Watteau

 

Elles sont là, ces femmes, nettes, fragiles, insaisissables, comme sortant d'un rêve et s'apprêtant à rentrer dans ce rêve, penchées, détournées, indiquant la sortie ou le cercle, l'avenir inutile, le passé sans cesse annulé ; elles sont accompagnées de leurs reflets scintillants, elles viennent de surgir, elles vont s'évanouir, comme la brève mélodie qui leur sert d'échelle. Il n'y a plus qu'elles, les hommes ne sont là qu'à titre de gestes en forme de cavaliers. Il n'y a plus, au fond, que le peintre et la naissance des phénomènes. Dieu sourit. C'était son projet.

 

Prenons L'Enseigne de Gersaint comme lever de rideau, puisque l'American Express elle-même, on trouve ça dans les avions aujourd'hui, ne craint pas d'en utiliser la reproduction pour sa propre publicité. Shopping ! L'argent va être dépensé en plus, rapidement, au dernier moment, dans un état de distraction fébrile et joyeuse. A gauche, une mise en bière : le portrait de Louis XIV glissé dans une boîte-cercueil. On décroche, on déménage, on change d'horloge et d'époque. Le Roi-Soleil se couche dans la mort qui empêchait de voir. Quoi ? Mais la nudité, bien sûr. Non pas la nudité nue, frontale, plutôt le bouillonnement des dessous, l'action, la vérité des métamorphoses. Ils n'en reviennent pas, les clients humains, de changer, comme ça, de miroir. Qui, c'est vous, c'est bien vous, lecteurs, visiteurs, voyeurs placés là par hasard devant la scène des corps. Comme tout est facile, désormais ; comme tout est libre. Ni plus grave ni plus important qu'un petit froissement sur soi d'animal. Allez, achetez-vous, aimez votre image. Le paradis pour deux minutes, on oublie la chute et la loi. C'est entendu : le malheur sera là ce soir. Mais vous êtes certains, dans l'occasion, qu'un monde sans poids existe sans retouches et sans profondeur. Achetez-vous, emportez-vous, fermez les yeux sur le reste. Revenez dans la réalité morose et mécanique avec votre tableau à vous.

 

On apprend à travers Watteau, dans ce frémissement coupé net par la mort, l'espoir fou qui a dû naître à la fin du règne bloqué de Versailles. Au fond, il suffit d'ouvrir son contemporain, Saint-Simon, c'est-à-dire le plus grand romancier des siècles. Voilà la duchesse de Shrewsbury, « grande créature et grosse, hommasse, sur le retour et plus, qui avait été belle et qui prétendait l'être encore ; toute décolletée, coiffée derrière l'oreille, pleine de rouge et de mouches, et de petites façons... Elle trouva bientôt les coiffures de femmes ridicules, et elles l'étaient en effet. C'était un bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux et de toutes sortes d'affiquets de plus de deux pieds de haut qui mettait le visage des femmes au milieu de leur corps, et les vieilles étaient de même, mais en gazes noires. Pour peu qu'elles remuassent, le bâtiment tremblait et l'incommodité en était extrême. Le Roi, si maître jusque des plus petites choses, ne les pouvait souffrir. Elles duraient depuis plus de dix ans sans qu'il eût pu les changer, quoi qu'il eût dit ou fait pour en venir à bout. Ce que ce monarque n'avait pu, le goût et l'exemple d'une vieille folle étrangère l'exécuta avec la rapidité la plus surprenante. De l'extrémité du haut, les dames se jetèrent dans l'extrémité du plat, et ces coiffures plus simples, plus commodes et qui siéent bien mieux, durent jusqu'à aujourd'hui. Les gens raisonnables attendent avec impatience quelque autre folle étrangère qui défasse nos dames de ces immenses rondaches de paniers, insupportables en tout à elles-mêmes et aux autres. »

 

