Cervantes

ou la liberté redoublée

 

« Celui qui a montré le plus vif désir de l'avoir a été le grand empereur de la Chine, puisqu'il y aura bientôt un mois qu'il m'a envoyé, par express, une lettre en langue chinesque où il me demandait, ou, pour mieux dire, me suppliait de le lui expédier, parce qu'il voudrait fonder un collège où on lirait la langue espagnole, et avait résolu que le livre d'étude ce serait celui de l'histoire de Don Quichotte, ajoutant qu'il désirait que je fusse le recteur de ce collège. »

Dédicace de la deuxième partie de Don Quichotte

au Comte de Lemos, Vice-Roi de Naples.

Le même jour du même mois de la même année, mais pas dans le même calendrier, près de Londres, à Madrid, le 23 avril 1616, Shakespeare et Cervantes meurent. Il est difficile de ne pas rapprocher l'épilogue solennel de La Tempête et celui du Don Quichotte terminé « le pied déjà dans l'étrier, et dans l'angoisse de la mort ». Le Prospero de Shakespeare nous quitte en refermant les portes du théâtre du monde :

 

A présent, tous mes sortilèges sont détruits et je n'ai plus pour force que la mienne propre, combien faible !...

Juste avant, dans la première scène de l'acte v, il annonce sa renonciation à la magie, c'est-à-dire à la subversion des éléments et du temps :

 

Mais j'abjure ici cette magie brutale ; quand j'aurai requis une musique céleste – et je le fais en cet instant même – pour agir comme je l'entends sur les sens auxquels ce charme aérien est destiné, je briserai ma baguette et, plus profond que sonde n'atteignit jamais, je noierai mon livre.

 

« I'll break my staff... I'll drown my book... » L'indication scénique immédiate est en effet : Solemn music.

 

Aux « charmes » shakespeariens, correspondent les « enchantements » qui parcourent tout le Quichotte. Mais de la poésie à la prose, du drame au roman, c'est l'occulte lui-même qui va se voir retourné, ironisé, dévalorisé. Tout le temps que Shakespeare joue ce qu'il écrit, Cervantes écrit ce qu'il joue – et ce qu'il joue n'est rien d'autre que sa division. Abandonner la division, c'est mourir, car seule la division maintient la vie dans un semblant de nécessité. La vie humaine est envoûtée ? C'est la narration, cette doublure des doublures, qui le prouve, le dévoile bien au-delà de ce qu'on pouvait en attendre. A quoi mène-t-elle, d'ailleurs ? Sur quoi débouche-t-elle ? Qu'est-ce qui suit l'extinction de l'hallucination de principe dans laquelle nous sommes tombés en naissant ? « En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme... » est l'un des plus extraordinaires « commencements » de la littérature. En effet, ce lieu dont je ne veux pas me rappeler le nom, c'est bien celui d'une tache (« mancha »), de la tache aveugle de l'œil de la pensée, tare originelle qui fait que je suis tout de suite deux, celui qui dort et celui qui croit veiller ; celui qui raisonne en se trompant et celui qui rêve de la vérité. La littérature est ce chemin vers un réveil impossible, c'est-à-dire la mort comme réel. Voyez le mythe de Shakespeare. Etait-il celui qu'il était ? Etait-il, ou n'était-il pas ? Telle est la question. Et la légende de Don Quichotte ? C'est celle à laquelle nous sentons que son auteur a droit par ce début magistral et cette fin éternellement décevante. Si quelqu'un a réussi une dissolution, c'est bien Cervantes. Pour cela, d'ailleurs, il fallait qu'un faux se fût produit. Un faux Cervantes. Un faux Don Quichotte. Et, en effet, toute la conclusion de la deuxième partie du livre est littéralement obsédée par le faux publié par Avallaneda. Il faut tuer maintenant le vrai Don Quichotte pour tuer en même temps le faux, et tous les faux possibles, dans les siècles des siècles. Cervantes a mis la main sur l'esprit du faux. Ce n'est pas rien. C'est même inouï. Cela signifie qu'il a eu la claire vision de la perpétuité de son mythe et qu'il a dû mener un combat épuisant in extremis pour s'en assurer la paternité. Paternité « arabe », d'ailleurs, c'est le point le plus captivant de sa stratégie. On se souvient en effet que le Quichotte se présente comme une traduction. C'est en se promenant, nous dit Cervantes, dans la « juiverie de Tolède », qu'il a découvert des « papiers » couverts de « caractères arabesques ». Son double sort du papier, et devait fatalement en sortir puisque « je suis affectionné à lire jusqu'à des papiers déchirés qui se trouvent par les rues ». Son nom ? Cid Hamet Ben Engeli, « historien arabique ». Le More de Venise, celui de Tolède... La littérature occidentale est violemment sommée de répondre à ce qui l'assiège, du côté oriental. A l'horizon, vous entendez le bruit de la bataille de Lépante, celle où Cervantes a perdu un bras ; celle où, sur mer, Venise, l'Espagne et l'Autriche ont momentanément sauvé la Papauté contre les Turcs (Lépante ne dit pas grand-chose aux Français, n'importe, promenez-vous à Venise, la ville ne parle que de ça).

