Je sais

pourquoi je jouis

 

1. Je ne sais ce que je sais que parce que j'écris.

Un écrivain est quelqu'un qui arrive parfois à se mettre dans cette situation impossible consistant à dénouer tous les liens de parenté. Ce dénouement des liens n'est autre que l'expérience consumant la croyance fondamentale à la possibilité de l'inceste.

Cette croyance implique la nécessité, pour la cohésion humaine, de l'interdire, l'inceste, pour en recommander le fantasme. Lequel touche à une aspiration à la complétude narcissique dont la maternité représente l'objet.

Quel ennui.

Le dénouement des liens de parenté, qui comprend aussi la dissolution de tous les apparentements imaginaires et, donc, des identifications, introduit l'écrivain (qui insiste) à une solitude de langage radicale, solitude sexuelle, s'entend, les deux solitudes étant équivalentes et irréductibles.

J'avais d'abord intitulé ma communication : « Je sais pourquoi je jouis. » Mais j'avais oublié un instant que la traduction de ce titre en anglais allait reposer la difficulté du mot « jouissance ». C'est un fait, il n'y a pas de terme satisfaisant pour transposer ce mot, donc cette chose, en anglais (passons vite sur « enjoyment » ou « ecstasy » qu'on dirait destinés à un effet jeune fille). De plus en plus, d'ailleurs, me dit-on, l'habitude commence à se prendre (et c'est d'ailleurs cela, et rien d'autre, le retour de Freud en anglais à travers le français, et un français dû à Lacan) d'importer purement et simplement le mot français en anglais. Le mot, donc la chose. Voilà pourquoi j'ai dit que mon sexe était français. My sex is french. Mon sexe, et pas moi qui parle. Je n'ai sûrement pas voulu dire, ladies, gentlemen, que je revendiquais mon sexe. Loin de là. Au contraire. La question est plutôt de savoir comment le laisser tomber, ce sexe ; ou plutôt comment me laisser tomber de lui, c'est-à-dire de la mort.

Quand je me suis demandé quel autre titre je pourrais trouver pour exprimer la même chose que « je sais pourquoi je jouis », la phrase qui m'est venue à l'esprit est donc celle-ci : « je sais pourquoi je ne mourrai pas ». Vous voyez que mon intention était de vous paraître absurde.

 

2. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que j'avais voulu indiquer par là l'intuition rapide, sauvage, que nous éviterions de mourir si nous ne jouissions pas, inconsciemment, de la perspective d'en finir avec notre corps. Voilà ce qui nous tient. Voilà notre consistance. Nous nous aimons follement. Nous nous haïssons follement. Mais le sujet, ce qui dit « je », quand je dit « je »– « je » et pas « moi » –, n'a pas que son corps à vivre. On pourrait même avancer qu'il est appelé à une immortalité inaccessible dont seules les mythologies religieuses répondent. La plus conséquente étant, à mon avis, celle de la résurrection des corps, qui a l'avantage sur toutes les autres, indienne ou bouddhiste, par exemple, de traiter le désir à sa racine qui est la parole et la voix (et non pas le vide, l'effacement ou l'infini de l'espace ou de la conscience).

