Vous vous doutez peut-être qu'il y a deux façons de se faire reconnaître par le groupe socio-historique auquel on appartient ; soit de lui montrer la figure d'une identité à soi rigoureuse, soit de se présenter comme impensable. Mon pari à moi, et c'est pour cela qu'il paraît souvent opportuniste, changeant, a-moral, est un pari sur l'impensable lui-même. Ce qui ne veut pas dire du tout sur l'absence de pensée, au contraire ; c'est un pari sur l'accumulation, la multiplication de toutes les pensées possibles, à commencer par celles qui se donnent dans le langage de la philosophie, ce qui a entraîné pendant toute une période de ma vie des rapports extrêmement bizarres, très complexes, passionnants, entre un certain nombre de philosophes et moi-même. Tout cela est loin... Mais qu'est-ce que je pourrais prendre maintenant comme métaphore du traitement du refoulement originaire dans l'histoire de la pensée ? Il y en a beaucoup... Pour aujourd'hui – voulez-vous Socrate ?... Ça va aller... Vous savez qu'il y a une scène qui a toujours ému et intrigué l'humanité depuis vingt-cinq siècles qu'elle a été décrite – c'est ce qui s'appelle écrire de façon conséquente, écrire pour vingt-cinq siècles... – c'est une scène du Phédon, de Platon. Qu'est-ce que c'est qu'écrire pour vingt-cinq siècles, voilà une question qui me paraît digne de figurer dans la recherche de l'impensable, comme on dit à la recherche du temps perdu. On me dira que c'est une question qui est devenue absurde, mais pourquoi le serait-elle davantage qu'au moment où elle ne se posait pas, sauf qu'elle était en train de se faire, et peut-être est-elle tout le temps en train de se faire. Revenons donc à cette scène qui est celle de la mort de Socrate. Il y a une chose qui a toujours préoccupé les commentateurs, c'est de savoir ce que signifient exactement les dernières paroles de Socrate. Vous connaissez l'histoire, elle est célèbre. Ce qui fascine c'est pourquoi au moment où le froid de la mort gagne le corps de Socrate, des pieds vers la tête, pourquoi celui-ci, qui s'était voilé le visage et qui ne disait plus rien, se découvre brusquement, revient un instant parmi ses disciples attristés, extrêmement tourmentés par cette fin édifiante et terrible, et sereine, se tourne vers la communauté et dit : « Criton, nous devons un coq à Asclepios. Payez ma dette ! » Et il meurt. Alors qu'est-ce que ça veut dire ? Ça se glose beaucoup... Il se trouve que dans ce texte de Platon il y a des animaux. Par exemple, quand Socrate réfute les objections qui lui sont faites contre l'existence de l'âme, il se sert de comparaisons animales, d'une part en disant que la réponse qu'il pourrait très bien ne pas donner dans un moment aussi pénible, il va la donner quand même, parce que, dit-il, les cygnes chantent encore mieux lorsqu'ils sont près de mourir et que ce qu'on prend pour un chant nostalgique ou de détresse est au contraire un chant de bonheur extrême de quitter ce monde pour rejoindre un au-delà où il se sent déjà mieux et c'est pour cela qu'il chante si bien. Donc, preuve par le cygne, si je puis dire ; par le cygne mal entendu. Et du coup ce cygne du Phédon est un signifiant majeur : il s'agit de savoir pourquoi un animal éprouve de la joie à mourir et que l'homme entend le contraire. Et nos contemporains sont parmi les hommes ceux dont l'angoisse est devenue la plus pathétique à cause du fait qu'ils tiennent à leur corps, et quand ce n'est pas à leur corps, comme vous le savez, c'est à l'organe. Il suffit de feuilleter tout ce qui se blablate... Et les femmes : l'utérus est à nous, la production de vivant nous appartient... Un enfant si je veux quand je veux... Jawohl ! C'est pour ça que les deux sexes sont arrivés à ce lieu où ils se demandent s'ils sont en vie l'un pour l'autre. Mais revenons à Platon, il y a cette histoire de cygne et puis il y a les comparaisons que fait Socrate avec le fait qu'être plongé dans le monde où nous sommes est comparable aux poissons qui sont sous l'eau ; si les poissons pouvaient mettre leur tête hors de l'eau ils s'apercevraient que leur monde n'est pas le seul monde, qu'il y a une pluralité de mondes. Affirmation de la pluralité des mondes par la métaphore du cygne et des poissons. Nous