18 août


New Castle, Pennsylvanie – à environ une heure, peut-être une heure et demie, de ce que l’EPA, l’Agence pour la protection de l’environnement, appelle la « zone d’exclusion de Pittsburgh ». La ZEP, comme on dit. New Castle a été une ville industrielle, mais les usines et les entrepôts qui s’étendent sur la rive de la Shenango ont cessé toute activité depuis la bombe. Les maisons sont affaissées, usées comme des boîtes en carton laissées sous la pluie. Le centre-ville a dû être animé à une époque lointaine, le commerce le plus récent étant une boutique de téléphones portables Sprint. Il faut sinon se contenter d’un supermarché Giant Eagle, d’un bazar Dollar Blowout, d’un restaurant Kentaco Hut et d’un fast-food Dairy Queen aux horaires irréguliers. D’après la rumeur, une pharmacie Walgreens ouvrira bientôt. L’entreprise ZEP-Zeolite travaille à quelques kilomètres de là, sur la 65, à peine plus près de Pittsburgh, mais l’argent de tous ces contrats de nettoiement publics n’est pas arrivé à New Castle – la plus grande partie profite à Youngstown, assez loin de la zone d’exclusion pour que nettoyeurs et ingénieurs y installent leurs familles. Il y a un grand Walmart pas très loin dans l’Ohio et, le week-end, un marché de producteurs locaux couplé à un marché aux puces sur le parking de l’école. La maison d’Albion s’élève à la périphérie de la ville. Elle l’a achetée en liquide – ça ne lui a coûté, dit-elle, que l’équivalent de quelques mois de loyer de son loft à San Francisco. C’est un bâtiment victorien sur deux niveaux, avec des pièces minuscules et des parquets faussés. J’ai offert à ma compagne une bibliothèque, mais j’ai dû caler les pieds antérieurs à l’aide de torchons pliés car le sol du salon, affaissé, est bien plus haut sur les bords qu’au centre. La cuisine inachevée abrite du papier peint moisi bon à décoller, des placards à repeindre et un sol en grand besoin d’une nouvelle couche de dalles adhésives – ou simplement d’être débarrassé de tout ce qui le recouvre. J’ai passé plusieurs couches d’apprêt sur le dessin de cochon réalisé par Mook, mais cette saleté reste vaguement visible à travers. Un demi-hectare de terrain inégal sépare la maison de la clôture du voisin. Nous avons un garage en parpaings et quelques pins à l’arrière.

Traquer Albion dans l’Archive m’avait donné une impression très inexacte de la femme que j’en suis venu à connaître – je m’aperçois à présent que son intérêt pour la mode et le design, que je prenais pour une envie de se la jouer artiste, est en fait le symptôme d’un profond besoin d’ordre et d’autonomie. Elle coud ses vêtements et prépare tous ses repas – je n’ai pas mangé de plats à emporter depuis des semaines. Toutefois elle vient avec moi déguster des glaces au Dairy Queen. Elle court chaque jour plusieurs kilomètres avant l’aube et, lorsque je me lève et me sers mon premier café, elle est déjà sortie s’occuper de son potager, un carré de légumes de six mètres de côté, dont nous cuisinons les produits. Parfois, je sors aussi avec mon bol et m’assieds sur une chaise pliante pour la regarder, ne l’aidant qu’à sa demande expresse. Depuis quelques mois, elle a éliminé la teinture noire qu’elle portait lorsque je l’ai rencontrée à la galerie : sa couleur de cheveux naturelle n’est plus l’écarlate flamboyant que j’ai connu au sein de l’Archive mais une nuance de châtain roux qui paraît brune dans l’ombre et évoque en pleine lumière des feuilles d’automne.

Tous les dimanches matin, Albion nous emmène au parc naturel, un peu plus au sud, et nous en arpentons pendant des heures les sentiers – des chemins boueux, des ruisseaux qui passent entre les broussailles, de vilains bouquets de roseaux, des panneaux métalliques déconseillant de boire l’eau en raison des radiations et du danger de contamination animale, des lacs couverts d’écume avec des bandes de vase qui tentent de passer pour des plages… Sur des kilomètres et des kilomètres, le genre de bois près desquels j’ai grandi : rien de majestueux, juste la végétation broussailleuse de l’Ohio et de la Pennsylvanie, mais Albion trouve du charme à l’endroit. Elle connaît les cris des oiseaux et identifie des ombres fuyantes que, trop lent, je ne vois jamais. Bonne randonneuse, elle dicte notre rythme – je me retrouve souvent distancé, haletant et trempé de sueur. Quand nous faisons l’ascension de pentes escarpées, mes genoux craquent comme des baguettes humides qui se brisent, et je comprends qu’il me faut perdre encore du poids sous peine de voir un jour mes articulations me lâcher, mais essayer de rester à la hauteur d’Albion me stimule.

Parfois, lassé de mon indécision, je l’interroge sur son passé.

« Tu m’as raconté que Peyton et toi étiez parfois chargées de recruter d’autres filles », dis-je lors d’une de nos randonnées, m’efforçant de garder mon souffle, de marcher à son côté.

Je ne sais jamais si elle va se braquer quand je lui pose des questions comme celle-là – j’ai perdu des journées entières dans son silence quand j’allais trop loin. Au fil des derniers mois, cependant, j’en suis arrivé à penser qu’Albion a envie de parler des zones à vif de sa vie, mais que cela lui est très difficile. Elle s’est entourée de frontières strictes et semble mesurer chacun de ses échanges avec moi à l’aune de sa vulnérabilité. Aborder tout sujet en dehors de notre vie commune est hors de question à la maison, mais je la sais bien davantage disposée à s’exprimer librement en forêt – peut-être parce qu’elle se sent ici protégée, isolée, ou bien parce qu’elle éprouve au milieu de la nature une sorte de grâce qui la lui fait prendre pour un confessionnal.

« On était plus ou moins affiliés à la paroisse du Roi des Rois et, devant des ouailles de cette église, on se présentait comme un refuge, me répond-elle. Certaines filles nous étaient adressées par l’église – mais Kitty n’acceptait pas n’importe qui. Cela dit, c’est vrai, il y avait parfois du recrutement, notamment sur les campus. Une ou deux d’entre nous faisaient amie-amie avec une fille et l’invitaient à prier avec nous. On essayait de la contacter tous les jours, souvent plusieurs fois, et, au bout du compte, on s’arrangeait pour supplanter ses autres copains. De temps à autre, l’une d’entre nous se montrait trop agressive et la proie s’échappait mais, en général, les jeunes femmes seules ont envie de rencontrer d’autres femmes. On choisissait des étudiantes étrangères ou des filles qui cherchaient déjà une communauté de foi. On allait aux séances de prière sur les campus et on repérait celles qui venaient seules…

– Hannah ne paraissait pas vulnérable, dis-je. Elle avait beaucoup d’amis…

– Avec elle, ça n’aurait pas collé à long terme, admet-elle.

– Mais c’est un processus dans lequel tu étais activement impliquée ? Rencontrer des filles et les ramener à la maison…

– J’étais très religieuse. Je ne sais pas si on peut comprendre ça quand on ne l’a jamais été, ou bien si on n’a jamais éprouvé quelque chose de tellement fort qu’on le prend pour Dieu. Je croyais aider ces filles… »

Comme je ne réponds pas, elle continue :

« Tu sais, j’ai vraiment foiré ma vie. Je ne peux pas récupérer tout ça – toutes ces années de choix à la con. C’est seulement quand j’ai été libérée de Timothy, de Waverly et de cette maison que j’ai senti le poids de ce que j’avais fait à ces femmes – je pique quasiment une crise de panique chaque fois que j’y repense. Je ne savais pas ce qui allait leur arriver, ce que Timothy et Waverly leur infligeaient – tout ce temps, je croyais aider à les rapprocher de ce que j’appelais Jésus. J’étais en proie à des illusions et je me sens encore malade, physiquement malade, quand je pense à la part que j’ai prise dans cette maison. Il a fallu que je cesse de croire en Dieu pour mesurer ce que signifie porter sa croix. Il a fallu que je cesse de croire en Dieu pour vouloir expier ce que j’ai fait en son nom… »

Albion presse le pas et me distance – je suis incapable de la suivre quand elle accélère ainsi, mais je me rends compte que je ne suis pas censé y parvenir, donc je ralentis un peu et la laisse prendre de l’avance. Chaque fois que nous arrivons devant un ruisseau ou une source, elle marque une pause pour écouter l’eau qui coule. Une fois, elle m’a demandé si j’étais chrétien, et j’ai répondu que non, que je ne croyais pas en Dieu.

« Tu crois en l’amour », a-t-elle affirmé.

 

Le marché de producteurs et les Super-Puces de New Castle, parfait pour les prunes. Samedi est jour de cohue, on peine à avancer dans les allées que bordent les étalages sous des tentes ou des guérites à armature en bois couverte d’une bâche. Maillots des Steelers, drapeaux confédérés, simulations pirates d’arts martiaux mixtes, fraises – il me faut encore des fraises. Si je trouve la recette, je ferai des cupcakes fraise-rhubarbe pour Albion. Défile, défile : dans une casserole d’un litre, faire chauffer les fraises, la rhubarbe, le sucre, la farine, le beurre. Seulement quatre étoiles sur cinq mais ça a l’air simple. Est-ce qu’on a besoin de beurre ? Je texte Albion, On a du beurre ? Rhubarbe, dix dollars la botte chez Tuscarawas Farms – SmartShopper dit que je peux faire mieux.

C’est bon pour le beurre, me répond Albion.

J’achète un kilo de prunes. Après bocaux de conserve, poivrons sous cellophane, marshmallows pour gourmets et miel foncé de l’Ohio, l’allée se termine par un étalage des savonnettes artisanales au gingembre qu’aime Albion. J’en prends quelques-unes – ainsi qu’une douzaine de marshmallows Foster à la banane, puis je me fie à SmartShopper quand il me fait clignoter MEILLEURE OFFRE sur un paquet de branches de rhubarbe.

Je fais les courses à partir des listes que rédige ma compagne, et c’est elle qui prépare nos dîners. Elle m’a fait passer au régime végétarien. Entre la marche et l’alimentation, j’ai perdu du poids : je me sens en meilleure forme que depuis des années. Je fais souvent l’effort de m’habiller pour dîner, portant parfois le costume de Gavril si je sais qu’Albion prépare quelque chose de spécial. C’est moi qui mets le couvert sur la petite table de la cuisine et qui sers le vin, elle qui nous sert à manger. Elle aime toujours prier, pour se rappeler ce qu’a été sa vie et ce qu’elle est devenue, mais affirme ne plus savoir qui elle prie – ou quoi. Si je baisse la tête, joins les mains et dis « amen » quand elle a terminé, je passe mon temps à réfléchir à ce que j’ai perdu – mais aussi à ce que j’ai trouvé.

Je lave la vaisselle et mets de l’ordre de mon mieux tandis qu’elle travaille dans son atelier. Vers neuf heures, je prépare du thé ; vers neuf heures et demie, Albion me rejoint sur le canapé et nous parlons. D’art, la plupart du temps. Elle me montre ses créations et, parfois, je lui fais la lecture. À un moment, il est devenu tacite entre nous qu’elle cesserait de peindre la maison de Greenfield si je recommençais à écrire des poèmes – que nous nous aiderions l’un l’autre à avancer. Nous allons nous coucher un peu avant minuit. Chaque soir, je me demande si nous allons nous embrasser pour nous souhaiter bonne nuit, mais ce n’est jamais arrivé. Albion occupe l’unique lit. Dans l’autre chambre, il y a un matelas par terre pour moi, ainsi qu’une malle antique trouvée à quinze dollars chez Emmaüs, où je range mes vêtements et mes livres. Allongé, je regarde par la fenêtre les cimes sombres des pins jusqu’à ne plus entendre les bruits délicats d’Albion qui se prépare à se coucher. Je suis incapable de m’endormir avant elle.

Je ne retrouverai jamais Theresa.

Elle a été effacée. Selon ma compagne, même Mook n’aurait pu la ramener : il n’a pas fait le travail à moitié. Albion me demande comment nous nous sommes rencontrés.

« Ce n’est pas une histoire romantique, préviens-je.

– C’est romantique pour moi.

– Bon, eh bien, il y avait tous les ans un salon des outils de réseaux sociaux appelé PodCamp », lui dis-je.

Elle tient à voir le moment où j’ai rencontré Theresa, donc nous nous immergeons ensemble – déambulant dans le centre de Pittsburgh tels des touristes dans une ville étrangère perdue au cœur du temps. L’Archive déroule sa boucle climatique infinie, le plafond pesant du ciel, la neige et la pluie mêlées en une intolérable boue glaciale qui dépose une couche de grisaille sur les bâtiments et imprègne tout. Sous certains angles, on décèle une beauté dans ces rues, même lors de journées comme celle-ci, avec les vitres des voitures couvertes de buée et les passants engoncés dans des manteaux humides grotesques, un parapluie à la main, qui glissent sur les trottoirs. Le mois de novembre dans la Ville. Les essuie-glaces chassent des paquets de neige des pare-brise. Albion et moi entrons à l’hôtel Courtyard Marriott, où il fait plus chaud, et buvons un chocolat dans le hall. Malgré le temps, des dizaines de participants se présentent pour PodCamp : créateurs, étudiants, jeunes travailleurs indépendants, tous mieux habillés que nous autres qui avons traversé la vase extérieure. Je balaie leurs visages du regard, reconnaissant des gens dont j’ai oublié le nom.

