Ce n'est plus un secret pour personne que le marxisme et la psychanalyse n'ont finalement rien su dire, et n'ont rien à dire, sur l'art et la littérature. Je voudrais essayer d'indiquer pourquoi.
Le marxisme, en dehors de sa technique de pouvoir et de manipulation policière, a construit trois délires intéressants : l'un à propos de la biologie, l'autre à propos de la langue, le troisième enfin qui porte le nom du fils d'une musicienne, Jdanov, sur la littérature et l'art. Il ne semble pas que l'on ait jusqu'à aujourd'hui considéré en quoi ces trois délires étaient organiquement liés les uns aux autres, formaient une unité ravageante, symptômes d'une même rage à asservir le vivant parlant. De la folie d'Etat de Staline à celle de Lyssenko, Marr et Jdanov, un même courant circule qui consiste à croire maîtriser la matière et sa reproduction, les racines de la langue et le soi-disant reflet du réel. Cela nous a valu une génétique aberrante, une linguistique non moins aberrante, et enfin une esthétique que les peuples ont été appelés à trouver spontanément normale dans son aberration. Un blé miracle, une formule magique, des tracteurs peints. Le stalinisme a vécu, nous dit-on. Quelle idée : il s'est seulement assoupli, et quand Brejnev, aujourd'hui, serre la main d'Aragon, nous devons simplement nous demander en quoi se sont transformés l'hallucination génétique, la croyance en une langue universelle et les tracteurs coloriés. Risquons cette réponse, elle est psychiatrique : est fou tout individu qui ne croit pas que l'espèce humaine est en soi justifiée d'exister et susceptible d'une amélioration quelconque : qui affirme sa différence intraduisible dans une langue autre ; et qui pense enfin que l'art et la littérature n'ont rien à voir avec la réalité sociale telle qu'elle est définie par les bureaucrates. Voilà en quoi les communistes russes, italiens et français sont secrètement d'accord, même si les Italiens et les Français, plus « cultivés », font parfois des manières qu'ils oublient lorsqu'il s'agit de recevoir des décorations. En ce sens, Aragon, toujours lui, les reçoit encore et encore, ces décorations, à la place de Maïakovski, lequel, lui, quand il a pressenti ou compris à quelle mise en place de perversion il avait servi, a eu au moins l'élégance de se tirer une balle en plein cœur. Maïakovski doutait-il pour finir du Progrès, de l'Evolution ? Sans doute. Et il en a laissé la raison en code : l'amour, dit-il, pour conclure. Il était pudique.
Remarquez, en passant, que le fascisme et le nazisme n'ont pas éprouvé le besoin de rationaliser leur abjection par une justification scientifique, sauf en ce qui concerne le racisme. Encore s'agissait-il simplement de planter un décor devant les chambres à gaz. En somme, il y avait ce qui était juif, et ce qui ne l'était pas. C'est une simplification, qui, comme toutes les simplifications, a fonctionné à la pulsion de mort elle-même. Mais en réalité entre Himmler et Lepechinskaïa, cette brave sage-femme qui pensait qu'on pouvait reconstituer de la matière animée évanouie dans le vide par broiement et centrifugation (un peu comme si on pouvait refaire une main à partir de son écrasement en steak tartare ; ou encore comme si toute parcelle de matière vivante revenait en définitive à une queue de lézard indéfiniment repoussée), il n'y a qu'une différence de degré. Le projet est le même, à savoir l'épuration systématique de l'animal humain et son modelage plastique, cellulaire, depuis sa genèse embryonnaire jusqu'au cadre de ses représentations. Le bon Aryen, le héros positif prolétarien, l'homme nouveau repris de fond en comble sur une table d'opération rase, s'avance ainsi, maître de lui et de toutes choses, dans les siècles lumineux des siècles : appelons ça le Prolétaryen.
Vous connaissez la suite : les charniers, les camps, l'intelligentsia décapitée ou suicidée, les « expériences », les génocides... A la barbarie chaude a d'ailleurs succédé maintenant un régime de croisière plus chimique, d'où nous arrivent ces phénomènes de plus en plus gênants pour la Raison sociale qu'on appelle des « dissidents ». Lisez enfin Soljenitsyne, la meilleure façon de répondre définitivement à Jdaragonov (Jdaragonov est ce poète politique amoureusement fluide qui peut passer à travers tous les ravalements en restant du bon côté, c'est-à-dire celui du Pouvoir). Quant aux intellectuels qui ne veulent pas désespérer du « socialisme », ils baptiseront les sociétés où tout cela continue « sociétés post-révolutionnaires » et n'arrêteront pas de dire que la « crise du marxisme » signifie non sa décomposition mais sa renaissance. Plus quelque chose va mal, et plus il est urgent de se regrouper pour répéter la litanie du ça-va-mieux. Il ne reste plus, d'ailleurs, qu'à attendre avec appétit les nouvelles sensationnelles qui nous viendront désormais d'Asie (du Cambodge à la Chine). Je l'ai déjà dit : le stalinisme en est à ses commencements, sa paranoïa est, de loin, la plus consistante.
