La colère. On se fréquente moins que l’imagination, elle et moi. Pendant toute une époque, on a été assez proches, mais j’ai compris qu’il fallait se méfier d’elle et, avec le temps, j’ai appris à lui clouer le bec. Je sais maintenant l’enfermer, solidement ligotée et bâillonnée, dans une chambre connue de moi seule. Quand je l’autorise à sortir, c’est qu’elle a fait pénitence. Elle n’est pas éteinte, elle a changé. De colère noire, elle a muté en colère blanche. Parfois même en sainte colère.
C’est elle, cette fureur froide, qui me conduit, en ce début février, à écrire au Maître du Silence – le surnom dont j’affuble dans mes carnets le procureur qui a la haute main sur l’enquête. Mon style est à l’image de ma colère : contenu. Quatre lignes et demie pour exposer les faits, une pour demander d’être informée sur les suites que le parquet entend leur donner et la dernière pour la formule de politesse.
Ma concision doit faire son petit effet, je reçois une réponse dix jours après. On m’attribue des références : le mot « Décès » suivi de l’état civil de la défunte ainsi qu’un numéro qui ne compte pas moins de onze chiffres.
Dans cet intitulé administratif, rien ne me heurte, sauf la mention « Décès ». Pourquoi pas « homicide », ou pour le moins, « coups et blessures ayant entraîné la mort » ? Me serais-je trompée, aurais-je fait un mauvais rêve, m’aurait-on raconté des bobards, Denise, en définitive, serait-elle tombée dans un escalier ? Ou d’un escabeau ?
Le courrier – cinq lignes – est précédé des coordonnées de l’officier de justice qui suit l’affaire. L’appeler ? Dans sa lettre, pas un mot qui m’y encourage. Après avoir écrit : « Je ne suis pas en mesure de vous renseigner, l’enquête ne m’ayant pas été transmise », il a ajouté : « Je vous l’adresserai dès réception. »
Voilà qui est étrange, mon avocat m’a tenu un tout autre discours. Avant de pouvoir prendre connaissance de cette inaccessible enquête, m’a-t-il expliqué, nous devons impérativement attendre que la police ait envoyé son rapport au procureur, lequel, après lecture, consentira, ou non, à nommer un juge d’instruction, après quoi, pour en prendre à mon tour connaissance, je devrai montrer patte blanche audit juge, lui présenter une demande de constitution de partie civile et patienter jusqu’à ce qu’elle soit agréée. Alors seulement je pourrai espérer consulter le dossier.
Pourquoi « espérer » ? Parce qu’une fois que j’aurai la bénédiction du Maître du Silence, la transmission du dossier prendra encore « un certain temps », selon les mots de l’homme de loi. Autrement dit, je pourrai décliner la gamme entière du supplice de l’attente, languir, moisir, me morfondre, trépigner, enrager.
Et voici qu’à l’instar des maraîchers bio, l’officier de justice me fait miroiter un circuit court. Les règles qui régissent l’exploration du labyrinthe auraient-elles soudain changé ?
J’en doute. Je préfère adresser un second courrier au Maître du Silence.
Ma colère a redoublé. Entre mon premier et mon second courrier, cependant, j’ai progressé dans l’art de ramasser ma pensée : quatre lignes pour évoquer la volatilité du policier en charge des investigations sur le meurtre ; et une seule phrase pour présenter ma demande : « Je vous serais extrêmement reconnaissante de bien vouloir m’indiquer quelles sont les perspectives du règlement de cette enquête. »
Là-bas, au tribunal, où siège le Maître du Silence, en vient-on à soupçonner, sous ce vernis de concision, une blanche colère de la plus belle espèce ? Quelques jours plus tard, j’obtiens une réponse par mail. On m’y donne aussi, bonus inespéré, des nouvelles du chef d’enquête. Boucler son dossier lui prendra du temps, m’apprend-on, de nombreuses investigations sont encore nécessaires.
Nouveau cadeau du ciel, une phrase de ce mail qui compte deux lignes de plus que le précédent, me laisse entendre qu’un rapport de cause à effet relie le décès de ma sœur à l’agression qu’elle a subie. On me signale enfin que je serai tenue informée des suites de l’enquête.
Sept lignes ! Et un mail ! Et pour me répondre, on n’a pas attendu une semaine ! Je suis maintenant dans la peau d’une amoureuse à qui l’objet de sa passion n’a jamais daigné accorder un regard et qui, miracle !, lui déclare subitement sa flamme. Je souris, je respire, je retrouve des couleurs, j’ai le cœur léger, ma colère s’éteint.
Ensuite le silence. Pendant deux mois, aucune nouvelle, ni du tribunal ni du policier qui dirige l’enquête. Dans ma chambre secrète, la colère recommence à bouillir. Noire, cette fois. J’écris sur mon carnet : « Il faut que je passe mes nerfs sur quelque chose. »