Albion et moi errons dans les couloirs de l’hôtel, ouvrons des portes pour voir fonctionner des téléviseurs dans des salles vides, rencontrons des voyageurs étrangers à la ville, filmés par inadvertance alors qu’ils se rendaient au distributeur de glace pilée, à la piscine, ou entraient dans leurs chambres – leur image est emprisonnée dans l’Archive comme un fantôme hantant des lieux inconnus, inappropriés. Toute la matinée, les participants au congrès sont restés assis sur des chaises pliantes pour écouter des présentations PowerPoint et prendre des notes dans des classeurs PodCamp. Après le déjeuner, toutefois, les séances sont devenues plus spécifiques. La conférence en salle B avait pour thème « Générer un salaire réaliste avec WordPress et le marketing associé ». Nous n’étions que six inscrits. Theresa était entrée juste après moi – chemisier pêche et jean, blouson en daim, les cheveux encore très longs. Aujourd’hui, elle n’entre pas. Elle s’était assise à quelques sièges de moi, je m’en souviens, et je m’étais présenté en bégayant.

« Theresa Marie », avait-elle dit.

Entendre son nom avait été comme percevoir un mot rare, sacré, mais tout ce que j’avais pu sortir, c’est :

« Vous êtes pas la fille d’Elvis Presley ?

– Itching like a gal on a fuzzy tree1, a-t-elle cité. Mais je crois que c’était Lisa Marie… »

Nous avions parlé des statues équestres de Washington, je ne sais plus pourquoi – il s’agissait de propos sans conséquence, mais nous avions parlé. Le sens d’un sabot levé, celui de deux sabots levés – il me semble avoir demandé le sens de quatre sabots levés ; réponse de Theresa : « Pégase ».

La salle de conférences B, quand Albion et moi la visitons, est équipée de chaises pliantes et d’un tableau à feutres. Nous observons John Dominic Blaxton. Albion affirme que j’étais très mignon à l’époque, qu’il est bien normal que Theresa ait craqué, mais je n’aime pas me voir jeune et maigrichon, empli d’une assurance que je n’avais pas gagnée. Je lis sur ce jeune visage l’ignorance absolue de ce qui va se passer et, pour cela, je l’admire et le hais tout à la fois. Les autres auditeurs entrent dans la salle et s’installent pour la conférence, tout comme dans mes souvenirs, mais Theresa n’est pas entrée, elle, et je me vois en train de discuter tout seul.

« Partons, s’il te plaît », dis-je à Albion.

Je me rappelle être resté dehors après la conférence, debout dans la neige fondue, gelé, à attendre mon bus, vibrant d’excitation comme si mes poumons explosaient d’étincelles et s’apprêtaient à jaillir de ma poitrine en chantant. Je voulais désespérément continuer de parler avec elle d’une manière ou d’une autre. J’ai donc tapé sur mon téléphone un email disant que c’était génial de l’avoir rencontrée, que j’adorerais continuer notre discussion sur WordPress, puis j’ai tapé par erreur sur « répondre à tous », si bien que, les jours suivants, j’ai reçu des nouvelles de presque tous les participants à la conférence – sauf elle. Certains tentaient de fixer une réunion ultérieure sur le même sujet, le conférencier en personne voulait qu’on se retrouve tous à La Panera de Shadyside. J’ai craint d’avoir gêné Theresa, ou bien qu’elle ne reste poliment muette parce qu’elle avait un copain, n’était pas intéressée ou me croyait réellement passionné par WordPress. Au bout de trois jours, cependant, elle m’a répondu : Un verre ? Tu es libre quand ?

Albion et moi nous y rendons à présent – au Cappy’s, sur Walnut Street, à une rue de l’appartement que Theresa et moi habiterions dans Shadyside. Je l’y cherche, le neurospam explore les souvenirs du lieu, mais elle n’est nulle part – au lieu de cela, je m’installe avec Albion à la table que Theresa et moi avions partagée, près de la devanture, afin de regarder les flocons de plus en plus serrés et les clients des boutiques de Walnut Street, couverts de neige. Theresa et moi avons discuté plus de trois heures ce soir-là. Elle était botaniste et travaillait pour le conservatoire Phipps. Je lui ai parlé de mon programme d’études, de ma poésie. Elle, qui adorait la musique, vantait ses groupes préférés – les Broken Faces, Joy Ike, Life in Bed, Meeting of Important People, Shade –, et ces musiciens dont je n’avais jamais entendu parler sont soudain devenus importants pour moi. Nous nous sommes dit bonsoir, puis j’ai proposé de la raccompagner, de prendre le bus jusqu’au South Side où elle habitait, mais elle a décliné. J’ai donc attendu à son côté, avec la neige qui s’entassait sur mes épaules, que le 54C apparaisse au milieu de la brume. Theresa est montée. Je l’ai suivie des yeux dans l’intérieur éclairé du véhicule : elle avait les cheveux couverts de flocons humides. Elle a agité la main quand le bus a démarré, et je suis rentré chez moi à pied dans la ville tranquille, couverte comme un linceul par un profond silence. J’étais tellement heureux ce soir-là – un contentement extatique au sein de ce silence, l’impression d’être rentré chez moi, d’avoir découvert où était mon chez-moi. Je me rappelle avoir chanté « Maria » de West Side Story à pleins poumons, mais sans connaître les paroles et en remplaçant « Maria » par « Theresa ». Quelques minutes plus tard, elle m’a texté qu’elle avait passé une bonne soirée et demandé si j’étais libre ce week-end. Oui, ai-je répondu, oui. Je lui ai envoyé une playlist et elle m’a répondu une heure plus tard par une suite de groupes et de chansons – mes devoirs. J’ai passé les jours suivants à en mémoriser le plus possible, apprenant à aimer ce qu’elle aimait.

Albion et moi sommes à présent à l’arrêt de bus, en train de regarder le 54C se traîner dans la neige, où ses roues laissent des traces boueuses. Le chauffeur nous propose de monter, mais son véhicule nous fait l’effet d’un bac transportant les morts, si bien que nous refusons. Albion et moi marchons la main dans la main. Elle me confie qu’après son long séjour en Californie, l’hiver lui manque. Elle oublie parfois à quel point c’est beau. Nous arpentons les rues sereines de Shadyside jusqu’à Ellsworth Avenue, traversons la cour de l’immeuble que j’habitais avec Theresa et pénétrons dans le hall, tapant des pieds pour faire tomber la neige de nos chaussures, frottant les épaules de nos manteaux. Nous marchons jusqu’à l’appartement 208 – je suis là. Je suis là, Theresa. Albion m’embrasse, un long et tendre baiser. Nos lèvres froides ne tardent pas à se réchauffer. C’est un baiser parfait mais qui n’existe pas dans le monde réel, qui n’existe qu’ici, et je le comprends parfaitement, je comprends le cadeau qu’elle me fait. Quand j’ouvre la porte de l’appartement 208, à la place de ma femme, nous découvrons Zhou. Albion la voit pour la première fois dans mes souvenirs, ici, où devrait se trouver Theresa, et elle me demande pardon. Je réponds que ça va, ça va…

Elle m’a emmené dans son bus. Nous effectuons le voyage ensemble et je la serre contre moi quand nous pénétrons dans le crépuscule perpétuel du tunnel. Je vois la vieille dame faire claquer sa langue à l’adresse de l’enfant. Je repère Stewart, cette première voix de l’espoir, un homme séduisant coiffé d’une casquette de base-ball des Pirates – il n’avait pas beaucoup plus de trente ans, à peu près mon âge, et les enfants qu’il voulait tant revoir étaient sûrement tout petits. Albion me désigne tous les passagers du bus et me révèle ce qu’elle a pu déterminer de leur vie. Elle me montre Jacob, le chanteur, un Noir obèse aux cheveux cendrés, dont elle espère qu’il lui a pardonné de l’avoir laissé pour emprunter l’étroit chemin entre les pierres. Puis Tabitha, la femme qui s’est arraché les yeux – elle porte une blouse d’infirmière et lit Joel Osteen. Nous nous préparons à l’explosion, à l’accident, mais je ne ressens que le choc initial car là s’arrêtent les images : nous voilà dans une obscurité totale, avec l’Archive qui nous demande en lettres de bronze flottantes si nous aimerions visiter un autre endroit. Parfois, Albion et moi prenons ce bus plusieurs fois de suite à partir du moment où elle y est montée et accomplissons le trajet jusqu’à la mort, jusqu’à ce que je dise enfin : « Ça suffit, Albion, ça suffit », et que nous nous retirions ailleurs, en général au Kelly’s Bar d’East Liberty. Là, assis dans un box d’angle plongé dans la pénombre, sur des chaises en vinyle, nous écoutons du rockabilly dans le juke-box, buvons des cocktails et mangeons des macaronis au fromage, tentant d’oublier ensemble ce que nous voulons désespérément nous rappeler.

Le Kelly’s d’East Liberty est devenu important pour nous. C’est un bar que nous ne fréquentions ni l’un ni l’autre lorsque nous habitions Pittsburgh, mais il se prête idéalement à ce que nous le découvrions ensemble à présent.

« Parle-moi de Mook, dis-je un soir, tandis que nous buvons un verre dans notre box habituel. Je veux dire : de Sherrod.

– Sherrod était un type tourmenté, répond-elle. Penser à lui me rend triste. »

Je lui demande comment ils se sont rencontrés et elle me répond que c’était dans un Denny’s.

« J’étais venue avec des copines de Fetherston, dit-elle. Après une sortie, on s’est retrouvées au Denny’s de la Mission à deux ou trois heures du matin. Le serveur nous branchait, il flirtait plus ou moins avec toute la tablée, quand un des cuisiniers est arrivé de l’arrière-salle. Short en jean baggy, maillot des 49ers, tablier blanc. Il était petit – un mètre cinquante ou à peine plus – et un peu handicapé. Bossu. Il boitait, ou plutôt il faisait semblant – quand je l’ai un peu mieux connu, je me suis rendu compte que, parfois, il oubliait. Il avait les oreilles en chou-fleur et la bouche humide, toujours plus ou moins pendante. Et il louchait. En plus, il sentait le graillon et le tabac froid. Et voilà qu’il s’assied dans notre box, carrément avec nous, pour nous demander si on serait intéressées par une orgie. Mes copines ont commencé par rigoler, en tout cas certaines, mais pas moi – pas mon genre d’humour. Il a remarqué que je ne riais pas et il m’a fixée avec colère jusqu’à ce que j’accepte de le remarquer. Agaçant. “Je sais où il y a une baignoire bien chaude”, il a dit, et je crois qu’il m’a appelée Red, la Rouquine.

» Je ne me rappelle pas ce que je lui ai dit, mais je lui ai mis un vent, alors il a commencé à me raconter ma vie d’avant – il savait mon vrai nom, il était au courant pour Pittsburgh, connaissait des portions de mon passé que personne n’avait le droit de connaître. Il savait qui était Peyton. Il a raconté des choses obscènes à mon sujet. Mes copines ne savaient pas de quoi il retournait, Dieu merci, mais elles ont compris que la soirée avait pris un tournant. On est parties immédiatement – j’étais mortifiée. Je ne savais même pas ce qu’était l’Archive, à l’époque, mais, dès que je l’ai compris, j’ai saisi que mon passé se déroulait encore et encore et encore. Je voulais qu’il soit effacé. Je suis retourné au Denny’s le lendemain après-midi, et j’ai trouvé Sherrod au début de son service. Je suis entrée dans la cuisine et je lui ai hurlé dessus, je… j’ai carrément pété un câble. Il y avait tous ces cuisiniers qui me regardaient. Il a admis qu’il avait franchi une ligne rouge en déterrant ces faits, que ça ne l’avait fait paraître ni mignon ni très malin et qu’il avait dépassé les bornes. Il en a été désolé. Malgré toute sa frime, c’est un type à principes. Il est sensible. Je ne peux pas tout à fait dire que c’est un gentleman… mais il a assuré qu’il voulait m’aider et j’ai accepté. Je n’ai su qui il était que bien plus tard, je ne connaissais pas ses œuvres… »

Nous ne parlons jamais de la manière dont il est mort.

Nous allons nous promener l’après-midi, parfois autour du garage et des pins du jardin, parfois dans le quartier, mais ma compagne se sent très exposée – nous voyons nos voisins, des femmes de son âge, sur leur véranda, déjà plongées de trois ou quatre enfants dans la vie de famille, des vieilles dames et de vieux messieurs sur des chaises longues, devant les maisons, fumant des cigarettes, des gamines qui font du vélo dans la rue et des adolescentes en short et débardeur. Il est évident qu’elle n’a pas sa place ici. Par ailleurs, je crois la plupart de ces gens assez perspicaces pour reconnaître une femme qui a des ennuis. Après ces promenades, Albion disparaît dans sa chambre ou se perd dans un dessin au fusain, tandis que je sors pour appeler Gavril – nous nous parlons au moins une fois tous les deux jours. Après le dîner, un soir, alors que je suis installé sur la véranda, il m’interroge sur mon psychiatre.

« Timothy ? Qu’est-ce que tu veux savoir ?

– Non, l’autre. Celui que tu avais avant…

– Simka ?

– Tu n’es pas au courant ? Il a été déchu de ses titres. C’est passé dans le Post. Il n’a plus le droit d’exercer. Un scandale…

– Quel scandale ? De quoi est-ce que tu parles ?

