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CHAPITRE 16
« NON… » GÉMIT PLUME GRISE.
Étoile de Feu se pressa contre son ami, partageant son chagrin et sa colère de voir que le courage de Pelage de Silex n’avait servi à rien dans un combat injuste.
Patte Noire baissa les yeux sur le corps sans vie, l’air satisfait. Éclair Noir se tourna vers les deux apprentis.
« Étoile du Tigre, miaula-t-il, ceux-là, laisse-moi les tuer. »
Plume Grise aurait bondi sans qu’Étoile de Feu puisse l’arrêter si Étoile du Tigre n’avait pas secoué sa tête couturée de cicatrices.
« Tu en es sûr, Éclair Noir ? Un seul prisonnier arrive à te battre, et tu crois que tu peux affronter deux apprentis à la fois ? »
Éclair Noir inclina la tête, honteux. Les yeux de son chef se plissèrent lorsqu’il regarda les deux jeunes félins. Ils étaient pelotonnés l’un contre l’autre, tremblant sous le choc. Ils ne semblaient guère comprendre que leur vie ne tenait qu’à un fil.
« Non, souffla finalement Étoile du Tigre. Pour l’instant, je leur laisse la vie sauve. Ils pourront peut-être m’être utiles. »
Étoile de Feu jeta un coup d’œil à Plume Grise, qui lui rendit son regard. Ses yeux reflétaient à la fois son soulagement et sa crainte.
Étoile du Tigre appela Crocs Pointus :
« Ramène les apprentis à leur prison. »
Le guerrier hocha la tête et entraîna les deux chats abasourdis dans les roseaux. Plume Grise les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent.
« L’assemblée est terminée », déclara Étoile du Tigre.
Aussitôt, les guerriers se dispersèrent. Étoile du Tigre sauta de la Colline Macabre et s’engagea dans les roseaux, flanqué de Patte Noire et d’Éclair Noir. Étoile du Léopard se retrouva seule dans la clairière. Elle rejoignit à pas feutrés le corps meurtri de son ancien lieutenant. Doucement, elle baissa la tête pour fourrer son museau dans le pelage gris. Si elle miaula un adieu, Étoile de Feu ne l’entendit pas. L’instant d’après, elle fit demi-tour et suivit Étoile du Tigre.
« Maintenant ! s’exclama Plume Grise en se levant d’un bond. Étoile de Feu, nous devons sauver mes enfants.
— Oui, mais ne nous précipitons pas. Nous devons nous assurer que la clairière est déserte. »
Il sentait près de lui son ami trembler, sous tension.
« Je m’en fiche ! feula-t-il. S’ils essaient de nous arrêter, je les éventre !
— Tes petits ne craignent rien pour le moment, murmura Nuage de Jais. Évitons de prendre des risques inutiles. »
Prudemment, Étoile de Feu passa la tête au-dessus des roseaux. L’obscurité était presque totale, seule la lumière de la Toison Argentée et le pâle éclat de la lune venaient éclairer les sous-bois. Les odeurs des Clans de l’Ombre et de la Rivière se dissipèrent rapidement. Le rouquin n’entendit rien que le bruissement sec du vent dans les roseaux.
« Ils sont partis, murmura-t-il. C’est notre unique chance. Nous devons découvrir où ils gardent les apprentis prisonniers et…
— … et nous devons les libérer, l’interrompit Plume Grise. Par tous les moyens. »
Étoile de Feu hocha la tête.
« Nuage de Jais, tu es toujours partant ? demanda-t-il à son ancien camarade. C’est dangereux…
— Tu crois que je pourrais vous laisser après ce qu’on vient de voir ? s’indigna-t-il, les yeux étincelants. Jamais de la vie. Je vous accompagne.
— Tant mieux, répondit le rouquin. Je n’en attendais pas moins de toi. »
Faisant signe à ses amis de le suivre, il se fraya un passage jusqu’à la clairière, le pas soudain hésitant lorsqu’il quitta l’abri des roseaux. Il savait que cette mission allait à l’encontre du code du guerrier, mais Étoile du Tigre ne lui laissait guère le choix. Il ignorait comment les guerriers de jadis auraient pu assister à l’exécution de Pelage de Silex sans rien faire pour le sauver.
