jeune femme qui dissimulait d’autres secrets pas très avouables sous un port altier proche de l’arrogance.
Le troisième jugement avait été sollicité par un Lanx qui cherchait à confondre un homme soupçonné d’être l’amant de sa femme.
« L’Éthique nomade ne considère pas comme un délit des relations entre deux personnes adultes et consentantes, dit Solman.
– Je n’ai pas consenti, moi ! »
L’éclat de rire général qui secoua le chapiteau sembla se prolonger indéfiniment dans le tumulte de la pluie. Exaltées par l’humidité, les odeurs des centaines de corps pressés les uns contre les autres se condensaient en un remugle âpre, lourd.
« Je n’en doute pas, mais je ne peux recevoir votre plainte.
– Il y a eu tricherie, tromperie, atteinte à l’honneur ! gronda le Lanx. Je demande que tu contraignes ce salopard à venir témoigner ! Par la force s’il le faut !
– N’insistez pas. »
Le ton de Solman était devenu menaçant.
« Alors je demande que mon affaire soit entendue par un autre juge ! » glapit le Lanx.
Les mains posées sur les genoux, Solman se pencha en avant sur la banquette et ficha ses yeux glacés dans ceux de son interlocuteur.
« Souhaitez-vous qu’un autre juge vous voie comme je vous vois ? Un homme violent, jaloux, qui bat sa femme pour un oui ou pour un non et qui s’étonne ensuite qu’elle aille se jeter dans les bras d’un autre ? Voulez-vous que j’engage votre épouse à porter plainte contre vous ? »
Le Lanx demeura interdit pendant quelques secondes, effaré par la perspicacité de Solman. Il n’avait pas prévu qu’en le sollicitant, il serait soumis lui aussi à la clairvoyance du jeune juge. Il essuya machinalement ses paumes sur le tissu de son pantalon bouffant puis entreprit de battre en retraite sous les risées de la foule.
Trois hommes attendirent que le calme soit redescendu sous le chapiteau pour se présenter. Solman les reconnut dès qu’ils s’avancèrent dans la lumière cuivrée des projecteurs. Les spectateurs également, puisqu’un frémissement d’étonnement s’amplifia jusqu’à ce qu’ils aient pris place à la gauche de l’estrade. Des pères du clan des Slangs, trois hommes d’une cinquantaine d’années aux cheveux huilés et rassemblés en pointe au sommet de leur crâne, vêtus de pantalons, de bottes et de vestes de peau sertis de pièces métalliques, ceints de cartouchières d’où dépassaient les crosses nacrées de pistolets.
Les troquants d’armes ne venaient que rarement aux rassemblements. Ils entretenaient leur mystère en espaçant leurs apparitions et en choisissant, pour traiter avec les conseils des peuples, des endroits insolites, comme les ruines des anciennes cités ou certains marais insalubres des côtes méditerranéennes. Le monopole des armes leur offrant la tentation permanente de franchir la ligne de l’Éthique, leurs relations étaient souvent conflictuelles avec les autres nomades. Deux de ces trois-là étaient les mêmes qui, onze ans plus tôt, avaient voulu attirer les Aquariotes dans le piège de Berlin. Bien que déjoués et vaincus grâce à la clairvoyance de Solman, bien que condamnés à un enfermement de cinq ans dans les geôles troglodytiques de Transylvanie, ils s’étaient débrouillés pour revenir occuper les fonctions de père au sein de leur clan, par la force sans doute, car le vote chez les Slangs s’organisait après la conquête du pouvoir et n’avait qu’une valeur de plébiscite.
Solman pressentit que sa quatrième affaire ne serait pas si facile à expédier que les trois premières.
« Tu as fait preuve de grand discernement par le passé, Solman le boiteux », déclara un Slang d’une voix puissante qui restaura immédiatement le silence.
Il parlait un français coloré d’un accent à la fois chantant et traînant. La lumière des projecteurs miroitait sur les pièces métalliques de ses vêtements. Le fait qu’il l’ait appelé par son nom et désigné par son infirmité alarma Solman, qui n’y voyait pas qu’un simple hommage à sa renommée, mais le signe d’un plan minutieusement préparé.
« Nous avons payé chèrement le prix de ce discernement, poursuivit le Slang. De cela nous n’avons pas à nous plaindre car nous étions dans l’erreur. »
Qu’un troquant d’armes s’abaissât ainsi à reconnaître ses torts en public ne présageait non plus rien de bon. Mal à l’aise, Solman changea de position pour détendre sa jambe gauche. La pensée l’effleura que cette affaire avait un lien avec les trois Neerdands et le mystérieux tireur de la veille.
« Nous avons confiance en ton jugement, Solman le boiteux. Nous savons que jamais tu ne trahiras le don…
– Quelle affaire vous amène ? » coupa Solman d’un ton excédé.
Le Slang eut un sourire qui dévoila une dentition composée pour moitié de prothèses métalliques.
« Nous demandons à ce que comparaissent devant toi les pères et les mères du peuple aquariote. »
Ce ne fut pas un murmure qui, cette fois, ponctua sa déclaration mais un vacarme assourdissant qui enfla comme un orage et fit trembler les tréteaux qui soutenaient l’estrade.
Solman écarta les bras pour ramener un semblant de silence.
« Pour quelle raison ?
– Nous les accusons de nous avoir livré de l’eau empoisonnée, répondit le Slang. Nous les accusons d’avoir volontairement provoqué la mort de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants de notre clan. »