Cependant, qui parle en 1964 des poèmes de Jdaragonov comme d'« une œuvre admirable où je suis fier de trouver l'écho des goûts de notre génération » ? Rien de moins que Lacan lui-même. Mais imaginons qu'Aragon, loin de se préoccuper à l'époque de la « pulsion scopique », ait eu précieusement à dire, dans un style archaïque, la difficulté de s'habituer à la disparition de Staline. Cela donne les vers que Lacan cite à l'époque avec enthousiasme :
Je suis ce malheureux comparable aux miroirs
Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir,
Comme eux mon œil est vide et comme eux habité
De l'absence de toi qui fait sa cécité.
Je traduis : au royaume du crime refoulé, les miroirs permettent aux aveugles de se voir quand même.
Le point effervescent, donc, en Europe, des délires fascistes, nazis, staliniens a à peine quarante ans. C'est dire qu'il avait lieu, en gros, du temps de vos parents. Ne me dites pas qu'ils n'en ont pas su quelque chose, ou que ça ne s'est pas agité dans leurs fantasmes au temps de votre immaculée conception.
Mais enfin, de nos jours, les intellectuels éclairés pensent que le remède à toute cette irrationalité rationnelle serait là : la psychanalyse. Voyons donc cela de plus près.
L'attitude de Freud par rapport à l'art et à la littérature est-elle en contradiction fondamentale avec la base du marxisme ? Certes, sur tous les autres plans, le délire marxoïde et la complexité analytique semblent s'opposer. Mais je pense de plus en plus que, sur la passion consistant à réfuter l'exception esthétique, les deux positions, nodalement, se rejoignent. Qu'il s'agisse pour Freud de Michel-Ange, de Shakespeare, de Léonard de Vinci ou de Dostoïevski, on voit bien qu'il ne serait pas pour lui rationnel de laisser sans explications ces « personnalités exceptionnelles » qui, comme tout un chacun, doivent être soumises à un déterminisme strict. Freud lui aussi croit à la commune mesure. Il ne fait qu'entériner à sa manière la croyance à la toute-puissance de la science par rapport à l'art. Cette toute-puissance s'énonce dans un premier temps par une dénégation : non, nous ne voulons pas porter atteinte à la poésie, à la peinture, au génie créateur, mais, et à partir de ce mais tout s'ensuit. C'est-à-dire un appel à la réduction qui pense pouvoir procéder par abstraction de la réalisation symbolique de « l'homme » destitué de son langage et se trouvant « derrière ». Les questions qui agiteront Freud pendant toute sa vie seront de cet ordre : qui était réellement Shakespeare ? Léonard de Vinci n'est-il pas resté un enfant ? Moïse avait-il la barbe de Michel-Ange ? Dostoïevski n'était-il pas onaniste ? J'ai l'air d'exagérer : mais non. La logique sous-jacente à cette position est intraitablement scientifique, c'est celle de « l'exception confirmant la règle », alors que peut-être faudrait-il se rompre à une tout autre conception de l'exception. Car c'est bien en ce point que l'origine religieuse de la science se montre le mieux. C'est au moment où la question du sujet comme nom repris dans une volonté de nom dans une signature de l'espace même du nom se pose que surgit l'égalisation, d'abord en « Dieu », donc, et par la suite en « l'homme » pour finir dans la libido, le sexe, la pulsion. Ce qui va rester non pensé ou très difficilement pensable, faisant alors énigme ou symptôme, c'est bien le redoublement du nom, la signature s'incluant comme telle dans le corps-tissu du discours. De Sade à Dostoïevski ou Joyce, c'est donc un excès qui vient à la lettre déranger la construction analytique. Excès fondé non pas sur un « signifiant-maître » (dont l'écho-source serait l'hystérie) mais sur un débordement de sens, une hyperbole, si l'on peut dire, surgissant incessamment de la lettre qui la signe comme chute ou déchet. Ce mouvement, par exemple, se trouve lumineusement indiqué dans la Prose pour des Esseintes de Mallarmé, poème dont ce n'est certainement pas un hasard s'il évoque, au niveau thématique, la résurrection, à partir de l'inscription mnésique et du nom gravé, d'un corps dédoublé de langue. L'approximation de ce débordement, qui n'est pas « dérive » mais « trop-plein », est bien entendu métaphorisée par la musique pour laquelle – et ce n'est pas un de ses moindres traits névrotiques – Freud, comme vous le savez, était sourd.
