C'est pendant la crise de 1929, durant la grande dépression économique, que les Etats-Unis d'Amérique, jusque-là fiers de leur progrès protestant et positiviste, ont brusquement vu remonter sur eux le génie du Sud. Le Nord industriel et financier avait vaincu par les armes, mais le Sud s'empara du langage, se mit à parler sa défaite dans l'obscurité, à dire sa force, sa noirceur, la vérité nue des passions. Le Nord avait ignoré Edgar Poe, l'avait laissé agoniser sur une bouche d'égout, s'était cru maître de la reproduction et du droit des choses ; le Nord avait méconnu l'appel à l'océan de Melville, mais le Sud s'imposa dans la prose d'une sécession souterraine, celle de la Bible, de la tragédie grecque, de Shakespeare. On mesure encore mal, peut-être, à quel point un grand écrivain blesse le corps et le coffre-fort de son pays ; à quel point le fait de rappeler à la famille clanique nationale sur quels crimes domestiques et publics elle est finalement fondée ; à quel point révéler le lit d'une langue peut entraîner de haine, de sourde rancune, filtrées seulement par le temps en célébration. Les Américains n'ont jamais vraiment pardonné à Faulkner d'exister. La langue anglaise, les sujets qu'elle porte, en est toujours à se demander comment Joyce a pu se permettre, comme négligemment, de se jouer d'elle. Le français officiel cherche encore à éviter Artaud, Bataille, Céline... Un écrivain, à ce niveau-là, c'est une catastrophe pour les foyers, c'est-à-dire l'Ecole, c'est-à-dire l'Etat, c'est-à-dire la politique du sommeil en tas.
Que peut la littérature ? Rien en termes de progrès et d'arrangements, tout en termes de vérité. Rien pour l'hypocrisie du lien social et du roman familial, tout pour montrer comment se noue la censure. L'inceste, le viol, l'hallucination, la castration, la folie, sont autant d'évidences dans l'écriture non hygiénique de Faulkner. Comme Dostoïevski, il ne conçoit la naissance que comme un forçage, une boursouflure arbitraire et idiote du réel. C'est le « forceps du temps cruel » qui, dans une « dévoration de froide mâchoire », dévoile le « silence mort et moelleux de la matrice ». C'est « l'homme conçu accidentellement et dont chaque respiration n'est qu'un nouveau coup de dés truqués à son désavantage ». Vous qui croyez à notre présence justifiée et à une sexualité « naturelle », à l'innocence des femmes ou à la consistance des hommes, n'entrez pas ici, brûlez la bibliothèque. Vous qui ne croyez pas au péché originel, demandez l'interdiction de la littérature et l'effacement de la parole biblique, ce feu qui brûle sans rien brûler en laissant brûler. Vous qui n'éprouvez pas votre corps comme le résultat d'une discordance d'abîme, mangez, travaillez, dormez, bavardez, mais ne lisez pas. Quel défi, et plus que jamais aujourd'hui, de réaffirmer que l'histoire n'est que bruit, fureur, conte d'idiot ne signifiant rien. Le bruit, c'est votre discours inutile, qui ne sert qu'à masquer le calcul du meurtre, le hurlement de la séparation et de la jalousie, le gémissement d'être né. La fureur, c'est ce qui pousse les uns contre les autres ces lambeaux de consciences éclatées qui sont là pour assurer, avec Freud rejoignant Empédocle, que « la haine est plus ancienne que l'amour ». N'est-ce pas de cela, sourdement, que vos jours sont faits ? N'est-ce pas cela qu'il ne faut pas dire ?
