« Too French ! »

 

A force d'entendre dire, par les Américains, qu'il ne se passe rien en France, vraiment rien, plus de pensée, plus de littérature, plus d'art, on finit par tendre l'oreille et par entendre, au lieu d'une constatation qui va de soi (ce qu'ils croient dur comme fer), l'expression d'un véritable désir. Non pas : « Il ne se passe rien en France », mais : « Pourvu qu'il ne se passe rien en France ! ». C'est étrange. Troublant. Intéressant. Parvenus au sommet de leur puissance, calfeutrés dans le ronronnement progressif du dollar, tout se passe comme si une inquiétude les hantait, un mauvais vertige. Et s'il se passait quelque chose ? Si un roman écrit en français se révélait soudain comme très important ? Non, ce n'est pas possible, cela ne doit pas être possible.

Vous leur citez tel ou tel nom, un titre ou deux, et, aussitôt, la réflexion fuse, massive, amusée, désinvolte, fébrile : « Mais c'est trop français ! Too french ! » Combien de fois ai-je entendu cette exclamation, ce cri à la fois supérieur, désolé et sourdement effrayé. Trop français ? Qu'est-ce que cela signifie ? Trop esquimau ? Papou ? Pygmée ? Sioux ? Iroquois ? Cheyenne ? Difficile à interpréter dans un premier temps. Mais la réflexion revient, insistante : « Ah oui, mais c'est tellement français ! Trop français ! » Peu à peu, vous commencez à comprendre : c'est l'expression même d'une envie sexuelle à peine voilée. Et immédiatement renversée dans son contraire négatif. Le raisonnement instinctif est donc le suivant : 1) Il n'y a plus de Français ; 2) S'il y en a un, il est trop français.

 

Vous avez le choix, vous, là, écrivain français, entre ne pas être ou être en trop. Position inconfortable. Quoique vous fassiez, disiez, écriviez. Vous n'existez pas. Ou bien, si vous tenez à votre existence, celle-ci n'a pas plus de réalité, désormais, que celle d'un produit précieux, attachant et curieux, peut-être, mais tellement superficiel, inutile, gratuit, décoratif ! Il m'a fallu des années pour m'habituer à cette constatation toute simple : un fonctionnaire culturel des Etats-Unis, aujourd'hui (presse, édition, etc.), a exactement le comportement d'un Allemand de la fin du XIXe siècle. « Trop français » veut dire : histoires d'amour, libertinage, mots d'esprit, légèreté coupable, manque de poids et de sérieux, mode, petites femmes de Paris, incompétence économique, Pigalle, Folies-Bergère, Moulin-Rouge, bords de la Marne, impressionnisme, tradition du XVIIIe siècle, trop frivole, trop écume des choses... Monde périmé ! Ombre des jeunes filles en fleurs ! Ce n'est pas la peine d'insister. Vous sentez peser sur vous la condamnation religieuse et ultra-puritaine elle-même. Ce n'est pas un hasard si certains départements de littérature, dans les universités américaines, ont été appelés « Français et Italien », « French and Italian ». Idée typiquement allemande. Et ce n'est pas non plus par hasard si la Foire internationale du Livre se tient à Francfort. La France a perdu la guerre ? Absolument. A jamais. Et plus que l'Italien, en un sens.

« Vous lisez le français ? » Non. « Vous le parlez ? » A peine. Le Français est l'étranger complet, il ne peut même pas compter sur le fait qu'il dégagerait un exotisme sympathique ; non, son exotisme est porteur d'une réprobation historique et morale fondamentale. Je dirai que, pour un Américain, le Français est une sorte de Sudiste, en pire. Toute l'Europe parlait et écrivait le français avant la Révolution française ? Oui. Mais c'est justement une circonstance aggravante. Vous incarnez l'Ancien Régime lui-même. Le monde d'avant. Jugé. Condamné. Effacé. Tout le monde sait que la vraie réalité ne commence qu'après la Deuxième Guerre mondiale. En toutes choses. Cela doit être comme ça. Mais si ce n'était pas comme ça ? Arrêtez, vous me faites peur.

Il ne serait pas venu à l'esprit des grands écrivains américains des années 20 de se croire le centre du monde. Hemingway et Fitzgerald ne pensaient qu'au bar du Ritz. La présence de Faulkner à Paris, en 1925, est capitale pour comprendre son œuvre, aussi capitale, peut-être, que la connaissance de son Sud mythique. Mais peu importe. Le grand argument américain, bien entendu, c'est l'art, et l'argent de l'art. Pour que la prédominance américaine en « art moderne » soit intouchable, il faut, par exemple, que Matisse et Picasso, les deux plus grands peintres du XXe siècle, aient été « objectivement » dépassés par New York. Mais, là encore, l'angoisse est grande. Rien n'est moins sûr. Plus le temps passe, et plus il est prouvable que Picasso a été un peintre en avance par rapport à tous les autres, jusque dans les années 70 (alors que, dans la version officielle américaine, il ne fait plus rien d'important après 1939, c'est-à-dire au moment où l'art américain commence). Après Beaubourg, première preuve désagréable de la vitalité française, l'ouverture du musée Picasso sera évidemment une blessure très grave pour la version pieuse habituelle. « Too French », Picasso ? Délicate affaire. D'autant plus qu'après l'explosion des années 60, tout le monde sait qu'il ne se passe pas grand-chose aux Etats-Unis.

 

Reste évidemment le cinéma. Si toute l'activité symbolique humaine s'épuise dans le cinéma, alors pas de question. La planète est à jamais promise aux mises en scène des Etats-Unis d'Amérique (talonnés par les Allemands, n'est-ce pas, mais encore une fois, c'est de la même expansion qu'il s'agit). Le courageux Godard, et quelques autres, pourront faire ce qu'ils voudront... Ce n'est pas grave. Autant en emporte la pellicule imagée. Passage, passage... Le cinéma doit donc être la référence suprême. Pas la littérature. Vieux règlement de comptes avec l'Europe, là. Et tout le passé.

Mais si la littérature existe encore ? S'invente encore ? Continue à dire des choses nouvelles ? Inouïes ? D'où pourrait venir cette perturbation ? Hum... Hum... Evidemment : de France. Il vaut donc mieux prendre les devants, d'autant plus que certains symptômes commencent à devenir préoccupants. « Il ne se passe rien en France ! »« Trop français ! »... Il suffit de répéter cela partout et en toute occasion. De quoi décourager a priori la moindre initiative vivante. On n'est jamais trop prudent. Et puis la France est un pays agréable, n'est-ce pas ? Où l'on peut parier que, de plus en plus, des écrivains américains, soixante ans après leurs glorieux aînés, ne détesteraient pas venir vivre la moitié du temps. Paris est une fête... Eh, eh... Ne serait-il pas normal, naturel, logique, qu'en l'absence de tout écrivain français (puisque malheureusement il n'y en a aucun, que l'esprit de création est mort dans ce beau pays), les écrivains américains viennent en quelque sorte les remplacer ? Déjà, les voilà conviés à se faire décorer... Quel gouvernement sympathique... « Bonjour, comment allez-vous ? » Nice to meet you ! « Qu'est-ce que vous faites ? » J'écris. « Quoi ? » Un roman. « En français ? » Eh oui, c'est ma langue. « Ah, dommage ! » Pourquoi ? « Mais parce qu'il ne se passe rien en France ! » Mais si, moi ! « Comment ça, vous ! Impossible ! Vous êtes sûrement trop français ! »