Lucie choisit de reporter au lendemain la découverte des grands monuments, qu’elle avait promis à Gloria d’effectuer avec elle, pour partir à la recherche de l’adresse donnée par Giuseppe dans l’espoir de trouver la trace de gens qui l’auraient connu. Quittant les beaux quartiers, elle passa peu à peu des larges avenues bien claires à des rues étroites et sinueuses que la lumière du jour pénétrait difficilement. À toutes les fenêtres pendait du linge usé, défraîchi, maintes fois ravaudé, qui proclamait l’extrême pauvreté des habitants du lieu. Dans ce dédale de petites rues où elle ne tarda pas à s’égarer, elle craignit que personne ne puisse lui indiquer la via Tor di Nona, mais curieusement, tous ceux à qui elle demanda son chemin le lui montrèrent sans hésiter. Elle comprit pourquoi quand elle y parvint : il s’y tenait un marché très fréquenté où se côtoyaient miséreux et clients richement habillés. À la précarité des étalages, à l’expression de méfiance des vendeurs, à leur façon de faire disparaître les douteux morceaux de viande, les poissons malodorants et, déjà, de purs produits américains provenant directement du havresac des GI’s dès que quelqu’un criait Il pleut — annonce démentie par l’inaltérable ciel bleu, mais expliquée par l’arrivée de carabinieri —, elle devina qu’elle était tombée sur un florissant marché noir.
Lorsqu’elle arriva enfin à destination, qu’elle fut devant le numéro 12, une maison de trois étages comme toutes celles de la rue, l’anxiété lui serra la poitrine. Qu’allait-elle apprendre ? Giuseppe l’avait incitée à la prudence, car il redoutait un danger, vraisemblablement lié aux raisons qui l’avaient poussé à émigrer. Elle ne savait pas de quoi il s’agissait : il ne lui en avait jamais parlé, et au moment du départ le temps avait manqué. La mère de Giuseppe serait-elle encore vivante ? Lui-même était si vieux. Se demandant quel âge il pouvait avoir, elle s’aperçut qu’elle n’en avait aucune idée. Elle l’avait toujours trouvé âgé, mais quand elle l’avait connu, elle était une petite fille pour qui tous les adultes appartenaient à la catégorie des ancêtres. En ce qui concernait Giuseppe, elle n’avait jamais remis ce préjugé en question, et il était peut-être plus jeune qu’elle ne le croyait.
— Qu’est-ce que tu cherches ?
C’était une fillette, intriguée de la voir plantée devant la maison. Comme elle hésitait, ne sachant comment formuler sa réponse, l’enfant insista :
— Tu comprends ce que je dis, l’Américaine ?
— Oui, je comprends. Et je ne suis pas américaine, je suis canadienne.
— Ah bon ? Je croyais qu’il y avait juste des Américains. Ça vient d’où, une Canadienne ?
— D’un pays au nord de l’Amérique. Est-ce que tu habites dans cette maison ?
— Oui. Avec ma mère et mon frère.
— Pas ton père ?
— Non. Il faut pas dire où il est.
— Alors, ne le dis pas. Tu connais tous les gens qui vivent ici ?
— Oui, tous !
— Est-ce qu’il y a une signora Rossi ?
— Signora Rossi ? Non.
— Tu en es sûre ?
— Évidemment que j’en suis sûre. Je suis née là, précisa-t-elle en désignant le rez-de-chaussée. Je connais tout le monde.
— Avant, la signora Rossi vivait ici. Elle était très vieille.
— La seule vieille, c’est nonna Eleonora.
— C’est ta grand-mère ?
— Non. Ma grand-mère, elle est morte. Tout le monde l’appelle nonna, même si elle est la grand-mère de personne.
— Je vais aller la voir. Peut-être qu’elle se souviendra de la signora Rossi.
— Viens, je te montre où c’est.
Elles passèrent devant une porte ouverte et une voix de femme interpella la fillette :
— Où vas-tu, Angela ?
— J’amène la Canadienne chez nonna Eleonora.
La femme sortit. Elle salua Lucie avec réticence.
— Qu’est-ce que vous lui voulez, à nonna Eleonora ?
— Je suis à la recherche de la signora Rossi. Un homme, au Canada, m’a donné cette adresse, mais il ne savait pas si elle était toujours vivante. Votre fille m’a dit qu’il n’y a personne de ce nom dans la maison, mais que la plus âgée est cette nonna Eleonora. Elle pourra peut-être m’apprendre quelque chose au sujet de la signora Rossi.
— Comment se fait-il que vous connaissiez si bien l’italien ?