Faulkner annonce qu'il n'y a plus ni théâtre ni poésie, ni narration ni histoire, mais que désormais l'écriture, à vif dans son rythme, dit toutes les scènes à la fois, reprend la prédication et la prophétie dans les intervalles du récit de la perception raccourcie, insistante, immédiate. Palmiers sauvages, Lumière d'août. Tandis que j'agonise ne se comprennent qu'à travers les psaumes, chants pour un monde mort, toujours plus au bord de la mort, déluge ou pétrification où « dans l'obscurité morte, l'air mort se moule à la terre morte ». Le temps est une étreinte biologique, l'espace une hypothèse, et la parole a juste le temps de s'y glisser, de desserrer la tenaille d'un accouplement incessant, celui du soleil-étalon et de la terre-jument. Faulkner, le vivant, l'homme que l'on voit, précis et sec, sur les photographies, savait qu'il n'était que l'ombre d'un « jumeau sombre » : « Si je n'avais pas existé quelqu'un m'aurait écrit. » Parvenue à cette limite, l'écriture a beaucoup à dire sur l'angoisse génétique et la parenté, sur le hasard des croisements d'acteurs suspendus à l'incurable. Faulkner, dit Malraux, « s'enfouit dans l'irrémédiable ». Cet irrémédiable est le cri de Benjy, dans Le Bruit et la Fureur, comme il était déjà la crise soudaine de L'Idiot. Au commencement, il y a un monde où les feuilles, l'herbe, les pans de murs, les allées et venues, les objets passent sans avoir besoin de faire partie d'un même univers. La phrase doit surgir de là, se couler tout de suite là, être chaque particule d'énergie à la fois. Elle doit être « comme les négresses dans les prés les fossés les bois sombres ardentes cachées furieuses dans les bois sombres ». Et si cela donne une absence de ponctuation, c'est que le battement l'exige, celui des tympans, du sang, du son qui est déjà sens avant d'être coupé de son fond. Un reflet, un tournant, une odeur, un éclat de voix, la trace d'un moment trouant son espace, c'est cela l'antimonde où l'on ne vit que pour être dit. « Un vivant vaut toujours mieux qu'un mort mais un vivant et un mort ne valent jamais mieux qu'un autre vivant et un autre mort. » Dans la confusion des morts-vivants noués par le mensonge et la haine, seuls les enfants, comme les Noirs, évoquent la sévérité du jeu dans l'étonnement. Voyez le petit garçon de Pylône. La fillette qui suit silencieusement Quentin dans Le Bruit et la Fureur. Comme tous les écrivains, Faulkner ne cesse d'être révulsé par la religion naturaliste sexuelle de l'humanité : écrire, c'est justement aborder au détachement de ce commandement de sauvagerie crispé sur lui-même. C'est accéder à une autre jouissance bien plus sexuelle, et que la sexualité ne peut tolérer. « Ce n'est pas de n'en pas avoir, c'est de n'en avoir jamais eu je pourrais dire oh ça c'est du chinois je ne comprends pas le chinois. » Il n'y a ni pureté, ni virginité, ni organe à gagner ou à perdre, et « une fois que nous sommes arrivés à nous rendre compte de cela la tragédie passe au second plan ». Faulkner misogyne pour avoir écrit des femmes qu'elles sont un « délicat équilibre d'ordure périodique entre deux lunes qui se contrebalancent » ? Si vous voulez. Et pas seulement misogyne, mais misanthrope, farouchement non humain comme la littérature ne manque jamais de l'être, ou alors soyons des moutons. C'est toujours le mal qui écrit (Bataille) et ce qu'on croit être la politique d'un écrivain n'est jamais qu'à des moments donnés celles du moindre mal, par rapport à un mal absolu et physiquement métaphysique. « Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots. » Etrange moment « sacré » de la décision d'écrire et de l'instant sans limites où l'échec est réussi en tant qu'échec, dans un retrait d'enfer où l'on est dicté : « Un jour il me sembla qu'en silence et à jamais, une porte s'était fermée entre moi et toutes les