Mathieu Duchâtel

Le monde vu de Chine1

 

Le particularisme de la vision chinoise du monde a-t-il survécu aux impérialismes et au maoïsme ? Avant même la première unification impériale par Qin Shi Huang en 221 av. J.-C. se développe en Chine une vision du monde fondée sur la centralité du pays – une notion qui se retrouve jusque dans son nom en chinois, l’Empire du Milieu (Zhongguo). Les pays étrangers n’existent aux yeux des dynasties successives qu’en tant qu’ils acceptent de nouer avec elles une relation clientéliste, symbolisée par la pratique du tribut, une reconnaissance formelle de la suzeraineté de l’empereur de Chine. Dans ce monde sans souveraineté, les pays non tributaires sont perçus comme « barbares » (yi) parce qu’ils évoluent hors de la sphère de la civilisation chinoise. Ils ne méritent attention que lorsqu’ils deviennent une menace sécuritaire. Il faut alors les pacifier, en pratique souvent en les intégrant dans l’empire. La sinisation des envahisseurs mongols et mandchous, qui fondent les dynasties Yuan (1271-1368) et Qing (1644-1911), démontre la force du modèle culturel chinois, ainsi que l’attractivité et la pérennité de ses institutions politiques et administratives.

 

Cette approche « civilisationnelle » du monde ne résiste pas aux puissances industrielles. Les Occidentaux contraignent par la force la Chine à concevoir le monde comme un ensemble d’Etats souverains, dont elle n’est plus qu’un parmi les autres. Les guerres impérialistes menées par les Européens et les Etats-Unis (1839-1842, 1856-1860), puis par le Japon (1937-1945) la réduisent au rang de semi-colonie, parsemée de concessions étrangères, puis partiellement occupée par les armées japonaises. L’ex-Empire du Milieu connaît donc une révolution copernicienne imposée. C’en est fini pour lui de la domination superbe et de l’indifférence au monde extérieur. Au contraire, lorsqu’il fonde la République populaire le 1er octobre 1949, Mao Zedong se donne pour tâche de lui assurer dans le concert des nations une place à la mesure de sa population et de sa grandeur passée. Les nouvelles priorités sont la sécurité, l’intégrité territoriale et la construction d’un pays « prospère et puissant » (fuqiang). Mais la guerre froide, conjuguée aux errements du Grand Bond en avant (1958-1960) et de la Révolution culturelle (1966-1976), empêche la Chine maoïste d’atteindre ses objectifs. Après la mort de Mao, Deng Xiaoping hérite en 1978 d’un pays pauvre et arriéré. Il l’engage dans l’« ère des réformes – économiques, s’entend – et de l’ouverture » (gaige kaifang shiqi).

 

Les résultats sont spectaculaires. La Chine, déjà membre du club restreint des détenteurs de l’arme nucléaire (depuis 1964) et du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, devient aussi la seconde puissance économique mondiale en 2011. Pourtant toujours dominé par un Parti communiste perpétuellement soucieux de consolider sa légitimité face à la globalisation des valeurs démocratiques, l’Etat chinois perçoit le monde à travers le prisme de ses priorités de politique intérieure : survie du régime, accumulation de richesses, intégrité territoriale. Malgré sa fulgurante montée en puissance et son intégration dans le système international, la Chine demeure résolument tournée vers ses problèmes internes. Il y a là une certaine continuité historique – d’autant que Pékin tend à mener en Asie une politique inspirée de l’histoire impériale chinoise, qui vise à rétablir un ordre régional hiérarchique.

 

La vision du monde de la Chine est pourtant loin d’être monolithique. Son positionnement international est aujourd’hui sujet à débat, tant dans l’intelligentsia qu’au sein du Parti communiste, la plus large organisation politique au monde avec ses 80 millions de membres. Un véritable pluralisme de vues se dessine autour de grandes questions. La Chine doit-elle contribuer davantage à la gouvernance mondiale ? Est-elle une grande puissance de plein exercice ou encore un pays en développement ? Doit-elle se tourner vers la mer et devenir une puissance navale ? L’ordre international actuel lui est-il bénéfique ou doit-elle chercher à le transformer ? Comment continuer à bénéficier de la mondialisation sans laisser se diffuser les idées de droits de l’homme et de démocratie ? Faut-il intervenir dans les affaires intérieures des Etats pour y protéger ses propres intérêts économiques ? La Chine n’apporte pas encore de réponses claires à ces questions. Mais celles qu’elle leur donnera tôt ou tard auront un impact profond sur le monde du XXIe siècle.

I – LA CONCEPTION CLASSIQUE DU MONDE

ET LE CHOC DES IMPÉRIALISMES

« Sous le ciel » : le tianxia, l’ordre hiérarchique

et la diplomatie du tribut

La vision du monde « classique » de la Chine diffère des conceptions européennes. Elle repose sur une distinction radicale entre les territoires sous contrôle politique chinois, les pays tributaires et les peuples barbares. Dans cette géométrie singulière, le monde est représenté sur les cartes comme un ensemble de cercles concentriques qui entourent l’Empire du Milieu. Le plus large est celui des « dix milles Etats » (wanbang), parfois nommé l’« extérieur de la Chine » (huawai zhidi). Le cercle dit des « quatre directions » (sifang) inclut les Etats barbares, qui ne pratiquent pas les rites chinois et n’entretiennent pas de relations formelles avec la Chine, mais qui peuvent représenter une menace pour sa sécurité. Entre eux et la Chine, il y a la zone tampon des Etats tributaires (chaogongguo), partiellement sinisés, qui reconnaissent la prééminence de l’empereur et pratiquent le rite central du tribut, en lui offrant régulièrement des présents. La singularité de cette approche du monde tient à son prisme civilisationnel, qui repose sur une foi inébranlable en la supériorité culturelle de l’empire et son autorité morale.

 

Cette approche sinocentrée du monde reflète une cosmogonie singulière : la croyance que l’empereur de Chine dispose d’un « mandat du ciel » (tianming) pour faire régner l’ordre « sous le ciel » (tianxia), c’est-à-dire au sein du territoire chinois, dans les pays tributaires, mais aussi, par voie de conséquence, dans le monde entier, dont il est le pivot central. L’idée de tianxia émerge pendant la période des Zhou occidentaux (750-256 av. J.-C.), avant même la première unification de l’empire. Le terme est complexe. Il désigne à la fois une représentation géographique et une vision politique. Selon le dictionnaire contemporain officiel de la langue chinoise, ce terme désigne le monde entier dans certains cas, et seulement la Chine dans d’autres ; mais, dans certains contextes, tianxia peut aussi signifier le contrôle sur ces territoires, le gouvernement des choses et l’exercice du pouvoir.

