Les trois hommes n’étaient plus maintenant qu’à dix mètres de
Solman. Jeunes à en juger par leur allure souple, ils portaient des
tuniques et des pantalons de cuir sombres qui contrastaient avec leurs
teints pâles, leurs chevelures blond cendré, et trahissaient leur appartenance à un peuple du Nord, Scorpiotes ou Tchevs. Des lames plaquées le long de leurs cuisses accrochaient la lumière fade des
derniers îlots d’étoiles.
Solman sonda la nuit à la recherche d’une issue, mais ils s’étaient
placés de manière à lui interdire toute fuite. Sa jambe torse ne lui
aurait laissé de toute façon aucune chance de les distancer. Il entrevoyait, dans leurs yeux luisants, la même férocité que les chiens de la
horde, la même frénésie de meurtre. Il plongea machinalement la
main dans la poche de sa tunique et agrippa le manche de corne du
poignard de Rilvo, qu’il portait toujours sur lui depuis son entrevue
avec Gwenuver. Son cœur cognait avec une telle force dans sa cage
thoracique qu’il en percevait les battements jusqu’à l’extrémité de ses
doigts. Les donneurs n’étant pas censés se battre, il n’avait jamais
appris à se servir d’une arme, qu’elle fût blanche ou à feu. Il refoula le
hurlement de détresse qui se ruait dans sa gorge : même en admettant
que quelqu’un l’entende et vole à son secours, ses trois agresseurs
auraient largement le temps d’accomplir leur forfait et de s’évanouir
dans la nuit. Crier les aurait poussés de surcroît à en finir le plus rapidement possible. Il n’avait pas d’autre choix que d’attendre et de se
défendre. Il garda la main dans la poche de sa tunique pour ne pas
révéler la présence du poignard, pour les conforter dans leur senti
ment de supériorité et ménager un éventuel effet de surprise. Ils ne se
pressaient pas d’ailleurs, en prédateurs sûrs de leur fait, jouissant de
cette sensation de pouvoir inouïe que procure la perspective de
prendre une vie.
Parvenus à trois pas de lui, ils levèrent leurs poignards aux lames
larges et courbes typiques des régions du Nord. Leurs visages encore
ronds et les ombres de barbe qui leur doraient les joues indiquaient
que, comme lui, ils sortaient tout juste de l’adolescence. L’un d’eux
prononça quelques mots à voix basse que Solman ne comprit pas. Ils
parlaient le neerdand, une succession de sons hachés et crachés du
fond de la gorge. Il devina, à leurs regards, qu’ils se méfiaient de sa
main enfouie dans la poche de sa tunique. Elle pouvait très bien
contenir l’un de ces petits pistolets automatiques que fabriquaient les
Slangs, les seuls à savoir façonner des pièces minuscules à l’aide des
métaux de récupération. On leur avait certainement affirmé qu’ils
n’avaient rien à craindre de leur cible, un boiteux aussi maigre qu’un
lynx affamé, aussi faible qu’un mouton lié à un piquet.
On ? Qui les avait envoyés ? Gwenuver ? Peu probable, la vénérée
mère n’aurait pas commis l’imprudence de se compromettre avec des
Neerdands, des Scorpiotes ou des Tchevs. Les Lanx mécontents de
son jugement du rassemblement précédent ? On ne lançait pas des
tueurs sur un donneur pour exprimer son désaccord avec une sentence qui serait appliquée quoi qu’il arrive.
Il en captait deux dans son champ de vision mais devait jeter d’incessants coups d’œil en arrière pour localiser le troisième. Sa chance
résidait dans leur jeunesse, dans leur inexpérience. Sans doute avait-il
été plus facile de les convaincre, ou de les corrompre, que des tueurs
confirmés. Ils hésitaient, le regard toujours braqué sur la bosse de sa
poche. Une inquiétude fiévreuse avait supplanté la cruauté dans leurs
yeux presque entièrement blancs. Solman n’était plus qu’une peau
tendue et battue par son cœur. S’il avait écouté ses sentiments
quelques minutes plus tôt, il aurait rouvert la porte de la voiture et
rejoint Raïma dans le lit… Si… si… Quelle importance ? Ils auraient
choisi une autre nuit pour le traquer, pour le coincer dans un endroit
désert. Depuis combien de temps le suivaient-ils ? Il lui avait semblé
entrevoir des ombres entre les camions et les remorques du campe
ment aquariote la nuit précédente, mais il n’y avait pas prêté davantage d’attention qu’aux hommes et aux femmes vaquant à leurs
occupations quotidiennes.
