L'arrivée du fond comme surface, de la surface comme fond, le mur du sens. L'événement dans la veine, cela s'appelle l'atelier rouge, red studio, l'ensemble de la peinture antérieure porté au rouge et à l'infrarouge, octobre 1911, Matisse pinxit.
C'est ici qu'il faut sauter, c'est ici qu'on passe le pas. Matisse est passé. Un moment tenu, à l'intense, et la mer des représentations se fend, se creuse, pivote : entre deux parois liquides brusquement dressées, pétrifiées, il s'enfuit, il ne sera pas rejoint, quelque chose les aveugle, eux, derrière lui, le rideau de sang se referme, les engloutissant, eux, dans leur dos, égyptiens, corps, chevaux.
Il étend la main, baguette, pinceau, seul, banlieue, chambre ardente, et l'aventure recommence dans une autre dimension du souffle. Chaise, table, fauteuil, commode, verre, assiette, vase, tableaux esquissés, renvoyés, statues tordues, toiles, cadres transparents, vide, la surexposition a lieu, hallucination débordée, colonne de l'horloge, cadran des chiffres romains sans aiguille, temps fixe, beau fixe, espace décollé du plan fixe, regardez plutôt comme il est assis là, derrière vos paupières, entre la vision et vous, place X dans la durée X, il était là avant vous, il va être là après vous, ça lui est arrivé, c'est tout.
L'atelier rouge, la fenêtre bleue : mais non. Le rouge noyant l'atelier, le bleu acceptant l'hypothèse fenêtre. Le rouge, le bleu ? Mais non : la simple insistante poussée divisée de ce fond qui sent l'enveloppe, et c'est pourquoi la couleur devient tellement couleur, rouge avalant son rouge, bleu sur bleu se lignant de noir dans son bleu. Jaune, gris, vert, noir, rouge, et c'est une leçon de musique, piano, mains invisibles, un œil en moins, un œil en plus, père et fils, œil plus qu'ouvert entendant à l'envers des lettres. Les mains ? Elles sont en bas, au moins quatre en plein mouvement d'hélice dans ce portrait de femme de la même époque, ou enfouies entre les cuisses des deux silhouettes féminines hiératiques de la Leçon. Le reste s'ensuit, mortel, et il le traverse.
Deux guerres mondiales, New York, 1954, Mark Rothko : Hommage à Matisse. Matisse vient de mourir, laissant ses deux défis de la fin : Souvenir d'Océanie, Piscine. Rothko est entré, depuis cinq ans, dans ce qu'on peut appeler son « grand style ». Et Matisse est le seul nom propre cité par Rothko comme titre d'une période qui dure en somme vingt ans (1949-1970) jusqu'à son suicide. Les noms de tableaux ont disparu, il n'y a plus que des chiffres, des noms de couleur sur couleur. L'agrandissement est atteint. Paysages, diront-ils, premiers éléments, air, feu, terre flottante, nuages. Grands rectangles, bandes, épiphanies du tissu. 1950, Barnett Newman : Vir Heroicus Sublimis. Et, plus tard : Qui a peur du rouge, du jaune, du bleu ? Expansion sans retour en dehors du cadrage d'objet ou de mythe. Plus loin que toute histoire personnelle, inconsciente, privée. Plus loin que tout psychisme rivé dans ses hiéroglyphes. Auparavant, Rothko a fait comme un peu tout le monde, des baigneurs, des nus, des métros, un autoportrait, et puis évidemment les traditionnels ectoplasmes surréalistes, antigone, iphigénie, taureau syrien, tirésias, totems, lilith, bref les rituels sexuels du tunnel, jungeries, ésotérotisme à la mode. Fantaisies archaïques, encore l'égypte, toujours la grèce, avant que lui arrive la mutation de vision, le multiforme intégré, le panneau du fond, la brûlure du tombeau du fond. La voix des couleurs, voyelles. Un spectre hante la peinture : celui de la voix qui pourrait parler derrière les couleurs. La voix du nom et du changement de nom, pour l'Un comme pour l'Autre. Genèse, chapitre 17 : « Comme Abram était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, Iahvé apparut à Abram et lui dit : “Je suis El-Shaddaï ! Marche en ma présence et sois parfait !... On ne t'appellera plus du nom d'Abram, mais ton nom sera Abraham...”. »