 

A partir de la dynastie Ming (1368-1644), l’empereur se rend chaque année au temple du Ciel à Pékin, pour y effectuer un sacrifice rituel au ciel. La symbolique est forte. Par ce geste, l’empereur garantit l’harmonie « sous le ciel », c’est-à-dire la stabilité politique et de bonnes récoltes. En cas d’échec, il peut perdre son mandat du ciel. Dans cette logique, le chaos – invasion extérieure dévastatrice, guerre civile ou catastrophe naturelle – annonce un changement de dynastie. Cette vision n’a pas disparu dans la Chine contemporaine : nombreux sont ceux qui estiment que le séisme de Tangshan, qui a fait quelque 250 000 morts en juillet 1976, annonçait le décès de Mao Zedong, moins de deux mois plus tard, et la chute de son clan.

 

Cette vision « classique » a inspiré une conduite des relations internationales qui diffère de celles des pays européens parce qu’elle n’est pas fondée sur la souveraineté et l’égalité des Etats, mais sur la hiérarchie. En langage contemporain des relations internationales, le tianxia correspond à une forme de stabilité hégémonique régionale. La puissance de l’Empire du Milieu dans ses grandes périodes de rayonnement, étant sans commune mesure avec celle de ses voisins, lui permettait d’assurer la paix dans sa périphérie. Reconnaître la suprématie chinoise et la hiérarchie régionale était donc censé garantir aux autres Etats la stabilité et la prospérité.

 

Aujourd’hui encore, certains auteurs se plaisent à opposer un modèle asiatique des relations internationales – stable, pacifique, fondé sur la hiérarchie formelle et l’égalité informelle – à un modèle européen marqué par la permanence du conflit armé, parce que l’égalité formelle entre les Etats souverains ne les empêche nullement de se disputer la prééminence régionale. Ils soulignent qu’une Chine forte a toujours garanti la stabilité en Asie et que c’est pendant ses périodes de faiblesse que le chaos a régné dans la région. Toutefois, cette analyse passe sous silence le fait que la Chine a mené près de 4 000 guerres pendant la période impériale. La seule dynastie Ming en a conduit en moyenne 1,12 par an, et elle a montré une nette préférence pour des stratégies offensives lorsque l’unité ou la sécurité de l’empire était en jeu. La force a toujours été utilisée pour aider à maintenir la stabilité « sous le ciel ». Mais jusqu’à quel point cette vision classique est-elle pertinente pour comprendre les visions du monde de la Chine contemporaine ?

L’unité perpétuellement menacée

de l’empire

Hejiu bifen, fenjiu bihe : « Après une longue période d’unité vient la séparation, après une longue période de séparation revient l’unité. » Chaque écolier chinois connaît par cœur l’incipit de L’Epopée des Trois Royaumes écrite par Luo Guangzhong au XIVe siècle. Il rappelle combien le rapport de la Chine au monde a été façonné, au cours de son histoire, par la question de l’unité de l’empire. L’expansion des frontières chinoises chaque fois qu’elle s’est produite, a systématiquement été justifiée par le souci de désarmer une menace potentielle ou réelle, face à laquelle la stratégie la plus efficace était de l’intégrer dans l’Empire du Milieu.

 

De nombreuses guerres civiles ont conduit à la fragmentation de l’empire. Peu après sa première unification, il s’est divisé en trois royaumes qui se sont affrontés pendant près de quarante ans (220-265). Après une brève unification, le pays s’est de nouveau divisé entre deux dynasties, les Wei du Nord et les Song du Sud (317-589), avant sa réunification par la dynastie Sui. Entre la brillante expansion économique et culturelle sous la dynastie Tang (618-907) et l’avènement de la dynastie Song (920-1279), la Chine a connu une nouvelle décennie de déchirements pendant la période des « cinq dynasties et des dix royaumes ». Après trois dynasties plus stables, Yuan, Ming et Qing, le pays a replongé dans le chaos après la fondation de la République de Chine par Sun Yat-sen en 1911 : à l’époque anarchique des Seigneurs de la guerre (1911-1927) a succédé la guerre civile entre le Kuomintang et le Parti communiste, qui s’est achevée par une ultime division, avec le transfert de la République de Chine à Taiwan.

 

L’empire chinois a aussi été victime d’invasions récurrentes – elles expliquent la construction de la Grande Muraille de Chine, qui débute dès la première unification chinoise. Historiquement, ce sont les peuples mongols et les populations turcophones du Grand Ouest qui ont constitué la principale menace. Outre leurs attaques, la dynastie Song a dû affronter des incursions tibétaines sur son front nord-ouest jusqu’au début du XIe siècle et faire face à la dynastie Liao, qui a gouverné une grande partie de la Chine du Nord entre 907 et 1125. Cette dynastie, fondée par les Khitan, peuple nomade mongol, avait adopté les institutions politiques chinoises et ambitionnait d’étendre son contrôle sur tous les territoires sinisés. La dynastie Jin (1115-1234), qui l’anéantit, avait pour sa part été fondée par les Jurchen, des tribus toungouses de l’actuelle Mandchourie, qui adoptèrent elles aussi le modèle d’Etat chinois, tout en combattant les Song sur son front sud. Les deux dynasties rivales succombèrent devant la poussée des Mongols, fondateurs de la brève dynastie Yuan (1271-1368). Même après l’avènement de la dynastie Ming (1368-1644), les Mongols continuèrent à multiplier les incursions et firent même prisonnier l’empereur Zhengtong (1449-1457). Historiquement, ce quadruple défi (mongol, mandchou, tibétain et des peuples turcophones du Grand Ouest) a orienté toute la géopolitique de la Chine impériale vers le continent eurasiatique et non vers l’océan Pacifique.

Le siècle des humiliations

et l’émergence de la notion de souveraineté

En 1793, le diplomate britannique lord Macartney conduit à Pékin une délégation chargée par le roi George III d’ouvrir des relations diplomatiques. Il demande aussi l’ouverture d’échanges commerciaux, alors que la Chine limite le commerce extérieur à certains produits, dans le seul port de Canton. Ces demandes peuvent nous sembler aller de soi, mais la mission se heurte à un obstacle protocolaire qui symbolise toute l’opposition des visions du monde entre les pays européens et la Chine de la fin du XVIIIe siècle. Pour obtenir une audience avec le fils du Ciel, le protocole exige de Macartney qu’il exécute le kowtow (du chinois koutou : se jeter à terre et poser le front sur le sol en signe de respect), symbole de la soumission à l’empereur. Ayant pour instruction de ne rien accepter qui puisse mettre en cause la dignité du royaume, lord Macartney tente de négocier une autre forme de salut : poser le genou à terre et effectuer une révérence. En vain. L’empereur Qianlong lui fait alors simplement transmettre une lettre destinée à son roi.

