Chapitre XIII

La réaction de Vater Traüm fut si rapide qu’elle surprit Fric autant que les Tazus – si c’en étaient bien. Tirant une arme de sa poche, il fit feu à deux reprises en direction du projecteur. Il y eut un bruit de verre cassé, et la lumière aveuglante s’éteignit. Des jurons incompréhensibles s’élevèrent sur la droite de Fric. Il n’y voyait goutte, mais se consola en se disant que les autres étaient logés à la même enseigne.

Il sentit une main se refermer sur la sienne dans les ténèbres.

« Cours pour ta vie ! » rugit Vater Traüm avec une hargne de pitbull en l’entraînant vers la gauche.

Alors, Fric courut. À toutes jambes. À perdre haleine.

Il courut sous les rafales qui balayaient l’obscurité retrouvée.

Il courut droit devant lui, fuyant main dans la main avec Vater Traüm comme deux gamins qui viennent de faire une bêtise.

Et, tandis qu’il courait, il ne pouvait s’empêcher de penser à L’Ombre qu’ils avaient abandonné sans vérifier s’il était mort ou vivant. Malgré l’impossibilité évidente de se porter au secours du bidouilleur, il s’en voulait de n’avoir rien tenté pour lui. Mais ce n’était pas le moment de s’appesantir sur son éventuelle lâcheté.

Un hurlement strident creva la nuit, suivi d’une brève phrase aboyée en anglais. Les coups de feu cessèrent, puis d’autres voix s’élevèrent çà et là. Leurs propriétaires donnaient l’impression de mâcher du chewing-gum, mais il s’agissait sans doute d’une illusion.

Fric se sentait complètement parano. Il y avait de quoi.

« On dirait qu’ils ont buté l’un des leurs », haleta Vater Traüm.

Un autre projecteur s’alluma, et son faisceau se mit aussitôt à fouiller l’obscurité en tous sens. Il passa à deux doigts des fuyards, remonta pour éclairer le mur d’enceinte qui se dressait devant eux, courut un instant le long des spires de barbelés qui le surmontaient, puis s’éloigna pour balayer un autre secteur, plus proche des bâtiments. Pendant ce temps, des voix de mâcheurs de chewing-gum ne cessaient d’échanger des répliques dépourvues de sens pour Fric.

Vater Traüm obliqua vers la gauche sans lâcher la main de son compagnon. Encore quelques enjambées, puis il s’immobilisa soudain, la respiration sifflante.

Ils étaient au pied du mur, et il ne s’agissait pas cette fois d’une figure de style.

« Je te fais la courte et tu me tires après, d’accord ?

— Ça marche ! »

Fric leva une jambe et tâtonna du pied dans le noir avant de trouver les mains réunies de Vater Traüm. Celui-ci le propulsa vers le haut du mur en un effort intense. Fric tendit les bras vers son faîte, ses doigts se refermèrent sur les barbelés qui le surmontaient. Serrant les dents pour ne pas hurler, il se hissa à la force du poignet, malgré les pointes acérées qui lui entaillaient profondément les paumes. Il réussit à s’asseoir sur le mur entre deux spires, et tendit une main douloureuse à Vater Traüm, qui dut faire un bond pour la saisir. Fric faillit alors basculer en avant, mais il parvint à rétablir son équilibre en rejetant vivement son buste vers l’arrière.

Vater Traüm poussa un juron, sans doute à cause des barbelés. Puis il se laissa tomber de l’autre côté, imité par Fric, et tous deux partirent à fond de train sans se retourner.

Ni Tête de Maure ni Lord n’étaient en vue. Ils avaient dû mettre les voiles dès le premier coup de feu.

Normal. Fric aurait certainement eu la même réaction. Et cette tête brûlée de Vater Traüm également.

La grosse berline allemande était toujours garée sur le parking devant le stade. Un vrai supplice : L’Ombre avait gardé les clefs de contact sur lui. Si Tête de Maure avait été là, il aurait pu bricoler quelque chose pour faire démarrer la voiture, mais il demeurait invisible.

Par contre, Lord sortit soudain tout échevelé d’un buisson.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

— Les Tazus ont débarqué, répondit Vater Traüm.

— Ils ont flingué L’Ombre », ajouta Fric.

Lord écarquilla les yeux.

« Il est mort ?

— Aucune idée. T’as pas vu Tête de Maure ?

— Non, mais je peux essayer de l’appeler, répondit Lord en exhibant son talkie-walkie.