Les trois chats rampèrent jusqu’au cours d’eau où les carcasses pourrissantes s’étalaient sur la rive. Malgré sa colère, Étoile de Feu s’indigna d’un tel gâchis.
« Regardez-moi ça, feula-t-il.
— On pourrait se rouler dedans, suggéra Nuage de Jais. Cela masquerait notre odeur. »
Étoile de Feu opina du chef, et cette idée calma sa fureur. Nuage de Jais pensait en guerrier. Étoile de Feu se frotta contre les restes d’un lapin, bientôt imité par ses compagnons. Les yeux de Plume Grise luisaient comme deux croissants de lune jaunes.
Une fois qu’ils furent tous trois imprégnés de l’odeur de charogne, Étoile de Feu s’engouffra dans les roseaux, suivant le chemin emprunté par Crocs Pointus. Un sentier étroit se dessinait sur la boue gelée, comme si cet itinéraire servait régulièrement. Tous les sens du meneur étaient en alerte.
À mesure qu’ils s’éloignaient de la rivière et se rapprochaient des champs situés de l’autre côté du territoire ennemi, les roseaux devinrent plus clairsemés et le sol, plus escarpé. Lorsqu’ils arrivèrent à la lisière de la roseraie, ils virent une pente herbeuse couverte ici et là d’ajoncs et de buissons d’aubépine. Environ à mi-hauteur, une cavité s’ouvrait comme une bouche béante. Crocs Pointus était couché devant l’entrée.
« Des empreintes mènent jusqu’à ce trou », murmura Étoile de Feu.
Plume Grise leva le museau pour humer l’air, puis émit un soupir de dégoût.
« Ces chats sont tarés. Tu as raison, Étoile de Feu. C’est bien là. Je m’occupe de Crocs Pointus, conclut-il en montrant les dents.
— Non, fit Étoile de Feu, intimant à ses amis de ne pas bouger. Nous ne pouvons pas nous battre. Le bruit attirerait tous les chats du territoire. Il faut qu’on se débarrasse de lui autrement.
— Laissez-moi faire, suggéra Nuage de Jais en labourant le sol avec ses griffes d’un air anxieux mais déterminé. Il vous reconnaîtrait, mais moi, il ne m’a jamais vu. »
Étoile de Feu hésita un moment avant de hocher la tête.
« Comment vas-tu faire ?
— J’ai un plan. » Les yeux du solitaire étincelaient comme s’il se délectait à l’idée de prendre des risques, à croire qu’utiliser ses talents de guerrier lui avait manqué. « Ne t’en fais pas, ça va aller », lui assura le chat noir.
Il se redressa puis sortit des roseaux et avança vers le terrier, la tête et la queue bien hautes. Crocs Pointus se leva et fit quelques pas vers lui, la fourrure ébouriffée.
Étoile de Feu se tint prêt à bondir au cas où le guerrier ennemi attaquerait. Mais malgré son air agressif, celui-ci se contenta de renifler Nuage de Jais d’un air soupçonneux.
« Je ne te connais pas, feula-t-il. Qui es-tu et que veux-tu ?
— Tu crois peut-être connaître tous les membres du Clan de la Rivière ? rétorqua Nuage de Jais froidement. J’ai un message de la part d’Étoile du Tigre. »
Crocs Pointus émit un grognement et agita ses moustaches en le reniflant de nouveau.
« Par le Clan des Étoiles, tu pues ! s’exclama-t-il.
— Tu ne t’es pas senti ! rétorqua Nuage de Jais. Il t’intéresse, ce message, ou quoi ? »
Étoile de Feu et Plume Grise échangèrent un regard tandis que Crocs Pointus hésitait. Le jeune chef sentit son cœur palpiter dans sa poitrine.
« Je t’écoute, finit par grommeler le guerrier du Clan de l’Ombre.
— Étoile du Tigre veut que tu le rejoignes sur-le-champ. Il m’a envoyé garder les prisonniers à ta place.