 

Cette missive oppose un refus condescendant à la tentative britannique d’établir avec la Chine des relations souveraines d’égal à égal, sans se plier à la pratique du tribut. L’empereur feint de considérer que le roi, « bien qu’il vive au-delà des confins des océans », lui a envoyé une mission parce qu’il est « animé par un humble désir de partager les bénéfices de notre civilisation ». Mais le « barbare » royaume d’Angleterre est bien incapable de se siniser : « Bien que votre révérence pour Notre Dynastie Céleste vous emplisse du désir d’acquérir notre civilisation, nos cérémonies et nos lois sont si complètement différentes des vôtres que même si votre envoyé était capable d’en acquérir les rudiments, il vous serait impossible de transposer nos manières et nos coutumes sur votre sol étranger. » Enfin, l’empereur ne fait pas grand cas des cadeaux apportés pas Macartney – plusieurs canons, de la porcelaine, une montgolfière – qui devaient démontrer l’avance technologique britannique : « Les objets étranges et coûteux ne m’intéressent pas. Si j’ai ordonné que les offrandes tributaires que vous avez envoyées soient acceptées, c’est seulement en considération de l’intention qui vous a amené à les transporter sur une si grande distance. Mais comme votre ambassadeur a pu le constater de ses propres yeux, nous possédons toutes choses. »

 

A partir du milieu du XIXe siècle, les intrusions européennes, puis l’invasion japonaise plongent la Chine dans un siècle de conflits meurtriers et de divisions. Elles l’amènent aussi à reconsidérer sa place dans le monde et sa conduite des relations internationales. Dès la fin du XIXe siècle, un débat émerge sur l’opportunité d’occidentaliser le pays. Dans une formule restée célèbre, Zhang Zhidong, un haut fonctionnaire de la fin de la dynastie Qing, recommande de « conserver la culture chinoise comme matrice de la modernisation, mais d’utiliser les sciences et les techniques occidentales » (zhongti xiyong). D’autres sont moins mesurés. Le mouvement du 4 mai 1919, qui débute à l’université de Pékin, marque l’entrée de la jeunesse intellectuelle en politique. Il éclate à l’annonce que le traité de Versailles, qui met fin à la Première Guerre mondiale, a transféré au Japon les concessions allemandes en Chine, alors même que celle-ci était dans le camp des Alliés contre l’Allemagne. Ce mouvement nationaliste, porté par une profonde déception envers l’Occident et ses valeurs libérales proclamées, constitue aussi un tournant culturel. Nombreux sont ses participants qui expliquent la faiblesse de la Chine par son attachement à la culture classique et demandent une renaissance culturelle. Surtout, le terme de « souveraineté » (zhuquan) fait son apparition comme une demande populaire.

 

C’est dans les grandes idéologies – le nationalisme et le socialisme – que la Chine va trouver les ressources pour reconquérir son indépendance et redéfinir son rapport au monde. Mao Zedong réussit le tour de force d’adapter le communisme à un immense pays agricole, dépourvu de classe ouvrière. D’une part, Mao transforme le marxisme en instrument de mobilisation nationale contre les agressions étrangères. Il procède à la synthèse entre nationalisme et communisme, tout en conservant son indépendance face au Komintern, l’Internationale communiste pilotée depuis Moscou. D’autre part, il dépasse le dogme marxiste-léniniste d’une révolution menée par les ouvriers, en appelant à la mobilisation nationale sans distinction de classes, pour s’appuyer sur l’immense population paysanne qui fait la force de la Chine.

 

Après sa victoire en 1949, Mao s’attache à intégrer la République populaire de Chine (RPC) dans la communauté internationale. Mais le camp occidental (sauf la France du général de Gaulle, qui reconnaît Pékin dès 1964) considère le régime de Taiwan comme le seul gouvernement légitime de la Chine. Ce n’est qu’en 1971 que la RPC fait sauter le verrou occidental en obtenant le siège de la Chine à l’ONU, avec droit de veto au Conseil de sécurité. Le président américain Nixon se rend à Pékin (1972), les reconnaissances affluent... Cette intégration accélère énormément les réformes économiques de 1978, qui engagent la RPC dans une ère de croissance accélérée, dont l’admission à l’Organisation mondiale du commerce, effective en 2002, constitue le point d’orgue. En un siècle, la Chine a trouvé sa place dans le concert des nations.

II – L’HÉRITAGE DU MARXISME-LÉNINISME

ET DE LA PENSÉE DE MAO ZEDONG

Le Parti communiste chinois,

entre idéologie et pragmatisme

Depuis son 16e congrès, en 2002, le Parti communiste chinois ne se présente plus comme le représentant exclusif des intérêts de classe des ouvriers et des paysans. Il se définit désormais comme l’« avant-garde des travailleurs, mais aussi celle de la population et de la nation chinoise, le cœur dirigeant de la construction du socialisme aux caractéristiques chinoises, qui représente les intérêts du développement des forces productives avancées du pays, le progrès de la culture chinoise, et les intérêts fondamentaux de l’ensemble de la nation chinoise ». Il s’agit d’une évolution majeure vers le nationalisme et une idéologie floue et attrape-tout, centrée en réalité sur l’intérêt national.

 

Depuis la fondation de la RPC, chaque dirigeant chinois a élaboré une notion pour définir sa vision du monde et servir de ligne directrice à la politique étrangère. Mao Zedong a formalisé son refus de la division Est/Ouest du monde dans sa « théorie des trois mondes » (sange shijie lun). Il distinguait deux superpuissances (Etats-Unis et URSS), les puissances moyennes qui leur étaient alliées, et une nébuleuse de pays en développement non alignés, dont la Chine faisait partie, qui devaient privilégier avant tout l’indépendance en matière de politique étrangère. Cette vision du monde n’était pas soumise à une grille de lecture communiste, même si Pékin s’arrima un moment à Moscou (la rupture intervint brutalement dès 1960) et même si Mao sembla croire un moment à l’avènement prochain d’une révolution mondiale, ce qui le poussa à soutenir certains mouvements communistes en Asie du Sud-Est. Mais la Chine n’était pas non plus tiers-mondiste, même si son ministre des Affaires étrangères, Zhou Enlai, fut très actif à la conférence de Bandung (1955), qui formalisa le mouvement des non-alignés. Dès que la raison d’Etat était en jeu, Mao et Zhou s’affranchissaient de toute considération idéologique, comme le montra l’alliance soudaine avec l’Amérique de Nixon, décidée en pleine Révolution culturelle. Mao avait beau prôner une révolution permanente à l’intérieur du pays et dénoncer le « révisionnisme soviétique », il n’en était pas moins capable d’une flexibilité idéologique illimitée pour assurer la sécurité extérieure de la Chine.

 

Lorsque Deng Xiaoping accède au secrétariat général du Parti en 1978 et lance sa politique de réformes économiques, il parachève la rupture entre communisme et politique étrangère. En visite officielle aux Etats-Unis en 1979, il arbore un Stetson devant les caméras de télévision du monde entier. Il cesse de soutenir les mouvements révolutionnaires et recherche avant tout des relations extérieures bénéfiques au développement économique de la Chine. Cette approche pragmatique du monde permet à Pékin d’établir des relations diplomatiques avec les pays capitalistes d’Asie du Sud-Est, et d’attirer ainsi les capitaux de la puissante diaspora chinoise qui y réside.