sommes, nous, comme des poissons dans l'air ; si nous levions la tête au-dessus de la voûte céleste, eh bien nous serions aussi surpris, aussi ravis que les poissons qui sortent la tête hors de l'eau où ne règne qu'une monotonie un peu grisâtre... Si nous sortions du poisson (mais c'est là la difficulté), il est évident que nous trouverions le monde dans lequel nous sommes sublime, qu'il a des couleurs, une variété... alors qu'en fait ça peut se ramener à très peu de choses, quelques combinaisons chimiques... Raison pour laquelle, d'ailleurs, la doctrine de Démocrite est précisément l'interlocuteur permanent avec lequel Socrate s'emploie, dans une sourde complicité (car le silence de Platon par rapport à Démocrite est lourd de sens), à montrer qu'il n'y a pas lieu de s'attarder dans le monde des phénomènes. Je ferai remarquer, en passant, que sur cette position matérialiste radicale il n'y a personne pour être d'accord. Matérialisme c'est toujours compris, et hélas j'abandonne sur cette question, comme un retour au substantialisme, au maternel, au corps, à l'organe, etc. Je ne vais pas passer mon temps à répéter qu'il s'agit de tout autre chose et d'un préalable absolu à toute composition de phénomènes, j'abandonne, je laisse le matérialisme à ceux qui croient qu'il s'agit de se gorger de matière... Je parle de philosophie parce que le geste de la littérature est maintenant de montrer que le discours philosophique est intégrable à la position du sujet littéraire pour peu que son expérience soit menée jusqu'au bout de l'horizon transcendantal. Ce qui produit un renversement culturel considérable, à savoir que la philosophie se trouve non pas niée, mais intégrée dans un discours tout simplement supérieur qui fait que, dans cette position d'énonciation, on peut à tout instant traiter les différents systèmes philosophiques qui ont eu lieu au cours des temps, comme un naturaliste vous montrerait des vertèbres... Toujours parenthèse en passant : cette affaire qui consisterait à montrer les différents systèmes de pensée comme des animaux se déboîtant les uns des autres – c'était l'idée de Hegel mais on peut mettre Hegel aussi dans ce que je suis en train d'évoquer –, se développant au cours des temps, c'est l'idée que Balzac par exemple avait à propos de l'œil neuf à jeter sur la société humaine, laquelle devait être décrite, selon lui, comme une société animale. Il explique ça dans l'avant-propos de La Comédie humaine qui est un hommage chaleureux à Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier, Buffon, d'une part, et de l'autre, parce que Balzac signe sa provocation jusqu'au bout, au catholicisme. Il faut aller voir Balzac au carrefour Vavin sculpté par Rodin dans une position remarquablement souveraine, à savoir qu'il est en train d'être gros d'une expulsion qui détache par ailleurs sa tête de son corps d'une façon très bien sentie par Rodin, phallus enceint en train de se palper la grossesse, et de l'accoucher à l'envers ! Volume prodigieux devant lequel évidemment tous les Parisiens passent sans le voir, il a fallu beaucoup de temps pour ériger cette statue-là à cet endroit-là, c'était le refoulement de l'époque, enfin elle est là, elle regarde Paris... Alors la provocation que se permet Balzac à la fin de sa vie, homme informé s'il en est, c'est de dire qu'il écrit à la lumière de deux vérités éternelles, à savoir la religion catholique et la monarchie, raison pour laquelle il est devenue ipso facto l'écrivain préféré de Marx et des marxistes, car il a bien dit là leur désir secret... Les extrêmes se touchent, l'écrivain est là pour le manifester et passer outre. Et on pourrait dire que la crise, ou la disparition, de la philosophie est tout simplement celle de la Réforme. Mais je reviens à mon Socrate en train de mourir, il a filé des métaphores animales, il a devant lui des disciples affectés qui sont troublés, qui se disent « au fond ce qu'a dit Socrate ce sont tout de même des mots, là il va mourir, il a un corps, c'est quand même la fin des choses, ne nous y trompons pas, ce qu'il a dit va finir avec lui ». Croyance sexuelle, religieuse, fondamentale de l'humanité à laquelle il faut de temps en temps quelques bonshommes ahurissants qui disent « non ! », c'est-à-dire les