« Wo es war, soll ich werden » : « Là où c'était, je dois advenir. » Cette parole cardinale de Freud souligne le principe d'individuation dans toute son énigme, on dirait quasiment une formulation de Duns Scot. L'épithète de « docteur », qui s'emploie, vous le savez, pour les théologiens (c'est ainsi qu'il y a le « docteur séraphique », le « docteur angélique » – Duns Scot étant le « docteur subtil »), ne serait pas malvenue dans l'ordre de la subversion analytique. Il y a déjà un « docteur sévère », Freud, et un « docteur baroque », Lacan. Le « Wo es war, soll ich werden », vous le constatez, fonctionne comme de l'hébreu en allemand, c'est en réalité la même chose que le « je suis qui je suis », ou plus exactement le « je suis qui je serai » de la déclinaison d'identité quand Dieu – le dénouement même – parle. Dieu, ou plus exactement la tension dramatique qui se joue entre sexe et langage, là où, malgré ma sexuation, je dois, seul, apprendre à parler. Il n'y a pas d'ensemble, sauf imaginaire au niveau du ça, pas d'ensemble vide non plus, et « je », sortant du ça, doit aussi se différencier de tout « moi ». On sait que le surmoi n'est pas là pour faciliter cette sortie. Quoi qu'il en soit, je remarque (toujours la traduction) que l'anglais n'a pu que renvoyer au latin les termes employés par Freud dans sa deuxième topique (es, ich, super-ich), en en faisant id, ego, super-ego. Cet ego sonne comme le français nigaud. Pour éviter un hébraïsme, l'anglais réformé s'en est remis à un latin qui sent sa théologie refoulée. Tout cela est moral. Avec cet ego-là, on ne peut pas aller beaucoup plus loin, sur le plan de la réflexion sexuelle (je ne parle pas des performances palpables), qu'une jouissance enfermée dans une nostalgie du latin. En français, « ça », « moi » et « sur-moi » introduisent d'autres malentendus, c'est le fameux sens psychologique français, un Français se croyant presque toujours obligé de s'ancrer dans l'« ego cogito » pour être. Il croit qu'il est parce qu'il pense. Quelle idée.

Je sais pourquoi je jouis. Je sais pourquoi je ne mourrai pas. Parce que je est qui je sera. Arrivé là, on sort enfin de la religion, sans quoi, rien à faire.

Ces péripéties, plus rigoureuses qu'on ne le croit généralement, se situent logiquement à l'intérieur des trois grandes divisions de religiosité de notre culture : judaïsme, catholicisme, protestantisme. Le judaïsme latent du « Wo es war » freudien me paraît évident. Le catholicisme de l'accent mis sur « jouissance » – voire sur les « Noms du père » – me paraît se passer de commentaire. Ce qui serait protestant, en revanche, ce serait de se demander à quoi bon tout ça Ça n'a rien d'utile. Ça ne sert à rien. Et, du même coup, de s'orienter non seulement vers l'attitude philosophique, mais encore, s'agissant du sexe, sur l'ésotérisme, l'occultisme, l'orientalisme, bref vers une certaine réhabilitation de La Femme mise à mal, endommagée, il faut bien le reconnaître, par le Dieu biblique comme par la Vierge Marie. De ce point de vue, le protestantisme a gagné, c'est la seule attitude raisonnable des temps modernes, la seule qui n'ait pas l'air ridicule par rapport à la science, mais ce qu'il a gagné, il faut bien qu'il l'ait perdu aussi sur un autre plan. Celui de la vérité sexuelle. C'est là que la psychanalyse a échoué à frapper à la porte de l'accélération reproductrice moderne. C'est aux Etats-Unis que la psychanalyse a contracté la peste. Ce qu'il faut définir, c'est en quoi la psychanalyse, loin d'apporter le moindre ravage révélateur au nouveau monde, s'est trouvée très vite limitée, mise en quarantaine, privée de sa pointe, c'est-à-dire de sa réaffirmation du Sujet.

 

3. Non, La Femme n'est pas la réponse à l'injustification de l'existence. Non, le sexe n'est pas naturel. Non, le langage n'est pas la communication.

Voilà trois propositions susceptibles, aujourd'hui, de produire, comme on dit en langage d'assemblée, des « mouvements divers ».

Ce qui témoigne de la vérité de ces propositions, pourtant, ce n'est ni plus ni moins que la littérature, raison pour laquelle personne ne s'y intéresse vraiment.