 

Toutefois, si les exigences économiques poussent les dirigeants chinois au pragmatisme sur la scène internationale, la crainte de l’influence occidentale les incite à la prudence, surtout après la fin de la guerre froide (1989). L’effondrement du bloc soviétique bouleverse le rapport des forces sur la scène internationale, et traumatise les dirigeants chinois. Deng Xiaoping réagit en formulant une nouvelle vision du monde : « une superpuissance et de nombreuses puissances moyennes » (yichao duoqiang). Dans ce nouveau contexte, la Chine renoue avec sa dénonciation de l’hégémonie américaine et se considère désormais au même rang que les puissances européennes, le Japon et la Russie. Pékin regarde désormais vers les puissances industrielles ; le tiers-monde devient secondaire dans sa vision du monde. Plus que l’indépendance de sa politique étrangère, Deng cherche à favoriser la création d’un ordre multipolaire qui limiterait la liberté d’action des Etats-Unis. Cette orientation est confirmée et consolidée par son successeur Jiang Zemin (1989-2002).

 

Sous Hu Jintao (2002-2012), l’évolution du rapport des forces international conduit à un nouveau changement dans la ligne du Parti. Les pays européens et le Japon étant englués dans la stagnation, voire en déclin relatif, la Chine semble désormais être la seule puissance capable, à terme, de s’approcher d’une parité stratégique avec les Etats-Unis. Elle devient donc un acteur clé de la gestion des crises internationales et des grandes questions de gouvernance mondiale. Sans sa participation active, l’action concertée de la communauté internationale est inefficace, tant dans des crises de sécurité humaine (Darfour, Syrie) que dans celles de prolifération nucléaire (Corée du Nord, Iran), ou encore pour agir contre des menaces globales comme le terrorisme ou le changement climatique. La Chine est devenue un Etat pivot : sans son soutien, les pays occidentaux ne peuvent plus agir seuls sur la scène internationale de manière décisive.

 

Dans ce nouveau contexte, Pékin doit intégrer aussi bien les attentes de ses partenaires que les inquiétudes que sa montée en puissance suscite, aux Etats-Unis comme en Asie. Au milieu des années 1990, on voit émerger ici et là des théories sur la « menace chinoise » et le « choc des civilisations », qui prédisent que l’émergence de la Chine ne sera pas pacifique. Pour y répondre, Hu Jintao avance le concept de « monde harmonieux » (hexie shijie). Cette expression se fait volontairement l’écho des traditions confucéenne et taoïste, deux courants de pensée centrés sur la notion d’harmonie (sociale pour l’un, entre l’homme et la nature pour l’autre). En mobilisant ainsi la tradition philosophique chinoise, Pékin cherche à rassurer. Il s’agit de formuler un message universel, qui s’adresse aussi bien aux Etats-Unis et aux autres grands partenaires de la Chine qu’aux pays en développement.

« Contre la transformation pacifique » :

préserver le régime dans un monde globalisé

La rupture avec la dénonciation de l’« impérialisme », américain et occidental, reste pourtant relative. Vu de Chine, le monde contemporain est bien davantage compétitif qu’harmonieux, et l’ordre international actuel est toujours une construction illégitime destinée à assurer la prospérité de l’Occident aux dépens des pays en développement. Pékin considère les prétentions occidentales à l’universalisme des valeurs démocratiques comme une machine de guerre dirigée contre son unité, sa sécurité et la stabilité de son régime.

 

Dès 1949, le maintien de sa légitimité a été l’un des principaux prismes à travers lesquels le Parti communiste a envisagé la relation de la Chine au monde. Ses dirigeants ont commencé très tôt à dénoncer une stratégie contre-révolutionnaire visant à la « transformation pacifique » (heping yanbian) de la RPC. Pendant la guerre froide, ce terme désignait tous les moyens non militaires utilisés par le camp occidental contre Pékin. En intégrant la Chine dans les flux globalisés de capitaux, d’idées et de personnes, Deng Xiaoping l’a exposée à toutes les influences étrangères. L’Occident est plus que jamais suspecté de chercher à lui inoculer ses valeurs libérales – d’autant plus que, en Europe et aux Etats-Unis, l’idée domine que l’ouverture économique de la Chine va nécessairement conduire à sa démocratisation et qu’il convient d’y aider en multipliant les échanges. Dans ce contexte, les dirigeants chinois sont plus préoccupés que jamais de contrer la menace de « transformation pacifique » émanant du monde extérieur, délibérément ou non.

 

Dès 1978, en amorçant les réformes économiques, Deng Xiaoping avait anticipé ce que Samuel Huntington a baptisé le « dilemme du prince » : toutes les réformes économiques qu’un régime autoritaire entreprend pour consolider sa légitimité contribuent aussi à l’affaiblir, car la liberté économique stimule la demande de réformes politiques. Pour rassurer l’aile conservatrice, Deng fit inscrire dans la charte du Parti sa volonté de maintenir les « quatre principes cardinaux » : « la voie socialiste, le système de démocratie concentrée, le leadership du Parti communiste et la pensée marxiste-léniniste et maoïste ».

 

Cela n’empêcha pas une vague de liberté d’expression de gagner le pays dans la décennie 1980. Des dirigeants de sensibilité libérale (Hu Yaobang, Zhao Ziyang) accédèrent à des fonctions clés. Des difficultés économiques passagères mirent le feu aux poudres. Au printemps 1989, à Pékin, les étudiants occupèrent la place Tiananmen, bientôt rejoints par des représentants de toutes les catégories sociales. Le mouvement s’étendit aux grandes villes. Certains manifestants demandaient la démocratisation, d’autres se contentaient d’appeler à un approfondissement des réformes. Quand une statue de la Liberté en carton fut érigée place Tiananmen, la fraction dirigeante conservatrice fut confortée dans son analyse : le mouvement résultait de l’influence pernicieuse de l’Occident. Deng Xiaoping décréta la loi martiale, disant – selon certains – que « tuer 2 000 personnes nous donnera vingt ans de paix ». Le 4 juin, l’armée ouvrit le feu sur les manifestants. Les dirigeants montrèrent qu’ils ne reculeraient pas devant les moyens les plus brutaux pour empêcher toute réforme politique,

 

Aujourd’hui, rien n’a changé. Contrer les influences étrangères demeure une priorité pour le régime, et Internet est perçu comme la source de toutes les subversions2. Le président Hu Jintao lui-même écrivait encore en janvier 2012, dans la revue théorique la plus influente du Parti, Qiushi [A la recherche de la vérité] : « Nous devons comprendre combien les forces internationales hostiles intensifient leur complot stratégique pour occidentaliser et diviser la Chine, et que le domaine culturel et idéologique constitue le principal point d’entrée de leur infiltration sur le long terme. »

III – RESPONSABILITÉS INTERNATIONALES,

PRIORITÉS INTÉRIEURES

La contribution de la Chine

à la gouvernance internationale

La nouvelle puissance de la Chine en fait désormais un acteur incontournable pour la gouvernance mondiale, qu’elle soit économique, environnementale ou sécuritaire. En règle générale, Pékin adopte pourtant une ligne plutôt passive, préférant utiliser ses ressources diplomatiques au service de son expansion économique. Ainsi, au Conseil de sécurité des Nations unies, la RPC est le pays qui fait le moins usage de son droit de veto (8 fois seulement depuis 1971, contre 83 pour les Etats-Unis et 18 pour la France). Elle en a surtout usé pour bloquer des résolutions contre des régimes qui violent les droits de l’homme (la Birmanie en 2007, le Zimbabwe en 2008, la Syrie en 2011 et 2012) ; mais elle a accepté de sanctionner la Corée du Nord (2006, 2009), l’Iran (2006, 2007, 2010), ou encore la Libye (2011).