— C’est celui qui m’envoie qui me l’a enseigné.
— Giuseppe ?
— Oui.
— Nonna Eleonora est sa mère. Elle est très vieille. Il ne faut pas lui donner trop d’émotions. Vous êtes la fille de Giuseppe ?
— Non.
— À moi, vous pouvez me le dire, mais n’en parlez surtout à personne d’autre.
Elle expliqua à l’enfant qu’elle devait oublier mon existence, sinon il arriverait des choses terribles.
— J’espère que toute la rue ne vous a pas encore remarquée. Venez avec moi.
Elle s’engagea dans l’escalier.
— Et toi, surveille ton frère ! ordonna-t-elle à la petite, qui se mit à bouder.
Lucie lui rendit le sourire grâce à la tablette de chocolat qu’elle sortit de son sac. En montant, la jeune femme l’avertit que nonna Eleonora avait parfois des absences et qu’elle confondait le présent et le passé.
Elle frappa à une porte et s’annonça de la voix forte que l’on réserve aux sourds.
— C’est Carla, nonna.
Dans une pièce encombrée de photos, une minuscule vieille dame en noir se tenait dans un fauteuil, près de la fenêtre où elle égrenait un chapelet dans une prière qui devait durer tout le jour. Ses pieds qui reposaient sur un tabouret en tapisserie n’étaient pas plus grands que ceux d’un enfant. La mère d’Angela se pencha vers elle.
— Vous avez de la visite, nonna.
La vieille dame les accueillit d’un sourire. En l’observant bien, malgré le petit chignon aux cheveux rares, les rides qui plissaient tout le visage et l’absence de dents, Lucie vit une certaine ressemblance avec Giuseppe. Elle s’approcha, s’accroupit auprès de l’ancienne et lui dit en souriant :
— Je viens du Canada.
Le bonheur la transfigura.
— Tu es la fille de Giuseppe ! Ma petite-fille. Donne-moi ta main.
Lucie allait protester que ce n’était pas cela, mais Carla, qui avait attiré son attention par un raclement de gorge, lui fit comprendre d’un geste qu’il ne fallait pas. Elle n’hésita qu’un instant : il n’y avait pas de mal à faire un pieux mensonge. De sa main sèche et légère, l’ancienne caressait doucement celle de Lucie.
— Dis-moi comment tu t’appelles, bambina.
— Lucia.
— Lucia… Comme ma grand-mère. Et mon Giuseppe, comment va-t-il ?
Lucie lui décrivit le Studio Rossi et l’avenue sur laquelle il était situé. Elle lui parla aussi de la neige qui encombrait les rues en hiver, palliant son ignorance de la vie privée de Giuseppe par des généralités sur la ville.
— Tu as un drôle d’accent, remarqua-t-elle. C’est celui de ton pays ?
Mais elle n’entendit pas la réponse. Ses yeux étaient devenus vagues et elle se mit à chantonner une sorte de berceuse pendant que Lucie pensait que Giuseppe avait raison : à Rome, on ne trouvait pas qu’elle avait l’accent romain. Le silence fut soudain rompu par le bruit des pas lourds d’un homme qui montait l’escalier. La vieille dame sursauta. Ses yeux affolés firent le tour de la pièce.
— Cache-toi ! Vite ! Ils vont venir te prendre. Va-t’en loin. Ne t’en fais pas pour moi, je me débrouillerai. Pars ! Mets-toi à l’abri !
Carla entoura nonna Eleonora de ses bras et la calma avec des paroles apaisantes. Quand l’aïeule fut assoupie, la jeune femme fit signe à la visiteuse de la suivre. Avant que Carla puisse protester, Lucie sortit le Rolleiflex et prit rapidement quelques clichés de la signora Rossi et de l’appartement.
— Venez maintenant, dit la jeune femme en la tirant par la manche.
— Les photos sont pour Giuseppe, expliqua-t-elle dans l’escalier.
Lorsqu’elles furent dans son logement du rez-de-chaussée, la jeune femme alla délivrer le garçonnet qui pleurait dans son parc.
— Prenez une chaise, dit-elle à Lucie.
Elle-même s’assit, ouvrit son corsage et donna le sein à l’enfant, qui se tut. Angela vint se frotter à Lucie, admirant sa montre, lui disant qu’elle sentait bon.
— Laisse la dame tranquille, la gronda sa mère, et apporte-lui un verre d’eau.
Elle s’excusa auprès de la visiteuse de ne pas avoir autre chose à lui offrir et ajouta :
— Si vous étiez venue hier, on n’avait même pas d’eau.