La première attaque vint de l’adversaire qui se tenait derrière lui. Il
perçut un mouvement dans son dos, un froissement de coton. Sa
nuque se contracta, sa respiration se suspendit, et, une fraction de
seconde, il eut l’impression que tout le sang se retirait de son corps.
Un réflexe l’entraîna à se laisser tomber sur les genoux. Surpris par sa
dérobade, le Neerdand manqua largement sa cible et poussa une
exclamation de dépit. Il avait frappé de toutes ses forces, de bas en
haut, comme s’il avait joué sa vie sur cette seule attaque. Emporté par
son élan, il buta contre le dos de Solman et perdit l’équilibre. Une
détonation troua le silence, brève, sèche, suivie d’un cri, puis d’un
gémissement. Les deux autres reculèrent d’un pas, refroidis par cette
entrée en matière. La brise nocturne dispersa une vague odeur de
poudre.
Du coin de l’œil, Solman vit le Neerdand grimacer et se tordre de
douleur sur le sol. Il distingua également la tache de sang qui s’épanouissait sur sa cuisse. Une bouffée de rage lui enjoignit de dégager
son poignard et de lui plonger sa lame entre les omoplates, mais, aussitôt, la certitude le traversa que son don lui serait à jamais retiré s’il
versait le sang de cet homme. Même s’il était en état de légitime
défense, le don ne transigeait pas avec certaines règles. Et alors ? Sa
condition de donneur ne lui valait que des déboires, il ne rencontrait
autour de lui que la peur et la haine, comme l’avait dit Helaïnn l’ancienne. Il accéderait à la vraie vie en tuant ce Neerdand, les autres
l’admettraient comme un des leurs, les femmes le regarderaient
comme un homme. Il resterait boiteux ? la belle affaire ! Il compenserait son handicap par le courage, comme Helaïnn l’ancienne, il travaillerait encore plus dur que les autres, il les défierait sur leur propre
terrain…
Il eut le temps de penser à tout cela tandis que les deux complices
du Neerdand blessé demeuraient statufiés dans la nuit, incapables
d’esquisser le moindre geste, les yeux rivés sur la zone ténébreuse
d’où avait jailli le coup de feu, leur couteau pendant comme un
appendice superflu au bout de leur bras.
Solman ne sut finalement ce qui l’aida à prendre sa décision, ou
l’image de Raïma abrutie de fatigue et recroquevillée sur son désespoir, ou le souvenir de son père glissant de sa chaise, ou les vestiges de
l’enfance sur les visages de ses agresseurs, ou encore un balbutiement
d’acceptation de son état, toujours est-il qu’il se releva sans sortir le
poignard de sa poche, fixa dans les yeux les deux Neerdands pétrifiés
et s’éloigna en direction du campement aquariote. Il en appela à toute
sa volonté pour ne pas hâter le pas, pour ne pas se retourner. Ils n’essayèrent pas de le rattraper : ils n’avaient pas prévu que l’affaire pourrait mal tourner pour l’un d’entre eux, et la nuit pouvait à tout
moment cracher d’autres balles.
De retour à la voiture de Raïma, il eut besoin de temps pour calmer
les tremblements de ses membres. En blessant un agresseur et en
paralysant les deux autres, le mystérieux tireur lui avait sauvé la vie.