 

La crise financière internationale qui a débuté en 2008 place la Chine au centre de l’attention internationale. Seule grande puissance économique à conserver des taux de croissance élevés (9,6 % en 2008, 8,7 % en 2009, 10,4 % en 2010), elle dispose en outre de réserves en devises étrangères sans équivalent dans le monde (3 000 milliards de dollars en 2011). Les Etats-Unis et l’Union européenne souhaitent qu’elle participe activement à l’élaboration de politiques de relance et à la gestion globale de la crise, notamment dans le cadre du G 20. Mais l’agenda de Pékin est d’abord défensif : éviter que l’Europe adopte un protectionnisme qui freinerait ses exportations, empêcher que Hong-Kong et Macao soient inclus dans la liste des paradis fiscaux, limiter sa contribution à l’augmentation des ressources du Fonds monétaire international (FMI). Dans le même temps, Pékin profite de la crise pour renégocier à son avantage – et au détriment de l’Europe – la distribution des droits de vote au FMI et à la Banque mondiale. Il est clair qu’une des priorités de Pékin est une réforme des institutions de gouvernance mondiale qui lui donnera plus de poids, ainsi qu’aux autres grands pays émergents (Brésil, Inde) et à la Russie.

 

Ce multilatéralisme à géométrie variable se retrouve dans l’attitude de Pékin sur la question de la prolifération nucléaire. Après avoir aidé le Pakistan à se doter de l’arme atomique dans les années 1970, la Chine a rejoint les grands dispositifs internationaux de lutte contre la prolifération, dont elle est devenue un élément clé. Elle continue pourtant de dénoncer les « doubles standards » de l’Occident : quand les puissances nucléaires occidentales – Etats-Unis, France et Royaume-Uni – lui demandent d’approuver des sanctions contre l’Iran et la Corée du Nord, Pékin évoque mezzo voce la « prolifération verticale » (la modernisation des arsenaux) à laquelle elles se livrent, et leur soutien tacite à un Israël nucléaire. Surtout, la Chine donne toujours la priorité à ses intérêts stratégiques sur l’application stricte du traité de non-prolifération. Ainsi soutient-elle le régime de Pyongyang parce que la stabilité de la péninsule coréenne lui importe plus que sa dénucléarisation. En Iran, son deuxième fournisseur de pétrole, la Chine entend avant tout sécuriser ses approvisionnements. Malgré le soutien réel qu’elle apporte à la politique occidentale de lutte contre la prolifération, elle tend donc à limiter la portée des pressions et des sanctions.

 

La contribution chinoise à la gouvernance mondiale s’arrête donc là où commencent ses intérêts économiques et stratégiques, définis en termes nationaux et non globaux. Il n’y a là rien qui distingue la Chine des autres grandes puissances, si ce n’est l’absence de convergence, du moins à court et moyen termes, de ses intérêts avec ceux des Etats-Unis et des grands pays européens. La Chine diffère d’eux en ce qu’elle est à la fois une puissance majeure et un pays en développement. Ses positions à l’égard de la lutte contre le changement climatique soulignent cette ambiguïté. En 2009, au sommet de Copenhague, la Chine, soutenue par l’Inde, s’est opposée à ce que les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés (80 % à l’horizon 2050) soient inscrits dans le communiqué final. Elle a aussi refusé de fixer le pic des émissions à 2020, préférant un vague « le plus tôt possible ». En refusant ainsi tout agenda ambitieux pour la planète, la Chine entend protéger son développement économique. Dans le même temps, au niveau national, Pékin cherche à combattre énergiquement la pollution qui prend des proportions dramatiques autour des mines de charbon, dans les « villages du cancer » proches des usines chimiques dans tout le pays, dans la zone d’exploitation des terres rares en Mongolie intérieure, ainsi que la pollution atmosphérique dans les grandes villes. Mais malgré cette politique ambitieuse à demeure, pour ce qui concerne la planète, Pékin restera très probablement en porte-à-faux avec l’Occident sur le moyen terme.

Les frontières de l’empire

La Chine se voit comme un pays amputé d’une partie de ses territoires souverains : non seulement Taiwan, mais aussi la quasi-totalité des îles en mer de Chine du Sud, les îlots Diaoyu/Senkaku disputés avec le Japon, et l’Arunachal Pradesh dans le nord-est de l’Inde. L’unification finale du territoire chinois est l’une des priorités du régime et le prisme à travers lequel il perçoit les intentions à son égard des Etats-Unis et de nombreux pays d’Asie.

 

Après l’éclatement de l’URSS, la Chine a conclu des accords fixant ses frontières terrestres avec la Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan et le Kirghizstan ; le dernier a été signé en 2008 avec Moscou. Son pourtour continental est ainsi stabilisé partout, à l’exception de la frontière indienne. Le différend y porte sur deux territoires, l’Arunachal Pradesh, contrôlé par l’Inde et considéré par Pékin comme partie intégrante du Tibet, et l’Aksai Chin, annexé par la Chine lors de la guerre de 1962 et considéré par New Delhi comme partie intégrante du Cachemire. Des négociations bilatérales durent depuis 1981, sans résultat. Pour chacun des deux pays, ce problème frontalier est intimement lié à une priorité nationale : la question du Cachemire pour l’Inde et la question tibétaine pour la Chine – d’autant plus que l’Inde héberge le dalaï-lama et son gouvernement en exil depuis 1959. La Chine combat sans relâche tous les soutiens au prix Nobel de la paix 1989, sans jamais hésiter à exercer des représailles contre les pays dont les dirigeants acceptent de le rencontrer, y compris l’Allemagne et la France dans les années 1990. Pékin affiche la même intransigeance face aux indépendantistes du Xinjiang, en renforçant ses relations avec les pays d’Asie centrale, l’Afghanistan et le Pakistan, qui ont tous une frontière avec la province autonome rétive.