– Il vendait des analgésiques à des gamines, m’explique Gavril. Tu n’as pas vu passer ça ? Trois ou quatre filles l’ont accusé d’échanger des faveurs sexuelles contre de l’Oxycodone. Elles étaient dans la même équipe de tennis, elles ont porté plainte ensemble. Toute l’affaire a explosé…

– Non. Non, ça n’est pas possible…

– Le Post ne parle que de ça », assure mon cousin.

Je le quitte pour aller lire des articles sur le sujet. En balayant les infos de Washington, je trouve sur le blog du Post des allégations selon lesquelles Simka aurait vendu des analgésiques à certaines de ses patientes adolescentes. « Le toubib pervers prescrivait du sexe. » Plusieurs flux montrent des vidéos de son arrestation, les flics du district qui le font sortir de son cabinet les menottes aux poignets, qui emportent des cartons marqués « Pièces à conviction ». J’essaie d’appeler Simka mais n’obtiens aucune réponse. Je lui écris un email pour demander des explications. Les détails sont rares, mais un article plus récent explique que les analgésiques de mon ancien thérapeute ont provoqué la mort de trois jeunes femmes qui avaient disparu après plusieurs nuits dans le circuit des boîtes de Washington : des images de caméras de surveillance les montrent avant leur disparition, en train de prendre coke, alcool et cachets, de faire une overdose avec les médocs de Simka. Certaines des victimes sont mineures, mais les pirates ont tout de même publié leurs photos : des étudiantes blondes en veste bordeaux et jupe écossaise, les mêmes en tenue de tennis. N’importe quoi. Simka aurait vendu à de jeunes anarcho-fêtards qui revendaient sur les campus : un trafic de drogue organisé, centré sur son cabinet. Je n’y crois pas. L’avocat commis d’office clame l’innocence de son client, mais, dans l’intervalle, la Commission de l’État l’a déchu de ses titres et incarcéré. Quand Simka me répond enfin, c’est par email : Je ne regrette pas de vous avoir aidé.

Je vais raconter tout cela à Albion pendant qu’elle peint, et elle me prend dans ses bras, me serre jusqu’à ce que je cesse de trembler, puis me demande si j’ai besoin de quelque chose, s’il faut que j’aille à Washington.

« Je ne crois pas. Je ne vois pas quel bien cela ferait… »

Mes autres emails ne reçoivent aucune réponse et, quand je m’adresse à sa famille, je reçois un message formaté d’un expéditeur inconnu, signé par l’avocat, demandant à ne pas être contacté. Sommeil agité, Simka m’obsède – la nuit, quand je pense à lui, il est tellement présent que c’est comme s’il était ici avec moi, comme si je sentais son après-rasage ou son haleine au café, comme si je pouvais tendre la main dans l’obscurité de ma chambre et toucher son bras poilu, me convaincre qu’il est bien ici même, riant d’une blague qu’on lui a racontée, prêt à chasser mes idées noires par une question sur les Beatles.

Albion me réveille tôt, me dit que je criais – que je faisais des cauchemars. Devant un pamplemousse, elle me demande si j’ai envie d’aller camper, et nous partons pour le parc naturel. Elle consulte les guides afin de trouver de nouveaux sentiers à explorer, mais nous les avons déjà tous parcourus. Nous louons donc un emplacement à quinze dollars pour poser notre tente, entreposer notre matériel et reprendre des chemins connus, aisés. J’emporte des bouteilles d’eau, de l’houmous, de la pita et une bouteille de vin. Nous nous promenons en nous tenant la main, comme des amis risquant de se découvrir un jour amants. L’après-midi, nous faisons la sieste, mais nous retournons marcher avant le dîner, puis regagnons notre campement pour manger des hamburgers aux champignons et des frites, et boire notre deuxième bouteille de vin.

Nous demeurons ensuite autour du feu, et Albion me demande si tout va bien.

« Non, dis-je. Tout ne va pas bien.

– Dis-moi.

– Sa famille ne répond pas – elle ne veut rien avoir affaire avec moi. Personne ne me répond, et je ne sais pas où il est. Je n’ai pas de ses nouvelles depuis le premier soir. Je ne peux rien faire pour lui…

– Simka ?

– Il est marié, il a des enfants. C’est un des meilleurs hommes que je connaisse – très compatissant. Il ne peut en aucun cas être mêlé à quelque chose comme ça.

– Tu crois qu’il est innocent ?

– J’en suis sûr. Je ne crois pas qu’il ait vendu de la drogue à des jeunes, pas après tout ce qu’il a fait pour moi. Pour mes propres problèmes. Je n’y crois pas. Ils sont en train de le détruire. Lui et toute sa famille.

– Les gens nous déçoivent, parfois, dit Albion.

– Assez. Ça suffit comme ça. Il a deux fils qui n’ont plus de père. Nous n’allons pas continuer d’ignorer l’évidence…

– Quelle évidence ? » demande-t-elle.

Va-t-elle m’obliger à le dire ?

« C’est l’œuvre de quelqu’un. Quelqu’un est en train de bousiller sa vie, probablement à cause de ce qu’il sait sur moi. Peut-être qu’ils nous ont perdus et qu’ils tentent de me provoquer, de me faire sortir…

– Waverly ? demande-t-elle, hésitante, dans un souffle, comme si elle avait peine à prononcer le nom.

– À toi de me le dire. »

Albion ne répond pas, et, si je l’ai blessée, je m’en fiche. Au bout de quelques instants, elle s’écarte du feu et disparaît dans l’obscurité du sous-bois. Une colère meurtrie se bloque dans ma gorge, la crainte qu’elle se soit enfuie, mais je suis encore plus furieux de la complexité de son fonctionnement, des barrières qu’elle a tracées autour d’elle, restant muette alors que d’autres souffrent. Simka – merde. Les meubles qu’il a fabriqués, sa maison nichée entre ruisseau et forêt, son chahut avec ses fils – disparus, disparus, et j’ai envie de hurler, mais je reste assis en fixant le feu, impuissant et froid.

J’entends les pas d’Albion dans le sous-bois. Quand elle réintègre le cercle de lumière, elle s’assied à côté de moi plutôt qu’en face. Elle pose une main sur mon genou et l’y laisse un moment, avant de tirer un marshmallow de notre sac, de le planter sur une baguette et de l’enflammer. Ayant observé un moment le cube luisant, elle souffle dessus pour l’éteindre. L’air s’emplit d’une odeur de sucre caramélisé. Albion me présente le marshmallow jusqu’à ce que je le mange.

« Je peux t’aider, Dominic, dit-elle.

– M’aider ? Ou aider Simka ?

– Je ne sais pas si nous réussirons à aider Simka, mais il y a une chose que je peux te montrer et que nous pourrons peut-être utiliser.

– Utiliser pour quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

– J’ai caché certains secrets bien trop longtemps, dit-elle. J’ai eu tort, Dominic. Je veux affronter ça, je veux aider à mettre un terme à cette souffrance… »

Elle est différente, quelque chose en elle est en train de s’ouvrir – le confort complexe qui s’est installé entre nous est présent d’une manière que je n’ai encore jamais ressentie, moins diffuse et fragile, comme si nous nous étions seulement décrit une relation lors des derniers mois et nous trouvions soudain en train de la vivre.

« D’ici à un jour ou deux, on partira en randonnée. Elle sera plus dure que les dernières. Tu devrais te reposer, te reposer les pieds. J’ai besoin d’acheter du matériel qu’on n’a pas… Je serai sans doute obligée de prendre la voiture pour le trouver, peut-être d’aller à Cleveland. Je partirai demain matin, mais je ne devrais pas rester absente plus d’une journée. »

Nous partageons une tente. Quoique nous occupions des sacs de couchage séparés, Albion me prend la main et passe mon bras autour d’elle. Mon corps me paraît de feu liquide quand je la serre ainsi, je l’attire contre moi, mais nous ne nous embrassons jamais. Au lieu de cela, comme perdu dans un voile de fleurs, je laisse aller mon visage contre ses cheveux. Il a plu pendant la nuit. Réveillé plus tôt qu’Albion, je la regarde dormir puis me glisse hors de notre tente. Une lumière grise imprègne toute la forêt. Entendant des pas, je me fige… et un cerf fauve, à vingt ou trente mètres de moi, relève les yeux. Sans inquiétude, il s’éloigne en bondissant à travers le brouillard.

 

Trois jours passent. Nous nous éveillons dans l’obscurité qui précède l’aube.

« Bonjour », murmure Albion.

Le neurospam à demi-luminosité, le radio-réveil passe à 3 h 47. Albion est assise au bord de mon lit, sa silhouette se découpe contre la lumière du couloir.

« Tu es réveillé ? demande-t-elle.

– Je suis réveillé.

– Le café passe, et je vais faire des œufs. »

Elle n’emporte pour notre voyage que des aliments emballés – barres protéinées, plats déshydratés, assez pour quelques jours au besoin, quoique nous prévoyions de rentrer demain après-midi. Nous avons divisé le poids du matériel, mais ma tâche principale consiste à porter de l’eau – que, selon Albion, nous ne pouvons pas nous permettre de rationner –, donc mon sac à dos à armature renferme la plus grande partie de notre réserve, ainsi qu’un purificateur ClearSip. Je charge l’Outback tandis que ma compagne prépare une deuxième cafetière et remplit deux thermos. Quand elle me rejoint, elle me donne un bouquet de fleurs coupées dans le jardin – des dahlias, me semble-t-il, d’un violet profond, mêlés à des tournesols miniatures.

« C’est pour Theresa », dit-elle.

Nous partons avant l’aube et regardons tout en roulant un lever de soleil violet brûler le bord des nuages, les changer en vagues de feu rose et mandarine. Nous roulons en direction de Pittsburgh sur la 65, qui court le long de voies ferrées accueillant les carcasses métalliques de locomotives, des wagons couverts de graffitis et des plateaux chargés de matériel lourd – bulldozers et pelleteuses aussi orange qu’une tenue de chasse – et wagon après wagon transportant des conteneurs de déchets radioactifs. Désormais emplis de verre, si j’ai bien compris le processus – un sous-produit destiné à être enterré dans des sarcophages en béton renforcé, sur des sites répartis en Pennsylvanie, en Virginie-Occidentale, en Ohio. Si notre route suit la voie ferrée, la voie ferrée suit le cours de la rivière Ohio, au-delà de la première des usines de purification commune aux trois États qui enjambe le cours d’eau – des dépôts de zéolithe installés sous un des ponts d’acier, où l’eau est brassée, pompée, filtrée. L’établissement ressemble à un centre commercial.

« Est-ce que je verrai son corps ?

– Non, tu ne la verras pas, dit Albion.

– Je ne sais pas à quoi m’attendre.

– Il n’y a pas de cadavres, si c’est ce que tu t’imagines. Il est possible que tu voies quelques restes précisément à l’endroit où je t’emmène, mais il n’y a plus de cadavres… »

Elle a raison, bien sûr – tandis que je regarde par la fenêtre les ondulations des collines, je me rappelle les flux à sensations qui ont circulé après l’explosion : des bulldozers poussant cadavres et autres débris dans d’immenses fosses communes. Quoique leur authenticité ait été contestée – j’ignore si même une partie d’eux étaient réels –, j’ai toujours imaginé le cadavre de Theresa, encore entier par quelque miracle, poussé avec les autres, enfoui dans une tombe peu profonde, nu, en même temps que les cadavres d’inconnus tout aussi nus, mais je sais que ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai.

« Il n’y a pas eu de sépulture, dis-je. Je pense parfois… quand j’imagine tous ces gens qui sont morts, je ne peux pas m’empêcher de penser à leurs corps…

– Ce ne sera pas du tout comme ça, assure Albion. Même juste après l’explosion, juste après ma sortie du tunnel, je ne me rappelle pas avoir vu de cadavres.

– Où sont-ils passés ?

– Ça tient à la manière dont ils sont morts. La plupart ont été incinérés – par la bombe, je veux dire. Il y a eu tellement de cendres au départ – immeubles, arbres, êtres humains. Je me rappelle avoir été couverte de cendres. Des cendres dans les cheveux, dans les yeux. De toute façon, même s’il y avait eu des cadavres, c’était il y a dix ans, Dominic. Non, la plupart des zones qu’on traversera ressembleront à une très jeune forêt – ou bien à des broussailles épaisses, fleurs sauvages, mauvaises herbes. Il est probable que tu reconnaîtras un certain nombre de choses… »

Au moins vingt minutes avant de rencontrer un autre véhicule sur cette route, un pick-up blanc aux feux jaunes aveuglants, qui roule dans la direction opposée. Nous ne voyons plus personne avant d’arriver à une intersection avec station BP et McDonald’s. Le fast-food est déjà au travail, quelques voitures font la queue au drive et plusieurs tables sont occupées. Des tintements dans mon neurospam, galettes de pommes de terre et Egg McMuffin virevoltants. Je ne sais pas comment j’avais imaginé les abords de la ZEP – quelque chose d’anonyme, peut-être, de privé. Le McDonald’s est absurdement flamboyant, comme tout entier fait de lumière – Albion me voit le regarder et me demande si j’ai besoin de m’arrêter, mais je lui réponds que ça va.

« Qui sont tous ces gens ?

– Je suppose qu’ils travaillent au nettoiement. Des entreprises indépendantes. ZEP-Zeolite…

– Je ne suis jamais revenu », dis-je quand le McDonald’s a disparu derrière nous et qu’il nous est plus facile de croire que nous sommes les derniers habitants de la terre.