seuls athées conséquents. J'ai déjà parlé du Christ comme ayant fait l'opération, Socrate a droit aussi à un détour... Dans le cas du Christ il y a une chose un peu spéciale, c'est que lui dit qu'il va revenir, ce qui laisse suspendue en l'air la menace d'un règlement de comptes définitif qui, sur le computer des enregistrements en train de se faire, relève de la très grande malice de calcul (tiens, là aussi il y a un coq, et il chante trois fois). Socrate, lui, plus discret, modeste, plus terre à terre, s'en va dans l'immortalité. Pas pour dire qu'il disparaît mais pas pour annoncer non plus qu'il va revenir. En tout cas, il sait qu'il ne peut supprimer la croyance de ceux qui sont autour de lui et qui est celle du « cause toujours ». Les gens ne croient qu'à ça. Cause toujours, ça veut dire : de toute façon, le fait de causer ne peut pas avoir prise sur la cause, la cause c'est la chose en soi, on y est, après quoi on parle et ça n'a aucune importance. Socrate sait qu'il ne peut les convaincre, il se donne alors la peine d'une mise en scène particulière, d'où ce coq. Les autres animaux c'est le cygne, les poissons, il cite aussi les fourmis, il refuse les derniers petits secours pervers que lui proposent très obligeamment ses amis : il est d'usage que le condamné profite des derniers instants qui lui restent pour faire bonne chère, voire user des objets qui lui plaisent, c'est-à-dire que revient toujours la même question « mais pourquoi Socrate ne baise-t-il pas ? » (c'est la question du Banquet). Pourquoi Socrate diffère-t-il cette affaire alors qu'on l'aime, qu'on l'attire dans son lit ; pourquoi préfère-t-il pérorer ? Or, Socrate, c'est quelqu'un qui ne peut pas se faire à l'idée qu'on peut mettre en échec la parole, y compris par des douceurs, même si on lui fait des guilis-guilis sur son organe. Non, il s'obstine et il démontre à tous les coups que ça va plus loin si on continue à parler... Et les autres qu'est-ce qu'ils veulent ? C'est le mettre en contradiction avec sa parole, le tenter dans l'organe. Il va être là, dans un moment, inanimé, sans vie et il refuse de s'en préoccuper. Voilà ces gens qui l'ont écouté parler pendant des années, eh bien ils n'ont rien appris. Socrate le sait, lui, qu'il n'a parlé que pour aboutir à leurs yeux à un cadavre. La croyance au guili-guili sur l'organe permet de maintenir le cadavre comme seule valeur fondamentale. Vous savez, on va retrouver ça partout. C'est à ça, et à ça seulement, que l'espèce a envie de croire. Voilà pourquoi il est toujours très difficile, quand on vient faire décroire, de ne pas passer pour un fondateur de religion, un illuminé... Donc Socrate refuse les derniers secours : pas de guili-guili à l'organe avant de sauter dans son cadavre. Il maintient ce qu'il a dit. Juste au moment du passage, du coq à l'âme, de la vie à la mort, telle que nous l'apercevons (scène où il y a un poisson qui s'exprime, pas tout à fait comme les autres, devant d'autres poissons), avant d'être happé par on ne sait quel hameçon, ce poisson parle de sa disparition. Il ne s'agit pas d'en faire une histoire, mais c'est tout de même intéressant dans la mesure où nous avons été procréés dans cette forme. Du coup nous sommes bien forcés de nous dire entre nous que c'est la forme absolue. Or, comme dit saint Thomas, il ne s'ensuit pas du fait que, Dieu ayant pris la nature humaine, il ne puisse pas en prendre une autre, sous une autre numération. Ce nombre n'est pas le seul des nombres... Donc, au moment de passer à la limite, Socrate demande aux cadavres encore vivants qu'ils payent sa dette au dieu de la médecine, Esculape. Un dieu secondaire, et utile. Un coq. L'animal n'est pas important en soi, encore qu'il dénote une virilité conséquente dans le contexte. Ce coq dont on lui demandait un moment auparavant s'il ne voulait pas se le faire chatouiller pour qu'il fasse un dernier cocorico avant le grand saut, eh bien voilà qu'il le leur fout à la gueule. Vous irez égorger un coq, mes chéris, puisque vous voulez un sacrifice. Si ça peut faire du bien à votre santé..., vous aider à vous réconcilier... Ça pourrait être un bélier... C'est un coq. Modestie de Socrate. Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire au moment où il meurt : mon corps, bandes de poissons, n'a pas plus d'importance qu'un coq ; vous pouvez en faire ce que bon vous semble. C'est-à-dire, je n'ai jamais été là sous la forme où vous avez cru me voir vivant et je vous prouve du coup l'existence de l'âme, et même que je peux me séparer de mon corps très aisément, et qu'au-delà de mon cadavre je vous prie de penser que vous allez égorger un coq. C'est sur ce cocorico que toute la philosophie est fondée ; ce qui risque fort lorsqu'on est dans l'assistance de quelqu'un qui fait l'expérience personnelle du sujet transcendantal, ce qui risque fort de transformer ladite assistance en assemblée de philosophes, et en poules.
Socrate n'écrit pas ? Moi, je dis que si ! Et comment ! Et c'est précisément ce qui n'est pas écrit au sens des poules qui, aujourd'hui, a une petite chance non pas de durer vingt-cinq siècles mais en tout cas de s'y retrouver dans les vingt-cinq siècles écoulés.
L'écriture en question peut se présenter, au départ, de façon assez décevante. Ça paraît simple, sans effets, ça peut même passer inaperçu mais un lecteur attentif y suivra la construction systématique d'un sujet qui, insensiblement, est en train de prouver qu'il est la cause de ce qui le dit, alors qu'il est en train de le dire. Moralité : on arrive à ce problème qui est celui de la voix. Enorme chose, car pour faire arriver la voix dans son lieu exact, il faut évidemment se donner les moyens de produire un silence consistant. Très peu d'écrits arrivent à vous donner la sensation irréfutable de la voix. Or la voix qui va devenir contemporaine de l'écriture qui en serait possible, c'est là où j'en suis. Le parcours a consisté à faire le vide dont j'avais besoin, à la chinoise, c'est-à-dire que, pour qu'un trait soit du souffle à travers une surface pour laisser passer quelque chose qui soit la manifestation du vide, cela exige un certain état... un très long temps d'apprentissage et, après tout, le mien en vaut un autre... Comme dit Baudelaire : j'ai mis longtemps à devenir infaillible. Et désormais il devient possible, pour moi, de traiter toutes les résistances accumulées par l'animal parlant pour éviter de se rendre compte qu'il n'a jamais été là. Ce qui fait un déchet considérable et, comme on est dans une vie limitée, je vais au plus consistant, c'est-à-dire aux déjections religieuses. Si je vais au plus pressé, ce n'est pas qu'il va y avoir la fin du monde, c'est qu'on entre dans le monde de la fin. Je veux dire que tout est fini avant même d'avoir eu lieu, appelons ça la coïncidence de la voix avec elle-même, ce qui signifie la vidange évanouissante des phénomènes. Le monde final est un monde où les corps en sont à ne plus pouvoir se supporter comme tels et à dériver cramponnés, comme dans Le Maelstrom d'Edgar Poe, à leurs objets, à leurs organes, et emportés vers l'abîme. Désarroi, lisons-nous partout, la peur... Radeau de la méduse, nous sommes dans l'œil du typhon... Je parle du maelstrom parce que Pleynet après avoir écouté un enregistrement de Paradis a bizarrement pensé à ce texte de Poe. Belle trouvaille à lui, et j'ai eu du coup l'idée de retourner voir de près ce texte. Poe, on n'en parlera jamais assez, c'est que lui il n'est pas cramponné au cadavre, il le crache, il a des mises en scène un peu macabres mais qui vont bien dans le sens de Socrate. Poe fait du socratisme un peu noir, mais c'est parce qu'il est en Amérique et que, pour parler aux Grecs, il suffisait de s'exprimer à peu près correctement, alors que, pour réveiller des Américains, on ne sait pas bien ce qu'il faudrait faire, c'est exactement comme pour les Russes... Il y a de gros petits malins qui vont jusqu'en Géorgie, en ce moment, pour vendre un peu d'inconscient, comme ça à la sauvette... Enfin ils font semblant de pouvoir le vendre là-bas pour essayer de consolider leurs prix par ici... Poe, c'est autre chose... Qu'est-ce qui l'intéresse dans cette histoire de bateau avalé par l'abîme...? Un truc, un tout petit truc, c'est ça le génie : c'est de démontrer que la sphère est foutue, autrement dit qu'on entre désormais (raison pour laquelle nos analystes ont bien du mal à s'y faire) dans la transphère. Beaucoup, d'ailleurs, pour ne pas aborder la transphère, préfèrent rester dans