Raïma lui glissa les bras autour de la taille et, sans dire un mot, l’attira
contre elle. Blotti dans sa chaleur, il commença à reprendre son
souffle, à s’apaiser. Alors elle l’embrassa et le caressa avec une tendresse qu’elle n’avait encore jamais déployée, puis ils firent l’amour
en silence, sans autre mouvement que la montée lente, lancinante, de
leurs plaisirs entrelacés.
Des centaines de nomades avaient envahi le chapiteau des jugements, une immense construction de toile montée sur des poutrelles
métalliques fournies par les Slangs et rivées par des chaînes à des
piquets enfoncés à plus de deux mètres de profondeur. Sans doute la
pluie cinglante qui tombait sans discontinuer depuis l’aube et transformait les allées des campements en fleuves de boue n’était-elle pas
étrangère à cette affluence, ou encore était-ce la réputation des donneurs, ces petits juges aux étranges pouvoirs qui traquaient la vérité
dans les témoignages parfois cocasses, parfois bouleversants des plaignants, toujours est-il que le chapiteau ne parvenait pas à les contenir
tous.
Les donneurs, dont Solman, avaient pris place sur l’estrade, un
carré de planches de dix mètres de côté monté sur une multitude de
tréteaux. Le juge en séance s’installait sur une banquette recouverte
d’un drap blanc, jonchée de coussins colorés et dressée en face du
public tandis que les juges en attente s’asseyaient dans des chaises en
osier alignées au fond de l’estrade. Les faisceaux de deux projecteurs à
gaz, gracieusement fournis par les Aquariotes, balayaient l’avant de la
scène et l’espace dégagé où s’avançaient les protagonistes des différentes affaires.
La première à présider était Lorr, une fillette léote de douze ans,
vêtue d’une robe pourpre ornée de broches en or et coiffée d’une tiare
constellée de pierres précieuses. Les pierres, l’or, deux des valeurs les
plus prisées dans l’ancienne civilisation et qui, à présent, n’avaient
qu’une importance mineure, comparées à l’eau, la nourriture, le cuir
ou le tissu. Pour ne pas leur donner l’impression de vivre de charité,
les peuples nomades acceptaient néanmoins de troquer les présents
dérisoires des Léotes contre des produits de première nécessité.
Trois ans plus tôt, Solman s’était rendu compte qu’on s’était
empressé de classer l’intelligence vive de Lorr comme un don mais
que ses perceptions s’arrêtaient à ses sens. Ce n’était pas la première
fois qu’un peuple élevait au rang de donneur un enfant ordinaire : on
estimait que la présence d’un clairvoyant – ou d’un prétendu clairvoyant – dans un conseil décourageait les ambassades et autres
délégations étrangères de travestir leurs véritables intentions. Outre
leur valeur dissuasive, les donneurs conféraient un certain prestige
à leur peuple, et les Léotes, conscients que leur or et leurs pierres précieuses ne payaient pas l’eau, la nourriture et les vêtements perçus en
retour, avaient plus que les autres besoin de ce genre d’artifice. Ils
n’avaient pas conscience d’utiliser un artifice d’ailleurs, ils étaient tellement persuadés que Lorr avait le don de lire dans les âmes qu’elle
avait fini par le croire aussi. Elle se basait en réalité sur son intuition,
bonne au demeurant, ce qui avait limité jusqu’alors ses erreurs de
jugement.