Ce n'est pas une « folle étrangère » qui a dénoué, assoupli, allégé la situation, mais un peintre. On devrait écrire l'Histoire d'une autre façon : ce seraient les hauts et les bas du puritanisme, les percées de la liberté de représentation, les régressions du corsetage mental. En abandonnant l'idée folle d'une évolution en ligne droite, en interrogeant les spirales, les retours en arrière, les tunnels, les parenthèses, les éclaircies brusques et sans lendemain, on se donnerait une chance de comprendre enfin la force fluide et terrible qui nous habite. Il ne se passe rien d'autre. C'est le thermomètre de la durée ; c'est la clé. On assisterait de manière plus intime à la gloire de l'Italie, au triomphe de Venise. On plaindrait ceux qui pensent encore que Fragonard était « frivole et grossier » (sic). On verrait la Révolution mettre un coup d'arrêt à la souplesse des attitudes, des membres, des organes. On frémirait du corridor plein de spectres du XIXe siècle menant à la Reine Victoria. On comprendrait mieux un certain héroïsme français consistant à ramener l'image féminine à elle-même, sans mythologie et sans au-delà, à la présenter simplement comme un compte sensuel direct. Courbet, Manet, Renoir, Matisse... Tout est à refaire de ce point de vue, les livres, l'enseignement, les dictionnaires, les évaluations économiques, les conversations, la politique. Tenez, voilà encore Saint-Simon, voyez la duchesse de Bourgogne : « Sa gaieté, jeune, vive, active, animait tout, et sa légèreté de nymphe la portait partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement de la vie. » Ou encore : « Elle aimait le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amusait ; elle préférait le gros, y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisait le jeu de chacun. » Vous sentez la phrase ? Son remue-ménage, ses couleurs, son air, ses lacets ? Les « crayons » de Saint-Simon sont des photos des femmes que peint Watteau. Watteau ! Quel nom, d'ailleurs ! Qu'est-ce qu'un « watt » ? L'unité pratique de puissance (environ un kilogrammètre par seconde). Watteau, le feu et l'eau, l'énergie instantanée devenue liquide, l'invention électrique, le flash minutieux. Quoi ? Quoi ? Vous dites qu'il est nostalgique, mélancolique ? Toujours la propagande romantique ! Quel contresens ! Quelle culpabilité ressassée, quel ennui ! Comme cette erreur d'interprétation en dit long sur la peur de jouir, véritable malédiction des temps dits modernes ! Je pense au contraire qu'on en reviendra inlassablement à Watteau quand l'étouffement sera là, trop grand, insupportable ; quand nous n'en pourrons plus, chaque fois, de l'usure fatale des nerfs. Une date ? Par exemple le 18 décembre 1939. Or qui appelle Watteau ce jour-là ? Qui l'invoque à son secours comme un « messager de nacre », un « avant-courrier de l'Aurore », « moitié faon et moitié oiseau, moitié sensibilité et moitié discours, moitié sensibilité et moitié déjà la détente » ? J'imagine qu'il fait nuit. L'innommable charnier commence. Quelqu'un d'absolument seul, un écrivain à contre-courant des effondrements ambiants, fait signe à l'apparition suprême des parcs. Ce quelqu'un, c'est Claudel. Vous tournez la page de L'Œil écoute où figure cette prière à L'Indifférent, et vous tombez, le 8 juillet 1941, sur une apologie de Fragonard. C'est ce qui s'appelle mettre les points sur les i. Médicalement. Prophétiquement. Alors, un pas de plus. Et ouvrons le placard des femmes. Je dirai tout de suite ma préférée, depuis toujours : Femme demi-nue vue de face, assise sur une chaise longue, tenant son pied gauche dans ses mains. Voilà. Et s'il n'en fallait qu'une, ce serait celle-là. Le fauteuil-canapé l'emporte comme une barque. Sanguine et pierre noire sur papier blanc. Elle est au British Museum. Elle y prend son pied indéfiniment. Elle est formidablement à l'aise. Elle n'a rien à faire. Elle va se promener toute la journée dans une nature de convention travaillée, multiple, musicale, résumée par les cordes de la guitare ou du luth, le souvenir perlé et plumeux du clavecin. Le piano noir n'a pas encore envahi les salles anonymes, tout est fait pour dix ou vingt personnes qui se trient, se choisissent, se mêlent, s'accordent, se dispersent, s'oublient. Il y a des clairières pour tous, l'univers est fait d'îles, de nébuleuses précises, de quarks de charme, de buissons perdus de plaisir. La perspective n'est là que pour nous faire sentir la magie du coin. C'est, pour une éternité discrète et oblique, la récréation italienne. Il faut s'habiller pour ça, être un pli dans des plis pour ça, tenir sa note pour ça, en y rassemblant finement les bras, les mains, les cous, les nez, les oreilles. Corbeilles, roses, fontaines, guirlandes suggérées, voix. Les tissus sont du mercure, on ne les retient pas, ils donnent la température, modérée, mise en clavier, juste en train de se déséquilibrer dans l'instantané. On a déjà joui, bien sûr, on a connu la répétition qui n'ajoute rien, l'amour est une fonction du futur antérieur entièrement dédié au concert. C'est comme si on savait déjà que la mémoire ne retient, effarée, pressée, incrédule, que les moments suspendus, quand elle se célèbre elle-même. C'était tel jour, à tel endroit, avec celui-ci ou celle-là, il faisait beau, il fera toujours beau, ou bien on est seul, moment de toilette, intervalle des préparatifs, repos, retour en arrière, l'événement a eu lieu, il allait avoir lieu, on était prêt pour lui, on n'existe que dans son écho, presque rien, mais pollen de fête. Le moment où une femme croit avoir trouvé son partenaire sorti de la pesanteur est exactement du même ordre que celui où le peintre agit. C'est rare.