le transfert, écrit à l'analytique, ce qui permet de ne pas se coltiner ce qui est là pour dire la transphère, car là il y a un trou, un abîme, ça clignote, aujourd'hui on parlerait de trou noir, pour Poe de maelstrom... Bref, la sphère est foutue, et le rescapé, celui qui se tire du maelstrom, a compris que les objets ronds tombaient plus rapidement dans l'abîme et que les cylindres étaient entraînés moins vite, voilà pourquoi il s'agrippe à sa barrique et qu'il est rééjecté de ce vagin terrifiant. Tout ce qui lui reste à faire, après, c'est d'avoir des cheveux blancs et de faire peur à tout le monde en racontant son aventure. Cette affaire de phallus, tout de même... Poe veut nous dire qu'un marin, comme ça, par hasard, en s'accrochant du phallus (et en le lâchant au moment voulu), peut s'en sortir... Ulysse aussi se fait attacher au mât pour échapper aux sirènes... Tout ça nous donne des petites images poétiques, depuis le fond des âges, de ce qu'il en serait des battements de la transphère... ça traîne partout. J'ai parlé des Grecs aujourd'hui parce que je ne veux pas parler de la Bible tout le temps... Cette transphère, d'ailleurs, correspond très bien, comme éclairage, à la découverte de Freud, car ce qu'il a découvert ce n'est évidemment pas l'inconscient, comme tout le monde le répète, mais le transfert. L'inconscient ça n'a aucun intérêt, aucun, c'est des bricoles, qu'on peut désormais vendre à bas prix aux Américains ou aux Russes, ça permet d'écrire des chiées de livres mais ça n'est pas intéressant, l'intéressant là encore c'est que ça ne s'écrive pas apparemment et pourtant que ce soit le comble de ce qui s'écrit. Vous me direz que Freud a beaucoup écrit, mais ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux ! On passe son temps à talmudiser Freud, et alors ? La découverte, c'est ça : il y a un artifice de la parole qui nous met dans la transphère. Alors ce que je dis a l'air paradoxal, je parais laisser entendre que la mise en scène de mes premiers livres était une mise en scène de paroles. Tout le monde aurait dit, moi y compris, que c'était l'écriture de l'écriture, l'écriture en train de se découvrir écriture, l'écrit sur l'écrit, le sujet de l'écriture, etc. Eh, foutre ! je n'ai jamais dit que ce n'était pas la façon d'avancer masqué. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu des tas de philosophes pour penser que j'étais le type qui écrit. Mais je n'ai jamais été le type qui écrit. Je suis, depuis le début, le type qui se sert, notamment, de l'écriture. Pas exagérément, je crois. Ou alors, tout à fait exagérément. Tout ça, pour moi, est de l'ordre du semblant, du théâtre, au sens métaphysique du terme. Je ne fais pas de la littérature. Mes livres sont une façon de passer le plus efficacement possible dans la parole que je me sers. Pour moi, il y a donc une continuité totale et aucune rupture, de même qu'il n'y a aucun changement au niveau de ce que j'appellerai mes prestations d'opinion. Les passagers de la ligne ou de la sphère croient que je change, que je retourne ma veste. Mais pas du tout, je vous le dis : c'est le maelstrom. La question c'est d'aviser le moyen éventuel de tomber moins vite dans le gouffre, voire même, par une des bizarreries du tourbillon, de se faire rejeter par lui. Même si ça doit être payé d'une sorte d'exil normalisé, mieux vaut tout de même essayer de tomber moins vite que les boules, les poules, voire de leur fausser compagnie. Je suis un faussaire pour ce qui est de la compagnie, c'est vrai. Ce qui fait que je suis d'une honnêteté scrupuleuse pour tout ce qui ne se met pas automatiquement un pagne sur le con. Voilà ! c'est pas grand-chose... Maelstrom... Des débris, plus ou moins privilégiés, se racontant leurs histoires de débris, voilà ce que la compagnie, elle, voudrait. Des débris tombant vers un point d'anéantissement ultime, mais devant, par-dessus le marché, comme si c'était inscrit dans les lois du tourbillon, faire leur autocritique, se plaindre d'avoir été plutôt tel débris que tel autre, prier entre débris que les débris de droite veuillent bien passer à gauche et ceux de gauche à droite, on pourrait même envisager une assemblée qui déclarerait au milieu du tourbillon qui l'emporte : nous sommes