Elle avait été sollicitée par deux femmes du peuple virgote qui se
querellaient au sujet d’une portée de quatre chiots sauvages qu’elles
prétendaient toutes les deux avoir trouvée avant l’autre. Le nombre
de chiens élevés par une famille étant un critère important chez les
Virgotes, elles revendiquaient la propriété de cette portée afin de
grimper dans la hiérarchie et de bénéficier ainsi des meilleures voitures, des meilleurs emplacements, des meilleurs morceaux de viande
et des plus beaux vêtements. Ce genre d’affaire était en principe facile
à résoudre : l’une disait la vérité, et l’autre mentait. Il avait suffi à Solman, qui ne comprenait qu’à moitié leur dialecte, de cinq secondes
pour détecter la tricheuse, une femme émaciée entre deux âges au
regard d’aigle et aux longs cheveux noirs tissés de fils gris. Elle portait
une robe de laine terne et râpée qui la situait tout en bas de la hiérarchie virgote. Cependant, elle débitait sa version des faits avec un
aplomb phénoménal qui entretenait le doute dans l’esprit de Lorr,
incapable de discerner la musique de la tromperie dans le flot de ses
déclarations. Solman la soupçonnait d’avoir porté l’affaire devant la
jeune Léote parce qu’elle savait, ou se doutait, que cette dernière
n’était pas une véritable donneuse. Comme son adversaire, plus
jeune, blonde, grasse et richement vêtue s’embrouillait dans ses explications, elle était sur le point d’emporter le morceau et, donc, de perpétrer une injustice. Les exclamations de l’assistance couvraient
régulièrement les voix des deux plaignantes. Le crépitement de la
pluie sur la toile du chapiteau et l’entassement des spectateurs rendaient l’atmosphère électrique, presque hystérique.
Solman consulta du regard les trois autres donneurs assis sur les
chaises et effleurés par les faisceaux des projecteurs à gaz, un garçon
de huit ans, un autre de onze et une gamine de six ou sept ans. Il ne les
connaissait pas. Avec ses dix-sept printemps et son ombre de barbe, il
avait l’impression d’être un vieillard à leurs côtés. La valse permanente des juges, leur rajeunissement incessant étaient aussi des phénomènes nouveaux : c’était la troisième année que Lorr exerçait, mais
il y avait fort à parier qu’elle n’en commencerait pas de quatrième,
qu’elle se déclarerait « exdone », c’est-à-dire délivrée de son don, pour
soulager ses frêles épaules d’un rôle écrasant, pour retourner enfin à
l’insouciance de l’enfance. À leurs yeux vides, à leur air perplexe, Solman comprit que les trois autres non plus n’étaient pas des clairvoyants. Des enfants précoces, des rêves de parents tout au plus.
Il n’avait pas de sympathie particulière pour la femme blonde,
mais son état de donneur lui interdisait de favoriser une iniquité. Il se
serait senti sali, vicié, comme une eau de source souillée par le poison
des anguilles
GM. Aussi il fixa Lorr intensément jusqu’à ce que la pression de son regard la contraigne à tourner la tête dans sa direction.
Déstabilisée par la Virgote brune, désemparée, la fillette se mordait les
lèvres jusqu’au sang pour contenir ses larmes. Il leva la main à hauteur de sa poitrine et déplia deux doigts, l’index et le majeur. Puis il
les agita à tour de rôle pour lui faire comprendre qu’ils figuraient les
plaignantes, l’index la femme blonde située à leur droite, le majeur la
femme brune placée à leur gauche. D’un clignement de paupières, elle
lui indiqua qu’elle avait saisi. Les deux Virgotes s’étaient lancées dans
une joute verbale violente, truculente, qui accaparait l’attention des
spectateurs et des autres juges. Solman abaissa le majeur et garda l’index en l’air. La fillette lui adressa un regard éperdu de reconnaissance
avant de se retourner et d’écarter les bras. Par ce geste, elle signifiait
qu’elle en avait assez entendu et qu’elle allait prononcer la sentence.
« Les faits ont été exposés, la vérité est maintenant établie. »
Sa voix fluette peina à se frayer un chemin dans le silence épais
descendu sur le chapiteau et bordé par le grondement de la pluie. La
lumière des projecteurs extrayait de la pénombre des centaines de
visages tendus. Chacun avait maintenant l’occasion de savoir si son
intime conviction correspondait au jugement de la donneuse.