adresses et les catalogues d'éditeurs. Alors je me dis : maintenant, je vais pouvoir écrire. Maintenant, je vais pouvoir ne faire qu'écrire. » Qu encore : « C'était pendant l'été de 1929. Je trouvai un emploi de porteur de charbon dans une petite centrale électrique. J'étais dans l'équipe de nuit... Je m'étais inventé une table en renversant une brouette dans la soute, juste de l'autre côté du mur derrière lequel se trouvait une dynamo, qui faisait un ronflement sourd et continu. Il n'y avait plus de suée à prendre jusqu'à environ quatre heures du matin, heure à laquelle il nous fallait raviver les feux et faire remonter la vapeur. C'est au cours de ces nuits, entre minuit et quatre heures, qu'en six semaines j'écrivis Tandis que j'agonise, sans changer un mot. J'envoyai le manuscrit à Smith, et je lui écrivis que sur ce livre je m'engageais tout entier. »
C'est comme ça que ça se raconte, sans ordre et sans précaution, avec un ordre latent, et la plus grande minutie de composition, dans le temps et hors du temps, de l'autre côté de la « dynamo », dans la transversalité du temps, dans la logique sans cesse plus profonde du traumatisme. « La mémoire n'existe pas : le cerveau ne reproduit que ce que les muscles cherchent en tâtonnant : ni plus ni moins ; et le total qui en résulte est, d'ordinaire, incorrect et faux, et ne mérite que le nom de rêve » (Absalon ! Absalon !). Faulkner, avec Joyce, est l'un des grands inventeurs modernes du langage, du temps dans le langage. Ce temps, si l'on peut dire, entre et sort de lui-même, ne s'écoule pas, est sans cesse en avance de son retard. Il se répète et prolifère autour de son vide, peut-être pour désigner sans fin une absence blanche qui perturbe les généalogies, les filiations, le désir hystérique d'histoire. Ecoutez, dans Sanctuaire, Temple, dans son lit, avec son sang entre les jambes : « De nouveau le temps avait rejoint le geste mort de l'aiguille derrière le verre de l'horloge. » Temps de la recherche perdue du père, « à l'ombre absente de qui ce qu'il y avait de posthume dans mon esprit n'a jamais échappé » ? Quel père ? A travers quelle mère et quelle fille ? Quel fils ? Sous quel soleil, quel ressort ? Le chapitre « 2 juin 1910 » du Bruit et la Fureur est, de ce point de vue, le chef-d'œuvre de Faulkner, celui de ses plus lointaines limites : le suicide, le temps. « Le Christ n'a pas été crucifié : il a été rongé par un menu tic-tac de petites roues. » Une histoire de montre. Un événement sidéral, sidérant. L'histoire de quelqu'un qui va se tuer pour avoir couché avec sa sœur. Et si le tabou sur l'inceste était celui sur l'écrit ? Bien sûr... C'est risqué d'avoir fait ça dans la langue non loin de sa mère, de sa sœur... On connaît alors de trop près leur secret, à elles, leur « instinct du mal le talent qu'elles ont de suppléer au mal ce qui lui manque de s'en enrouler instinctivement comme on s'enroule la nuit dans ses couvertures fertilisant leur esprit à cet effet jusqu'à ce que le mal ait accompli son but qu'il existe ou non »... Cela ne dépend d'ailleurs pas d'eux, ni d'elles, c'est plus fort que tout calcul, que toute volonté, ils sont possédés et elles sont possédées par la profondeur exigeante de l'espèce, cette profondeur que la civilisation prétend aplatir et combler. Une vérité du Sud ? Une vérité limitée, singulière ? Mais ce que Faulkner écrit, c'est que vous disparaîtrez, vous, les « blancs », quand l'écriture aura noirci toutes ses pages et qu'alors tout sera dit et fini dans la nuit remplie. « Le temps était beau mais froid, et on a dû se servir de pioches afin de briser la terre pour creuser la fosse, mais dans une des mottes plus compactes, j'ai aperçu un ver de terre sans doute vivant lorsqu'on a enlevé la motte, bien que, au cours de l'après-midi, il ait recommencé à geler1. »
1978.
1 Absalon ! Absalon !