Marcher dans la présence du Nom, faire sens muettement vers le Nom : voilà la courbe. Depuis le caput mortuum des contorsions sacrificielles archaïques jusqu'à l'assombrissement toujours unitaire final où la mort volontaire, lorsque la force vient à manquer, vaut mieux que le retour aux anciennes divinités. On était dans la mort en train de se ritualiser magique, on passe à l'éblouissement du Nom, on signe de sa disparition comme corps le retrait du nom de ce corps. Les toiles de Rothko, célébrant le Nom, sont de grands versets dilatés par l'impossible limite de ce nom à jamais présent dans les formes. Qui a peur du Nom ? Celui qui a peur d'être dépassé par la couleur. D'être englouti par la levée de son nom auquel il est attaché, noir sur blanc, comme un adjectif. Ce qu'on voit maintenant, ce sont des nombres en échelle, crise du syllogisme, une autre série dans l'accent. Violet, noir, orange, jaune sur blanc et rouge. Magenta, noir, vert sur orange. Vert, rouge sur orange. Centre blanc. Vert, blanc, jaune sur jaune. Noir, rose et jaune sur orange. Brun, bleu, brun sur bleu. Jaune, orange, rouge sur orange. Blanc, jaune, rouge sur jaune. Orange, or et noir. Bleu, jaune, vert sur rouge. Lumière, terre et bleu. Trois rouges. Nuage, bleu, blanc. Quatre rouges. Orange et lilas sur ivoire. Bleu et gris. Noir et gris. Silence. Ça s'est reflué. C'est fini.
Le format est très important, et il y a deux voies. Picasso (Guernica)-Pollock. Et l'Autre. Déchaînement et invocation. L'autre nom du nom est ravage.
Ici, maintenant, ici de nouveau et maintenant de nouveau, c'est l'échelle des vibrations et des pesanteurs. Pas celles qu'on croyait, pas dans l'ordre qu'on pensait. « Jacob... atteignit un certain lieu et y passa la nuit, car le soleil était couché. Il prit une des pierres du lieu, la mit à son chevet et se coucha en ce lieu. Il eut un songe et voici qu'une échelle était dressée par terre, sa tête touchant aux cieux, et voici que des Anges d'Elohim montaient et descendaient sur elle. Et voici que Iahvé se tenait debout près de lui... Jacob se réveilla de son sommeil et dit : “En vérité Iahvé est en ce lieu et je ne le savais pas.” Il eut peur et dit : “Que ce lieu est terrible ! Il n'est autre que la Maison d'Elohim et la Porte des cieux...” »
C'est environné de toutes parts, c'est creux et plat et bombé, c'est étiré montant, descendant, colonne et nuée, différences des densités. C'est poids et mesure, compté, pesé, divisé, algèbre ou chimie, ligne déchirure ou au contraire éruption tenue en elle-même, illimitation-implosion. C'est voyelles sorties des consonnes, pas d'image mais la fuite-voix des racines, négatifs tirés de l'intérieur sous rétine. Vue renversée revenue. Je. Suis. Je Suis. Je Serai. Oui Je sera. Je serai.
Les couleurs du Nom. Comme s'il avait parlé.
Quand le Nom se récapitule, il se met en trois pour parler, il s'insiste couleur de voix sur couleur de voix pour dire ce qui va parler.
Psaume 91.
« Qui habite le secret d'Elyôn
passe la nuit à l'ombre de Shaddaï
disant à Iahvé... »
Vert, blanc, jaune sur jaune. Brun, bleu, brun sur bleu. Jaune, orange, rouge sur orange. Trois rouges. Brun sur gris. Vert, rouge sur orange. Blanc, jaune, rouge sur jaune. Noir et gris.
Le sujet n'a pas besoin qu'il y ait un monde.
1979.