 

En réalité, tranquillement, sans insistance, Watteau a commis un crime étonnant. Que ses femmes soient là pour rien, dans la gratuité de la dépense pure ; qu'elles soient à la fois chez elles et pour rien, c'est déjà une insulte à toute religion du pouvoir. Mais son blasphème va plus loin, il touche quelque chose d'essentiel, le péché originel lui-même. Je me rappelle ma fascination enfantine pour Le Jugement de Pâris. Ce tableau, véritable testament et révélation globale, toile dans laquelle toutes les autres trouvent leur source et leur fin, signature d'inceste et défi, emblème de tous les dessins, de tous les embarquements, de toutes les « études », n'est ni plus ni moins que le renversement lucide de la scène primitive d'Eve proposant à Adam le fruit que lui a conseillé le Serpent. Comment retourner au Paradis ? C'est très simple. Vous offrez la pomme à la plus belle, à la beauté immortelle, qui vous garantit, sur terre, la possession, par enlèvement, de l'objet de tous les désirs. Paris, ou Watteau, choisit Aphrodite. Il sait que la conséquence va en être la fureur d'Héra, d'Athéna. Il ose quand même. Aphrodite, ou celle que vous voudrez, est de dos pour le spectateur qui n'en finira donc pas de détailler sa nuque, ses épaules, ses reins, ses fesses. Le peintre, lui, est de l'autre côté, ainsi qu'Eros. Pour que les choses soient bien claires, Aphrodite, nue, se couvre la tête d'un linge, sa coquille est foutue en l'air, « chut » vous dit la femme du haut. La pomme, la fameuse pomme de discorde, est donc bien tendue à son sexe, sous la protection de Mercure. L'épouvante se peint à droite dans le bouclier fuyant d'Athéna. On connaît la suite : le rapt d'Hélène et la guerre de Troie, c'est-à-dire, bien entendu, le secret de toutes les guerres. Voilà pourquoi il y aura des assassinats, des jalousies, des anéantissements, des luttes à n'en plus finir, bref l'épopée du cadavre. Non pas parce qu'Eve, sur le conseil frauduleux du Diable, a entraîné le naïf Adam dans l'exil physique, mais bien parce qu'un homme, les yeux ouverts, décidé à ne pas mentir sur sa jouissance, aura été capable de juger de son origine. C'est interdit. Absolument. On se tue pour que ça reste injugeable. Watteau est, en principe, impossible. Donc, tout cela vaut très cher.

 

Les femmes de Watteau ? Elles sortent de ce jugement à l'envers. Elles se sont produites par lui et pour lui. Il les emporte avec sa palette. Si vous étiez capables de vivre dans un non-sens positif, au lieu de suivre votre pente envieuse de procréation-décomposition, vous en feriez autant. Le Pâris de Watteau, c'est l'envers du Pari de Pascal. Coup de dés métaphysique dont l'enjeu est la ruine de la Cité tout entière. Pour qu'une ville ou une civilisation subsistent, il faut empêcher à tout prix l'exception sexuelle vivante, quitte à la ranger soigneusement, dans la réprobation admirable d'un musée posthume. Voilà ce que nous dit le mythe à propos du Troyen Pâris, fils de Priam et d'Hécube. Sa mère, pendant qu'elle était enceinte de lui, rêvait qu'elle mettrait au monde une torche flamboyante.

Voilà. Nous y sommes. Comparez avec le même thème traité par Rubens. Aucun rapport. La confession personnelle de Watteau est farouche, dramatique, euphorique, soutenue par une sorte de connaissance prénatale qui fait de lui, simultanément, le spécialiste hors pair et le distanciateur averti de l'élément aphrodisiaque. Aucun rapport non plus, dans l'autre sens, avec David qui, lui, ramène la peinture à la déclamation du marbre antique. La Révolution ? Une destruction « grecque » et philosophique, implacable, de la Troie, ou du Paris, de Watteau, c'est-à-dire de l'éclat féminin révélé, libre, affirmé, diffus. Une reprise en main des femmes dans la lourdeur, l'appropriation mobilière. Une nouvelle vengeance d'Héra, cette nihiliste perpétuelle. Négation de la torche. Non au flamboiement du pinceau.