La logique du langage condensé de la littérature s'occupe de causalités non naturelles, ce qui ne signifie pas imaginaires. Le sujet de la littérature est sans doute le plus réel des sujets, seulement voilà, il ne sert à rien. Sauf à suggérer la vérité dans sa consistance de trou, de catastrophe, de drame dédié au rythme du négatif, négation du monde, chiffre du mensonge du monde raconté par lui-même, sensation de la vérité, vérité comme sensation. Dénouement des liens de parenté. De ce point de vue, l'expérience la plus impressionnante que nous propose la littérature occidentale est, je crois, celle de Dante. C'est dans son Paradiso que Dante livre la formule de ce que j'ai appelé le dénouement de la croyance à l'inceste. C'est le vers fameux, qui n'a pas été lu par la théorie analytique et qui est aux antipodes de la tragédie grecque (fin mot de la comédie à l'opposé de la tragédie ; clé qui, de tragique, transforme le réel en comique indéfini) : « vergine madre figlia del tuo figlio ». Virgin mother daughter of her son. « Termine fisso d'etemo consiglio. » Terme fixe d'un éternel dessein, ou plus exactement d'un éternel « consilium », d'une éternelle délibération. La délibération « humaine » tourne ainsi autour d'un terme fixe qui est celui d'une vierge mère fille de son fils. C'est par que la parenté se dénoue. A savoir la loi d'ajouter foi à l'inceste comme réitération déplacée du désir sexuel. Rideau. Fin comique de l'humanité.

 

4. Il y a, chez un écrivain américain contemporain, William Burroughs, trois considérations intéressantes sur « la femme », l'homosexualité et la mythologie. Burroughs ne manque jamais de rappeler son choix homosexuel ; il pense que la femme est une « erreur biologique » ; et enfin il déclare volontiers son violent anti-christianisme, le christianisme étant à la source, selon lui, de tous les malheurs de notre civilisation. Il prétend même voir parfois en rêve des « dieux », des multitudes de dieux différents. Ce raisonnement, car c'en est un, me semble d'une parfaite logique, et en effet l'axiome principal repose sur l'erreur bizarre consistant à voir dans la femme (à supposer qu'elle existe comme « la ») une erreur biologique. Une femme est tout ce qu'on veut, y compris si l'on y tient une erreur métaphysique, mais sûrement pas une erreur biologique. Si un organisme est justifié dans l'ordre de la biologie, c'est bien celui-là. Celle-là. Le reste s'ensuit.

Je pourrais prendre d'autres exemples : notamment celui de l'écrivain japonais Mishima dont toute la vie sexuelle et même le suicide semblent avoir été déterminés (lisez Confession d'un masque) par une reproduction de Guido Reni, un Martyre de saint Sébastien. L'élaboration extrême de la perversion dans la représentation catholique a tout ce qu'il faut, à ce qu'il paraît, pour épater l'Asie. La perversion est dédiée au père. Mais sans le savoir. C'est pourquoi un pervers ne peut pas dire : je sais pourquoi je jouis. De quoi jouit-il en effet ? De lui-même comme déchet, ou cadavre. Il a le plus grand besoin de penser qu'il se voit mourir. Fasciné par cette merde indéfinie qu'il est, sous sa rutilation de surface, et qui cause sa jouissance à l'écart de lui.