« Ce que nous faisons est illégal, m’apprend Albion. Et, de toute façon, on ne peut accéder à la ZEP que par un nombre de chemins limités. Il faut savoir ce qu’on fait. On ne vient pas ici en visite : il n’y a aucun monument, pas encore. Tu n’avais donc aucune raison de revenir avant aujourd’hui… »

Cette portion de la 65, autrefois désolée, est aujourd’hui curieusement active grâce à ZEP-Zeolite – des panneaux de fortune bordent la route : ATTENTION. RALENTISSEZ. SORTIE DE VÉHICULES DE CONSTRUCTION. Nous dépassons le site principal de l’entreprise, qui évoque une suite de petits hangars pour avions et de bureaux administratifs, parsemée de tas d’une espèce de sable assez nombreux pour nous faire croire que nous traversons des hectares de dunes incongrûment plantés en Pennsylvanie. De lourds engins y circulent, des camions jaunes aux pneus aussi larges que notre voiture, si bien qu’alentour, l’air est embrumé de poussière sablonneuse. Albion fait marcher ses essuie-glaces avec du liquide nettoyant afin de chasser la poudre de verre. Des jaillissements de feu dans le lointain – les usines de vitrification. Nous nous trouvons coincés derrière un convoi de camions-bennes, chargés d’énormes tas de ce sable grisâtre.

« Ça va nous ralentir », commente ma compagne, dont je vois les yeux chercher dans le neurospam un itinéraire alternatif.

Au bout du compte, nous quittons la 65 pour une route secondaire sinueuse, envahie par les arbres – Camp Horne Road, bordée de maisons, de chapelles et d’écoles désaffectées depuis beau temps. La plupart des bâtiments sont en partie écroulés, leurs fenêtres brisées. Le bitume est craquelé, d’énormes fentes dévorent nos pneus. Nous arrivons à un point de contrôle, le tout premier que nous ayons vu. Ce n’est désormais qu’une guérite abandonnée avec une barre baissée en travers de la route. Un panneau annonce :

ZONE MILITAIRE

DANGER

DÉFENSE D’ENTRER SOUS PEINE DE POURSUITES

Albion quitte la route ; les pneus s’enfoncent dans l’herbe tendre. Elle contourne la barre puis revient sur la chaussée. Nous dépassons un second point de contrôle militaire, celui-là grand ouvert – d’après elle, les seuls barrages qui comptent sont ceux de ZEP-Zeolite, sur les routes d’accès direct, plus près de la ville. L’armée a déserté les lieux depuis des années – après la multiplication des cancers de la thyroïde chez les soldats cantonnés là. Nous prenons pour entrer en ville ce qui était naguère une grande artère, la 279, mais son revêtement est en très mauvais état : broussailles qui roulent et éclats de goudron, longues étendues de bitume déchiré laissant passer des arbres verdoyants et de hautes herbes qui montent jusqu’à la ceinture. Albion se gare dans un bosquet broussailleux, afin que notre voiture ne soit pas trop visible si quelqu’un passe.

« C’est bon, dit-elle. Je crois qu’on est allés assez loin. La dernière chose dont on a besoin, c’est d’exploser un pneu en essayant de se garer plus près. »

Je m’avance dans la rue et observe les environs. Le ciel est d’un gris acier marbré, la lumière sombre et déprimante. Mon corps refuse de se réveiller en raison de l’heure matinale et du temps – un air humide, lourd, qui m’encrasse déjà les sinus.

« Tu dis qu’on est assez près ? »

Tandis que je contemple la grande étendue de néant, la plaine semée de broussailles qui nous entoure, je songe que nous ne devons pas être tout près de la ville, pas encore, que nous avons forcément encore un paquet de kilomètres à parcourir, jusqu’à ce que l’évidence me frappe aux tripes : là-bas, dans ce vide encadré de collines, aurait dû s’inscrire la ligne des toits de la ville – oui, des toits auraient dû s’étendre là, un tout petit peu plus loin, des gratte-ciel dardant un regard méchant par-dessus les cimes des arbres. À présent, il n’y a rien – le néant.

« Oh non, oh mon Dieu, non, non, non. »

Tandis que je balbutie, la périphérie de mon champ de vision s’obscurcit et j’ai l’impression de me trouver à l’intérieur d’un tunnel. Je ne m’évanouis pas tout à fait mais m’assieds lourdement, comme si le sang m’était monté à la tête.

« Je ne peux pas faire ça, dis-je. Je ne crois pas en être capable. »

Albion ouvre le coffre de l’Outback et en sort nos bagages. Elle répartit notre matériel avant de s’approcher de moi et de s’agenouiller, attendant que je lève la tête pour la regarder.

« Est-ce que ça va ? demande-t-elle. Physiquement, je veux dire. Tu as mal quelque part ?

– Non, ça va.

– Alors, lève-toi. »

Nous nous préparons : des combinaisons en Tyvek par-dessus pantalon et blouson imperméables ; des gants doublés de PVC bleu Schtroumpf. Une trousse de premiers secours de l’armée au cas où l’un de nous deux tomberait ou se blesserait. Des torches électriques et une boussole au cas où notre neurospam bégaierait. Une corde en nylon et une tente SHIELD garantie gros temps. Albion enferme ses cheveux sous son capuchon de Tyvek, dont elle serre les cordelettes. Elle tire assez fort sur celles du mien pour me le faire tomber devant les yeux, et éclate de rire. Quand je remonte le capuchon, elle m’embrasse, un chaste baiser à goût de baume pour les lèvres.

« Tu es rouge comme une pivoine, remarque-t-elle.

– J’ai de la tension, dis-je en tâtant mon visage empourpré. Je dois être en train de faire un infarctus ou un truc comme ça, ce n’est pas la peine de t’inquiéter…

– Tu crois que tu vas pouvoir gérer tout ça ? demande-t-elle. Ça va être dur – et je ne parle pas de la charge émotionnelle. Certaines zones sont encore très radioactives, d’autres non. Il faudra mesurer les niveaux. Je suis capable de partir en randonnée même par des conditions climatiques extrêmes, mais, là, je n’ai jamais rien fait de tel, alors je risque de commettre des erreurs. Les sols seront inégaux, donc il y aura plein de trucs sur lesquels trébucher. Il faudra qu’on se repose souvent. On peut encore rentrer à la maison…

– Je veux continuer. »

Albion déballe un collier muni d’un lourd badge en plastique, et le place autour de mon cou, sous ma combinaison afin qu’il repose contre mon tee-shirt.

« C’est ton dosimètre », explique-t-elle. Elle en porte un aussi. « Il est clair. On vérifiera de temps en temps – s’il devient rouge, il faut partir immédiatement. S’il est noir, on fonce aux urgences. »

Nous portons des masques à gaz du même type que ceux des nettoyeurs de ZEP-Zeolite – à coque en caoutchouc, insectoïdes, avec des systèmes de filtrage bulbeux qui nous rendent méconnaissables. Difficile de parler avec ces trucs-là, donc nous nous textons, révisons une dernière fois notre liste de tâches à accomplir. J’emporte le bouquet de fleurs, fixé sous une sangle de mon sac à dos.

Albion me prend la main dès que nous nous mettons en route – malgré nos gants, je savoure le poids de la sienne, le contact de ses longs doigts croisés avec les miens. J’imagine que les gestes tendres qu’elle a pour moi sont destinés à me porter secours au fond du pays de la mort, mais j’espère, pour ainsi dire je m’autorise à espérer que cela va plus loin. Nous ne marchons pas depuis dix minutes que tombent les premières gouttes de pluie.

Le printemps à Pittsburgh, m’écrit Albion.

Mal à l’aise dans tout cet attirail – déjà en nage. Je pensais que ce voyage ne serait pas beaucoup plus éprouvant que nos randonnées les plus rudes au parc naturel, mais notre eau clapote à chaque pas dans mon sac à dos, ce qui me déséquilibre, et la route est inégale, encombrée d’herbes, de broussailles, et semée de trous, des nids-de-poule qu’il nous faut enjamber ou contourner. La pluie tombe plus fort. Je lance l’application Rose-des-Vents, dont les graphismes se détachent en couleurs vives contre le ciel gris, indiquant le nord et la direction que nous suivons – SSE – d’une flèche verte stylisée. La latitude et la longitude s’affichent en temps réel. Je lance l’Archive, et la Ville apparaît comme en transparence, luisant de couleurs vives, surperposée au paysage de désolation. Il devrait y avoir ici deux églises côte à côte – je les vois dans le paysage archivé, elles ont disparu du paysage réel –, il devrait y avoir des maisons et des bars au pied des collines, vers l’ouest, et la tour de l’hôpital général Allegheny. Il devrait y avoir des collines. Il n’y a plus de collines.

Tu sais où nous allons ?

Je suis des indications laissées par Sherrod. Il est passé par ici…

Un autre point de contrôle militaire et une clôture surmontée de barbelés censée empêcher les gens comme nous de passer. Le barrage est abandonné depuis longtemps, la guérite jonchée de bouteilles d’eau minérale et de vieilles seringues, d’emballages de Snickers ou de Mound, de préservatifs usagés. Une botte, un nid d’oiseau. Albion me précède le long de la clôture jusqu’à ce que nous arrivions aux coordonnées GPS indiquées par Mook comme celles de son point d’entrée – des piquets s’y étaient censément arrachés, si bien qu’on pouvait aplatir le grillage et le franchir. Tout cela a toutefois été réparé. Albion explore durant une vingtaine de minutes les forums consacrés à la ZEP, parcourt des discussions entre personnes affirmant avoir eu accès à la ville – des amateurs de sensations fortes, des théoriciens du complot, des journalistes, des pillards – jusqu’à trouver des références solides pour un autre point d’entrée, une autre brèche à proximité. Encore quarante-cinq minutes pour y arriver : un angle de la clôture qui a tout simplement été découpé. Nous poussons nos sacs par l’ouverture puis la franchissons l’un après l’autre en rampant – si bien que nous finissons le torse couvert de boue. Rose-des-Vents se réoriente, l’Archive se réinitialise – une image fantôme du pont des Vétérans s’étend contre le ciel, mais le pont lui-même n’est que décombres et fers à béton éparpillés sur les pentes qui courent jusqu’au lit de la rivière.

Les indications de Sherrod disent que le pont de la 16e Rue est empruntable, texte Albion.

Nous marchons sur la berge de l’Allegheny, face à un vent puissant qui fait claquer le tissu synthétique des combinaisons contre nos blousons, évoquant un battement d’ailes d’oiseau. Nous glissons le long de pentes escarpées et trouvons un chemin praticable à travers ce qui était naguère le North Side, désormais des fleurs sauvages et des arbrisseaux épars qui poussent dans les entrailles des bâtiments incinérés. J’ai de vagues souvenirs de l’architecture du quartier mais, même en m’aidant de l’Archive, je ne parviens pas tout à fait à reconstituer ce qui a disparu à partir de ce qui reste – un rectangle de briques, des sous-sols exposés, emplis de décombres, un encadrement de porte sans porte. Ici, presque tout est détruit. Il y avait un labo photo dans le coin, le dernier de la ville à développer encore de vraies pellicules – de l’herbe, maintenant, pour autant que je puisse en juger.

Le pont de la 16e Rue est presque intact – resté debout en raison d’une variation aléatoire dans le souffle de l’explosion. Le gémissement de ses travées sous le vent est pareil à un chœur de bébés en pleurs. Cacophonique, métallique, irritant. Quand nous arrivons plus près, je remarque que les chevaux ailés et les sphères armillaires qui décoraient le haut des piliers du pont ont fondu sous la chaleur, si bien que les premiers évoquent à présent de noirs molosses de l’enfer. Oh, le hurlement de ce pont tandis que nous le traversons ! Je ne puis songer qu’à mon enfant morte avec Theresa, et il me semble entendre ses cris parmi ceux des autres, c’est du mélodrame, je le sais, de l’hystérie, mais… – mon enfant brûlée dans une explosion de feu, en calques sa peau, son système nerveux, son système circulatoire, son profil, ses yeux et ses cheveux, dix doigts et dix orteils que j’aurais comptés. Arrête ça. Arrête ! La rivière passe en contrebas, un cours d’eau empoisonné qui luit d’un éclat argent. Je marque une pause à mi-traversée pour chercher des yeux le centre-ville. L’Archive se met en place là où il y avait autrefois des immeubles – et où il n’y a plus rien. Des plumes de poussière. Au bout du pont, un mur de briques isolé projette une ombre noire dans laquelle nous nous reposons un moment, soulevant nos masques à gaz le temps d’avaler quelques gorgées d’eau. Les yeux d’Albion sont cernés de rouge – elle a pleuré. Je me demande ce qui l’a tourmentée, elle, pendant que nous franchissions ce pont, qui elle a entendu hurler, mais je sens à sa tension que je n’ai pas intérêt à m’imposer, qu’elle gérera cette douleur à sa manière, seule, comme elle les a toutes gérées. La pluie qui reprend nous rafraîchit, même si elle transforme le sol en boue. Albion vérifie son dosimètre – encore clair, donc elle le glisse à nouveau sous sa combinaison.