les nouveaux débris, et à ces nouveaux s'ajouterait une nouvelle chute de débris qui diraient : pas du tout nous sommes, nous, les nouveaux débris... Alors oui, sommes-nous sur une ligne qui va quelque part ou sommes-nous dans un maelstrom ? Ce sont deux logiques, n'est-ce pas, deux conceptions du monde, deux espaces. Comment voulez-vous que l'homme du maelstrom soit aussi l'homme du chemin de fer ? Moi, je suis un marin, marin de la mer d'encre. J'ai un arrière-arrière-grand-père qui faisait le long cours entre Bordeaux et les Indes, j'ai ses livres, ses vieux livres, géométrie, arithmétique, côtes de l'Afrique..., livres qu'il avait sur son bateau, dans sa cabine, reliés en cuir, et de temps en temps il s'ennuie, alors il résout des problèmes de trigonométrie, il écrit aussi des annotations en marge, du genre : eh bien, j'embarque demain pour les Indes, je disparaîtrai et plus personne ne me retrouvera. Vous voyez, c'est héréditaire, la génétique a son mot à dire là-dedans. La génétique... eh oui, c'est pourquoi il vaut mieux se préoccuper de cette affaire de Dieu dans la mesure où elle est précisément généthique. Dieu, c'est une fonction qui introduit, quel travail !, de l'éthique dans les gènes, et de la gêne dans l'éthique. Enfin, écoutez... voulez-vous une anecdote pour finir ? J'ouvre ma radio. J'entends quelqu'un qui dit que la matinée va être consacrée au problème des femmes et de l'Eglise ; les femmes ne s'intéressent plus à l'Eglise parce que l'Eglise ne répond plus à leurs problèmes... Le type qui dit ça cite une épître de saint Paul où celui-ci doit dire quelque chose comme « l'homme n'est pas né de la femme, c'est la femme qui est née de l'homme ; l'homme n'est pas fait pour la femme mais bel et bien la femme pour l'homme ». Tac, comme ça ! Ces gens étaient insensés. Quel cran ! Le plus drôle est que le maelstrom précédent était d'une telle force qu'à saisir ce baril à ce moment-là, eh bien ça a marché ; ça a donné deux mille ans de plus, un petit répit pour les débris : répit pour les débris, voilà comment devrait s'appeler l'histoire humaine. Donc, saint Paul a dit ça Oh, mais c'est que deux mille ans après, dans le nouveau maelstrom, ça n'a pas l'air d'être du goût des débris ! non, ils critiquent sévèrement saint Paul, ils disent « qui a dit ça ? est-ce l'ayatollah Khomeiny ? – non c'est saint Paul ». Vous voyez que si on n'est pas prudent sur l'avenir du débris, on peut tout à coup, par une sorte de débilité mentale, penser que l'ayatollah Khomeiny aujourd'hui et saint Paul il y a deux mille ans c'est bonnet blanc et blanc bonnet, blanc turban et turban noir. Et tout ça, ça a toujours été, de tout temps, obsédé par quoi ? Ah, c'est toujours la même chose, par... la femme. LAFÂME ! La revoilà ! C'est elle qui va servir chaque fois à ressouder l'horizon ! Alors, comment se fait-il qu'une telle illusion soit possible, qu'il y ait une telle amnésie ? On découvre des restes humains, vieux de centaines de milliers d'années... mais cette histoire de saint Paul, voire de Moïse un peu avant, c'est hier, c'est tout récent, il a fallu des milliers et des milliers d'années de tournage en rond, autour de la pondeuse primordiale (la Grande Mère enterrée au centre), pour que soudain un certain nombre de gens se disent « enfin, c'est bête, on ne va pas continuer à tourner comme ça », et dans leur obscurité de poissons en train de sombrer ils se sont demandé s'il n'était pas possible d'inverser l'ordre des causalités, « poussons la négation, se sont-ils dit, on verra bien ». La négation c'est le jugement, le jugement c'est un espoir, tenir la négation, la tenir ferme, voire même contre les évidences (car il est bien évident que l'homme est né de la femme, vous n'allez pas supposer que Paul n'avait jamais vu la chose se passer sous ses yeux et c'est tellement évident, justement, que ce doit être faux), on verra si ça fait un peu d'air. Ecrire, donc, c'est pousser la négation.