Ou encore, il y en a deux que j'ai bien envie de marier devant vous, c'est la marquise de Sévigné et le marquis de Sade. C'est bizarre que personne n'ait songé à les réunir. Voilà qui va être fait. Mme de Sévigné est une graphomane éminente. Elle passe son temps à essayer de dénouer son lien de parenté avec sa fille par le biais d'un écrit à répétition, ce sont ses fameuses Lettres. Mme de Sévigné ne se fait pas à l'idée qu'il n'y a aucun rapport entre une mère et une fille. C'est son symptôme. Un symptôme de correspondance. Dans une série de lettres très impressionnantes, en 1680, elle évoque assez longuement la grande affaire des marges du XVIIe siècle français, l'Affaire de l'époque (comme il y aura celle de Dreyfus au XIXe et chez Proust qui ne sera pas par hasard un lecteur passionné de Sévigné). C'est l'histoire des poisons, où est impliquée une criminelle magistrale : la Voisin. Cette Voisin rendait des petits services à l'aristocratie de l'époque. Vente de poisons pour éliminer les maris ennuyeux et, surtout, avortements. L'histoire négative de l'avortement reste à écrire. Après tout, nous ne sommes là que parce que cela ne nous est pas arrivé. Est-ce un bien ? On peut raisonnablement en douter. L'Histoire, avec un grand H, est l'ensemble des événements affectant des avortements ratés. C'est pourquoi la Sorcière fascinait tellement Michelet... Nous ne savons qu'une toute petite partie de ce que nous devrions savoir si nous n'étions pas nés, autrement dit si nous n'avions pas à mourir... La Voisin, dont parle la Marquise, a donc reconnu avoir enterré dans son jardin, voire brûlé au four, quelque chose comme deux ou trois mille enfants nés avant terme. Tout cela, d'ailleurs, sur fond de sorcellerie. L'anti-culte, celui des coulisses... Ce qui est très singulier, c'est que Mme de Sévigné raconte tout cela à sa fille avec beaucoup d'enjouement et de complaisance, sans émotion particulière, sans passion, sans répulsion, avec au contraire une sorte de complicité gaie. Ce détachement de la Marquise pour raconter les pires horreurs, les pires atrocités physiologiques, n'a pas, à mon avis, été assez mis en valeur. La graphomanie « détachée » est une chose passionnante. Par exemple, elle écrit le 23 février 1680 à sa fille, à propos de la Voisin : « On lui a donné la question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinairement extraordinaire qu'elle pensa y mourir comme une autre qui expira le médecin lui tenant le pouls, cela soit dit en passant. » Cela soit dit en passant... On sent d'ailleurs chez Sévigné, quand elle raconte la fin de la Voisin (qui reste jusqu'au bout d'une grande impiété, qui blasphème et se vautre dans la débauche avec ses gardiens), une touche d'admiration pour cette sorcière improvisée qui faisait simplement le sale travail à la place des autres. Tuer les maris, faire avorter les femmes adultères, c'est en effet une fonction prophylactique qui a droit à l'admiration de ce grand écrivain qu'est la marquise de Sévigné. Laquelle peut aussi, « en passant », discuter des controverses sur la Vierge, sur Malebranche ou les jésuites, problèmes politico-transcendantaux du temps, pendant que la Cour de France, cette Cour dont Sévigné dit à propos de l'affaire La Voisin « qu'il n'y a guère eu d'exemple d'un pareil scandale dans une cour chrétienne », pendant, donc, que cette Cour écoute un opéra de Quinault et Lulli, Proserpine, occasion d'observer les rapports entre Mme de Montespan et le Roi, car toute l'époque est friande de représentations mythologiques à la grecque. Voilà la comédie.

Eh bien, quelqu'un qui s'est inspiré de tout cela, qui a donc relevé le défi de l'écriture de Mme de Sévigné à sa fille, c'est évidemment Sade, et j'en vois la preuve dans la phrase qui ouvre La Philosophie dans le boudoir et qui est, à mon avis, une dédicace à Mme de Sévigné : « La mère en prescrira la lecture à sa fille. » De même, la Durand, dans Juliette et les Prospérités du vice, me semble descendre directement de l'atmosphère La Voisin. Guerre de religion par crimes sexuels interposés... De quoi s'agit-il avec Sade ? Non pas de dire qu'on va raconter toutes ces histoires « en passant », mais que la « question », la torture, la manipulation, le découpage ou l'annulation des corps, on va non seulement les écrire en détail mais encore le faire pour dire qu'on en jouit. Telle est la réponse du berger à la bergère, du Marquis à la Marquise. Le détachement de Mme de Sévigné d'un côté, l'extraordinaire furie de Sade de l'autre, voilà définis les deux versants inconciliables et infusionnables du sexe selon qu'on est un homme ou une femme saisis par le langage. Sade choisit de se répéter sans fin là où Sévigné « passe ». Ils sont parfaitement faits pour s'entendre au comble du malentendu.