Nous contournons le centre-ville, suivant toujours le même chemin que Mook – marchant l’un derrière l’autre sur un sentier étroit, Albion environ dix mètres devant moi. Je ne sais ce qui a pu tracer un chemin pareil – des animaux, peut-être. Des cerfs ou quelque chose comme ça ? Un serpent attend que je sois presque sur lui pour se dérouler et s’écarter du chemin. Il me surprend. Je reste donc immobile, retenant mon souffle, et lui laisse tout le temps de s’éclipser avant de me remettre à marcher lourdement le long du sentier. Étonnant comme la nature a vite reconquis cet espace : seulement dix ans et le voilà tout couvert d’herbes variées et de plantes grimpantes qui s’accrochent aux restes de mortier. Albion attire mon attention et tend le bras : à une centaine de mètres, un troupeau de cerfs broute sur les marches en béton du tribunal disparu, silhouettes fauves dans le lointain. Étrangement, tous les arbres qui poussaient là n’ont pas été détruits par l’explosion. Certains des plus vieux sont encore debout, mais le choc leur a laissé l’écorce rouge.

Dans le neurospam, le pont de la 10e Rue, doré, volette sous la pluie. Son style Art déco hésitant évoque davantage qu’autrefois l’image fantôme d’une époque perdue. Les bouches des tunnels Armstrong restent béantes dans le flanc rocheux, et je suggère de passer par là pour nous abriter de la pluie.

Je préfère une pneumonie, répond Albion.

Plutôt qu’un tunnel, elle désigne un bout de Deuxième Avenue qui monte sous le pont routier de la 376. Elle suggère que nous campions en haut de la pente, là où il reste assez de la vieille route pour former un toit naturel. La pluie n’a pas ralenti, et grimper dans la boue est presque comique : nous glissons tous les deux ou trois pas mais trouvons des prises sur des pierres éparses, des poignées de hautes herbes aux racines peu profondes. Le point où Albion a suggéré que nous campions est tout à fait sec. Je l’aide à monter notre tente, un étroit tube rouge cerise qui se met en forme d’un coup, comme du tissu soudain changé en béton. Albion ôte son masque et consulte son dosimètre – toujours clair. Nous marchons à présent depuis plus de cinq heures. C’est notre premier vrai repos.

« Tu as faim ? demande-t-elle.

– Dis plutôt que je suis affamé. »

Je ne me rappelle pas m’être allongé, encore moins endormi, mais, quand je me réveille en sursaut, Albion est en train de trier des plats cuisinés enveloppés dans du papier d’alu.

« Tu étais parti, dit-elle. Tu ronflais…

– Combien de temps ?

– Vingt minutes peut-être. Pas très longtemps. Tu veux les lasagnes végétariennes à la toscane ou les fettuccine au poivron rouge grillé ?

– Oh, beurk. Les lasagnes, peut-être… »

Elle verse de l’eau dans le réservoir des plats emballés puis casse une tige qui court le long de la soudure – un élément chauffant – et agite. Peu après, elle me tend les lasagnes fumantes et une cuiller en bois, presque une truelle miniature.

« C’est pour toi aussi, dit-elle en me donnant du pudding au chocolat réhydraté.

– Délicieux, dis-je. Il faut vraiment être une grande cuisinière pour ajouter de l’eau à ces machins-là. À dire vrai, le pudding n’est pas mauvais. Je pourrais en manger régulièrement. Il faudrait en avoir à la maison… »

Albion veut effectuer notre dernière étape avant la nuit.

« Deux heures pour arriver là-bas, et retour, dit-elle. Ensuite on peut se détendre jusqu’à ce qu’on sorte demain matin. Comment est-ce que tu te sens ?

– Ça va, dis-je. C’est plus humide que je n’aurais cru, et j’ai mal partout. Surtout aux pieds. Je crois que j’ai des ampoules sur les ampoules.

– C’est bientôt fini », assure-t-elle.

Nous restons sur la Deuxième Avenue – Albion ne m’a pas dit pourquoi nous sommes ici, pourquoi nous sommes ainsi revenus à Pittsburgh, mais à présent que nous voilà si loin sur la Deuxième, il devient évident qu’elle m’emmène à la Maison du Christ, qu’elle veut m’y faire découvrir un secret. Nous passons sous le vieux pont de chemin de fer au bout de l’avenue et tournons dans Saline Street, pénétrons dans le Run. Les rues sont toujours là, du moins leur tracé, la carcasse de certaines maisons – peu nombreuses. Albion me précède à travers un pré, nous marchons péniblement dans une herbe qui nous monte aux genoux et que le vent fait onduler comme des vagues vertes.

« Ici », dit Albion.

Seul, j’aurais pu passer à côté : la maison a disparu, hormis ses contours, des parpaings, des briques, des vestiges de fondations, mais cela même est obscurci par les hautes herbes à la croissance anarchique. Je lance l’Archive pour m’orienter : la Maison du Christ apparaît en surimpression ; le bois anthracite, les paroles du Christ à la peinture blanche, À moins de naître de nouveau. La dernière fois que je l’ai vue, Mook m’a fait croire qu’elle brûlait, mais même à présent, même sans feu, elle semble embrasée d’une conflagration intérieure – un feu noir et glacial, inépuisable. Je chasse l’Archive d’un clic, mais le terrain même semble à présent damné par l’édifice qui s’y est naguère dressé – l’herbe paraît huileuse, malade, et, à voir les briques et parpaings restants, on les imagine froids comme des cadavres. Je parcours le périmètre : les contours de la maison sont faciles à suivre.

« Regarde où tu marches », prévient Albion.

Après un fourré dense, un puits de béton s’ouvre dans le sol, peut-être une portion exposée du sous-sol de la maison. Ma compagne a bien fait de m’avertir, on pourrait aisément faire ici un faux pas suivi d’un plongeon d’au moins trois mètres. Cette excavation a naguère été une série de petites pièces, semble-t-il. Des caves à charbon ? À légumes ? Elles sont reliées par un couloir qui passe encore sous le corps principal du bâtiment – sans doute suffirait-il de descendre pour visiter le sous-sol d’origine. Je l’ai fait une fois, dans l’Archive, j’ai marché dans l’obscurité, tâtonné le long des murs humides et entendu une respiration. Des gens ont été emprisonnés dans ce sous-sol.

Albion a ôté son masque à gaz, baissé son capuchon – la lumière d’orage fait paraître rouge vif les cheveux qui volent autour d’elle, alors que les herbes luxuriantes sont d’un vert criard. La jeune femme se tient au milieu de ce qui fut la maison, retrouvant le tracé des pièces dans ses souvenirs.

« C’est ici qu’on s’asseyait pour les réunions de prière et d’étude de la Bible, dit-elle. Il y avait une cheminée, là – on voit encore la base, ces briques. On installait des chaises pliantes en demi-cercle autour du feu, mais Peyton et moi prenions toujours une causeuse à peu près ici. Quand elle venait à ces trucs-là…

– Elle n’habitait pas ici avec toi ?

– Elle avait l’esprit critique. Peyton n’aimait pas cette maison et détestait y venir. Après l’étude de la Bible, quand nous étions seules, elle lisait mes notes et déchirait tout ce que Waverly nous avait dit. Elle ne venait ici que pour moi, chaque fois qu’elle était obligée de m’aider… »

Albion marche dans l’herbe jusqu’à l’autre bout de la maison, et désigne une dalle de pierre.

« L’escalier était ici, dit-elle. Il y avait deux chambres au rez-de-chaussée, à l’arrière, dans une aile ajoutée. Le premier étage était divisé en six chambres et il y en avait encore deux autres au grenier. C’était une grande maison. Kitty avait la plus grande des chambres pour elle seule, alors qu’on était deux, parfois trois, dans toutes les autres. La mienne était au premier, la deuxième sur la droite… »

Elle fait quelques pas, cherchant à déterminer l’emplacement de sa chambre, un étage au-dessus de l’herbe.

« À peu près ici. Il arrivait que Peyton reste avec moi pour que je ne sois pas seule.

– Elle te protégeait.

– On supportait ensemble des trucs qu’on n’aurait peut-être pas supportés seules, dit-elle. Elle ne pouvait pas me protéger, mais elle ne m’a jamais abandonnée.

– On peut partir, dis-je. Tu n’es pas obligée de t’imposer ça.

– Je ne t’ai pas encore montré. »

Albion me ramène devant le sous-sol exposé. À un endroit, un petit effondrement a créé une suite de degrés en terre.

« Je ne peux pas descendre avec toi », prévient-elle.

Je me laisse tant bien que mal glisser dans une des chambres – une pièce minuscule, trois mètres de côté au plus. Il s’y trouve un bloc de béton – peut-être un banc, à moins que cela ne soit censé être un lit. Bon Dieu. Je m’avance le long de ce qui devait être le couloir de communication jusqu’à un encadrement de porte envahi par la glycine – entre les fleurs, une ouverture mène sous terre. Je jette un coup d’œil à Albion : elle m’observe du bord du précipice. Peyton et elle ont fait venir des gens ici – quoi qui ait pu arriver d’autre dans leur vie, elles ont recruté des femmes pour les amener ici, aidé à remplir ces cellules. Juste avant la fin de la ville, elles occupaient des appartements privés, jouaient à s’habiller l’une l’autre et travaillaient comme mannequins, étudiaient le dessin et la création de mode, Raven + Honeybear, tandis qu’ici des femmes souffraient. C’est l’enfer. Je m’avance en enfer.

J’écarte les fleurs, les branches, et plonge dans l’obscurité du sous-sol. Il y règne un parfum d’humus et de pourriture, la douceur rance de tout ce qui pousse sur la mort. J’ai pris la torche électrique ; je l’allume, balaie la pièce de son faisceau et la découvre préservée. Un établi avec des outils. Marteau, tour. Des lames circulaires pendues à un tableau à clous. Une machine à laver, un sèche-linge. Un sol couvert de suie et de cendres qui ont dû traverser la mauvaise herbe. Au-dessus de moi, les lattes du parquet gémissent et craquent au moindre souffle de vent, comme si un effondrement était imminent – m’enfuir, je devrais m’enfuir –, mais ce qu’Albion veut me montrer se trouve en ces lieux, quelque part. D’autres cellules sont accessibles par ici, cachées derrière des portes de bois. Sur un des battants est peinte au pochoir l’image d’une femme qui en promène deux autres en laisse comme des chiens. C’est là.

La porte est coincée mais elle pivote d’un coup lorsque je pousse de tout mon poids. Humidité, froid. Encore un bloc de béton en guise de banc ou de lit. Il y a des os dans un angle. Des os humains enchevêtrés, par terre. Deux crânes, comme si ces gens étaient morts dans les bras l’un de l’autre – à moins que leurs cadavres n’aient été entreposés ici, hors du chemin. Je me sens perdu, j’éprouve le besoin de vomir – mais ce qui jaillit de moi est un hurlement, un hurlement triste et déchirant. Je me laisse tomber sur le banc et, à cet instant précis, un flux se lance dans mon neurospam. Un flux rapide qui trompe aisément antivirus et murs de feu. Mook. C’est l’une des installations géocachées de Mook – elle a démarré quand mon neurospam est arrivé aux bonnes coordonnées. Ce sous-sol, cette cellule, ce banc.

Mes yeux s’emplissent de souvenirs enregistrés : je suis encore ici, dans cette salle souterraine. Quelqu’un allume la lumière ; Timothy et Waverly apparaissent, baignés de la lueur orange grasse d’une ampoule nue. D’autres hommes sont là aussi, trois autres – le plus jeune n’est qu’un adolescent maigre et pâle, avec des yeux de fille et de longs cheveux noirs. Rory. Il doit s’agir de Rory, celui que j’ai poussé sur le chemin d’une voiture, mais il est tellement jeune ici – un pull Pussy Hounds couleur camouflage et des rangers portés sans les lacets. Je n’ai jamais vu les deux autres, mais ce sont sans doute le frère de Waverly, Gregor, et son premier fils, Cormac – celui dont Albion disait qu’il avait une famille, celui qu’elle se rappelait montrant des photos de ses filles. Il a vingt-cinq ans ou un peu plus, les épaules larges et le ventre qui déborde, le menton fuyant couvert d’une barbe rougeâtre inégale. Gregor Waverly se tient à l’écart, raide, comme s’il portait un corset orthopédique ou avait le torse plâtré. Ses bras pendent mollement sur ses flancs. Son expression naturelle est une affreuse grimace boudeuse, la lèvre inférieure épaisse et proéminente s’affaissant pour présenter un intérieur violacé. Il a les cheveux blanc sale coupés court, de grandes oreilles charnues et déchiquetées.

Timothy me tient par les cheveux, me forçant à rester près de lui – tous ces cheveux roux qui tombent sur mes épaules : il les a enroulés autour de ses poignets. Albion – c’est un souvenir d’Albion, enregistré par ses yeux.

« Tu n’es pas obligée de souffrir », déclare Waverly.

Timothy me pousse dans la cellule et je la vois : Hannah Massey. Elle est emprisonnée ici. Émaciée, nue – le spectre de la jeune femme que j’ai pistée dans l’Archive, affaire #14502. Agenouillée sur le banc, elle fixe à travers le plafond… quoi ? Est-elle en train de prier ? Elle a le regard lointain, les yeux comme morts. Ses flancs et ses seins sont striés de meurtrissures violettes. Rory et Cormac, les frères, l’empoignent et la forcent à s’étendre. Je comprends à présent : en me conduisant ici, Albion me montre comment est morte Hannah Massey.

Les hommes la violent tour à tour. D’abord Waverly. Rory et son frère. Gregor. Je hurle – ou est-ce Albion ? Mes entrailles se liquéfient et je m’affaisse, mes jambes se dérobent sous moi. Hannah ne lutte pas – elle a déjà supporté cela et elle le supporte à présent comme si son corps était déjà mort. Sa tête retombe sur le côté et elle regarde à travers moi. Quand nos yeux se croisent, les siens tremblent.