 
 

Quelle folie ? Sinon celle qui consiste à être sorti des « décors frais et légers » ? Ceux où tout n'est qu'ordre implicite, beauté diagonale, calme, luxe, volupté, selon la vision toujours plus intemporelle et moderne de Baudelaire ? Ceux de la sorcière, qui est en même temps enfant et sœur ?

Une coïncidence me paraît troublante. Watteau, bien entendu, peint en pleine controverse religieuse. Ce sera bientôt l'histoire des « convulsionnaires ». Il s'agit d'une agitation très particulière autour d'un diacre irréprochable qui, nous dit-on, « fidèle aux principes jansénistes ne communiait qu'avec terreur et seulement une fois l'an ». Il meurt en 1727, six ans après Watteau. Son tombeau, au cimetière Saint-Médard, devient un lieu de pèlerinage populaire. On peut y observer bientôt, outre des « miracles », des scènes d'hystérie et de violence aiguë. En voici la chronique : « Cependant l'indécence et la cruauté se mêlaient au fanatisme. Des femmes se soumettaient à de vrais supplices appelés secours, dans leur langage mystique. De jeunes hommes, nommés secouristes, les frappaient à coups de bûche et leur labouraient les chairs avec un bâton pointu, désigné sous le nom de sucre d'orge. Le biscuit était une pierre de cinquante livres, qu'on élevait avec une poulie pour la faire retomber de tout son poids sur la patiente. Plusieurs se firent attacher à des croix ; d'autres recevaient des coups d'épée. Un phénomène apparut, qui alors troubla profondément les esprits, mais qui, maintenant, est connu de tous ceux qui ont étudié les crises d'hystérie : l'insensibilité, soit totale, soit partielle, que la plupart de ces infortunées montraient dans leurs tourments. On y voyait, les uns l'action de Dieu, les autres celle du Diable. »

 

« Il y eut des figuristes, des discernants, des margouillistes. Les cris et les contorsions furent catalogués : on discerna les aboiements, les miaulements, les sauts... » Et voici la conclusion, admirable : « La Révolution mit fin à ces désordres, en détournant les esprits vers d'autres sujets. »

 

Comment s'appelait ce diacre magnétique dont le cadavre avait été capable de transformer un cimetière en orgie sadienne inconsciente ? Pâris. Le diacre Pâris. Bientôt va venir Robespierre, préfet de l'Etre suprême. Inutile de préciser davantage contre qui ou quoi, à l'avance et pour toujours, dessinait et peignait, finalement, Watteau. Contre l'hystérie elle-même, et sa volonté féroce, incessante, de trouver un Maître.

 

Elles sont donc là, nettes, fragiles, insaisissables... En voici une de profil, coiffée d'un petit tricorne, et une autre, de face, les yeux baissés. Encore une, la joue appuyée sur la main gauche. Une autre étendue. Deux autres de dos. Une autre avec éventail. Encore une autre, bacchante allongée sur la droite, tendant son verre de la main gauche. Et encore une, jouant du luth, c'est-à-dire d'elle-même, dans l'espace qu'elle n'occupe que pour faire entendre le rythme du temps. Une autre encore, de profil vers la gauche, assise sur une chaise, les mains jointes : là, tout est dans la gourmandise concentrée du début de double menton, le collier intense de gratuité. Et puis encore une, vue à mi-corps, nue, tournée vers la droite, le bras droit levé. Toutes préparées à devenir le couple dansant, éphémère, qui est le but de l'opération. Il faut en arriver au faux pas. Le Faux Pas ? Vous pouvez le voir au Louvre. Le non va basculer dans le oui, l'ensemble des deux corps, des tissus, des feuilles se résume dans la quatrième main, invisible, qui tient le tableau, le nombril de tous les tableaux. Bien. A présent, vous pouvez enfin entrer dans L'Embarquement pour Cythère. Vous qui pénétrez ici, retrouvez l'espérance. L'âge d'or existe, hors d'atteinte. Quelqu'un l'a vu, respiré, entendu, touché, avalé, décrit. Splendide criminel ! Ton nom de sept lettres rayonne dans l'antimatière ! Ta barque est passée, là où tout le monde se noie.