C’était en effet Julienne Bélanger qui était là, debout, le regard anxieux, les mains triturant les gants qu’elle avait ôtés, encore revêtue de son manteau, comme si elle pensait devoir repartir aussitôt, chassée par sa fille. Elle avait laissé repousser ses cheveux, qui étaient serrés en un chignon sévère accusant les rides amères qui vieillissaient son visage. Pétrifiée, elle regardait venir Lucie, dont les traits reflétaient l’émotion.
L’infirmière, qui n’avait rien senti de cela, ou qui fit semblant, approcha Lucie de sa mère et dit joyeusement :
— Je vous laisse à vos retrouvailles.
Elles demeurèrent un moment silencieuses et immobiles, l’une maladroitement debout, l’autre bloquée dans son fauteuil, puis Lucie tendit sa main et murmura :
— Mère…
— Ma petite fille…
La mère se pencha et elles s’étreignirent.
— Ne restons pas là, dit Lucie. Il y a des sièges, vous pourrez vous asseoir.
Julienne amorça un mouvement pour guider le fauteuil roulant, mais Lucie l’interrompit.
— Je suis capable de me débrouiller.
Quand elles furent installées face à face, Julienne s’enquit d’une voix étranglée :
— Comment vas-tu ? Ta blessure…
— Ce n’est rien de grave. Il n’y aura pas de séquelles.
Visiblement soulagée, ce fut d’une voix plus nette que la mère demanda :
— Comment ça s’est produit ?
— On m’a tiré dessus pendant que je faisais un reportage.
— Oh, mon Dieu ! Tu aurais pu être tuée.
— Mais ce n’est pas arrivé.
— Tu ne repartiras pas ?
Le ton était presque suppliant.
— Non, je ne crois pas.
— Tant mieux. Et ce jeune homme que tu dois épouser… ?
— Ce serait fait si le curé Lebel s’était donné la peine de répondre, dit-elle avec aigreur.
— Il a répondu, mais il a hésité longtemps. Pour ton bien, parce qu’il ne voulait pas que tu t’engages inconsidérément dans un mariage que tu aurais pu regretter ensuite.
— Et comme il savait mieux que moi ce qui était bon pour moi, et qu’il avait le pouvoir de m’empêcher de faire ce que moi je jugeais bon, il ne s’en est pas privé.
— Cela ne partait pas d’une mauvaise intention. Et il a fini par envoyer sa lettre.
— Trop tard : je suis ici maintenant.
— Tu l’épouseras quand il reviendra. La guerre va finir bientôt, tout le monde le dit.
— Tout le monde le dit, mais personne n’en sait rien. Et on ne sait pas non plus combien de soldats, qui aujourd’hui sont encore vivants, seront tués d’ici là.
— Lucie, il ne faut pas penser à ça !
— À quoi voulez-vous que je pense ? Toutes celles qui ont à la guerre un homme qu’elles aiment ne pensent qu’à ça.
— …
— N’en parlons plus, reprit-elle. Dites-moi plutôt si vous avez des nouvelles de Jacques. Depuis que je suis ici, je n’ai plus rien reçu.
Le visage de Julienne se voila de tristesse.
— Il n’a pas écrit depuis sa permission du mois de septembre.
— Combien de temps est-il resté ?
— Trois semaines. Au début, il était gentil et affectueux. Mais après, il s’est fermé. Je suppose que quelqu’un lui a raconté…
Lucie ne fit pas de commentaire. Faute de pouvoir l’éviter, elle demanda :
— Comment ça va à la maison ?
Julienne soupira.
— Tu n’as pas lu ma lettre ?
— Non.
— Tu sais quand même ce qui est arrivé à ton père ?
— Oui.
— Il n’y a pas grand-chose à en dire. Il faut le mettre dans son fauteuil le matin et dans son lit le soir, le faire manger, deviner s’il a froid ou bien trop chaud, l’aider pour tout. Il ne peut accomplir aucun mouvement par lui-même et ne peut pas parler.