 

Toutefois, c’est surtout sur le front maritime que se joue aujourd’hui la délimitation des marges de l’empire. La presse officielle évoque les « trois millions de kilomètres carrés de territoire maritime » censés relever de la souveraineté chinoise. En mer de Chine orientale, où Pékin et Tokyo n’ont pas déterminé leurs frontières maritimes, le contentieux se cristallise sur les îlots Senkaku (Diaoyu en chinois), théâtre de multiples incidents depuis deux décennies. En mer de Chine du Sud, la RPC revendique 80 % de la superficie totale (près de 300 000 kilomètres carrés), incluant la totalité de l’archipel des Spratly et celui des Paracels, qu’elle occupe depuis une bataille navale en 1974 contre le Vietnam. La dispute territoriale implique aussi les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taiwan. En 2002, la Chine a signé avec les pays d’Asie du Sud-Est un code de bonne conduite qui engage les signataires à faire preuve de retenue dans leurs activités sur les zones contestées, à étudier les possibilités de développement conjoint, à dialoguer et à mettre en œuvre des mesures de confiance. Mais aujourd’hui, à mesure que la RPC renforce sa marine, les logiques de puissance semblent à nouveau prendre le pas. Inquiets, les pays de l’ASEAN cherchent à impliquer davantage les Etats-Unis pour éviter un grignotage progressif des espaces maritimes par la Chine. Le dossier reste explosif, mais jusqu’à présent il n’a guère eu d’impact sur les relations économiques et commerciales de la Chine avec ses voisins, qui continuent à progresser très rapidement.

 

Reste Taiwan, toujours contrôlée par le régime nationaliste chassé du continent en 1949. Le préambule de la Constitution de la RPC fait de la réunification une tâche « sacrée » de la nation chinoise. Pékin a toujours déclaré que toute proclamation formelle d’indépendance par l’île constituerait un casus belli. Sa stratégie repose d’un côté sur la dissuasion militaire, parfois accompagnée d’exercices menaçants (notamment quand le Parti démocrate-progressiste, favorable à l’indépendance, a été au pouvoir dans l’île entre 2000 et 2008), et de l’autre sur l’intensification constante des échanges économiques, pour parvenir avec le temps à une intégration économique de facto de l’île. En 2012, sur 23 millions de Taiwanais, près de 2 millions vivaient sur le continent, où ils ont investi 150 milliards de dollars, soit plus d’un tiers du PIB de l’île.

IV – LES GRANDS DÉBATS CONTEMPORAINS

DANS LE MONDE CHINOIS

Puissance révisionniste

ou de statu quo ?

Depuis les années 2000, l’une des notions les plus en vogue dans le débat intellectuel chinois est le « pouvoir du discours » (huayuquan). Inspiré de Michel Foucault, le terme signifie la capacité d’un Etat d’imposer ses idées et son vocabulaire dans la définition des grandes questions internationales, et de jouer ainsi un rôle prépondérant dans l’élaboration de l’agenda afférent. Le « pouvoir du discours » rappelle le soft power, conceptualisé au début des années 1990 par Joseph Nye pour définir la capacité d’un Etat de parvenir à ses fins en utilisant l’influence plutôt que la force. Mais le concept chinois est porteur d’une bien plus grande ambition : celle de mettre fin à l’hégémonie américaine et occidentale dans la définition des grandes idées qui structurent les relations internationales.

 

L’insistance sur la notion de « pouvoir du discours » rappelle combien la Chine souhaite que sa voix soit entendue par une audience globale. Derrière cette entreprise, il y a une logique de puissance et une profonde ambiguïté. Des réformes minimales du système international suffiront-elles pour qu’il intègre la Chine telle qu’elle est, ou sera-t-il nécessaire pour Pékin de pousser à la transformation de ce système, au besoin par la force ? L’histoire du monde tend à montrer que l’émergence d’une nouvelle grande puissance conduit nécessairement au conflit armé, parce qu’elle veut refaçonner l’ordre international, alors que les puissances existantes souhaitent le préserver. Alors que, à moins d’un coup d’arrêt à sa croissance, le PIB chinois pourrait dépasser celui des Etats-Unis d’ici à 20303, un conflit sino-américain pour la domination de l’Asie et la suprématie mondiale est-il crédible ?

 

En réalité, la Chine a une attitude doublement ambiguë face au système international. C’est en l’y intégrant que ses dirigeants sont parvenus, depuis trente ans, à maximiser sa croissance économique, à la développer aux plans scientifique et technologique, à décupler son influence dans le monde et à faire accéder un tiers de sa population (près de 440 millions de personnes) à la classe moyenne. Le potentiel de croissance de la Chine au sein de ce système reste considérable, pourvu que la stabilité et la paix soient préservées. La présence militaire américaine dans le Pacifique et son système d’alliances avec le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et l’Australie visent à contenir l’expansion militaire chinoise, mais ils assurent aussi l’équilibre régional. La RPC a donc un intérêt à préserver le système international qui lui a assuré une croissance phénoménale et une longue période de paix (l’armée chinoise n’a plus mené de guerre depuis celle de 1979 contre le Vietnam).

 

Sous Hu Jintao, le Parti communiste s’est employé à développer des concepts censés démontrer que la montée en puissance de la Chine n’est pas belligène : l’« émergence pacifique » (heping jueqi) en 2003, le « développement pacifique » (heping fazhan) en 2004, et le « monde harmonieux », évoqué pour la première fois par Hu dans un discours à l’ONU en 2005. Cette rhétorique vise à rassurer la communauté internationale, mais elle a aussi une finalité intérieure. Il s’agit de modérer les ardeurs nationalistes d’une partie de l’opinion, toujours prompte à s’enflammer contre le Japon et les Etats-Unis, et qui presse le gouvernement d’affirmer par la force la souveraineté chinoise à Taiwan, en mer de Chine de Sud et en mer de Chine orientale.

 

Depuis 1979, les dirigeants chinois sont parvenus à éviter toute guerre ; même l’incident meurtrier avec le Vietnam en mer de Chine du Sud (1988) et la crise des missiles déclenchée contre Taiwan (1996) n’ont pas dégénéré en conflit armé. Toutefois, les choix stratégiques d’un Etat peuvent changer avec sa situation intérieu mre, les rapports de force au sommet de sa classe dirigeante ou l’évolution de la situation internationale. Il ne faut pas oublier non plus qu’un des grands préceptes de la politique étrangère chinoise conseille de « cacher son potentiel et attendre son heure » (taoguang yanghui)… Si la focalisation du régime sur les problèmes intérieurs et son besoin de stabilité internationale peuvent laisser penser que la Chine pratiquera durablement la retenue sur le plan militaire, rien ne permet d’affirmer avec certitude que ce sera toujours le cas à long terme.

Puissance continentale

ou puissance navale ?

