Le Pape

 

« C'est la persévérance qui nous transmet à la gloire. »

BOSSUET.

Je parlerai du franchissement de la séduction.

Je suppose que le monde est une illusion, un mensonge et que, bien entendu, toute science serait inutile si l'apparence et l'essence des choses ou des phénomènes se confondaient.

La séduction dit le contraire. Elle dit que l'apparence ne renvoie qu'à elle-même, ou encore que, l'essence n'ayant aucun rapport logique avec l'apparence, chacun des deux univers peut développer sa propre logique sans vraiment mettre l'autre en question.

On voit tout de suite se poser la question de la vérité et celle de la perversion. Il est immédiatement fatal qu'à ce croisement très précis se produise l'effet dit « femme ». L'imbroglio de la croyance à l'existence de « la femme » a pour fonction de rabattre la vérité dans la perversion.

La Genèse met ça bien en scène : s'il y a un père de la vérité, il y en a aussi un du mensonge. « Père du mensonge », c'est une formule évangélique qui insiste sur le fait qu'il y a de l'homicide au commencement. Un certain coup de sexe, via la séduction féminine, promet l'immortalité pour faire advenir la mort.

En disant fortement le contraire, en se déployant dans la promesse du contraire, la séduction n'a pour but que la reproduction.

Le séducteur, s'il existe, le sait. Il s'ensuit, entre la non-existence reproductrice parce que séductrice et lui, ce qu'on peut logiquement appeler une lutte à mort. Regardez la mort de Socrate dans le Phédon. Le dernier acte se joue sur l'immortalité de l'âme, Socrate ne peut pas faire mieux, en menant son discours jusqu'au bout, que de représenter son corps mourant sous la forme ultime d'un coq qu'il demande à ses disciples d'égorger pour régler une dernière dette à Esculape, le dieu de la médecine. Manière de dire en effet que la vie est une maladie et que la parole qu'il a tenue, qui l'a soutenu, ne disparaît pas pour autant avec lui en tant que corps. D'où parle donc Socrate ? Lui, si laid, pourquoi est-il si séduisant ? Parce qu'il expose l'art de séduire la séduction elle-même. C'est tout simple : il suffit de se refuser au sexe. Autrement dit à l'homicide. Ou, encore mieux dit, à l'homisexualité. On peut désigner par là le fait de se faire un nom irréductible, hors ensemble. C'est rare.

Se refuser au sexe demande qu'on en soit informé. C'est pourquoi, à la séduction qui tisse le filet en apparence sans profondeur de la prise reproductrice, s'oppose le savoir de la sexduction. La sexduction peut être positive ou négative : sainteté ou débauche, pure mystique ou obscénité. Inutile de se demander pourquoi Don Juan peut passer au couvent : c'est dans l'ordre. Contrairement à la séduction qui est toujours une logique de l'homogène, et par conséquent de l'homosexe, la sexduction est hétérogène, elle sépare nettement, dans l'extase ou l'abjection, le sujet de son corps entier qui, à ce moment-là, n'a plus que la consistance de chute du déchet. Le déchet originel est ici vécu comme tel.

C'est pourquoi il faut distinguer entre perversion dure et perversion mousse. L'élaboration de la perversion dure suppose un drame transcendantal (de ce point de vue, Sade ou la Théologie relèvent de la même logique). Dans la réalité, la perversion dure est toujours « libérale », au sens d'opposée, par exemple, à la peine de mort.

Au contraire, la perversion mousse, idéalisante, est très naturellement criminelle, à la limite sans pouvoir le savoir. On devrait d'ailleurs l'appeler perversation généralisée, de la même façon qu'on parle de malversation. Impossibilité de poser la version du père, la perversation, d'essence maternelle, débouche sur l'horizon androgynal, sur l'in-différence des sexes. On pourrait même dire qu'il s'agit là d'une simple pervexation (cela revient simplement à vexer le père, comme Proust, par exemple, l'a bien compris dans la scène de Mlle de Vinteuil et de son amie : on crache sur une photographie, ça suffit pour jouir).