— Quoi ? fit Crocs Pointus, agitant la queue, incrédule. Seuls les membres du Clan de l’Ombre s’occupent des prisonniers. Vous autres du Clan de la Rivière, vous êtes trop mous. Pourquoi Étoile du Tigre t’a envoyé, toi, au lieu d’un guerrier de notre Clan ? »
Étoile de Feu se crispa. Nuage de Jais venait de commettre une erreur qui pouvait lui être fatale.
Mais le solitaire ne sembla pas contrarié. Il fit mine de rebrousser chemin et déclara :
« Je pensais qu’on ne formait qu’un seul et même Clan maintenant. Mais fais comme tu veux. Je dirai à Étoile du Tigre que tu n’as pas voulu venir.
— Non, attends. Je n’ai pas dit ça. Si Étoile du Tigre me demande… Où est-il, alors ?
— Par là, signala Nuage de Jais, pointant le bout de sa queue vers le camp du Clan de la Rivière. Éclair Noir et Patte Noire sont avec lui.
— Entendu, marmotta Crocs Pointus. Mais tu restes à l’extérieur jusqu’à mon retour. Si je sens ta sale odeur à l’intérieur, je t’écorche vif ! »
Il s’élança le long de la pente tandis que Nuage de Jais prenait place devant le terrier. Étoile de Feu et Plume Grise se tapirent dans les roseaux lorsque Crocs Pointus passa à deux ou trois longueurs de queue de là. Dans son empressement, il ne prit même pas le temps de humer l’air avant de disparaître sur le sentier.
Étoile de Feu et Plume Grise bondirent alors hors des roseaux et rejoignirent Nuage de Jais. Les narines de Plume Grise frémirent.
« Oui ! Ils sont là-dedans ! » miaula-t-il avant de plonger dans le trou.
Étoile de Feu se tourna vers le solitaire.
« Bien joué, Nuage de Jais ! »
Ce dernier se lécha la patte et la passa plusieurs fois sur son oreille pour dissimuler son embarras.
« C’était facile, face à une boule de poils aussi stupide.
— Oui, mais il se doutera de quelque chose dès qu’il aura rejoint son chef. Monte la garde et préviens-nous si tu vois le moindre chat », ordonna-t-il avant de s’engouffrer derrière Plume Grise.
Il se retrouva dans une galerie longue et étroite creusée dans le sol sablonneux. Très vite, les ténèbres l’enveloppèrent. Il sentit une odeur de renard, mais elle était diffuse, comme si l’occupant d’origine était parti depuis longtemps. Une odeur bien plus forte imprégnait l’obscurité, celle de chats apeurés ayant abandonné tout espoir.
La galerie descendait en pente douce. Avant d’arriver au bout, Étoile de Feu entendit un bruit de pas et des miaulements surpris.
« Père ? Est-ce bien toi ? »
L’instant d’après, Étoile de Feu ne sentit plus sa fourrure frôler les parois de chaque côté. Il se retrouva bientôt le nez dans le pelage d’un autre chat ; il reconnut l’odeur de Plume Grise, ainsi que celle des deux apprentis. Bondissant de joie, Étoile de Feu perçut la présence d’un troisième chat.
« Patte de Brume ! Que le Clan des Étoiles soit loué, nous t’avons trouvée !
— C’est toi, Étoile de Feu ? » La voix de la guerrière était enrouée, et résonna tout près de son oreille. « Qu’est-ce que tu fais là ?
— C’est une longue histoire, répondit le jeune chef. Je vous raconterai tout bientôt, mais nous devons d’abord sortir d’ici. Plume Grise, tu es prêt ? »
Un miaulement tendu lui répondit. Même si Étoile de Feu ne pouvait le voir, il l’imaginait pelotonné contre Nuage de Plume et Nuage d’Orage.
« Allons-y, indiqua le rouquin, qui peina à faire demi-tour dans la galerie. Patte de Brume, tu nous accompagnes jusqu’au camp du Clan du Tonnerre. » Se rappelant à quel point Pelage de Silex et les deux apprentis avaient semblé faibles, il ajouta : « Tu tiendras le coup ?
