« Vous savez que personne n'analyse les choses comme moi. »
(SADE, Lettre à sa femme, 1783.)
« Il écrit comme un ange. »
(MLLE DE ROUSSET.)
Comment Sade est-il devenu un adjectif ? Comment et pourquoi sa désincarnation mythique a-t-elle entraîné que soient accouplés à son nom à la fois n'importe quel crime et des définitions de pulsions ? Comment, pourquoi, par l'intermédiaire de qui, ce nom propre, démesurément sali, désigne-t-il une passion infantile venant et revenant dans le dos d'une humanité apeurée, laquelle, comme une poupée, chaque fois qu'elle aurait la perception de quelque chose entrant de force en elle par la gorge ou par le derrière, gémirait : « sade » ? Pourquoi, donc, notre espèce, notre culture tiennent-elles tant à avoir du Sade plein la bouche, à l'entretenir dans son cul ?
Sadique-oral, sadique-anal : combien de fois se dit ou s'écrit, par jour, le mot sadique ? Combien de fois est-il pensé, fantasmé ? Ponctuation inconsciente, conjuration rituelle.
Le mythe dit : Sade n'a été personne. Il faut, surtout, qu'il n'ait pas été comme étant quelqu'un. Par conséquent, cela veut dire qu'il est tout le monde, le bébé global, irresponsable, l'autre, l'autre en soi, l'autruche, le très-méchant-autre-soi. Moi, n'est-ce pas, je n'ai rien à voir avec la dévoration ou l'anus : c'est l'autre. Les preuves de l'existence de Dieu, désormais, on s'en passe. Mais celles du diable ont force de loi. Est-ce que Dieu baise bien, encule bien, jouit bien ? Question démodée de magistrat affolé. L'arrière-grand-père du président Schreber aurait pu être un des persécuteurs attitrés de Sade. Mais l'interrogation : le diable est-il là, baise-t-il bien Dieu en tant qu'inconscient, mort, masqué, introuvable ? Voilà la préoccupation du théisme contemporain qui est, comme chacun sait, raisonnable. Et cette place a un nom : Sade. Mais, encore une fois, sans personne. Personne n'oserait vouloir que Sade, un jour, soit mort.
Et pourtant, Sade a été quelqu'un, et, un jour, il est mort. Et tout, ou presque, est à revoir de ce qui a été prononcé, la plupart du temps avec emphase, sur cette aventure. Laquelle, et ce n'est pas son moindre intérêt, a été aussi dérisoire. Exemple : cette note de soins, dans son journal, deux mois avant sa fin, le 30 octobre 1814 : « on me place le bandage de peau pour la première fois » (il s'agit des testicules). Ou bien, à propos de Madeleine Leclerc, sa dernière conquête (elle a dix-huit ans, lui soixante-quatorze) : « Dans sa visite, tout le libertinage des bals de Rousseau. » Non seulement Sade voulait vivre, être libre, mais il se croyait un auteur dramatique important. Or il n'aura vécu que traqué, enfermé (« les entr'actes de ma vie ont été trop longs »), il aura sans fin été déliré, et ses pièces sont de toute évidence ennuyeuses, sans commune mesure avec l'énormité rayonnante de Juliette ou des Cent vingt Journées. De plus, il n'aura, jusqu'au bout, rien compris à ce qui lui arrivait, mais précisément, l'enjeu est ailleurs.
Sade a-t-il été un héros, un monstre ? Même pas. La psychanalyse, plus rusée, a donc fait de lui un enfant. L'opération mérite attention. Un enfant n'a pas à être un père-mère. Le problème de son nom, de son sexe, ne se pose pas. Par conséquent, il n'en a pas, ou à peine, il est inconscient, le pauvre petit, la pauvre petite, ne pouvant pas jouir par le canal convenu, ouf. Sade doit donc être un nourrisson (sadique-oral, sadique-anal). Il sera même divin : comme Mozart. Aucun hasard dans ce rapprochement. C'est en même temps, au tournant de la même révolution, que résonnent les notes de Don Juan, que s'écrivent les phrases de Justine. Ce que comporte de jouissance et d'expérience sexuelle une musique, une littérature, il faut voir comment ses descendants vont pouvoir la supporter, l'adorer, la haïr. Le divin marquis, le divin Mozart ne sont-ils pas l'antithèse du divin-enfant ? Est-ce que le divin-enfant est bien né, s'il y a eu Sade et Mozart ? Et, à la limite : y a-t-il besoin d'un père, d'une mère, d'un fils, d'une fille, d'un enfant, bref d'une sainte famille ? On se doute de ce qui, ici, dans le sacré, se met immédiatement à bouger.