Dès lors, comment ne pas analyser ce « dérèglement » de la puissance signifiante comme une « erreur de réglage » au niveau de la fonction paternelle ? La psychanalyse tout entière n'est-elle pas cet effort pour sauver le « bon » père, le bon père-pour-la-mère, autrement dit le père châtré ? N'y a-t-il pas, en elle, le recours constant à l'épouvantail psychotique pour rabattre ce que serait une inclusion du nom-du-père sur sa forclusion ? L'art, la littérature, c'est précisément cette inclusion : le nom est re-nommé, il fait signature dans un contexte de signature. La passion du jeu chez Dostoïevski, mais aussi son mysticisme paradoxal, loin d'être des explications de sa « personnalité », sont alors des indices du fonctionnement foncièrement dépensier et radicalement pessimiste de l'écriture : là où la psychanalyse doit faire des économies, mais aussi tempérer, d'une façon « progressiste », les traces de la découverte d'un mal radical. Que la littérature et l'art soient au courant de ce Mal, ça ne cesse pas de se dire. Ça ne dit rien d'autre, le Bien n'étant que ce mal de mieux en mieux dit, composé, écrit.
Freud se doutait-il en 1926, quand en somme il prend la peine de représenter Dostoïevski comme un réactionnaire qui « a rejoint ses geôliers », au lieu de devenir un « apôtre », que, cinquante ans plus tard, son texte pourrait servir de chef d'accusation à une nouvelle déportation de Dostoïevski l'écrivain (l'écrivain, précisément, des Démons) ? Pouvait-il se douter que ce serait un écrivain « religieux », Soljenitsyne, qui apporterait, de l'enfer bureaucratique et concentrationnaire marxiste, la révélation écrite ? Pouvait-il imaginer que la psychanalyse, un jour, commencerait à être regardée par la répression d'Etat non pas comme un danger mais comme une aide possible ? Une aide contre quoi ? Contre ce qui ne peut jamais ne pas mettre en question le signifiant religieux même en y adhérant : aujourd'hui, nommément, la religion de la science.
Et Lacan, aujourd'hui, faisant de Joyce, près de quarante ans après sa mort, un symptôme, se rend-il compte que Joyce, dès 1934, était jugé comme dégénéré à Moscou où peut-être, demain, s'il y revivait, il pourrait être considéré comme un cas bizarre à étudier psychiatriquement et pourquoi pas de façon lacanienne ? Il me semble que ces questions méritent aujourd'hui d'être ouvertement posées et discutées.
La question des questions restant la suivante : la raison d'Etat comme religion de la science, l'analyse comme science éventuelle de tout ce qui fait « exception » (l'inconscient est un état d'exception), n'ont-elles pas, au fond, comme désir absolu et secret le modèle de l'Eglise catholique ? Cette Eglise n'est-elle pas édifiée sur l'impossibilité d'admettre réellement une histoire de verbe-fait-homme ce qui a pour conséquence une même impossibilité d'envisager un envers qui serait celui de l'homme-fait-verbe ? N'y a-t-il pas là, pour la Raison, une limite qu'il reste interdit d'interroger ? En deçà de la transaction entre Moïse et le monothéisme, c'est-à-dire de père à père, qu'en est-il pour Freud et toute la psychanalyse de la question d'Abraham ? C'est donc bien du fils qu'il s'agit pour finir ; du fils s'incluant de père ; fils qui, dans le malaise de notre civilisation laïque et athée, sur fond jamais atteint de crise de mère, reste aussi énigmatique que l'arrivée imprévue de ces nouveaux saints que sont, non pas, hélas, les psychanalystes, mais, depuis un siècle, certains artistes, certains écrivains. Car ne cherchez pas : l'art, la littérature, contrairement à ce qu'on vous a appris, n'ont jamais été des choses « humaines », et ni le marxisme ni la psychanalyse ne peuvent les ramener à une trame anthropologique – historique, physique, biologique ou pulsionnelle – commune. Ni les « masses », ni l'« inconscient » ne peuvent les contenir. C'est bien le moins que le diable se mette quelque part, à découvert, au service de Dieu. Dans la religion de la science, c'est plutôt le contraire : mais Dieu n'étant pas mort, et la mort étant devenue votre dieu, le moment est venu de se demander pourquoi l'athéisme est, finalement, si peu érotique1.
Milan, novembre 1977.
1 Je reviens rapidement sur une des indications les plus éclairantes de Freud : le signifiant religieux comme obsessionnel (mais fondé de façon paranoïaque), le signifiant philosophique comme paranoïaque (mais soutenu obsessionnellement) ; l'hystérie, enfin, comme « œuvre d'art déformée ». La psychanalyse étant une « réponse » à l'hystérie, qu'en est-il alors de « l'hystérie réussie » : l'art, la littérature ? Ou plutôt : d'où vient que l'hystérie soit de nos jours aussi spectaculairement de moins en moins « réussie » ?