— Vous recevez de l’aide ?
— Oui. Quelqu’un vient matin et soir.
— Et une bonne ?
— Oui, une bonne aussi. La mère de Madeleine m’a envoyé Simone, sa sœur cadette. Elle était très désappointée que sa fille soit partie travailler dans une usine.
— Et Jacinthe, enchaîna Lucie, elle donne des nouvelles ?
— Oui. Elle envoie fréquemment des cartes disant que tout va bien, mais elle ne donne aucun détail.
Lucie s’abstint d’expliquer que si Jacinthe ne parlait pas de ce qu’elle vivait, c’était parce que cela ne pouvait pas se raconter.
— Quand tu sortiras de l’hôpital, tu vas revenir à la maison ?
La jeune fille sursauta.
— Non.
— Tu pourrais, tu sais. Ton père… Et moi, je ne te demanderais rien : tu serais parfaitement libre.
— Il n’en est pas question. J’ai un endroit où aller : on me prête un appartement.
— Tu viendras visiter ton père ? Ça lui ferait plaisir.
— Comment pouvez-vous le savoir ?
— Je devine ses sentiments parce qu’il les exprime avec ses yeux, et je t’assure qu’il serait heureux de te voir. Quand j’ai appris que tu étais blessée, je le lui ai dit, et j’ai compris son inquiétude, de même que son soulagement que tu sois revenue au pays.
— On verra, répondit Lucie pour couper court.
— Tu vas continuer de travailler pour l’agence de presse ?
— Je ne sais pas. Ce n’est pas de moi que ça dépend.
— Autrefois, tu avais souhaité étudier le droit.
Lucie fit un geste vague.
— C’est loin…
— L’étude n’a pas été vendue. Pour remplacer ton père, Maître Rhéaume a trouvé un homme assez âgé qui a l’intention de travailler seulement quelques années. Il a pris cet arrangement pour donner à Jacques le temps de finir ses études. Même si je sais qu’il ne sera jamais notaire, je n’ai rien dit, parce que j’ai pensé à toi. Si tu le veux, tu auras cette possibilité.
— Les femmes n’ont toujours pas le droit d’être notaires.
— Ah bon ? Je croyais.
— Non, la loi concerne seulement les avocates.
— D’ici à ce que tu termines tes études, ça aura peut-être changé.
— Peut-être.
Julienne Bélanger se leva pour mettre fin à la visite. La conversation avait été contrainte et elles s’embrassèrent moins spontanément qu’au début. Au moins, elles avaient renoué, se dirent-elles chacune de son côté. Julienne demanda à Lucie de l’avertir lorsqu’elle sortirait pour qu’elle vienne la chercher en voiture.
— Louise me remplacera, comme aujourd’hui. Elle est toujours prête à m’aider.
Lucie la regarda s’en aller. Comme sa mère avait vieilli, comme elle paraissait lasse et malheureuse… Si Lucie lui avait manifesté plus d’affection, Julienne serait probablement partie sur un sourire moins triste, mais elle n’avait pas pu. Elle lui en avait voulu trop longtemps et trop fort pour pouvoir reprendre là où elles en étaient avant la crise.
L’infirmière qui la ramena dans la salle de loisirs lui apprit que sa mère lui avait apporté une valise.
— Elle a dit que c’étaient des vêtements d’hiver. Je vous l’ai mise dans la chambre.
— Quelle bonne idée elle a eue ! Je vais être tellement mieux dans des habits souples et doux !
— Les mères, ça pense à tout, sourit l’infirmière.