 

5. Quelqu'un qui, lui, est seul, d'une solitude vertigineuse, c'est Baudelaire. Je pense qu'il a été particulièrement et systématiquement méconnu par le préjugé désormais dominant, c'est-à-dire philosophique. J'entends par là la conception du monde qui, n'arrivant pas à une jouissance de langue, s'en tient à la nausée, à l'angoisse, à l'absurde – et à leur envers de progrès. A la fin de ce qu'on pourrait appeler l'effet protestant-vieille fille (lisez Pas moi ou Mal vu mal dit de Samuel Beckett pour vérifier comment tout vient mourir dans la rumination de bouche d'une vieille femme pétrifiée volubile), il n'est plus question que d'une récusation fixée du traumatisme sexuel. C'est l'enfer. Mais Baudelaire, lui, va de l'enfer au paradis, et du paradis à l'enfer avec une facilité qui déroute la pensée philosophique. Le livre de Sartre sur Baudelaire est déjà très significatif. L'attention a ensuite été portée, s'agissant des rapports entre psychanalyse et littérature, sur Edgar Poe. Tout le monde se souvient du séminaire de Lacan sur la Lettre volée. Ce qui est très étrange, si l'on tient compte notamment des rapports entre le français et l'anglais, c'est que Baudelaire est proprement évacué de cette réflexion (il devient le traducteur, d'ailleurs approximatif, de Poe). Je ne pense pas avoir vu le moindre commentaire d'un fait quand même ahurissant. Qui était le père de Baudelaire ? On parle toujours de son beau-père, le général Aupick, l'ambassadeur, mais jamais de Joseph-François Baudelaire. Lequel était un prêtre catholique. Défroqué en 1793, dans le sens du courant de la Terreur. Il est devenu fonctionnaire, il a même eu un petit talent de peintre. Il a quitté l'obscurantisme démodé de l'Eglise, il est allé vers les Lumières, il s'est marié et il a engendré le plus grand poète français. Personne ne semble s'être demandé en quoi ce père-là faisait date dans la poésie, dans l'irruption de la sexualité dans la poésie. Les Fleurs du mal, c'est un post-scriptum de la plus grande envergure à La Divine Comédie. On pourrait dire que toute l'œuvre de Baudelaire est une méditation sur la place d'où son père est chu. La fleur du Mal, c'est bien lui, la revanche de la fleur sur le Mal. Or si Baudelaire rejoignait la place où son père n'a pas su se tenir, ce serait le lieu même où il n'aurait jamais été engendré. L'écriture de Baudelaire, comme celle de presque tous les grands écrivains de la modernité (c'est-à-dire après l'époque révolutionnaire, avec radicalisation à la fin du XIXe siècle), est une écriture matricide. Le poème qui ouvre Les Fleurs du mal attend toujours qu'on le lise. Il s'appelle ironiquement « Bénédiction ». Baudelaire y évoque les bûchers consacrés en enfer aux « crimes maternels ». Il ré-annonce, après Dante, que la place du poète est au paradis, parmi les chœurs angéliques, trônes, puissances, dominations. Et voici :

 
 

Tout y est : la mise en scène de la conception comme extorsion, l'idée d'une lettre volée, ou à tout le moins détournée (« billet d'amour »), la conjuration par la tête de Méduse et l'évocation d'un nœud, la place négativée de la Vierge (« entre toutes les femmes », écho du « vous êtes bénie entre toutes les femmes » du Je vous salue Marie), le poète comme « décret » – la poésie comme complément de la Loi pour révéler les crimes, la fleur jaillissant de l'arbre du Mal (revanche sur le péché justifié dans la grâce), etc.

La poésie est définie par Baudelaire, d'une façon à ma connaissance inouïe, comme une vengeance antimaternelle, comme une expiation de la faute d'avoir été extorqué à la place de la sainteté. C'est l'énonciation du matricide par légitime défense là où la vérité du langage est en jeu. On ne saurait être plus lucide.