Les humiliations subies par la Chine au XIXe siècle ont été causées par son incapacité à défendre ses côtes contre les intrusions des marines de guerre occidentales et japonaise. La Chine s’est toujours pensée comme un empire continental et s’est focalisée sur la défense contre les invasions terrestres venant du nord et de l’ouest. Elle n’a développé une puissance navale que pendant un bref intermède historique, sous la dynastie Ming. Entre 1405 et 1433, conduites pas l’amiral Zheng He, des flottes d’une modernité et d’une taille jusqu’alors inégalées ont exploré des confins du monde encore inconnus des Européens – à Java, aux Indes, dans la Corne de l’Afrique et jusqu’au détroit d’Ormuz. Ces expéditions avaient pour objectif l’exploration scientifique et l’ouverture d’échanges, mais non la colonisation, contrairement aux explorations européennes qui débutèrent à la fin du XVe siècle. Mais quand de nouvelles invasions menacèrent la Chine du Nord, les expéditions maritimes cessèrent ; leur souvenir même se perdit – et, quatre siècles plus tard, c’est devant des ennemis venus par la mer que la dynastie Qing s’effondrera.

 

La Chine entend aujourd’hui renouer avec son passé maritime. Depuis les années 1990, assurée de ses frontières terrestres et en plein essor commercial, elle tourne son attention vers l’océan. Pour la première fois, le 12e plan quinquennal (2011-2015) utilise la notion de « produit intérieur brut maritime », qui additionne la richesse produite par l’exploitation des ressources maritimes, le transport maritime, le tourisme côtier et les industries marines, y compris la construction navale. Selon les statistiques officielles, cela représenterait pas moins de 10 % du PIB total du pays. En outre, la Chine est aujourd’hui le seul pays du monde à développer des programmes d’armement dans toutes les catégories de la marine de guerre : porte-avions, destroyers, frégates, sous-marins nucléaires lanceurs d’engin et d’attaque, sous-marins de moyen rayon d’action à propulsion diesel, patrouilleurs, missiles et torpilles antinavires, missiles mer-air et terre-mer, équipements de commandement, de communication et de renseignement électronique et radar…

 

Certains stratèges chinois préconisent de faire du pays une puissance navale (haiquan), en le dotant d’une marine de guerre à la mesure de l’expansion mondiale de ses intérêts économiques. Ils s’inspirent du concept de sea power développé à la fin du XIXe siècle par le stratège américain Alfred Thayer Mahan. Selon ce dernier, une grande puissance doit absolument disposer d’une marine de guerre capable de dominer les voies de navigation internationales pour sécuriser l’activité de sa flotte commerciale, et développer une capacité de projection pour intervenir loin de ses côtes. Pour l’heure, le gouvernement chinois ne s’est pas (encore ?) approprié cette notion stratégique. Son ambition semble limitée à acquérir au plan régional une force maritime suffisante pour appuyer ses revendications territoriales et pour y faire réfléchir les Etats-Unis à deux fois avant d’envisager d’intervenir dans les mers d’Asie. La Chine ne dispose pas encore de capacités pour intervenir loin de ses côtes sur une longue durée. Toutefois, trois de ses bâtiments participent depuis 2008 à l’opération multinationale de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden. A mesure que ses capacités augmenteront, les intentions de Pékin pourraient changer – même si, là encore, aucune prédiction tranchée ne peut sérieusement être faite.

La Chine

et les valeurs universelles

En 2007, le Premier ministre Wen Jiabao a écrit que « la démocratie, la liberté et les droits de l’homme ne sont pas des propriétés uniques au système capitaliste ; ce sont les fruits de la civilisation et des valeurs communes poursuivies par toute l’humanité au cours de son histoire ». Mais, en 2008, le président de l’Assemblée nationale populaire a déclaré, lors de l’ouverture d’une session plénière, qu’il n’existait « aucun modèle politique applicable de manière universelle ». La lutte contre la démocratisation à l’occidentale reste une nécessité absolue pour le Parti communiste chinois, qui refuse toute ingérence internationale au nom de principes prétendument « universels » dans les affaires politiques intérieures d’un pays – quel qu’il soit et quoi qu’il fasse. La Chine défend une conception des droits de l’homme qui les fait passer après le « droit au développement » : la responsabilité qui s’impose par priorité à tout gouvernement de subvenir aux besoins matériels de la population. En conséquence, la répression ciblée contre les dissidents ne cesse pas, le prix Nobel de la paix 2010 Liu Xiaobao purge une peine de prison de onze ans, et les autorités tentent d’édifier une « grande muraille virtuelle » sur Internet4.

 

Toutefois, cette position pourrait évoluer de manière pragmatique, à mesure que les intérêts économiques chinois prennent une dimension planétaire. Aujourd’hui, la Chine investit dans le monde entier, notamment par le biais de ses entreprises d’Etat, souvent dans les secteurs de l’énergie et de la construction d’infrastructures. En 2010, ses investissements à l’étranger représentaient près de 60 milliards de dollars – encore cinq fois moins que les investissements américains, mais en progression rapide. En outre, près de 5,5 millions de détenteurs de passeports chinois résident à l’étranger, parfois dans des pays dangereux : au Pakistan, ils ont subi une dizaine d’attaques terroristes dans les années 2000, et d’autres ont été enlevés au Nigeria, en Colombie, en Afghanistan et au Soudan. En Libye, en mars 2011, Pékin a procédé à l’évacuation de 35 800 de ses ressortissants avant le déclenchement de l’offensive européano-américaine.

 

Le souci de protéger ses intérêts économiques et ses ressortissants à l’étranger devrait éroder la stricte adhérence de la Chine au principe de non-intervention, et donc modifier à terme son rôle dans le monde. Cette évolution reste encore incertaine, mais elle a déjà amené Pékin à peser en faveur de la réconciliation au Soudan et à inviter vivement le Pakistan à mieux assurer la sécurité des ressortissants chinois. Dans certains cas, les intérêts chinois internationalisés peuvent coïncider avec la volonté des Occidentaux d’intervenir dans des pays tiers pour stabiliser la situation ou protéger les populations civiles. En les laissant intervenir en Libye, Pékin a semblé commencer à admettre le bien-fondé de certaines interventions humanitaires. Le renversement de Mouammar Kadhafi a convaincu les dirigeants chinois qu’ils avaient été trompés, et ravivé leur méfiance envers la « responsabilité de protéger » promue par l’ONU. Toutefois, même si la vision chinoise du monde n’évolue pas fondamentalement sur ce point, Pékin n’échappera pas à s’impliquer de plus en plus dans des crises extérieures et devra plus activement contribuer à les résoudre, pour défendre ses intérêts et/ou ses ressortissants.

Une théorie chinoise des relations internationales ?

Le retour du tianxia

La montée en puissance de la Chine et le consensus qui règne, au sein de ses élites politiques et intellectuelles, pour considérer que l’ordre international actuel a été construit par les pays occidentaux afin de servir leurs intérêts, nourrissent depuis une décennie des efforts pour élaborer une « théorie des relations internationales aux caractéristiques chinoises » (zhongguo tese de guoji guanxi lilun). Il s’agit de puiser dans la tradition culturelle et l’histoire de l’Empire du Milieu pour proposer des concepts capables de façonner un ordre international plus stable, et plus juste pour les pays en développement.