L'espagnol ressort transformé de l'arabe ; il sera étudié en chinois ; il vient d'ailleurs peut-être d'une « meilleure et plus antique » langue, l'hébreu. Comme on voit, l'ambition de Cervantes est immédiatement la plus insolente.

 

Je brise ma baguette, je noie mon livre, dit Shakespeare. Je suspends ma plume en dehors du temps et au-dessus de lui, comme une épée, dit Cervantes Ben Engeli, fils des anges.

 

C'est ici, ô ma petite plume, bien ou mal taillée, que tu demeureras pendue à ce râtelier et à ce fil de cuivre. Tu y vivras de longs siècles, si de téméraires et méchants historiens ne te dépendent pas pour te profaner... Pour moi seul naquit Don Quichotte, et moi pour lui. Il sut agir, moi écrire.

 

Cervantes est dans le savoir de la division. D'un côté, par une œuvre de destruction, il veut en finir avec le fatras littéraire jusqu'à lui (la répétition du vivant n'est rien d'autre que la répétition de ce fatras) – mais il veut aussi composer la vraie épopée chevaleresque positive, et l'on ignore trop, jusqu'à aujourd'hui, son Persiles y Segismunda, contrepartie héroïque du Quichotte, dédié lui aussi au comte de Lemos. L'esprit du faux n'a plus qu'un recours : essayer de nous cacher Cervantes derrière son mythe, vengeance qu'un mythe aussi puissant ait pu être détruit explicitement par son auteur. L'idéalisation se défend à toutes forces. Contre quoi ? Contre une dépense purement verbale et se connaissant comme telle. Cervantes sait que l'idéalisation est increvable, c'est le sujet de son livre, mais ce sujet est bien entendu l'impossible lui-même. D'où l'inclusion de la mort dans la narration par un coup de force jamais vu, jamais égalé : « un des signes qui leur fit conjecturer qu'il s'en allait mourir fut qu'avec tant de facilité de fou il était devenu sage. » D'où aussi cette déclaration ambiguë :

 

puisque jamais je n'ai désiré autre chose que de faire abhorrer aux hommes les fabuleuses et extravagantes histoires des livres de chevalerie qui, par le moyen de l'histoire de mon véritable Don Quichotte, s'en vont déjà chancelants. Et sans aucun doute ces fables tomberont et ne se relèveront jamais. Vale.

 

C'est bien entendu parce que les fables se relèveront toujours que le Quichotte est une sorte de mouvement perpétuel trouvé. Partout où il y aura des hommes en train de se raconter quelque chose, le Chevalier sera là, croira tout à la lettre et, du coup, détruira l'édifice entier de l'illusion.