Les rapports entre Baudelaire et sa mère mériteraient une étude à part. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu une telle dialectique entre mère et fils, une telle ruse et, d'ailleurs, une telle authenticité d'accent. Le « dénouement » qui se joue là est sans précédent. Lettre de Baudelaire à sa mère, 1853 : « La rage maternelle qui te poussait dernièrement à m'envoyer par la poste des notes grammaticales sur un auteur que tu n'as jamais lu [il s'agit d'Edgar Poe], te poussait dernièrement à te figurer que toutes mes douleurs consistaient dans une privation de souliers de caoutchouc. Puis Dieu et le ciel dont je n'ai rien à faire. En vérité, il s'agit de bien autre chose. Je te demande pardon de te parler sur ce ton. Rien ne m'échappe. Tu ne vois pas le côté puéril de la maternité, et moi, si je ne voyais pas le côté touchant de cette puérilité, je ne t'écrirais plus. » Le côté touchant de la puérilité de la maternité... Baudelaire s'adresse à sa fille.

Je ne ferai pas de référence abusive à la position catholique de Baudelaire, qui est pourtant extrêmement affirmative et provocante, d'une façon évidemment si paradoxale que personne ne l'a encore tout à fait comprise. (Georges Blin, dans son Sadisme de Baudelaire, a bien vu en quoi les deux expériences étaient à la fois très proches et très éloignées, notamment dans cette formulation loin de Sade que Baudelaire laisse tomber : « Je n'ai besoin pour ma jouissance de la misère de personne. » Mais ne pourrait-on pas risquer l'hypothèse d'une « rectification » de l'athéisme sadien par Baudelaire – après l'expérience de l'exercice du pouvoir athée ?) Je note qu'il y a eu entre Flaubert et Baudelaire un échange à propos des Paradis artificiels qui résume les enjeux de l'époque (lesquels ne me paraissent pas très différents aujourd'hui). C'est le mérite du Tribunal d'avoir compris que l'expérience fondamentale se continuait alors dans ces deux Noms. Il n'est pas du tout secondaire de souligner que la discussion porte ici non seulement sur une question clé de technique littéraire, mais aussi sur l'usage des drogues, où les écrivains anglais et Baudelaire signent, à l'époque, une avance subjective évidente (Coleridge, De Quincey, etc.). Baudelaire publie Les Paradis, où il traduit notamment Thomas De Quincey, il envoie le livre à Flaubert, qui lui répond : « Il me semble que dans un sujet traité d'aussi haut, dans un travail qui est le commencement d'une science, dans une œuvre d'observation naturelle et d'induction, vous avez, et à plusieurs reprises, insisté trop sur l'esprit du mal. On sent comme un levain de catholicisme çà et là. » Baudelaire répond : « J'ai été frappé de votre observation, et étant descendu très sincèrement dans le souvenir de mes rêveries, je me suis aperçu que de tout temps j'ai été obsédé par l'impossibilité de me rendre compte de certaines actions ou pensées soudaines de l'homme sans l'hypothèse de l'intervention d'une force méchante extérieure à lui. Voilà un gros aveu dont tout le XIXe siècle conjuré ne me fera pas rougir. Remarquez bien que je ne renonce pas au plaisir de changer d'idée ou de me contredire. » (C'est moi qui souligne.)

Voilà. Baudelaire sait de quoi il s'agit dans la pulsion de mort, laquelle n'a pas à se présenter autrement que comme extérieure à la conscience. C'est pourquoi le problème du Mal ou du Démoniaque dépasse de beaucoup les fondements trop souvent positivistes de la psychanalyse. C'est là, je dirai, où il faut savoir parler simultanément toutes les langues. De l'intérieur. Mesure du temps sans mesure.

Baudelaire à Barbey d'Aurevilly : « Mon gosier de métal parle toutes les langues. C'est-à-dire que, quand j'ai un désir, je suis semblable à une horloge, il me semble que mon tic-tac parle toutes les langues. »

C'est ce « gosier » qui sait pourquoi, ne devant pas mourir, il jouit.