— Plus tard », décréta Vater Traüm.

Ils escaladèrent la grille qui entourait le stade et traversèrent au pas de course le terrain de sport. Puis, guidés par Lord qui connaissait l’endroit pour y avoir disputé quelques matches quand il jouait encore au football, ils contournèrent par la gauche les tribunes juchées sur les vestiaires pour se retrouver face à une rangée de peupliers que longeait une nouvelle grille, à peine moins haute que la précédente. Cette enceinte marquait le bord du plateau : au-delà, le terrain descendait en pente raide vers un fond de vallée fortement urbanisé. Bien plus bas la surface entourée de murs d’un étang miroitait sous un croissant de lune haut dans le ciel nocturne.

Ils franchirent la grille et dévalèrent une pente raide couverte d’une herbe grasse et longue. Une rangée de pavillons modestes entourés de petits jardins les séparait de la rue qui sinuait à flanc de coteau. Un clocher lointain sonna trois coups brefs. Dix heures moins le quart.

Dix-huit minutes, songea Fric avec un frisson. Ça n’a duré que dix-huit minutes !

Ils se tapirent derrière un garage, protégés d’éventuels regards indiscrets par une haie de troènes.

« Je crois qu’on les a semés, dit Lord à voix basse.

— Tu parles, chuchota Vater Traüm, condescendant. Tu peux être sûr qu’ils vont passer tout le quartier au peigne fin. »

Ils essayèrent de joindre Tête de Maure avant de repartir – sans résultat. Fric ne croyait en rien, et surtout pas en un dieu quelconque, mais il effectua tout de même une brève prière, au cas où.


Ils regagnèrent l’Enclave à pied. Une quinzaine de kilomètres à travers la banlieue sud, au long desquels ils eurent la chance de ne rencontrer ni flics, ni soldats tazus. Les endroits par où ils passèrent étaient remarquablement déserts. Ce fut à peine s’ils entrevirent deux ou trois voitures au loin sur la nationale 7, et quelques silhouettes pressées çà et là.

En chemin, ils effectuèrent plusieurs tentatives pour appeler Tête de Maure. Mais ils n’obtinrent que du bruit blanc pour toute réponse.

Vater Traüm profita du trajet pour leur parler de ce qu’il avait découvert dans la parcelle cachée où il avait fini par réussir à s’introduire en escaladant un mur de brique haut de près de quatre mètres :

« À première vue, c’est juste un terrain vague couvert de hautes herbes, avec quelques buissons et des arbustes. Sauf que, en y regardant de plus près, je me suis rendu compte qu’il y avait des paraboles planquées dessous ! Ouais, les mecs, cinq ou six antennes satellites, et pas des petites ! Des trucs de deux mètres, deux mètres cinquante de diamètre. Je te dis pas combien de chaînes de télé ils doivent pouvoir capter avec des monstres pareils ! (Son regard s’assombrit.) Mais vous pouvez être sûrs que c’est pas pour ça qu’ils s’en servent ! À mon avis… (Il s’interrompit, prenant apparemment un malin plaisir à faire durer le suspense.) À mon avis, c’est un système d’écoute, ou une partie d’un système d’écoute.

— Et qu’est-ce qu’ils écouteraient, selon toi ? demanda Lord.

— Les satellites des télécoms. Peut-être même qu’ils en profitent pour espionner les communications des Tazus, va savoir ! »

L’hypothèse parut audacieuse à Fric, mais il décida de la tenir pour probable, faute d’une meilleure explication à la présence de ces paraboles géantes.

Quand ils arrivèrent à l’Enclave, ce fut encore Vater Traüm qui effectua le récit des événements à Sam et Mix – un récit haut en couleur avec force grands gestes et grimaces éloquentes. On s’y serait cru. Il ne manquait que la lumière aveuglante du projecteur et le vacarme des coups de feu.

Non, ils ne manquent pas, pensa Fric. Pas à moi, en tout cas.

« Tu avais un revolver sur toi ? s’étonna Mix sur un ton de reproche.

— Ouaip, c’est les résistants qui me l’ont filé. Mais j’ai pas de balles de rechange.

— Tu aurais dû nous prévenir, reprocha Sam. L’Ombre n’aurait pas aimé que tu emportes une arme.