 

Ce que Cervantes veut désamorcer, stériliser à jamais, c'est, on l'a dit, le genre pastoral et chevaleresque ayant pour origine une sorte de complexe gallaïco-portugais, c'est-à-dire celtique. Paganisme de toujours et pour toujours. Il s'agit, à la limite, d'une vraie guerre de religion intra-romanesque, intra-imaginaire. Qu'est-ce que la prise du mensonge ? Du déchet organisé avec de la mauvaise littérature pseudo-sublime plaquée dessus. Qu'est-ce que la vérité ? Le traitement du mensonge par lui-même, c'est-à-dire la confrontation incessante réalisée du déchet avec la mauvaise littérature, le tout produisant ce que j'appellerai un état d'hilarité continue, état très étrange, retenu, endiablé, circonvolutif, irrépressible, et que tout lecteur du Quichotte, à moins d'être aveugle et sourd, subit imparablement. De tous les livres, c'est probablement en ce sens le plus mystérieux. Avec ceux de Sade, dirai-je, dans la mesure où le projet de Sade est de faire subir au « philosophisme » le même sort que Cervantes applique aux bergeries chevaleresques. Prenez un discours philosophique quel qu'il soit, introduisez-le dans Sade, et vous avez immédiatement l'effet Don Quichotte. C'est-à-dire une dérision telle qu'elle ne peut que paraître infinie. Or, pour qu'une dérision puisse avoir l'air infinie, encore faut-il posséder à fond le système sublime. C'est le cas de Cervantes, bien sûr, dont l'arsenal rhétorique est un des plus éblouissants de tous les temps.

 

Tâchez aussi qu'en la lecture le mélancolique soit ému à rire, que le rieur le soit encore plus, le simple ne s'ennuie point, l'homme d'esprit en admire l'invention, le grave ne la méprise, et aussi que le sage lui donne quelque louange. (C'est moi qui souligne.)

 

Les hommes sont sous enchantement. Leur bon sens même est un sort. On combat l'enchantement par une folie imperturbable, c'est-à-dire pas folle du tout. Par le forçage arabesque de la lettre. Don Quichotte est un livre sacré comme on n'en a jamais vu (d'où la nécessité en chemin d'en maudire les faussaires), le livre sacré de la destruction radicale du sacré par l'art rhétorique (beaucoup plus que Rabelais, par exemple). L'espagnol le plus commun devient porteur du graal des croisades ; l'équivalent du grec et du latin d'Homère et de Virgile (Ulysse et Enée comiques) ; le substitut du Coran (qu'Allah soit béni dans cette guerre sainte qui tourne sans arrêt au vaudeville) ; une nouvelle promulgation de la Loi (l'Exode satirique). C'est enfin tout simplement un Evangile, une bonne nouvelle comme tentera de l'être L'Idiot, celle que le monde n'a aucun sens, sinon celui de la compassion qui habite l'absolu du rire. La Triste Figure est l'aspect comique, non-dévot et littérateur de la Sainte-Face.

De plus, la bonne nouvelle, nécessairement, c'est celle qui porte sur la démonstration de la machine des fables et sur le moteur de cette machine, le désir sexuel travesti en mensonge « poétique ». Cervantes, ici, joue serré puisqu'on lui doit la révélation la plus acide, la plus juste, la plus irréductible de l'imposture féminine. L'idée de Dulcinée, fausse Mecque permanente de son chevalier, anti-Béatrice, anti-Laure, anti-Délie, anti-tout-ce-qu'on-voudra, est évidemment sa grande réussite secrète. Secrète, parce qu'elle sera éternellement recouverte par le besoin de fable, autrement dit le refoulement spontané (Picasso se souviendra de tout cela). Comment ne pas rire aux larmes à l'histoire de Maritorne dans l'obscurité ? Comment s'étonner que ces noms, Dulcinée, Maritorne, soient devenus comme les mots de passe de la liberté de penser ? On est, ou on n'est pas, dans le coup de la vision de Dulcinée, c'est-à-dire dans la mécanique du ridicule humain universel.