A quoi Don Juan a-t-il affaire ? A la poursuite d'un père mort qu'il a provoqué, suivi d'une hystérique implacable munie, comme par hasard, d'un perpétuel fiancé efféminé et d'une femme légitime frustrée. Tous l'adorent. Repens-toi, lui disent-ils, autrement dit : aime-nous. Non. Comment ça, non ? En enfer ! Quand la petite troupe familiale a réussi à faire prendre le libertin par le père mort (prendre ou sodomiser comme on veut), c'est-à-dire, au fond, par la Veuve, elle est toute contente. Ainsi la fille a pu, au nom du père, sauver le père et l'enfant posthume du père (il n'y en a pas d'autre). Etonnant de constater comme on parle encore de Don Juan comme s'il avait existé, de son drame (il n'arrive pas à trouver une femme, il se trompe dans ses comptes, il est impuissant, homosexuel, bien entendu, puisqu'il dit et fait exactement le contraire). Quant à Mozart, suspect d'en avoir trop découvert sur l'enfance (La Flûte enchantée) et sur le marché sexuel (Cosi fan tutte), divinisons-le et, en tant qu'élément humain, immobilisons-le à jamais à l'âge de sept ans devant un piano : m'aimez-vous, demande le petit Mozart (car il est toujours resté le petit Mozart, n'est-ce pas ?). Oui ? Alors, puisque les dames le veulent particulièrement, je vous jouerai une sonate. Qu'il est mignon, ce Mozart.
Sade, lui, est encore plus dangereux, on le laissera donc au berceau. Il sera « monotone », « ennuyeux », tragiquement gâteux comme un chimpanzé sans défenses. Du coup, son langage sera vraiment impersonnel. Il ne s'appartient pas, il a besoin d'une tutelle incessante, ce pauvre bébé (sadique), de même qu'on n'imagine pas Mozart-enfant-prodige sans parents faisant la quête après le concert. Sade n'aura jamais à connaître les joies de la maturation phallique ou génitale : à jamais oral-anal, il ne sait ni lire ni écrire. Vous dites qu'il écrit ? Mais non, il appelle, il souffre, il vagit, il mouille son lit, il faut lui donner le sein, le dorloter, le fesser. Un berceau, un cercueil, une cellule, un asile : voilà sa place.
D'ailleurs, les parents ne se masturbent jamais, surtout pas en lisant du Sade. Je reprends le raisonnement : ce Sade est un diable. Un diable tellement épouvantable qu'il ne peut être qu'un enfant. Qu encore : on nous dit qu'un homme jouit et qu'il passe son temps à le dire, donc il n'existe pas. Sans quoi, ce serait trop grave. Oui, c'est cela, nous n'avons jamais eu peur à ce point qu'en étant enfants.
Un psychanalyste, récemment, allait même jusqu'à dénier à Sade le sens du comique1. Sade, écrivait-il, « en manque tout à fait absolument ». Ce qui ne peut s'entendre que : il l'a au plus haut point, celui qui m'affecte. Mais suivons un instant son opération : selon lui, « l'érudition » de Sade est faible, l'aspect physiologique des livres sadiens se compose de « recettes de nourrice » (sic) et, dans l'éducation sexuelle de La Philosophie dans le boudoir, on « croit lire un opuscule médical de nos jours sur le sujet, ce qui est tout dire ». Sade n'aurait même pas le « piquant d'un Renan » dans sa Vie de Jésus. « Sade, écrit ce docteur, n'a pas été assez voisin de sa propre méchanceté pour y découvrir son prochain. » Telle aurait été, d'ailleurs, l'erreur de Freud. Sade et Freud n'ont donc pas été chrétiens ? Est-ce possible ? Pas tout à fait. La preuve, c'est que le refus par Sade de se mettre, dans le réel, au service de la peine de mort, est certainement un « corrélat de la charité » (pas question d'y voir une affaire de goût). Et, dès lors, comment mieux caractériser Sade qu'en lui appliquant le mot de saint Paul, à savoir qu'il a été « démesurément pécheur » ? Comment définir son expérience sinon comme une « croix » ? Sade aurait donc, malgré lui, confessé la toute-puissance de la Loi et la preuve en serait qu'à la fin de La Philosophie « la mère reste interdite » ? Mais interdite par qui, pour qui ? En réalité, le texte le dit : pour sa fille. Quand Sade écrit, avant de commencer son livre : « la mère en prescrira la lecture à sa fille », est-il facile de comprendre à quoi il touche en ce point ? Ne faut-il pas y voir, avant tout, un conseil donné à sa femme et à la sœur de sa femme par rapport à leur mère, la présidente de Montreuil, cette présidente dont il a séduit les enfants au-delà de ce qui est prescrit par la loi ? La femme de loi, voilà la figure réactive, la matrice de l'écriture sadienne.
