Triomphe de Bach

 

D'où vient ce côté « sans âge » de la musique de Bach ? D'où vient qu'elle semble de plus en plus planer au-dessus du temps et du bruit, des millions d'enregistrements de toutes natures ? D'où lui vient cette fraîcheur séparée ? Cette paternité furieuse et joyeuse ? De Dieu. Du seul vrai Dieu. Qui tient le coup. Qui résiste à tout. Et qui parle.

Dieu n'est pas une idée, ni seulement une loi. C'est un événement musical. Un événement d'une telle simplicité et d'une telle complexité qu'on a l'infini devant soi pour en rendre compte. Un souffle, un rien, une allusion, un frémissement, un silence marqué. Ou, au contraire, une violence, une exubérance soudaine, trompette et tonnerre, grandes orgues et fugue des ailes de la durée fondant sur l'oreille. Mais surtout : une insistance, une persistance. Le rythme fondamental. On porte Bach en soi. On le sent. On le respire. Il va plus loin que votre mémoire, il est votre mémoire en action. Quelle est sa couleur la plus nette ? Le clavecin des nerfs ? Le violoncelle foncier ? Le violon vibrant ? Les chœurs ? Les voix ? Les cuivres souverains ? Les bassons familiers ? Qui, tout ça, emporté par l'ouverture de la Bible. Mais voici peut-être la signature la plus intime, celle qui, pour moi en tout cas, vaut comme une confidence directe de l'âme du musicien lui-même en train de passer dans son tableau impalpable : le hautbois, le hautbois d'amour. Ah, ce hautbois de Bach ! « Je suis là, dit-il, sauvé, indirect, oblique. Je viens des profondeurs de la matière, mais je suis éclairé par le soleil vers lequel se dirigent toutes les notes de la création. Je suis le souffle à peine dégagé des pesanteurs minérales, je monte vers le sommet du crâne, je suis le nez de la mélodie. J'emmène toutes les femmes possibles avec moi, je les fais tourner sur mon axe, je les chauffe, je déploie, parallèlement à leurs gorges, le tapis d'herbe dont elles ont besoin pour voler. J'ai tout mon temps, je reviendrai indéfiniment dans le temps, je suis le moyen du temps. Je suis l'auteur vivant de la partition et, voyez, je viens en personne chanter en elle. Réveillez-vous. Suivez-moi. Ne désespérez pas. Marchez avec moi de l'autre côté de la mort vaincue par la parole. Doucement. Fermement. Voilà. »

Radio-Bach : ici la vérité et la liberté. Le moindre éclat capté dans la nuit sur les routes, dans les avions au-dessus de l'océan, et tout à coup le chaos s'ordonne, la verticale est présente, l'angoisse ou la terreur n'étaient rien, la résurrection a eu lieu, on l'avait oubliée, on l'oublie toujours. Bach se répétera autant de fois qu'il faudra. Fabuleuse répétition : encore et encore. Et encore. Et encore de nouveau. Et toujours. Le monde est ennuyeux, il se passera éternellement la même chose, intrigue et passion, complot et pulsion, et vous n'aurez qu'à prier sans fin de la même manière pour conjurer cet accablement, cette souffrance inlassable des phénomènes, cette plaie qu'est la vie, la vie de la mort, la jalousie recommencée de la mort en vie. Bach est, par excellence, le musicien que vous pouvez réécouter indéfiniment. Remettez-moi ce disque. Et puis, tiens, remettez-le-moi une fois de plus. Bach du dimanche matin. Chaque fragment de Bach est dimanche. L'intraitable oui de la messe. La messe en si.

Que le christianisme soit prouvé par Bach, c'est l'évidence. On a un peu honte pour ceux qui ne s'en sont pas encore aperçus. Le Credo médité par lui est le comble de la connaissance théologique. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont ici chez eux, ils le disent. Ce luthérien a célébré, comme aucun catholique, l'unam sanctam catholicam et apostolicam ecclesiam. Ecoutez-le jouer avec l'AM ! Message codé. Fleur secrète. Une syllabe modulée, l'essentiel. NAM ! CAM ! ZIAM ! Quelle certitude ! Quelle joie !

Bach plane, il descend, il se pose à peine, il repart, il s'élève, tonne, foudroie, chuchote, interpelle, souffre, jouit, s'en va. Il joue à être trois en un, dans les siècles des siècles. Il est dans la passion, il expire, il exulte, il condamne, il pardonne, il se repose, il est en lévitation, il respire encore au fond des neutrons, il se relève dans sa forme humaine, il monte au ciel, il revient donner une fête dans un château baroque, il endort les puissants, il sauve les humbles. « Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles. » Le cinquième Evangéliste ? Bien sûr. C'est comme ça