Lucie sourit à la fillette et affirma que c’était parfait.
— Vous connaissez Giuseppe, mais vous n’êtes pas sa fille. J’ai d’abord cru que vous ne vouliez pas me le dire, mais j’ai compris que c’était vrai. C’est bien de lui avoir donné cette joie.
— Elle va s’en souvenir ?
— Oui, et elle m’en parlera tous les jours.
C’était faux, et elles le savaient toutes les deux.
— C’est vous qui vous en occupez ?
— Oui. Mon père était un ami de Giuseppe.
— Il y a longtemps que vous l’avez perdu ?
Elle la regarda avec surprise.
— Il ne vous a rien raconté ?
— Non. Mon départ s’est décidé très vite. Giuseppe ne parle jamais du passé. Avec ses amis italiens, peut-être, mais pas avec moi.
— Qui êtes-vous pour lui ?
Lucie lui décrivit ses relations avec le photographe.
— Il m’a juste donné l’adresse de sa mère sans m’apprendre les raisons qui l’ont poussé à émigrer et l’ont empêché de revenir. Il ignorait même si elle était vivante. Mais il m’a dit qu’il pourrait y avoir du danger pour moi ici et que je devais être discrète.
— Eh bien, ricana la femme, c’est réussi !
— Je suis désolée, mais je ne savais pas comment faire. Pouvez-vous m’expliquer ce qui s’est passé autrefois ?
— Après, vous partirez ? Et vous ne reviendrez pas ?
Lucie acquiesça. Il était clair que la jeune femme aurait préféré ne pas évoquer le passé, mais elle ne voyait pas d’autre moyen de se débarrasser de l’intruse.
— Je vous avertis que je ne sais pas grand-chose : j’étais enfant à l’époque, et je n’ai jamais connu les détails. Voici ce qu’on m’a dit : Giuseppe et mon père faisaient partie d’un groupe qui avait décidé d’éliminer le Duce. Ils se sont renseignés sur ses déplacements et ont monté une embuscade. Il y a eu des coups de feu. Mon père a été tué. Pour rien, en plus, parce que ce jour-là, c’était un sosie qui remplaçait le Duce et ce n’est pas le bon qu’ils ont descendu. Giuseppe et les autres se sont cachés jusqu’à ce qu’ils puissent quitter le pays. Pour nous, ç’a été terrible. J’avais l’âge d’Angela et je m’en souviens comme si c’était hier. La police est venue. Ils ont interrogé tout le monde. Et ils ont continué pendant des années. La signora Rossi a su que Giuseppe était au Canada, mais il n’a jamais pu donner de nouvelles : c’était trop dangereux.
— Quand la guerre sera finie, ça changera.
— Pas sûr. Il y a eu mort d’homme.
— Depuis le temps, il doit y avoir prescription.
La jeune femme se leva.
— Maintenant que vous savez, il faut partir. Et ne revenez pas.
— Je vous le promets. Merci de m’avoir fait confiance. Je vais donner des nouvelles de sa mère à Giuseppe dès que possible et je lui dirai que vous vous en occupez.
— Surtout pas ! Si votre courrier était intercepté…
— N’ayez pas peur. Il est directement acheminé par les autorités américaines.
— Il vaudrait quand même mieux que vous lui appreniez de vive voix quand vous serez rentrée au Canada.
— D’accord. Puisque c’est ce que vous préférez.
Lucie, en proie à des sentiments contradictoires, s’éloigna rapidement du quartier où Giuseppe avait grandi. Elle avait bien vu que la jeune femme ne la croyait pas et elle comprenait que sa démarche avait fait plus de mal que de bien. La signora Rossi n’aurait aucun souvenir de l’avoir vue et, à cause d’elle, les habitants de cette maison vivraient de nouveau dans l’inquiétude d’être harcelés par la police. Giuseppe, qui l’avait mise en garde, devait s’en douter. Lucie décida de tenir sa promesse : elle attendrait son retour à Montréal pour lui apprendre le résultat de sa visite. L’autre motif d’inquiétude de la jeune femme était son mari, qu’elle n’avait pas évoqué, mais auquel la fillette avait fait allusion. Il ne devait pas être du bon bord. Ce qui pouvait signifier n’importe quoi dans la confusion qui régnait en Italie en juin 1944. Lucie était consciente de tout cela, mais en même temps, elle savait qu’elle avait été obligée de se rendre via Tor di Nona : si Giuseppe n’avait pas voulu qu’elle y vienne, il ne lui aurait pas donné l’adresse.