« Les chiots seront rendus à cette femme. » Elle désigna la femme
blonde, dont la face s’éclaira d’un large sourire. « Quant à cette autre,
son mensonge lui vaudra de recevoir le châtiment des tricheurs tel
que défini par l’Éthique nomade : dix coups de fouet infligés en séance
publique et la privation du droit de vote pour une durée de cinq ans. »
Les yeux de la femme brune s’emplirent d’une telle haine que,
l’espace d’un moment, Solman crut qu’elle allait grimper sur l’estrade et se jeter sur la jeune Léote. Mais elle fut submergée par les
vagues de spectateurs qui se levaient et qui, maintenant, la marquaient au fer de leurs regards. Lorr contempla un instant cette foule
bruyante et traversée par des courants contradictoires, puis elle retira
sa tiare d’un geste las, secoua la masse brune de ses cheveux collés par
la transpiration, déplia les jambes, sauta de la banquette et se dirigea
vers la chaise de Solman :
« Tu le savais depuis quand ? murmura-t-elle.
– Depuis toujours, répondit-il.
– Pourquoi tu n’as rien dit ?
– Je ne suis pas du genre à dénoncer les collègues. Et puis tu t’en es
bien tirée jusqu’à présent.
– Qu’est-ce que tu me conseilles de faire ?
– Te déclarer exdone dès ce soir. Les tiens t’en voudront pendant
quelques semaines, quelques mois peut-être, puis ils oublieront, et tu
redeviendras une fille normale à leurs yeux. La normalité n’a pas que
des inconvénients, c’est un donneur qui te le dit. »
La fillette hocha la tête. Solman ne se faisait aucun souci pour elle.
Grâce à la vivacité de son esprit, elle se relèverait très rapidement de
sa déchéance de donneuse.
« Comment te remercier, Solman ?
– En étant toi-même. En acceptant le don de la vie. »
Elle s’autorisa alors à laisser couler ses larmes. Il ressentit son
immense soulagement, elle que l’orgueil des siens avait condamnée à
traquer la vérité dans des vêtements de tricheuse.
Quand son tour fut venu, Solman expédia en quelques minutes
trois de ses quatre affaires, au grand désappointement des spectateurs,
qui aimaient se repaître des détails croustillants, sordides, des prises
de bec, des insultes, des ragots, des sanglots. Les deux premières
concernaient des familles ariotes et portaient sur des vols de matériel
dans les chariots. Dans un cas, il y avait vraiment eu vol et il n’eut
aucun mal à confondre le coupable, un homme au regard ombrageux
sous la barre imposante des sourcils. Dans le deuxième, les plaignants
avaient engagé la procédure en se fondant uniquement sur des
rumeurs, et il se prononça pour l’innocence de l’accusée, une jeune
femme qui dissimulait d’autres secrets pas très avouables sous un
port altier proche de l’arrogance.
Le troisième jugement avait été sollicité par un Lanx qui cherchait
à confondre un homme soupçonné d’être l’amant de sa femme.
« L’Éthique nomade ne considère pas comme un délit des relations
entre deux personnes adultes et consentantes, dit Solman.
– Je n’ai pas consenti, moi ! »
L’éclat de rire général qui secoua le chapiteau sembla se prolonger
indéfiniment dans le tumulte de la pluie. Exaltées par l’humidité, les
odeurs des centaines de corps pressés les uns contre les autres se
condensaient en un remugle âpre, lourd.
« Je n’en doute pas, mais je ne peux recevoir votre plainte.
– Il y a eu tricherie, tromperie, atteinte à l’honneur ! gronda le
Lanx. Je demande que tu contraignes ce salopard à venir témoigner !
Par la force s’il le faut !
– N’insistez pas. »
Le ton de Solman était devenu menaçant.
« Alors je demande que mon affaire soit entendue par un autre
juge ! » glapit le Lanx.
Les mains posées sur les genoux, Solman se pencha en avant sur la
banquette et ficha ses yeux glacés dans ceux de son interlocuteur.
« Souhaitez-vous qu’un autre juge vous voie comme je vous vois ?