Femme de loi : celle du maître défaillant, magistrat, flic, professeur, parti, prêtre : migraine des figures paternelles instituées qu'une femme se doit de venir remplir si une fissure menace de s'y produire. Fille du père soupçonné d'impuissance, mère de l'hystérique obsédée par la possibilité qu'un effet-femme puisse avoir lieu quelque part. C'est à elle que Sade lance un défi de plein-jour, à son pouvoir d'autant plus tordu et retors qu'il se dissimule dans le dos du maître. Montre que tu es un homme, dit une femme à la loi. Autrement dit : montre-moi qu'aucun homme n'a le droit de jouir hors de toi et que je reste dépositaire de toute régression de jouissance à des fins de reproduction légitime. Assure-moi que la régression jouie, le corps morcelé parlant, l'au-delà de l'en-deçà du miroir, la levée de l'amnésie infantile sont impossibles. Sois un, que nous fassions un.
Qu'est-ce qui est interdit par-dessus tout ? Que ça puisse jouir et parler en même temps, à égalité multipliée ; que la jouissance sexuelle apparaisse ainsi comme chiffrée. Car si elle est agie et parlée, si elle est chiffrée, le fait qu'elle circule sur un marché va automatiquement se montrer. Or toute l'opération sexuelle consiste à être une valeur d'échange qui ne doit être d'usage qu'en fonction de l'échange nié. Le sexe comme valeur d'usage, dévoilant sa valeur d'échange, implique un discours qui lui fasse place, non plus comme dénégation, substitution ou « discours sur le sexe », mais comme partie intégrante de l'opération divisée.
Parler en jouissant : voilà ce que personne ne peut s'empêcher d'éprouver, mais qu'il est interdit d'accepter.
L'écriture est donc en prison. Et Sade veut que cela se sache. Il le crie même au peuple, depuis la Bastille, le 14 juillet. Mais à qui, depuis sa cellule, écrit-il non seulement ses lettres mais ses livres entiers ? A la femme-de-loi dont il a reconnu le pouvoir sombre et caché : à l'au-delà du bidon de la « jouissance féminine » dont le mirage doit être soutenu par l'homosexualité masculine et son appareillage paranoïaque. Au fond, cette femme-de-loi qui scelle le secret social, Sade voudrait bien s'entendre avec elle : qu'elle s'éduque, qu'elle aborde la dimension perverse avouée de la loi. D'où le délire des « signaux » et du « système chiffral ». La présidente est pleine de « chiffres » sans reliefs, frigides, seulement voilà : soit elle ne le sait pas, soit elle ne veut pas le savoir. Elle n'arrête pas de pondre, d'ovuler bêtement des chiffres, son discours et, par conséquent, les persécutions dont Sade est l'objet sont certainement chiffrées, mais impossible de l'établir ouvertement, c'est-à-dire d'en faire une combinatoire, d'en jouer. Courageusement, Sade irait jusqu'à admettre l'emprisonnement pourvu qu'il ne soit pas seul à dire qu'il pourrait en jouir. Dites que vous jouissez de m'enfermer, de me censurer ; avouez que la littérature si elle touche votre secret d'Etat est intolérable, et tout sera clair. Peine perdue, puisque la loi ne peut pas dire, sous la forme de sa femme, qu'elle soutient ce qu'elle interdit. La torture reste plate, elle n'a aucun sens.
« Je réfléchis qu'indépendamment de l'absurdité révoltante du système chiffral que de plats imbéciles emploient contre moi, il a encore l'inconvénient de me faire prendre partout pour un objet de dérision duquel il semble qu'on puisse se moquer impunément, inconvénient majeur que mes enfants n'auraient jamais dû souffrir ; au reste c'est un petit triomphe de la bêtise sur l'esprit, ils n'ont que celui-là, il faut le leur laisser » (Journal, 14 mai 1808).
