Pour finir, dans l'ombre mortelle que notre société ne pouvait qu'imposer à son génie, Céline, dont l'art était parvenu à son comble (il le commente de manière savamment grotesque dans l'Entretien avec le professeur Y : s'il écrit, dit-il, c'est pour rendre les autres illisibles, c'est le « style émotif », direct, le « crawl » surpassant la brasse), Céline a réussi des chefs-d'œuvre comme D'un château l'autre et Nord, bien supérieurs, je crois, au Voyage et à Mort à crédit. Le cauchemar historique que nous vivons a trouvé en lui son seul chroniqueur exact. Qu'il ait eu des opinions plutôt folles (et rétroactivement « impardonnables »), c'est évident. C'est même tellement évident qu'on peut soupçonner une entreprise délibérée, trop voyante pour ne pas cacher une cible secrète : « Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage. » (Rimbaud.) Malheureusement pour lui, il était doué.
Céline n'a pas craint de faire du bruit avec des paradoxes équivalents à notre sommeil. L'avantage imprévu de sa voix – qui n'a pas peur de l'obscénité, et, par conséquent, l'annule – est de couvrir désormais par l'absurde celle des mégalomanes qui ont essayé – essaieront – de nous intimider. Lui, détestait les hommes, leur cruauté, leur fadeur (celle-là même du sang qu'ils font couler). Avec eux, et leur monde de « branlettes mécaniques », c'était de toutes façons le malentendu. Ils n'ont pas reculé, bien sûr. Lui non plus.
D'où, chez lui, ce piétinement un peu accablant, ce refus de toute dialectique (justification immorale par excellence). D'où ce défi lancé à l'intelligence moyenne, rassurante, dont les bons sentiments alimentent, en feignant de le contester, chaque crime. Quelle force pour repousser cette intelligence-là.
Qu'on ne dise pas qu'il a soutenu un parti contre un autre : ses tableaux sont automatiquement implacables. Il était contre tout ce qui incarne. Se prend pour. Merveilleux démystificateur. Bouffon précis. Clinicien. Expert. Désintéressé. Personne n'a mieux inventorié, avec une plus superbe mauvaise foi, les sournoiseries de la pose. Caricature ? Sans doute. Mais que paraissons-nous, qui rencontrons-nous sinon des caricatures ? Comment ne pas penser ici au fameux : « Tics, tics et tics », et à son symétrique dans le temps : « Words, words, words » ?
Le rire de Céline servira encore contre beaucoup de faiseurs. Il est là, chœur syncopé, sur le devant de la scène : rien de ce qui s'agite, affirme, s'arrête, ne lui échappe. Aucune maladie. Aucune excroissance. Prose antibiotique, qui défend, comme les dragons des contes, l'entrée de la poésie.
Certainement, ces livres resteront, dans un futur qui dépassera l'imagination, les seules marques profondes, hagardes, de l'horreur moderne. Isolé, moins coupable que d'autres aujourd'hui couronnés ou en place (on sait toujours s'y prendre pour sabrer le véritable talent), Céline n'a pas cessé de crier une vérité dont nous mourrons tous. Il n'a pas cédé aux commandes tièdes ; il a refusé d'être l'homme pseudo-moral dont la dégradation béate a fini de nous amuser. Peut-être, d'ailleurs, s'est-il borné volontairement l'esprit pour attirer l'attention sur sa syntaxe. Son coup d'œil est infaillible, d'une pénétration qu'il refuse à sa raison. Il a inventé, en français, une rythmique inouïe. N'est-ce rien ? On peut saluer en lui (comme en Artaud ou Joyce) un courage irréductible. Plaignons ses imitateurs.
1963.