Je parlais de l'horizon apocalyptique... Apocalypse en hébreu c'est gala, ça veut dire découvrir, c'est dans ce sens aussi que nous sommes dans une époque qui peut être prise comme un gala, un gala sévère. En même temps que la coïncidence se fait entre la voix et elle-même, la coïncidence se fait entre la mort et elle-même, ainsi chaque jour vous apporte sa cargaison de Pol Pot... Pol Pot c'est le strict antagoniste de Poe. D'où effondrement des idéologies, à quoi doit-on se raccrocher ? Dieu ? lequel ? l'histoire du baril..., le plus proche sera le mieux, et à Dieu vat. Eschatologique, disait Barthes de Paradis. Oui, ça me va. Avant tout être un saint pour soi-même, dit Baudelaire, modeste. J'essaie en effet, par mes propres moyens, puisqu'il n'y a plus aucun maître, aucune autorité, de devenir à mes propres yeux un maître ès cathologie. La cathologie, c'est la logique de l'universel, dont le catholicisme est le lapsus clé. C'est pour ça qu'au niveau des blocages d'organes et d'intérêts particuliers, ce lapsus clé fera toujours l'effet d'une irritation permanente pour le simple particulier. Le sujet n'a rien de particulier, le singulier n'est pas le particulier. Eh bien je suis ce sujet singulier qui s'intéresse à la logique de l'universel, et qui pour autant, assailli par les sujets particuliers qui croient faire des ensembles, se voit du même coup obligé de dire que deux mille ans de catholicisme, ce n'est pas rien. Ce n'est pas la quête du Graal que je propose, ni la clef des songes... Vous avez vu X dans Le Monde cet été... Ah ! Ah la la ! ah la la ! X, je dirai que, lui, c'est la logique du Je suis partout. C'est celle du nulle part permanent qui se croirait fondé à légiférer sur l'universel. Et les critères là, vous savez, sont délicats. Moi, je ne dis pas « Je suis partout », jamais, à aucun prix, à quelque époque que ce soit. Je suis le contraire du germano-soviétique. Je suis le navigateur plutôt anglais qui tente de devenir maître ès cathologie, ce qui n'a rien à voir avec la marchandise des générations de débris qui nous précèdent, enfin, que nous suivons vers l'abîme (c'est tout de même pour ça qu'on peut les voir un peu, mais il n'y a pas de quoi se vanter, débris, débris, débris or not débris...). Cette marchandise n'est pas la nôtre, ça n'est pas notre histoire d'avoir à représenter dans leurs fantasmes l'erreur telle qu'ils la conçoivent pour eux. Hitler, je connais ; Staline, idem ; rien à voir avec eux, zéro. A l'époque de Je suis partout, j'ai trois ans, quatre ans, tout ça est une question de dates... X, après tout, je m'en fous, appelons-le Argus (c'est grec et pas difficile à déchiffrer, ça), Argus de la presse... Si Argus s'est trompé sur Hitler puis Staline au point de les adorer, pourquoi ne se tromperait-il pas sur moi au point de me détester ? Ce serait sa troisième erreur, celle-ci sans retour puisque, à se tromper sur moi par la négative, ce serait l'erreur définitive. Etre revenu à la raison, avoir raison sur toutes choses (défendre très justement les droits de l'homme, par exemple), et se tromper sur moi, qui sait si ce n'est pas le comble de l'erreur ? L'histoire ne tranchera pas puisque, je vous dis, c'est le maelstrom. Moi, je ne plaide pas histoire, je plaide baril, je plaide cylindre. Je ne dis pas je vous donne rendez-vous à la fin de l'humanité, je dis que je m'occupe de la logique de l'universel, notamment sur son symptôme clé des deux mille dernières années, autrement dit rien, une poussière qui passe vite. Je ne dis pas, comme Hallâj, je suis la vérité ; je dis que je n'y suis pas, et que c'est bien pour ça que moins j'y suis plus je comprends un tout petit quelque chose sur la logique du je suis. Rien, dans mon comportement, mes manies, mes provocations, mes phobies, mes façons de jouer un coup qui paraît particulièrement absurde au joueur qui est en face, rien n'indique que j'y sois finalement... Chinois je suis : je montre mon vide, je joue en dernier et je touche le premier, voilà J'attire l'adversaire par un avantage apparent qu'il aurait sur moi... etc. Dans les tourbillons du débris, pour moi ce qui compte c'est que je puisse tenir mon baril... Je cherche simplement à échapper à la brisure universelle, c'est tout, et comme ça fait quand même une petite flaque d'encre, il reste aux autres à nier que ce qui fait flaque dans mon encre existe. Cette dénégation, qui n'est pas la négation dont je parlais, est le cri de la curaille affolée qu'on ne fasse pas ouaille avec elle. Or, ouaille, moi je ne suis pas. Alors, vous savez, pour ce