Déchu de paternité, à qui écrit Sade ? A sa femme, à Mlle de Rousset, à son valet, à son avocat, à la présidente ? Non : à la loi elle-même. Il voudrait qu'au lieu de compter toujours dans le même sens, comme s'il n'y avait personne sur qui compter, elle compte mieux avec lui, et que, par exemple, elle lui fasse des blagues (paquets contenant des têtes de morts, etc.). Bref qu'elle fasse preuve de fantaisie, d'imprévu, qu'elle ait au moins l'air d'aimer ça. « J'embrasse même les gens qui me boudent parce que je ne hais en eux que leurs torts. »« Jouis et ne juge pas. »« Je te pardonnerai d'être moraliste quand tu seras meilleur physicien. » Pourquoi la prison ? « C'est pour mon bien, dit-on. Phrase divine où l'on reconnaît bien le langage de l'imbécillité triomphante. »
Comment s'appelle donc cette présidente ? Mapoulie ? Magrue ? Monlevier ? Non, Montreuil. Née Cordier, par-dessus le marché. D'où : « Ne parlons pas de corde dans la maison du pendu. » Le mari-président, bien entendu, est un fantoche, Sade lui a même autrefois fourni quelques culs. Mais la présidente, née Cordier, a un treuil sous son tablier.
De plus, Sade est très lucide sur le règlement de comptes (de classe) dont il est l'objet : noblesse d'épée (lui) contre bourgeoisie de robe (elle). Bien entendu, la robe couvre l'épée. Et cette robe ne se laisse pas facilement retrousser : c'est la majesté transcendante elle-même. Elle habille le rite noir de la mise de l'écriture au secret, de son vol de lettre, appelée, et non pas pour rien, de cachet.
Qui réclame l'internement du « fou » ? Bien entendu, l'hystérique. C'est trop elle. Son rêve est ici de régner par psychiatre interposé à défaut d'être la gardienne du tombeau sacré. Dans leurs meilleurs moments, si les hystériques arrivent à faire groupe, comment les nommera-t-on ? Les nonnes du père.
D'ailleurs, si le christianisme est bien, selon Freud, un fantasme d'expiation du meurtre du père (restant inavoué), alors il est logique que, par rapport à cette position « masochiste » originaire, Sade constitue un mythe indépassable. Le chrétien rêve de torturer des bourreaux. Et Sade répond, en un sens, à la demande : torturez-moi mieux, leur dit-il. Vous reconnaissez donc que vous êtes un bourreau ? Mais non, je vous somme de jouir de votre fantasme. Trop tard, tout l'imaginaire de Sade, pour eux, est réel. Ils sont fous, donc il doit être fou. Et, circonstance aggravante, sa femme l'aime. Ses propres filles ont trahi la femme-de-loi2.
De la mère à la fille : qui atteint ce point en tant qu'homme ? Transgression sans retour, ici, parce qu'elle met en crise l'essence de la valeur d'échange. La preuve : tout se gâte définitivement, pour Sade, à partir de son aventure avec sa belle-sœur (remarquons que, là-dessus, il reste muet). Il prend une fille-en-plus. Complètement gratuite, donc. Or, une fille-en-plus, c'est le père bafoué, certes (il ne vaut que pour une, le Commandeur, dans l'échange homosexuel), mais surtout la mère est mise en cause, elle qui vient là au nom de son père, en relève de la fonction paternelle. Que le phallus du père des enfants soit défaillant, passe encore. Mais le phallus de la mère, c'est trop. Et, de plus, deux filles complices, l'une qui va jusqu'à appeler sa mère la « hyène », et qui ne semble pas autrement jalouse de sa sœur (et réciproquement). Elles incestent avec un père qui n'est pas le leur ni celui de leur mère. Comme quoi ce n'est pas le père de la fille qui est principalement lésé, mais bien le père de la mère, le grand-père maternel (auquel la petite-fille ne saurait en aucune façon avoir accès, mais qu'un fils incestueux, lui, peut déloger de sa place par rapport à la mère : en quoi, d'ailleurs, cette mère le hait). Surmonter le père simple : péché véniel, œdipien et recommandé. Mais le père de la mère : péché mortel, rapt symbolique. Comme si tout était renommé.