 

Dans un ouvrage paru en 2005, Zhao Tingyang, un philosophe de l’Académie chinoise des sciences sociales, a tenté de démontrer les avantages d’un ordre mondial fondé sur le tianxia. Selon lui, cette notion fondamentale dans la conception traditionnelle du monde en Chine peut apporter des solutions à deux problèmes : l’hégémonie américaine et l’échec d’une gouvernance globale. Dans le tianxia, une seule puissance domine, mais elle respecte ses obligations envers les Etats tributaires. En outre, selon Zhao, la gouvernance globale serait facilitée si une hiérarchie internationale s’imposait à tous de bon gré, parce qu’elle rendrait moins pertinentes les divisions liées aux nationalités, aux frontières et aux intérêts nationaux.

 

De nombreux spécialistes se sont attachés à analyser l’apport potentiel du tianxia, ou de certains de ses éléments constitutifs, aux relations internationales contemporaines. Ils ont notamment assuré qu’il favorisait une pratique bienveillante du pouvoir par la puissance dominante et qu’il était le seul remède à ce qui cause l’anarchie internationale : le manque d’une autorité supérieure capable de faire respecter l’ordre. En outre, se réclamer du tianxia obligerait la Chine à devenir un exemple pour ses voisins et pour le monde, en élaborant un message éthique attractif qui, dans l’idéal, les amènerait à consentir, voire à souhaiter, que la Chine assure la stabilité « sous le ciel ». Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui…

Existe-t-il un modèle chinois

pour le monde ?

Favorisées par l’Etat chinois, qui finance volontiers les travaux visant à approfondir la « théorie des relations internationales aux caractéristiques chinoises », ces réflexions participent d’une interrogation plus large sur l’émergence d’un « modèle chinois » (zhongguo moshi). En trois décennies de réformes, le Parti communiste chinois a-t-il inventé un nouveau modèle de développement, fondé sur un empirisme à tous crins ? Ce modèle est-il exportable ? Jusqu’à quel point diffère-t-il des modèles de développement occidentaux ?

 

La question centrale est de savoir si l’adoption de pratiques économiques capitalistes peut se faire sans réforme politique. La même question s’est posée pendant deux décennies en Corée du Sud et à Taiwan, avant que leurs régimes autoritaires soient progressivement remplacés par des démocraties stables à partir de la fin des années 1980. Mais la Chine résiste de manière très résolue à une telle évolution – et, en raison de sa taille et de sa puissance, son influence potentielle comme modèle est bien supérieure à celle de ses petits voisins.

 

En référence à l’expression de « consensus de Washington », utilisée pour qualifier les remèdes (austérité et discipline fiscale, libéralisation et ouverture aux investissements étrangers, privatisations, etc.) que le FMI impose aux pays en cessation de paiement, l’expression « consensus de Pékin » a été forgée par des universitaires anglo-saxons pour décrire ce possible modèle chinois. Ce concept met l’accent sur trois facteurs : la capacité de l’Etat chinois à résister aux pressions extérieures et à conserver l’initiative en matière de politique économique, l’importance qu’il accorde au progrès technologique, et ses efforts pour adapter les idées, les produits et les méthodes étrangers aux réalités chinoises. Une seconde version insiste sur le fait que la nouvelle forme de capitalisme d’Etat apparue en Chine sape les fondements même de l’ordre libéral occidental, en offrant aux régimes autoritaires ou dictatoriaux une « carte chinoise » : la possibilité de retrouver un partenaire économique fiable lorsque les Occidentaux veulent les contraindre à se démocratiser sous peine de sanctions économiques.

 

En Chine, le débat oppose ceux qui récusent l’idée même de « modèle chinois » à ceux qui cherchent à identifier les causes particulières des succès du pays. Pour Pan Wei, professeur de relations internationales à l’université de Pékin, la montée en puissance de la Chine repose sur quatre facteurs spécifiques. Tout d’abord, si le régime chinois n’est pas démocratique, il est méritocratique. Puis vient l’argument classique des dirigeants chinois : peu importe que le régime soit autoritaire s’il assure à la population le développement et la progression du niveau de vie. Troisièmement : c’est le contrôle de l’Etat sur une grande partie de l’économie qui lui permet de mener une ambitieuse politique d’infrastructures. Enfin, la Chine est neutre idéologiquement : elle mène ses politiques sur une base empirique, et ce pragmatisme est la principale recette de son succès. A ces quatre facteurs, les commentateurs ajoutent : la puissance de l’Etat face à la société, qui lui donne de grandes marges de manœuvre ; une politique étrangère visant d’abord à la stabilité régionale, qui crée un environnement propice à la croissance ; l’attrait que la Chine exerce sur le capital international grâce à des politiques avantageuses et à une main-d’œuvre bien formée et très peu chère – entre autres…

 

Le débat n’est pas univoque. Tous les arguments ci-dessus trouvent des contradicteurs en Chine même. Mais le consensus existe sur le fait que la Chine n’ambitionne pas d’exporter son modèle. Les rares prises de position émanant d’officiels dans des journaux du Parti vont toutes dans ce sens.

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La priorité accordée à l’intégrité territoriale et à la stabilité intérieure, la circonspection à l’égard des institutions multilatérales de gouvernance et la tendance à reconstruire des relations clientélistes et hiérarchiques en Asie sont autant d’éléments qui rappellent les pratiques diplomatiques de l’ancien Empire du Milieu. En même temps, le marxisme-léninisme, la pensée de Mao Zedong et la vieille politique de lutte contre la « transformation pacifique » nourrissent une méfiance continue à l’égard des Etats-Unis et, dans une moindre mesure, de l’Europe.

 

Toutefois, si ces deux lignes de force structurent encore le rapport de la Chine au monde, nombre de facteurs le font évoluer, dans des sens parfois contradictoires : les pressions des autres acteurs internationaux pour une participation plus active de Pékin à la résolution des crises, l’expansion des intérêts économiques chinois dans le monde, le renouvellement progressif des élites dirigeantes au sein du Parti communiste, les défis intérieurs et l’accroissement constant des capacités militaires chinoises – qui posera tôt ou tard, de facto, la question de leur usage… Encore inachevée, cette transformation peut aussi bien amener la Chine à consolider l’ordre international existant en s’y intégrant mieux qu’à en saper les fondements. Nul ne saurait affirmer aujourd’hui de manière péremptoire ce qu’il en sera.


1.  Pour les sources des données utilisées dans ce chapitre, voir p. 143-145.

2 Sur ce point, voir dans cette collection Séverine Arsène, « Internet en Chine », dans Internet en Asie. Arles, Philippe Picquier, janvier 2013.

3 Sur ce point, voir dans cette collection Jean-Marie Bouissou, « Le futur de l’Asie en sept questions », Les géants d’Asie en 2025, Arles, Philippe Picquier, janvier 2013.

4 Voir Séverine Arsène, « Internet en Chine », op. cit.