« S’il te plaît, dit-elle. S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît… »

J’ai envie de l’aider, mais j’en suis incapable car Albion l’est aussi. Tout ce qu’Albion a à lui offrir, ce sont ses hurlements. Je hurle donc.

« Pourquoi cries-tu ? interroge Waverly. Pourquoi cries-tu, Albion ? Qu’est-ce qui provoque cette peur en toi ?

– Vous allez la tuer, dit Albion – dis-je.

– Et alors ? renvoie Waverly. Regarde-la – regardez-la, vous tous. Qu’est-ce que vous voyez ? Vous voyez un corps – et qu’est-ce qu’un corps ? Un corps est de la chair. Un corps n’est pas l’esprit. Ne pleurez pas le corps de cette femme. Quand vous la regardez, souvenez-vous que vous ne voyez rien de plus sacré qu’un cadavre d’animal écrasé sur la route. Ce n’est pas son esprit – qui est immortel et que vous ne pouvez pas voir. Quand vous voyez cette femme, vous devez voir des bêtes mortes sur le bord de la route. Un animal écrasé, voilà tout ce qu’elle est. Rappelez-vous qu’il y a un Dieu au-dessus de Dieu… »

Timothy est jeune, plus mince – je le reconnais aux photos de journaux que j’ai vues. C’est l’époque où il se fait appeler Timothy Billingsley ou Timothy Filt. Sa barbe n’est qu’un ruban ras dessinant son menton, il a les bras maigres, le ventre mou et pendant.

« Tu peux la sauver, dit-il, à moi ou à celle qu’il tient par les cheveux. Je renonce à mon tour avec elle si tu prends sa place… »

Albion fait de l’hyperventilation. Hannah se détourne. Albion reste muette.

Je pense à Twiggy. Je pense aux épouses de Timothy. À Albion et à Peyton. Je pense à la ferme en Alabama et à ces cachots, à d’innombrables femmes sans visage, tandis que Timothy prend position entre les genoux d’Hannah. Il ôte ses vêtements, si bien que leurs deux corps paraissent absurdement blancs dans la cave mal éclairée, puis il pénètre la jeune femme à son tour – ou tente de le faire. Ses mouvements ne rappellent pas les pistonnages des autres mais trahissent une agitation fébrile, agressive, jusqu’à ce qu’il s’écrie : « Je ne peux pas, je ne peux pas », et frappe Hannah au ventre. Elle gémit, se plie en deux, mais Cormac et Rory la maintiennent immobile, les jambes écartées. Waverly tend à son fils un ciseau à bois pris sur l’établi du sous-sol. Timothy se révèle incapable de conclure avant de poignarder Hannah aux seins. Son bras se lève et s’abaisse avec force, lacère la jeune femme, la détruit. Il gémit quand le sang jaillit, et reste ensuite immobile, pleurnichant, vidé.

Le souvenir d’Albion s’interrompt, se réinitialise au début.

Mon Dieu. Oh, mon Dieu, s’il vous plaît, oh, mon Dieu, je vous en prie.

Je n’ai jamais été aussi près de prier.

Je ne sais combien de temps je reste caché dans le noir, mais je m’épuise à pleurer, cherchant le réconfort dans cette obscurité complète et n’en trouvant aucun. Je relance le flux, enregistre tout et envoie le fichier au compte de dépôt de Gavril, avec un message : N’ouvre pas, ne regarde pas. Garde ça pour moi, STP.

Un profond crépuscule est tombé quand je sors du sous-sol. La pluie a cessé momentanément – les étoiles sont désormais plus denses, ici, sans la pollution lumineuse de la ville. Je remonte de la fosse, longe le périmètre de la maison, que je contourne par-derrière pour retrouver des herbes luxuriantes. Albion est endormie sur une couche végétale. Non, elle ne dort pas. Ses yeux s’agitent, comme si elle rêvait – mais elle ne rêve pas plus qu’elle ne dort. Je m’allonge près d’elle, lance l’Archive, la trouve.

Il fait jour dans le jardin de la Maison du Christ. Le bâtiment projette son ombre sur la pelouse, mais le jardin est baigné de soleil – le soleil archivé d’un lointain passé. Cette clarté me choque – il fait trop chaud, comme si le monde avait la fièvre. Albion cultive des arums. Elle porte une robe d’été dont le motif imprimé ressemble à un tableau du Douanier Rousseau.

« Je ne veux jamais revenir ici, dit-elle.

– Je ne te le demanderai pas.

– Je travaillais dans ce jardin tous les matins. C’était mon bonheur – être ici, dehors. Des arums pour Peyton parce qu’elle m’avait dit un jour les aimer – ils me font penser à elle. J’ai appris à cuisiner grâce à ce jardin. Je faisais pousser des légumes et je les préparais pour les filles de la maison. Il y a du romarin et des pensées, du fenouil, de l’ancolie et de la rue.

– Combien de femmes sont mortes ici ?

– Je n’en sais rien, Dominic.

– Mais il y en a eu d’autres, n’est-ce pas ? Oh, nom de Dieu…

– Je les ai amenées, dit-elle. J’ai aidé à amener ces filles ici, c’est moi qui les ai amenées. C’est moi qui ai amené ces filles… »

Je vois son émotion gonfler, toutes les humiliations et les hontes qu’elle croyait avoir enterrées monter en elle, tandis que l’horreur et la culpabilité que lui inspirent ses actes perlent dans ses yeux. Quand elle se met à pleurer, ses sanglots semblent implorer le pardon, mais je ne peux pas l’absoudre, rien ne le peut.

« Je n’arrive pas à m’en débarrasser, dit-elle. Je n’y arrive pas… »

Je la prends dans mes bras, voudrais la réconforter.

« C’est fini, c’est fini », lui dis-je en sachant que ça ne le sera jamais. Je cale sa tête contre mon épaule mais, quand ma main touche ses cheveux, je m’aperçois que je reproduis le geste de Timothy et l’apaisement que je voulais offrir tourne à l’aigre. Je ne sais pas comment consoler Albion, ni même si je le devrais. Le jardin est ici magnifique, empli de fleurs aux couleurs vives qui prospèrent dans la chaleur étouffante.

« Timothy disait souvent que, si j’étais encore vivante, c’était uniquement parce qu’il m’aimait, me confie-t-elle.

– Qu’est-ce que tu aurais pu faire… »

Ce n’est pas vraiment une question.

Le flux était viscéral, l’arrière-goût complexe qu’il laisse me donne l’impression d’un trou béant dans l’estomac. Je regarde Albion en robe d’été, debout parmi des fleurs épanouies de son absurde jardin archivé ici, et, autant que je puisse la haïr d’avoir recruté des filles, d’avoir joué du glamour pour les conduire à Waverly, je me rappelle les mains brûlantes de Timothy dans ses cheveux et je ne peux pas la rendre responsable de ce qui s’est passé ici, non, je ne peux pas. À présent que j’ai vu mourir Hannah Massey, je ne sais trop ce que je peux faire de cette information. Quiconque étudiera sérieusement ce qui s’est passé dans cette maison il y a tant d’années comprendra la part qu’y a prise d’Albion et risque de ne pas s’avérer aussi indulgent que moi.

« Ce flux est là pour toujours, dis-je, du moins jusqu’à ce que tous les satellites tombent en panne et s’abattent sur terre. Quelqu’un finira par passer par là, par voir ça…

– J’ai demandé à Sherrod de tout effacer, le moindre moment où j’apparaissais dans l’Archive, mais, quand il est tombé sur Hannah, il a refusé – il a cru que je me servais de lui pour l’enterrer, elle. On s’est disputés, mais on a fini par se réconcilier et, lorsqu’il est venu dans la région m’acheter la maison de New Castle, il a poussé jusqu’ici pour installer ce flux. Il m’a dit l’avoir créé pour que personne n’oublie ce qui s’y est passé – il appelait ça un monument. Il ne voulait pas que la maison disparaisse comme ça, qu’elle soit enfouie sous une montagne de zéolithe et disparaisse, remise à neuf dans une ville amnésique. Il voulait que quiconque serait attiré ici sache ce qui s’y est passé…

– Mais tu es impliquée…

– Je suis restée muette pendant que d’autres souffraient », conclut-elle.

Nous quittons l’Archive, sortons dans la nuit venteuse et retrouvons au clair de lune le chemin du campement, balayant la route défoncée du faisceau de nos torches afin de ne pas marcher n’importe où. Après avoir fait l’ascension de la colline boueuse jusqu’à notre tente, nous mangeons des barres protéinées autour d’un feu de camp et découvrons le café que nous avons apporté dans les thermos encore chaud. Nous ôtons combinaison et tenue imperméable avant de nous glisser ensemble sous la tente – les deux seuls êtres vivants à des kilomètres à la ronde dans ces terres mortes, avec la lune désolée qui baigne le tout d’une lueur d’argent. Restant éveillés tard, nous évoquons ensemble Pittsburgh, nous rappelant le tracé des rues que nous avons connues comme si nous dessinions un plan en collaboration – découvrant où nos parcours ont pu se croiser.

« Je veux la vie », dit ma compagne.

Nous nous immergeons ensemble. Le Spice Island Tea House en hiver – et, quoique Zhou occupe la table où se trouve Theresa dans mes souvenirs, Albion et moi restons. Nous nous installons dans un box assez éloigné pour ne pas entendre la voix de Zhou rabâcher éternellement les paroles de ma femme. Calques, le parfum du basilic, celui du curry.

Albion et moi sirotons du chai.

« Cette soirée – que nous revivons dans ce restaurant – a été la plus heureuse de toute ma vie, lui dis-je. Theresa et moi avions essayé pendant des années d’avoir un autre enfant, mais sans succès – or, ce soir-là, elle m’a dit qu’elle était enceinte, que nous allions avoir une fille, et je me suis convaincu que tout irait bien pour nous. Je n’ai jamais été plus heureux. Ensuite, l’avenir m’est apparu grand ouvert… »

De la neige par terre quand nous quittons le restaurant, des guirlandes lumineuses pendues aux arbres nus. Nous marchons d’Oakland à Shadyside, traversant les campus universitaires et Craig Street, passant devant des restaurants, des cafés et des librairies peuplés de fantômes à jamais figés dans leur ancienne existence. J’emmène Albion à l’appartement, au Georgien. Dans le hall, elle m’embrasse.

Nous montons l’escalier puis traversons le couloir à moquette cachemire jusqu’à l’appartement 208. Je n’y pénètre pas à l’aide de mon compte personnel car je ne veux voir personne d’autre qu’Albion ce soir – je ne veux pas de Zhou ni des souvenirs de mon ancienne vie. Je veux Albion. Une suite de pièces inoccupées à l’ameublement générique. Laissant la lumière éteinte, j’entraîne Albion dans la chambre, où nous nous embrassons à nouveau.

« Laisse-moi t’aider à te rappeler », dit-elle.

Je dégrafe sa robe, elle déboutonne ma chemise et nous nous allongeons ensemble. Rien de tout cela n’est réel, mais ça l’est pourtant : il y a ici des conséquences, même si nous ne les formulons pas à haute voix. Albion est belle, c’est sûrement la plus belle femme que j’aie jamais vue, mais ce n’est pas elle que je vois, pas vraiment. Quand je la serre contre moi, quand j’embrasse ses seins, ce que je ressens est le produit de l’iLux et de mon imagination. Ce n’est pas Albion, même si je suis ici avec elle. Tout est très proche de la réalité, mais ce n’est qu’un beau mensonge.

Elle se tend puis s’écarte un peu, laissant un espace entre nous.

« Je suis désolé, lui dis-je. Je suis vraiment, vraiment désolé.

– Je ne peux pas faire ça. Je ne suis pas prête à être avec quelqu’un, pas encore… »

Elle me laisse la prendre dans mes bras. Nous écoutons un train passer derrière la fenêtre.

« Je n’en entends plus très souvent, des trains », dit-elle, mais ce n’est que le bruit du vent qui agite notre tente quand nous nous réveillons.

 

Dominic…

Deux heures et demie du matin quand je m’éveille d’un rêve de Theresa. Une pluie fine clapote sur la boue autour de la tente. Je suis en nage dans mon sac de couchage. Bien réveillé, je tente de me concentrer sur les détails de mon rêve, mais je ne me rappelle clairement que Theresa en train de prononcer mon nom. Je suis mal à l’aise, nerveux. Albion dort près de moi. J’entends son souffle régulier. Je me glisse hors de la tente.

Je ne me soucie pas du Tyvek, mais l’appli Météo horaire prévoit de la pluie toute la nuit, donc j’enfile le pantalon et le blouson imperméables. Quoique j’aie un petit creux, je ne sais pas où Albion a rangé le pudding et il n’y a pas assez de lumière pour chercher, seulement la lune derrière les nuages, et les ultimes braises du feu qui crépitent chaque fois que les touche une goutte de pluie. Je descends la colline avec précaution, m’éclairant avec la torche – je n’ai rien emporté d’autre, sinon le bouquet cueilli par Albion dans notre cour.

Je lui texte : Parti me balader. Serai là pour le petit déj.