Un homme violent, jaloux, qui bat sa femme pour un oui ou pour un
non et qui s’étonne ensuite qu’elle aille se jeter dans les bras d’un
autre ? Voulez-vous que j’engage votre épouse à porter plainte contre
vous ? »
Le Lanx demeura interdit pendant quelques secondes, effaré par la
perspicacité de Solman. Il n’avait pas prévu qu’en le sollicitant, il
serait soumis lui aussi à la clairvoyance du jeune juge. Il essuya
machinalement ses paumes sur le tissu de son pantalon bouffant puis
entreprit de battre en retraite sous les risées de la foule.
Trois hommes attendirent que le calme soit redescendu sous le
chapiteau pour se présenter. Solman les reconnut dès qu’ils s’avancèrent dans la lumière cuivrée des projecteurs. Les spectateurs également, puisqu’un frémissement d’étonnement s’amplifia jusqu’à ce
qu’ils aient pris place à la gauche de l’estrade. Des pères du clan des
Slangs, trois hommes d’une cinquantaine d’années aux cheveux huilés et rassemblés en pointe au sommet de leur crâne, vêtus de pantalons, de bottes et de vestes de peau sertis de pièces métalliques, ceints
de cartouchières d’où dépassaient les crosses nacrées de pistolets.
Les troquants d’armes ne venaient que rarement aux rassemblements. Ils entretenaient leur mystère en espaçant leurs apparitions et
en choisissant, pour traiter avec les conseils des peuples, des endroits
insolites, comme les ruines des anciennes cités ou certains marais
insalubres des côtes méditerranéennes. Le monopole des armes leur
offrant la tentation permanente de franchir la ligne de l’Éthique, leurs
relations étaient souvent conflictuelles avec les autres nomades. Deux
de ces trois-là étaient les mêmes qui, onze ans plus tôt, avaient voulu
attirer les Aquariotes dans le piège de Berlin. Bien que déjoués et
vaincus grâce à la clairvoyance de Solman, bien que condamnés à un
enfermement de cinq ans dans les geôles troglodytiques de Transylvanie, ils s’étaient débrouillés pour revenir occuper les fonctions de
père au sein de leur clan, par la force sans doute, car le vote chez les
Slangs s’organisait après la conquête du pouvoir et n’avait qu’une
valeur de plébiscite.
Solman pressentit que sa quatrième affaire ne serait pas si facile à
expédier que les trois premières.
« Tu as fait preuve de grand discernement par le passé, Solman le
boiteux », déclara un Slang d’une voix puissante qui restaura immédiatement le silence.
Il parlait un français coloré d’un accent à la fois chantant et traînant. La lumière des projecteurs miroitait sur les pièces métalliques
de ses vêtements. Le fait qu’il l’ait appelé par son nom et désigné par
son infirmité alarma Solman, qui n’y voyait pas qu’un simple hommage à sa renommée, mais le signe d’un plan minutieusement préparé.
« Nous avons payé chèrement le prix de ce discernement, poursuivit le Slang. De cela nous n’avons pas à nous plaindre car nous étions
dans l’erreur. »
Qu’un troquant d’armes s’abaissât ainsi à reconnaître ses torts en
public ne présageait non plus rien de bon. Mal à l’aise, Solman changea de position pour détendre sa jambe gauche. La pensée l’effleura
que cette affaire avait un lien avec les trois Neerdands et le mystérieux tireur de la veille.
« Nous avons confiance en ton jugement, Solman le boiteux. Nous
savons que jamais tu ne trahiras le don…
– Quelle affaire vous amène ? » coupa Solman d’un ton excédé.
Le Slang eut un sourire qui dévoila une dentition composée pour
moitié de prothèses métalliques.
« Nous demandons à ce que comparaissent devant toi les pères et
les mères du peuple aquariote. »
Ce ne fut pas un murmure qui, cette fois, ponctua sa déclaration
mais un vacarme assourdissant qui enfla comme un orage et fit trembler les tréteaux qui soutenaient l’estrade.
Solman écarta les bras pour ramener un semblant de silence.
« Pour quelle raison ?
– Nous les accusons de nous avoir livré de l’eau empoisonnée,
répondit le Slang. Nous les accusons d’avoir volontairement provoqué la mort de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants de notre
clan. »