La perversation, c'est quand tout le monde se prend pour la femme. La perversion, c'est à l'inverse venir y buter comme répétition. La perversation relève de l'idéalisation d'objet, la perversion de la pulsion. C'est la raison pour laquelle toute sublimation (au sens de Freud) suppose un au-delà de la perversion (son franchissement) comme de la psychose. Il faut relire Pour introduire le narcissisme (1914), qui signe, au fond, la rupture de Freud avec Jung. Le théoricien de la perversation, c'est bien Jung, en effet, et c'est même pour cette raison qu'il en vient à faire sa bouillie entre mystique et schizophrénie. Ce que Freud détecte, dès cette époque, en lui reprochant de ne rien comprendre au processus de sublimation. Rigueur de Freud : c'est lui qui a trouvé la technique qui consiste à « tourner » la séduction (hystérique). Elles lui sautaient au cou : il les allonge, et passe derrière elles pour les écouter. Fin de l'hypnose, comme de la fascination fusionnelle. Acte de vérité, parce que de séparation hétérogène. C'est Jung qui tentera de sauver le « sacré », pas Freud. Lui marque bien, en effet, les limites de l'analyse : perversion dure, sublimation mystique. C'est l'entre-deux de la perversation qui est « sacré ». Région par définition hostile à l'effet monothéiste (qui est la négation radicale du sacré). On en revient donc au Nom du Père. Ce que nous vivons aujourd'hui est bel et bien une ébullition du sacré sous la pression du retour de la question du Nom du Père.

 

Perversation, séduction ; perversion, sexduction. Reste toujours la même énigme : celle de la sublimation. Un écrivain un peu au fait des choses, s'il insiste, s'apercevra peu à peu que la seule demande qu'il reçoit, sous tous les déguisements charmants ou menaçants qui ne manqueront pas de l'entourer, se résume à l'injonction de ne plus écrire. Ce qui se dit, et même parfois ouvertement, c'est : baise ! ne parle pas ! Ou encore : sexe ! n'écris pas ! Ou encore : écris sexe ! et tais-toi ! C'est pourquoi, au fond, il se retrouve dans la position vaguement comique de Socrate obligé de justifier sans cesse son abstention, ou dans une ronde quasi hallucinatoire style tentation de saint Antoine (Flaubert en a tiré les effets que l'on sait). Comme si l'écriture avait en elle-même ce pouvoir d'accélérer la convulsion séductrice, transformant le délice en horreur, l'appel souriant en grimace, l'invite chaleureuse en ricanement mortel. L'écriture met en échec la possession : trouée dans le narcissisme primaire, elle risque à chaque instant de déréaliser l'apparence séductrice et d'en révéler le calcul reproducteur. Car, contrairement à ce que l'on croit naïvement, l'homosexation elle-même est une danse reproductrice : elle s'interdit en un sens « trop » la reproduction pour ne pas faire son jeu et renforcer son pouvoir. C'est pourquoi l'homisexualité est en quelque sorte générique de l'espèce, et universelle : y compris en ceci qu'elle omet la sexualité, ou la différence des sexes, dans un but toujours plus poussé d'asexuation. En quoi la société, comme on dit, c'est en effet l'effémination en acte. La cause de la société n'est rien d'autre que le refoulement originaire ancré dans l'« homicide » qui est aussi une fonction-père (le « Père du mensonge »). Pour trouver la vérité sous forme de Père, de Père du Nom, il faut donc en passer par l'Ecriture. Et toute écriture se déploie par rapport à cette majuscule qui la contraint comme Loi et transgression de la Loi.

Qui est-ce que ça veut séduire, par-dessus tout ? Autrefois, Socrate ou le saint ; puis le curé ou la religieuse ; puis l'analyste ; et disons, aujourd'hui, peut-être plus que jamais, celui qui relève le défi de la fonction immémoriale d'écriture. Pour écrire, il doit se laisser séduire : mais il n'écrit qu'à partir du point où la situation se renverse, et il est logique qu'il en paye le prix. C'est l'écriture qui trahit le secret séducteur pour qui sait la lire. C'est-à-dire pour presque personne, après tout.

 

Et le Pape, dites-vous ? Pourquoi avoir appelé cette élucubration : Le Pape ?

Le Pape ?

Il va bien ces temps-ci, merci.