Je me rappelle une volée de marches qui suivait la côte escarpée du quartier de la Falaise, à l’entrée du tunnel Armstrong, atteignant son apogée sur le boulevard des Alliés. Des marches de béton et d’acier, qui ont peut-être été protégées de l’explosion par la Falaise elle-même. Quand je mets cette théorie à l’épreuve, promenant le faisceau de ma torche sur les rampes d’acier et le béton craquelé, je suis soulagé de trouver les degrés relativement intacts. Je grimpe sous la lune, suspendue dans le ciel comme une tache d’argent. J’atteins le haut de la colline en nage, mais le brouillard humide me refroidit – je vais finir par tomber malade à crapahuter ainsi dans la brume, peut-être attraper une pneumonie. J’ai déjà un peu de fièvre, je frissonne. Des voitures brûlées et des façades en ruines au bord des anciennes rues d’Uptown2, bois brisé et tôles tordues, vrilles de fils électriques et de gravats.

Des tertres funéraires parsèment ce qui fut le quartier d’Oakland – les restes radioactifs des musées, des maisons, des amphithéâtres, renversés au bulldozer et recouverts de sable chimique. De lourds engins sont garés là, excavatrices et camions-bennes – ZEP-Zeolite doit se concentrer sur Oakland en ce moment. Je mets l’Archive en calque pour me repérer : le conservatoire Phipps miroite dans un pré lointain, derrière les tertres ; la serre ressemble à un rêve victorien d’acier blanc et de verre, de jardins et de pelouses. C’était à Theresa, tout cela lui appartenait – quand j’étais sur le campus, je passais souvent ici la prendre à son bureau, et nous allions déjeuner ensemble dans un café. Il n’y a plus rien ici, à présent, sinon les dunes empoisonnées. L’air est imprégné d’une puanteur de plastique brûlé.

J’emprunte des chemins de fortune tracés par ZEP-Zeolite au milieu des ruines, de minces étendues de gravier glissant auxquelles le clair de lune confère un éclat vaguement laiteux. Jusqu’à Shadyside, à Walnut Street, où elle est morte. Je superpose l’Archive à la réalité : boutiques et vendeurs de rues, terrasses de café. Calques, le parfum du café torréfié, du pain grillé. Calques, J. Crew and the Gap, United Colors of Benetton, Banana Republic. Je trouve la boutique devant laquelle elle est morte, Kards Unlimited, j’ajoute en calque les tee-shirts qu’elle regardait, Les beaux voisins font les bons jours, mais elle n’est pas là, elle n’est pas là. Recherche temporelle du moment de l’explosion, des lumières jaillissent à l’ouest et tout devient noir, les corps autour de moi s’enflamment puis se changent en cendres puis disparaissent. Au moment de l’éclair aveuglant, le reflet de Theresa apparaît dans la devanture de la vitrine : le temps d’un unique battement de cœur, je vois son visage. Les immeubles s’embrasent et disparaissent. Je reste avec de la cendre.

Un souffle de cendre.

Ce n’est pas l’Archive, cette cendre. À quatre pattes, j’y patauge car la pluie la rend boueuse. J’en emplis mes mains par poignées. C’est Theresa. C’est son corps, c’est le corps de mon enfant. C’est tout ce qu’elle sera jamais, cette cendre, c’est tout ce qui me reste d’elle.

Le champ de ruines au clair de lune évoque du marbre brisé et de la poussière lunaire, des statues mutilées, des ombres.

Je réinitialise l’Archive à l’instant qui précède la fin, retrouve Walnut Street et attends le reflet de Theresa, durant une fraction de seconde, au moment de la lumière aveuglante.

Cette fois, cependant, après l’éclair et le reflet fuyant dans la vitrine, Theresa se trouve ici avec moi comme si elle n’avait jamais été effacée, comme si je ne l’avais pas perdue. Elle me tourne le dos, explorant des yeux d’autres vitrines de magasins. Il n’y a pas de feu, pas de cendres. Les trottoirs sont noirs de passants aisés qui font les boutiques, vivant des vies qu’ils n’ont jamais eu la chance de vivre pour de bon : ils auraient dû mourir, ils auraient dû mourir dans le feu – mais il n’y a pas de feu. Est-ce un truc de Mook ? Une installation géocachée de Pittsburgh comme si la ville n’avait pas brûlé ? La journée est d’un bleu cristallin mais nettement teintée d’automne. Theresa est à terme, les femmes qui la croisent sur le trottoir l’arrêtent pour lui demander quand elle doit accoucher, lui disent qu’elle est superbe, qu’elle respire la santé, et lui souhaitent un tas de bonnes choses. J’ai envie de la voir, j’ai envie de la serrer contre moi et de sentir bouger notre enfant. Cela ne peut pas arriver – ça n’est jamais arrivé, ce n’est pas elle. Je la suis.

« Theresa ? » dis-je, mais elle ne peut m’entendre – elle ne se tourne pas vers moi. Elle descend Bellfonte Street, une petite rue qui court de Walnut Street à Ellsworth Avenue, à notre appartement. Calque, l’ombre fraîche des arbres. Calques, une tondeuse à gazon dans le lointain et l’odeur de l’herbe coupée. C’est impossible. Ceci n’a jamais existé – la bombe aurait dû exploser il y a cinq minutes, tous ces quartiers auraient dû brûler – mais nous sommes ici, nous sommes ici. Rien de tout cela ne devrait arriver.

« Theresa ? »

Je la rejoins en courant, lui pose la main sur l’épaule. Elle se tourne vers moi mais n’a pas de visage : un simple ovale gris, pas de traits, un avatar vierge. J’ai un mouvement de recul. Les images disparaissent – l’Archive se bloque, se contracte jusqu’à n’être plus qu’un point lumineux, puis disparaît, le jour cédant la place à la véritable nuit, la désolation du monde tel qu’il est. Elle m’a ramené à la maison.

Terre brisée, le ciel qui court vers l’aurore – encore une heure avant le lever du soleil, mais l’horizon saigne déjà en gris à la base du dôme de nuit et les étoiles sont peu lumineuses. Notre immeuble, le Georgien, reste en grande partie debout – l’aile ouest s’est effondrée, lors de l’explosion ou durant les années d’abandon qui ont suivi, mais l’autre côté du bâtiment a survécu presque tout entier. Le perron est réduit à néant, ce n’est qu’une étendue irrégulière de mortier et de briques, d’herbe et de terre. Je traverse la pelouse qui s’étend devant l’immeuble, dépasse le point où des urnes grecques débordaient naguère de pivoines, et franchis le portail fendu pour pénétrer dans le hall. Je suis là. Le damier du carrelage noirci par le feu, les boîtes aux lettres en laiton tordues, tombées par terre. Du verre brisé. Des canapés carbonisés. Tout étincelle de l’eau de pluie qui s’infiltre par des fuites du toit – flaques et bois mouillé, suie odorante.

Je cours à l’étage.

Je suis là.

Je suis là, Theresa.

Appartement 208.

J’ouvre notre porte – mais il n’y a plus d’appartement 208 désormais. L’arrière du Georgien s’est effondré. L’appartement 208 n’est plus qu’une poignée de lattes de parquet brisées et un grand volume d’air, une marche de six mètres jusqu’à un tas de briques en contrebas. Je me tiens au sommet de la falaise qui fut naguère notre foyer. Il n’en reste rien. Rien.

Je ne sais pas ce que j’espérais trouver.

Je n’aurais jamais dû venir ici.

Je lâche les fleurs, les regarde tomber.

« Monsieur Blaxton ? »

Je me détourne du vide. Un homme en treillis noir se tient dans le couloir, un masque à gaz sur le visage.

« Êtes-vous John Dominic Blaxton ? » demande-t-il d’une voix grave curieusement étouffée, comme s’il parlait à travers un quartier de bœuf.

Un autre homme se tient quelques pas en arrière – un véritable colosse, lui aussi porteur d’un masque à gaz. Je vais mourir. Je suis à leur merci – à celle qu’il leur plaira de m’accorder. Au bord de tourner de l’œil. Cet appartement sera la dernière chose que je verrai.

« Que voulez-vous de moi ? »

Un troisième homme a monté l’escalier, m’ôtant tout espoir de sortie. Rory, bien sûr – pareillement équipé d’un masque à gaz. Celui qui parle doit être Gregor, le frère de Waverly.

« Waverly savait qu’après avoir vu votre femme, vous viendriez ici en courant », dit-il.

Le colosse, Cormac, dégaine une matraque et s’avance à pas rapides. Je recule mais il me frappe sur le côté de la tête, une lumière vive de souffrance, mon oreille explose, ma mâchoire se rompt. J’entends une sonnerie, mais comme si je me trouvais sous l’eau – mon neurospam me joue de la musique au hasard de son catalogue, le jazz de Boris Vian d’Albion crachote dans ma tête, saute. Erreur.

Un deuxième coup, celui-là au genou droit, et je m’effondre, une fracture ouverte à la jambe. Je vois l’os sanguinolent à travers ma peau, mon tibia et mon pied droits pendent comme des bouts de tissu indépendants de mon corps, puis je prends un troisième coup, en plein visage. Le neurospam se réinitialise. iLux. Je crache du sang. Des dents. Encore deux coups, un sur chaque main – mes os se brisent, mes doigts volent en éclats. Je hurle…

Mon neurospam redevient noir, se réinitialise une deuxième fois. iLux.

« Je vous ai vus, leur dis-je. J’ai vu ce que vous lui avez fait, comment vous l’avez tuée… »

Du sang jaillit de ma bouche quand je parle, et je ne sais pas s’ils ont seulement compris mes paroles. Je nage dans le sang, dans le noir, mais je me concentre : je ne peux pas perdre connaissance, pas maintenant ! Réfléchis. Ça ne va pas être rapide, ce qu’ils vont me faire. Il faut que je sorte d’ici. Oh, putain. Oh, putain…

« Il est tout à toi, Rory », annonce Gregor.

Une silhouette sombre et vive s’accroupit au-dessus de moi. Je vois ses yeux à travers les lentilles du masque à gaz.

« Œil pour œil, mon frère », dit-il.

Il tire un couteau de chasse dentelé. La lame se plante tout droit dans mon épaule, accroche muscles et os quand il la retire. Il la replante dans mon torse, me déchire en ressortant. Je ne peux pas respirer, mais je ne me rends pas compte que je ne peux pas respirer – je ne peux pas hurler, mais j’essaie tout de même de hurler, mon souffle est comme un brouillard de sang. Rory fait courir sa lame sur ma joue, comme un calligraphe inscrivant quelque texte sacré sur ma peau. La douleur jaillit dans tout le côté droit de mon visage, profonde – comme s’il avait atteint le crâne à travers l’orbite. Je m’interroge sur ce sang – est-il tout à moi ? Cela ne semble pas possible.

On me soulève.

C’est probablement Cormac qui me soulève.

Je tombe…

Ils m’ont poussé par-dessus bord. Chute. L’appartement s’éloigne…

 

« Dominic… »

Cette voix.

 

Je reconnais cette voix. D’où ? Je voudrais ouvrir les yeux mais j’en suis incapable.

Le parfum de camphre du coagulant, la puanteur cotonneuse du sang et de la gaze, mais aussi une odeur de poussière et, semble-t-il, d’herbe et d’asclépiades.

« Il vous faut une autre dose de morphine », dit la voix.

 

J’ouvre les yeux…

Tout est flou… non, tout ce qui se trouve sur ma gauche est flou. Sur ma droite, tout est noir. Je suis aveugle du côté droit. On dirait qu’un tissu noir couvre tout ce qui se trouve à ma droite et, si je ferme l’œil gauche, le monde entier devient noir. Il fait jour… j’y vois assez pour savoir qu’il fait jour.

Lorsque je lève la tête, le mouvement se répercute dans ma poitrine, une douleur insupportable, et je retombe en arrière, haletant. Chaque inspiration est douloureuse.

« Vous êtes réveillé », dit-il.

Cette voix.

Timothy.

« Où est-elle ?

– Vous vous rappelez ce qui est arrivé ? demande-t-il. Vous savez où nous sommes ? »

Je suis là, Theresa, je suis là…

« Vous êtes sur le site de votre appartement, à Pittsburgh, reprend Timothy. Trois hommes vous ont attaqué. Vous vous rappelez ? Vous êtes tombé. Je ne vous ai pas déplacé… »

Rory Waverly me découpant la peau au couteau.

« Je ne vois pas très bien, lui dis-je. Venez par ici, que je vous voie… »

Il masque la lumière du jour quand il se poste près de moi, mais je ne le vois toujours pas. Je l’entends s’agenouiller. Un linge humide me touche le visage. Timothy l’essore pour me faire couler de l’eau sur les yeux puis m’essuie délicatement. Après avoir cligné deux ou trois fois des paupières, je le vois enfin, mais comme à travers un rideau de laine d’acier. Il m’examine de ses yeux bleus emplis de pitié. J’ai envie d’appeler Albion, d’appeler Gav, quelqu’un qui puisse m’aider, mais l’interface virtuelle dont je suis si coutumier est absente.

« Vous êtes gravement blessé, m’apprend-il. J’ai fait ce que j’ai pu, mais il y a très longtemps que je n’avais pas pratiqué de soins d’urgence – pas depuis l’école. J’ai arrêté la plus grande partie des saignements. Je suis vraiment désolé, Dominic. Je n’avais pas prévu une chose pareille…

– Est-ce que vous l’avez tuée ? Vous avez tué Albion ?