Oui, se dit Lucie avec une pointe de remords, sa mère avait toujours pensé à tout, s’était occupée de tout, s’était dévouée à tous jusqu’au jour où elle avait eu envie d’être autre chose qu’une mère et la servante de son mari. Et cela avait mal tourné : sa fille avait rompu avec elle, son fils l’avait désavouée et son mari était devenu un infirme qu’elle ne pourrait jamais quitter. Elle devait considérer que c’était un châtiment de Dieu. Et si elle s’était confessée de son adultère, ce qu’elle avait dû faire, le curé avait fatalement abondé dans ce sens. Lucie s’en voulut un peu de ne pas avoir été plus généreuse. Elle se promit de faire mieux la prochaine fois et aussi, malgré sa répugnance, d’aller voir son père puisque sa mère y tenait.
Quand elle entra dans la salle, tous les regards convergèrent dans sa direction. Les visites étaient rares et le fait d’en avoir reçu une la classait dans les privilégiés. Elle comprit qu’ils attendaient quelque chose d’elle : des nouvelles de l’extérieur ou simplement un peu de l’air du dehors que la visiteuse avait dû lui laisser. Réfrénant son envie d’être seule, elle fit rouler son fauteuil vers eux.
— C’était ma mère, dit-elle.
Ils voulurent tout savoir : depuis combien de temps elles ne s’étaient pas vues, si ses parents vivaient à Montréal, dans quel quartier, le métier de son père. Des questions assez générales auxquelles elle répondit sans donner de détails.
— Une jeune fille qui a reçu votre éducation doit avoir appris à jouer du piano, supposa Émilien.
C’était un gars du Bas-du-Fleuve qui se languissait de ses sœurs. Mais elles habitaient trop loin pour venir le voir. Il s’en consolait en restant autant que possible dans l’orbite de Lucie, dont il disait, avec un gentil clin d’œil, qu’elle était plus jolie à regarder que ses compagnons. En plus, elle ne passait pas, comme eux, tout son temps à se plaindre. Lucie admirait son courage : amputé d’une jambe, il ne serait plus jamais le bûcheron qui faisait les chantiers tous les hivers avant la guerre, mais il évitait de s’attendrir sur lui-même, disant qu’il arriverait à se rendre utile à la ferme.
— Vous pourriez nous jouer un petit quelque chose, suggéra-t-il, l’après-midi serait plus gai.
Il y avait un instrument contre un mur de la salle où, de temps à autre, se donnait un spectacle. La première fois qu’elle l’avait vu, Lucie avait pensé à Jacinthe avec qui elle avait passé de si bons moments à chanter les rengaines à la mode, mais elle n’avait pas eu un instant l’idée d’en jouer. Quelques autres convalescents appuyaient la demande d’Émilien. Après tout, se dit-elle, pourquoi pas ? Cela les distraira et moi aussi.
— Je vous avertis : je ne suis pas très douée, ce ne sera pas aussi bien qu’à la radio. Et puis j’avais l’habitude de jouer avec une amie.
— Quand elle viendra vous voir, vous pourrez jouer toutes les deux.
— Elle ne viendra pas : elle est ambulancière, probablement quelque part dans l’est de la France.
Sa réponse provoqua des remarques admiratives : tous ces blessés avaient été évacués du lieu des combats par des ambulanciers qui avaient risqué leur vie pour les sauver.
— Une bonne personne, dit Émilien, résumant l’opinion générale.
Lucie se mit au piano. Qu’allait-elle jouer ? Il fallait un air joyeux. Elle se souvint du jour où elle avait essayé, par le biais de la musique, de sortir Jacinthe de son chagrin. Pour cela, elle avait choisi le succès le plus entraînant d’Alys Robi : Tico-tico. C’était ce qu’il leur fallait à eux aussi. Dès les premières mesures, ils commencèrent de fredonner et, au refrain, ils chantaient à peu près tous. Lucie enchaîna tous les succès populaires qu’elle connaissait et qu’ils savaient également, et l’après-midi passa plus vite et plus joyeusement que les autres jours.
Quand elle eut enfin le loisir de repenser à sa mère, elle put le faire avec moins d’émotion : d’avoir chanté avait allégé la tristesse éprouvée en la regardant partir et les remords de ne pas avoir été plus affectueuse.