— Une fois sortie de ce trou, je pourrais aller au bout du monde, miaula-t-elle avec détermination.
— Nous aussi, ajouta Nuage de Plume.
— Tant mieux. Patte de Brume, je suis désolé, mais nous n’avons pu sauver Pelage de Silex… ajouta Étoile de Feu, cherchant ses mots.
— Je le sais, répondit la guerrière, la voix empreinte de tristesse. Les apprentis m’ont tout raconté. Ils disent qu’il est mort courageusement.
— C’est vrai. Tout le Clan des Étoiles l’honorera. » Étoile de Feu pressa son museau dans la fourrure de Patte de Brume pour la réconforter. « Viens. Nous allons faire en sorte qu’il ne soit pas mort en vain. Étoile du Tigre n’aura pas l’occasion de te faire du mal. »
Malgré la peur qui lui tenaillait le cœur, le jeune chef se faufila le long du tunnel. Devant l’entrée, il fit une halte pour s’assurer qu’ils pouvaient sortir sans crainte puis bondit à l’extérieur. Il avait l’impression que la puanteur de la prison lui collerait à la fourrure pour toujours. Ils descendirent la pente tous ensemble, Nuage de Jais fermant la marche, à l’affût du moindre danger.
Aussi silencieux que des ombres, les félins suivirent le sentier parmi les roseaux jusqu’à la clairière désertée. La Colline Macabre projetait son ombre malfaisante sur le corps de Pelage de Silex qui gisait sous le clair de lune.
Patte de Brume se dirigea vers son frère et effleura son pelage de la truffe. Étoile de Feu voyait maintenant qu’elle était aussi maigre et sale que le guerrier mort ; ses côtes saillaient sous sa fourrure crasseuse, et ses yeux reflétaient sa souffrance.
« Pelage de Silex, oh… mon frère, murmura-t-elle. Que vais-je faire sans toi ? »
Étoile de Feu guettait le moindre bruit. Malgré l’inquiétude qui lui hérissait les poils, il laissa à Patte de Brume le temps de dire au revoir à son frère. Comme ils ne pourraient pas ramener le corps de Pelage de Silex pour lui accorder la cérémonie rituelle, Patte de Brume n’aurait pas d’autre occasion de lui faire ses adieux.
Nuage d’Orage, l’apprenti de Pelage de Silex, s’approcha lui aussi. Il posa son visage contre celui de son mentor avant de retourner auprès de son père.
Étoile de Feu ne put s’empêcher de penser à Étoile Bleue, à l’amour qu’elle éprouvait pour ses deux enfants perdus. N’avait-elle vécu que pour voir son enfant mourir assassiné et la rejoindre au sein du Clan des Étoiles ? Son fils et elle avaient affronté la mort avec courage. L’ambition démesurée d’Étoile du Tigre avait causé leur perte. À cette idée, Étoile de Feu n’avait plus qu’une envie : affronter son ennemi et lui faire payer ses crimes.
« Étoile de Feu, il faut qu’on y aille », souffla Plume Grise, dont les yeux brillaient dans le clair-obscur.
Ses mots firent réagir Patte de Brume. Avant qu’Étoile de Feu ait eu le temps de répondre, elle releva la tête, regarda son frère une dernière fois avec amour et rejoignit les autres.
Étoile de Feu se dirigea à grands pas vers la rivière et se détendit à mesure que s’estompait la puanteur émanant de la Colline Macabre et des charognes. Plume Grise aidait les deux apprentis, les encourageant par des petits coups de museau et de doux miaulements. Patte de Brume suivait le rythme bravement, les coussinets gercés et douloureux à cause de son emprisonnement, tandis que Nuage de Jais restait en retrait, les oreilles tendues vers l’arrière, guettant des bruits de poursuite.
Mais seul le clapotis de l’eau venait briser le silence de la nuit et ils atteignirent la rivière sans rencontrer le moindre chat. Lorsque Étoile de Feu aperçut le passage à gué, il osa espérer qu’ils s’en tireraient sans embûches.
C’est alors qu’un hurlement lointain résonna dans les roseaux, et les six chats se figèrent sur place.
« Les prisonniers se sont échappés ! »