– Elle va bien, assure Timothy. Elle sera ici bientôt… »

Mon corps est engourdi par le coagulant et les analgésiques mais, chaque fois que je bouge, une douleur vive me traverse. On a jeté sur moi comme une couverture une feuille de plastique – une bâche, peut-être –, aux coins maintenus sous des briques. J’ai sous la tête une veste imperméable en guise d’oreiller – celle de Timothy semble-t-il. Il porte un tee-shirt et un pantalon de randonnée kaki, mais aucune protection contre la pluie ni les radiations. Son sac à dos rouge cerise est posé à proximité. Que va-t-il se passer ici ? Où sont les autres ? Pourquoi ne m’a-t-on pas simplement laissé mourir ?

Une question me vient.

« C’est vous qui avez tué Twiggy ? Pourquoi ? Pourquoi elle ?

– Ce n’est pas moi, assure Timothy. Mon père savait qu’elle vous intéresserait – il avait étudié votre neurospam, il connaissait vos goûts. Il l’a engagée et s’est arrangé pour que votre cousin travaille avec elle, afin qu’elle croise votre chemin à coup sûr. Il l’a payée pour vous donner des drogues dures, de manière qu’après votre arrestation pour toxicomanie je puisse retirer votre cas à Simka. Nous savions devoir nous rapprocher de vous d’une manière ou d’une autre, pour découvrir à quel point vous étiez informé du cadavre de femme que vous avez découvert dans l’Archive…

– Hannah, lui dis-je. Elle s’appelait Hannah.

– Mon père pensait avoir corrigé cette erreur il y a des années. Quand vous l’avez trouvée, il a paniqué. Il voulait vous faire tuer – il pensait que ça résoudrait les problèmes du passé. J’ai dû le convaincre de vous laisser en vie. J’ai dit que nous devions essayer de comprendre comment vous aviez trouvé Hannah, d’apprendre ce que vous saviez – tout ce que vous pouviez savoir d’autre sur nous. Je l’ai convaincu que vous pourriez nous aider à résoudre un autre de nos problèmes…

– Albion…

– Les morts refusent de rester morts, acquiesce-t-il.

– Albion voulait rester morte. Elle ne voulait être impliquée dans rien de tout ça…

– Nous ignorions qu’elle était vivante avant qu’elle ne s’efface de l’Archive… Alors même qu’elle voulait disparaître, c’est ce qui l’a fait repérer. Sa disparition nous a fait l’effet d’une morte revenant à la vie, et, ensuite, vous avez trouvé le cadavre d’Hannah. Mon père était hanté par ces Lazare féminins. Il est allé voir son frère et lui a dit qu’il voulait Albion morte. Mon oncle et mes cousins se souvenaient d’elle. Ils voulaient la tuer, ils l’avaient toujours voulu… mais je ne pouvais pas les laisser faire. Je ne peux pas les laisser faire… »

La porte de l’appartement 208, qui mène dans le couloir ravagé par le feu, se trouve au moins deux étages au-dessus de nous – je me rappelle être tombé, pas avoir touché le sol. Je suis tellement engourdi qu’il me semble léviter à quelques centimètres de mon corps, comme si je n’avais pas tout à fait fini de tomber. Je tourne la tête – les fleurs que j’avais apportées pour Theresa sont tout autour de moi.

« Est-ce que vous allez tuer Albion ici ? Nous tuer ? »

Timothy paraît incrédule.

« Je suis en train de la sauver, dit-il. J’ai aussi essayé de vous sauver, vous. Depuis le début, je vous sauve…

– C’est des conneries, dis-je. J’ai vu ce que vous avez fait à Hannah. J’ai tout vu, espèce de sale malade. J’ai tout vu…

– Je vous ai sauvé trois fois, dit-il. Quand vous avez trouvé Hannah, je vous ai sauvé de mon père. Je vous ai sauvé une deuxième fois après sa réception – quand vous avez cessé de travailler pour lui, vous avez aussi cessé de l’intéresser, mais je l’ai convaincu que nous pouvions vous suivre pour arriver à Albion. Et je vous ai sauvé une troisième fois il y a tout juste quelques heures, quand mes cousins s’apprêtaient à descendre jusqu’ici pour vous charcuter, Dominic…

– Vous ne voulez pas que je vive, lui dis-je. Vous l’attirez ici parce que vous ne savez pas où elle est…

– Le soir de notre rencontre, je vous ai dit que j’avais été sauvé…

– Quand vous avez arraché votre neurospam…

– J’étais Saül sur le chemin de Damas, dit Timothy. Je vivais dans l’ombre de mon père – ces images qui m’emplissaient l’esprit, c’était lui. C’était lui. Je me suis ouvert le crâne et, quand j’ai arraché mon neurospam, j’ai eu l’impression d’arracher mon père de moi. Je savais que je risquais la mort, mais arracher ce neurospam était comme arracher le péché de mon âme…

– Il n’était pas nécessaire de tuer Twiggy…

– Non. Non, en effet, mais une fois qu’elle a eu accompli sa tâche, mon père a vu en elle un facteur de risque. Il l’a donnée à son frère et à ses fils. Quand ils en ont eu terminé avec elle, la tuer a été un acte de compassion…

– Vous n’arrêtez pas de dire “mon père”. Vous n’arrêtez pas de dire “Ils ont fait ça”. C’est vous qui avez fait ça… »

Timothy ne m’écoute pas… quelque chose a attiré son attention et il regarde la cour de l’autre côté des ruines, prudent comme un chasseur craignant d’effrayer sa proie.

« Elle est ici, dit-il. Elle est ici…

– Albion ? » J’essaie de hurler, mais mon souffle me trahit. « Fiche le camp. Cours… »

Je suis le regard de Timothy et la découvre debout au pied du tas de briques. Son attitude a quelque chose de protocolaire. Elle vient à la rencontre de la mort.

« Dominic est ici, déclare le fils de Waverly. J’ai promis que j’étais avec lui… »

Albion escalade les briques comme s’il s’agissait d’une petite pyramide, s’arrangeant pour rester à l’écart de Timothy.

« Mon Dieu, dit-elle en arrivant près de moi. Qu’est-ce que tu lui as fait ?

– Sans moi, il serait mort », affirme Timothy avec, dans la voix… pas tout à fait de la jubilation mais une certaine fierté, comme un chat qui offre à son propriétaire un cadavre d’oiseau.

Albion ne pleure pas à la vue de mon corps mutilé – quoique blafarde, elle étudie chacune de mes blessures comme si elle les cataloguait, tenant des comptes pour un règlement ultérieur, puis elle s’assied à côté de moi et me prend la main. La sentir aussi proche est comme un baume : le parfum de ses cheveux, le contact de ses doigts tandis qu’elle me caresse le visage.

« Pauvre Dominic, murmure-t-elle en posant un baiser sur chacun de mes yeux. Pauvre, pauvre Dominic…

– Va-t’en, dis-je. Ils vont venir te chercher. Cours…

– Comment nous avez-vous trouvés ? demande-t-elle.

– Mon père a foutu en l’air la vie de Simka, le thérapeute, dit Timothy. Des médocs contre les faveurs sexuelles de lycéennes, des conneries qu’il savait sûres de passer sur les flux. Il a piégé les comptes de Dominic et lui a envoyé un email censé émaner de l’avocat de Simka. Quand Dominic l’a ouvert, mon père a pu le pister. On est venus à New Castle, on a trouvé votre maison, mais vous étiez déjà ici…

– Qu’est-ce que vous lui avez fait ? demande Albion, excédée, comme lassée d’une plaisanterie longue et brutale. Timothy, qu’est-ce que vous lui avez fait ?

– Gregor, répond le fils de Waverly. Rory et Cormac…

– Pourquoi ont-ils fait ça ?

– Ils s’apprêtaient à faire bien pire quand je les ai arrêtés. Ils voulaient l’ouvrir de la gorge au ventre, le pendre par les chevilles et le laisser saigner. J’ai fait remarquer à Gregor que c’était toi qu’on cherchait, et que tu t’enfuirais si Dominic mourait. On avait besoin qu’il reste en vie pour t’avoir, toi… »

Albion encaisse la nouvelle avec stoïcisme, en femme habituée à absorber de soudaines horreurs.

« Ils sont là en ce moment ? interroge-t-elle.

– Gregor et Rory sont repartis chez toi, dit Timothy. Je leur ai dit que je t’y emmènerais. Cormac est à notre campement, ici, il m’attend. On n’a pas beaucoup de temps pour filer avant qu’il ne vienne nous chercher. »

Albion sort un miroir de poche de son sac et le tient de manière à me montrer mon reflet. Elle ne l’incline pas assez pour que je voie tout mon corps, mais j’en vois bien assez : mon torse enveloppé de gaze et de bandes imprégnées de sang. J’ai le front lacéré, la peau presque arrachée de l’os : une balafre déchiquetée qui part de l’œil droit et se poursuit sur toute la largeur du cuir chevelu. Du coagulant appliqué sans délicatesse gaine les coupures et les plaies plus profondes, un gel opaque qui a durci pour former une carapace curative. J’ai les yeux bordés d’ecchymoses, la bouche gonflée, l’orbite droite enfoncée, si bien que l’œil est presque noir de sang. Albion retire le miroir.

« Pourquoi nous aides-tu ? demande-t-elle.

– J’ai changé, répond Timothy. J’ai changé, Alby.

– Ils ne lâcheront pas le morceau, insiste-t-elle. Ils te tueront. Ils nous tueront tous…

– Il y a une manière de s’en sortir. Il faut que je convainque mon père et mon oncle que vous êtes tous les deux morts…

– Ne l’écoute pas, dis-je à Albion. Ce type est un assassin. Tu m’as montré ce qu’il a fait. J’ai vu ce qu’il t’a fait à toi, j’ai vu ce qu’il a fait à Peyton… »

Elle frémit à la mention de ce dernier nom.

« Attends, Albion », dit Timothy. Il pêche une boîte blanche plate dans son sac à dos, en soulève le couvercle et révèle mon neurospam posé sur un coussin de tissu plié. On dirait un écheveau de laine d’or, taché de mon sang. « Je lui ai retiré ça. C’est le seul moyen : il faut que je l’envoie à mon père. Je dirai que j’ai tué Dominic et me suis débarrassé du cadavre. Tant que j’aurai ça, il me croira.

– Ça ne suffira pas, renvoie Albion.

– Non, tu as raison. Il engagera des gens pour vérifier mon travail, pour chercher le corps de Dominic. Il voudra des preuves de sa mort, encore et encore. Il voudra accéder à son compte, à tous ses mots de passe, s’assurer que le moindre élément de preuve trouvé contre lui est éradiqué. Dominic doit partir loin d’ici. À l’étranger, de préférence.

– Ne l’écoute pas, dis-je. N’écoute rien de tout ça.

– Dominic a besoin d’être hospitalisé, déclare Albion. Il lui faudra de l’argent. Tu lui demandes de commencer une nouvelle vie.

– L’argent ne sera pas un problème. J’ai tout préparé… »

Elle se tourne vers moi.

« On peut faire ça. Je connais un autre endroit où aller, plus au nord…

– Tu ne comprends pas, coupe Timothy. Je peux convaincre mon père de la mort de Dominic en lui donnant ce neurospam, mais Dominic ne l’a jamais intéressé autant que toi. Le persuader que tu es morte sans lui présenter ton cadavre va être beaucoup plus difficile. Il faut que je t’emmène, Albion. Que je te cache là où je sais que mon père ne peut pas regarder. J’ai un chalet dans l’État de Washington – un coin isolé. Tu y seras à l’aise. Je t’y emmènerai, je leur dirai que je t’ai tuée et que j’ai disposé du cadavre comme ils me l’ont appris. On trouvera quelque chose à leur montrer, des images en guise de preuve. Viens avec moi, Alby…

– Vous l’avez tuée, dis-je. Vous l’avez tuée et vous la tuez à nouveau. Albion, ce qu’il t’a fait…

– Je n’ai rien oublié, dit-elle.

– Écoutez-moi : Dieu m’a changé, déclare Timothy.

– Vous êtes enlisé dans toutes ces morts, lui dis-je. Vous parlez du Christ, vous essayez de vous convaincre vous-même que vous avez changé, mais vous voulez simplement l’emmener à nouveau, la garder pour vous. Regardez-vous. Vous êtes aux abois. Vous n’avez pas l’air d’un homme qui a trouvé la paix…

– On ne m’a jamais offert la paix en ce monde. Chaque jour, je vis avec le poids de ce que j’ai fait. On ne m’a jamais offert quoi que ce soit qui ressemble à la paix, même de loin, mais on m’offre la grâce. Je veux travailler à mériter la grâce de Dieu…

– Dieu n’a aucun droit de donner la grâce, dit Albion. Nous seuls en avons le droit. »

Les yeux de Timothy sont des mares frémissantes, son visage est fatigué. Il mesure plusieurs centimètres de moins qu’Albion et, à les voir, on dirait un suppliant devant une reine.

« Laissons Dominic se reposer, décide-t-elle. Timothy, il faut qu’on parle. On doit prendre des dispositions… »

Timothy m’injecte le liquide clair que renferme une petite bouteille. Albion m’embrasse sur le front, les yeux, les lèvres. Je sens m’envahir une torpeur supérieure à celle qu’induit le médicament, comme si mon âme avait chu à travers les ténèbres de la planète pour s’assoupir dans la terre. Un sifflement, à mes oreilles, me fait l’effet d’un carillon. Je m’efforce d’entendre ce que disent Albion et Timothy, dont les chuchotements s’enflent vite en un échange plus sec. Je ne distingue pas leurs paroles. Je voudrais écouter encore, mais la torpeur m’avale comme elle a avalé toutes mes douleurs.