qui est du Je suis partout, personnellement je m'en tiens à une déclaration bien plus profonde, à savoir : Je serai qui je serai. Ce sont deux conceptions du monde absolument antagonistes. Si le Dieu de la Bible avait dit Je suis partout, ça se saurait, et ça ne m'inspirerait pas le moindre intérêt... Tout serait écrit d'avance ; c'est un Dieu qui ne ferait jamais aucune erreur..., pas plus que la curaille en question... qui a fait des erreurs et qui n'en fera plus jamais, sauf celle qu'il ne fallait pas faire, précisément, et c'est moi. Pourquoi, S'étant trompé une fois, ne se tromperait-on pas constamment ? Si on a donné l'apparence de se tromper, cela ne veut pas dire qu'on s'est trompé, c'est pourquoi vous ne me voyez pas faire d'autocritique. Je serai qui je serai... Ce Moïse, il en reste baba, il attendait un Nom de Dieu : « qu'est-ce que je vais leur dire ? – ouh, dis-leur ça : je serai qui je serai... ». Se débrouiller avec un Dieu comme ça, vous savez... C'est pas du tout Je suis partout... Je suis partout, je ne suis nulle part... : là c'est le délire religieux, lui-même... Contre lequel il faut dire de temps en temps : 1) Que ça ne sera jamais deux fois la même chose ; 2) que c'est interrompu à chaque instant et que c'est pour ça que ça fait continuité ; 3) qu'il faut s'attendre à tout et surtout à n'importe quoi ; 4) que la seule façon de ne pas se tromper c'est d'imaginer qu'on se trompe à chaque instant. Le cas non prévu c'est évidemment l'attitude hyper-littéraire, à la Poe, qui consiste parfois à faire semblant de se tromper dans la mesure où ça peut permettre de fausser la compagnie. C'est l'attitude antireligieuse par excellence. L'énigme reste : pourquoi les gens les plus religieux s'imaginent-ils ne pas l'être ? Vous me direz que c'est leur sexe ; oui bien sûr, ils croient que leur sexe est naturel, et contre ça que faire ? Les débris tombent et ils croient que c'est naturel. Poe va même jusqu'à parler d'un miracle dans ce remue-ménage de la nature..., un type a saisi un cylindre et s'en est sorti. Mieux vaut encore comme Pascal s'intéresser à la roulette, aux cycloïdes. Parce que, oui, tout cela relève du pari. « Le monde ne t'a pas connu mais moi je t'ai connu... » Il se coud ça dans son vêtement Pascal ; le mémorial on appelle ça, d'un mot emphatique. Cette petite chose dans le vêtement, c'est comme le coq de Socrate... Ah ! nuit de feu maelstrom, pleurs de joie...! patati patata... Il se le coud parce qu'il a senti que son corps allait l'oublier. C'est assez beau d'être un nom propre qui fait davantage confiance à une note écrite qu'à son corps. Pas facile d'expliquer ça à des gens qui sont persuadés que leur corps, c'est-à-dire anthropomorphiquement l'image de leur corps dans le miroir, est le lieu d'où viendrait ce qu'ils disent, voire ce qu'ils écrivent. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ce qu'ils écrivent a si peu d'intérêt. Ne vous y trompez pas une seconde : si je suis le si méchant Sollers qui ne s'est même pas trompé sur un fait capital, à savoir l'ayatollah Khomeiny (car au fond c'était ça le test, le grand test, sur l'aptitude ou pas à passer sa maîtrise en ès cathologie, c'est pas comme le marxisme ; le marxisme, je l'ai dit, c'est Balzac plus les camps. Avec le Coran, les enchères montent), donc, si pour les autres je n'écris rien et si ce que j'écris n'est rien et doit n'être rien, c'est parce que ce qui monte, et pour le coup comme une marée, c'est la simple révélation que ce qui s'écrit en ce moment, eh bien ne vaut rien ! Etrange affaire, ça n'a pas toujours été comme ça, c'est un galop qui s'est généralisé, c'est récent. Parce qu'il n'y a pas encore ce qui va se produire très bientôt et qui est l'épreuve de la voix, laquelle était exigible autrefois, et jusqu'en chaire, on ne pouvait pas faire semblant d'être éloquent. Alors les braves gens du vaisseau « Je suis partout » en détresse fonçant vers l'abîme du maelstrom, eh bien ils écrivent, ils écrivent... comme moi je tiens mon baril, ils croient que je n'écris pas, mais... un doute leur vient, que mon baril ça pourrait être la bouteille à la mer, avec moi dedans, et que ce qu'ils écrivent, eux, va au trou, sans reste.
1979.
Réponses à des questions de Jacques Henric.