 

Ses cheveux, qui tiraient un peu sur le crin, il les tint pour des tresses de très luisant or d'Arabie, dont la splendeur rendait obscure celle du soleil lui-même ; et de son haleine, qui sans nul doute sentait la vieille salade qui a passé la nuit, il lui sembla que c'était une odeur suave et aromatique...

 

Mais où est la vérité ? Chez celui qui jouit du non-réel soutenu par son seul discours ; ou bien chez celui qui a tort, peut-être, de voir ce qui est, sans le rehausser d'une parole ? « Désenchanter » n'est pas revenir au constat de laideur, de médiocrité ou de bêtise universelles ; ce n'est nullement se mettre au-dessus de l'humanité et se plaindre complaisamment de ses défauts, de ses manies, de ses stéréotypes. Tout cela est inévitable, vous n'aviez qu'à ne pas naître. Non, il faut montrer la laideur et la bêtise, mais aussi qu'on peut à tout instant les dépasser, et jouir en parlant, avoir la plus grande indulgence pour le désir de merveilles. Don Quichotte est le contraire d'un livre gnostique. J'allais même dire qu'il n'y en a pas de plus chrétien. La foi, l'espérance, la charité... La foi est folle ? Qu'importe ! L'espérance est sans raison ? Et alors ? La charité, seule, se prouve. Elle, et l'esprit d'enfance, qui fait que notre hilarité est aussi une émotion continuelle indéfinissable – comme, par exemple à l'agonie de Don Quichotte, quand Sancho le supplie de ne pas mourir, de rester fou, de continuer à jouer au Chevalier, ou du moins au berger. Qu'on continue à s'amuser tout en voyant le réel ; à avoir de fausses aventures mais qui sont plus vraies que les vraies... Ne t'en va pas, Sauveur ! Il faut entendre ici le dialogue théologique de Don Quichotte et de son apôtre. Pourquoi, puisqu'il s'agit d'atteindre à la plus haute renommée possible, demande Sancho ; pourquoi ne pas être simplement des saints ? Ça marche très fort, ça ; et peut-être avec moins de contrariétés ?

 

« La chevalerie est une religion », dit Don Quichotte, « et il y a au ciel de saints chevaliers ». « Certes », répondit Sancho, « mais j'ai ouï dire qu'il y a au ciel plus de religieux que de chevaliers errants ». « Il est vrai », dit Don Quichotte, « parce que le nombre de religieux est plus grand que celui des chevaliers ». « Nombreux sont les errants », répliqua Sancho. « Nombreux », dit Don Quichotte, « mais peu qui méritent le nom de chevaliers. »

 

Les hommes errent, mais pas Don Quichotte. Finalement, le seul chevalier dont nous gardions la mémoire, c'est lui (j'aimerais le rapprocher de quelqu'un dont ce fut le surnom, « Il Cavaliere », le spiraleux Bernin). En tout cas, si un livre semble parler, par avance, tout l'épisode psychanalytique, c'est bien celui-là.

 

Les fables sont dérisoires ? Elles sont sublimes, si on les affirme en dépit de leur dérision. Ce n'est pas de dénégation qu'il s'agit ; pas de : « je sais bien, mais quand même » ; plutôt : ne sait rien celui qui n'erre pas en S'émerveillant. En « chevalier », s'entend, c'est-à-dire en défenseur de l'impossible. Soyez des chevaliers grotesques et merveilleux – ou mourez. C'est tout.

Il faut se demander, pour finir, pourquoi ce silence sur le Persiles, œuvre qui confine au délire baroque du Greco (qui meurt deux ans avant Cervantes). La fable humaniste a fait de Don Quichotte un livre de sagesse alors qu'il est bien entendu tout autre chose et, notamment, une justification de l'excès. Cervantes monte au ciel sur un cheval de feu rythmique.

 

Se contenant donc dans les étroites limites de la narration ; quoiqu'il ait assez d'habileté, de capacité et d'intelligence pour traiter de l'univers, il demande qu'on ne rabaisse pas son travail, et qu'on lui donne des louanges, non pour ce qu'il a écrit, mais pour ce qu'il a laissé d'écrire.