La présidente se retrouve donc fille, face à cet autre père qui lui prend ses filles. Le trône et l'autel sont, par conséquent, en danger.
Si Sade n'avait été qu'homosexuel (ou que libertin), il est probable que nous n'en aurions jamais entendu parler. Mais ce qu'il corrode, c'est le contrat social lui-même. Et ce contrat, de quoi est-il fait ? De la répétition d'un meurtre nié dont la jouissance qu'il procure doit rester, en principe, éternellement refoulée.
Sade sait, à partir de là, que tout discours ne peut, par définition, que tenter d'en couvrir un autre (cf. la manière dont il marque son désir en réécrivant ce que sa femme lui écrit). Découvrant l'interprétation, il la court-circuite de l'universel et l'agit musicalement en langue. Tout le reste (les bonbons de Marseille, etc.) est littérature. Mauvaise littérature : celle des policiers, des huissiers, des juges, celle de la présidente aux tripes « pleines de chiffres », « à la vilaine âme de boue ». Celle, au fond, de la « chimère déifique ».
Le scandale est donc de révéler que la mère n'a jamais eu affaire au père (à l'homme) mais à son père. La mère est une petite fille. Et cette affaire, d'ailleurs, est orale-anale : sa bouche, son cul (plus que son sein et son vagin). Retourner une mère : difficile. « On peut se rendre coupable de tous les abus et de toutes les infamies possibles, pourvu qu'on respecte les culs des putains. »
« La mère en prescrira la lecture à sa fille », lit-on en exergue de La Philosophie dans le boudoir. Justement : l'impossible est là. On ne voit pas ce qu'une mère et une fille pourraient lire ensemble. Sade a d'ailleurs renversé la phrase d'un pamphlet révolutionnaire de 1791 : « La mère en proscrira la lecture à sa fille. » Le titre de ce pamphlet ? « Fureurs utérines de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. »
Entre une mère et une fille, il y a, et pour cause, interruption de symbolisation : et c'est dans cette interruption que Sade écrit. Raison pour laquelle il est en prison (autrement dit : illisible). Suprême ironie de Sade : dédier sa philosophie à la mère éduquant ses filles. L'acte de Sade, c'est donc d'avoir des filles de sa mère et de les incester comme père : autour de quoi il fait tourner l'homosexualité dont il est ainsi le premier, explicitement, à ne plus être le satellite. Inscrire ouvertement l'homosexualité parmi des femmes et la subvertir ainsi comme telle, voilà qui décrit la loi à sa limite. Cassant le contrat social (échange de femmes entre hommes, négation des femmes), Sade dépense la réserve obscène sur l'occultation de laquelle se construit la machine paranoïaque. Et le fait qu'une femme se soit acharnée contre lui prouve qu'il excède bien, en ce point, ce qui de l'homme, en la femme, refuse la femme (au contraire de l'homosexuel en désir de mère et accomplissant le désir hystérique).
Plus loin que l'hystérique : Sade. Freud ne l'a pas lu.
Entre-temps, l'histoire passe : de gentilhomme libertin, Sade est devenu un écrivain fou qui fait danser les asiles. Il devient donc un cas super-clinique, ce n'est pas fini.
Ce qu'il a su, en tout cas : qu'il serait « détenu sous tous les régimes ».
« Jamais, vous le savez, ni mon sang ni ma tête n'ont pu tenir à une clôture exacte. »
Sade s'enivre à l'avance de l'infini d'oubli qu'il voit devant nous, devant lui. Quand il demande à disparaître sans laisser de traces (en effet, c'est le Commandeur qui est statufié dans son cimetière ; Don Juan, lui, a droit à la consumation directe), il se « flatte » de disparaître « de la mémoire des hommes ». Les oubliant tout à fait, il se rend pour eux inoubliable. « Les hommes » ne pourront que s'en souvenir péniblement, en ombre portée.
« La médiocrité de mon génie ne me permettant pas d'en apercevoir les limites... »
Tout ce qu'écrit Sade est humour.
Et, un jour, il est mort.
Absolument.
1974.
1 Tout le monde reconnaît bien entendu ici le Kant avec Sade (Lacan), 1962.
2 L'anti-femme-de-loi, c'est évidemment celle du désir poétique. Cf. l'admirable récit de rêve de génération incestueuse que Sade (il n'en écrit pas d'autres) fait, comme par hasard, à sa femme à propos de Laure, la Laure de Pétrarque, dont il descend. (Lettre, 1779.)