— N’empêche que, sans elle, on serait pas là ! Ou alors, juste Lord, vu qu’il était resté à l’extérieur. »

Un silence pesant succéda à cette déclaration. Vater Traüm avait mis dans le mille. C’était son revolver qui les avait tirés d’affaire. Sans tuer ni blesser personne, juste en éteignant ce foutu projecteur. Bon, un Tazu s’était pris une rafale, mais Vater Traüm n’en était pas plus responsable que… les sorciers terroristes ne l’étaient du type piétiné de Pékin.

« Ils ne trouveront rien sur L’Ombre qui permette de remonter jusqu’à nous, finit par dire Mix. La voiture ne les aidera pas beaucoup non plus : elle a été volée il y a plusieurs années, et elle est équipée de fausses plaques. Mais elle peut leur permettre de remonter jusqu’à vous. Comme vous n’aviez pas de gants, vous avez dû laisser vos empreintes partout. »

Il ne se trompait pas. Ils étaient vraiment les derniers des crétins. Mais ils ne pouvaient pas deviner que les choses tourneraient si mal. Et, d’ailleurs, L’Ombre ne portait pas de gants non plus.

« De toute manière, s’ils ont chopé Tête de Maure, ils feront vite la relation avec nous, supposa Lord.

— On ne sait pas ce qui lui est arrivé ! aboya Vater Traüm. Le talkie a pu tomber en panne. Si ça se trouve, il va débarquer dans cinq minutes en rigolant. (Il renifla.) Le pire, c’est que, dans tout ça, on n’a pas pu installer l’émetteur.

— De toute manière, il ne serait pas resté longtemps en place, soupira Mix. Il va falloir en fabriquer un autre.

— Pas la peine, dit Vater Traüm. C’est moi qui le portais, votre émetteur. Du coup, je l’ai toujours. »

Cette nouvelle ne dérida guère le couple.

« Eh bien, c’est toujours ça », fit Mix d’un air à peine soulagé.

Il donnait l’impression de s’en moquer complètement.

« On aimerait bien en savoir plus, au sujet de votre bizness, insista Vater Traüm. C’est qu’on est très impliqués maintenant. Dedans jusqu’au cou comme vous autres. Alors, peut-être que vous pourriez nous expliquer ce que vous magouillez avec tout ce matos informatique, vos connexions Internet clandestines et ces putains de paraboles planquées en plein milieu de l’Enclave.

— Moins vous en saurez… » commença Mix.

Sam lui prit la main en un geste plein de tendresse.

« Je te ferai remarquer qu’ils en savent déjà trop : ils connaissent l’existence de l’Enclave.

— Allez, dites-nous tout », insista Fric.

Mix parut soudain se décider. Le pli qui barrait son front disparut, et le regard qu’il posa alors sur les trois zonards brillait d’un amusement tout à fait inattendu.

« D’accord, je vais vous le dire. (Il marqua une brève pause théâtrale.) Les sorciers terroristes… c’est nous. »

Fric se demanda s’il arborait la même expression de bœuf assommé que Lord et Vater Traüm. À tous les coups, oui.

« Seulement, nous ne nous considérons pas comme des terroristes, fit Sam après leur avoir laissé un instant pour se remettre de leur surprise. Ni comme des « résistants », d’ailleurs. Ces concepts n’existent pas dans notre système de références.

— Tout de même, parvint à articuler Fric, le coup de la tour Eiffel…

— Nous nous sommes attaqués à un symbole. Nous n’avons fait de mal à personne.

— Sauf avec les statues de Mao, rappela Vater Traüm.

— C’était un accident, répondit Sam en soutenant son regard. Il n’y en a pas eu avec Godzilla. »

Nouveau silence, toutefois moins épais que le précédent. Fric ressentait une excitation confuse, mêlée d’angoisse et de jubilation.

« Qu’est-ce que vous faites, alors ? demanda Lord.

— Nous crions dans le désert », répondit Sam.

On toqua à la porte. C’était ‘Tite Miss, accompagnée de ses chiens. Elle leur ordonna de se coucher sur la terrasse avant d’entrer. Sam la mit au courant des mauvaises nouvelles, qu’elle reçut sans réaction apparente. Elle posa deux ou trois questions, réfléchit un instant, puis demanda, s’adressant à Fric et à ses comparses :

« Qu’est-ce qu’un terroriste ?

— Ben, un type qui pose des bombes ! répondit Lord.

— C’était une question rhétorique, intervint Sam.

— Rhéto… quoi ? fit Vater Traüm.

— Ça veut dire qu’il n’était pas nécessaire de répondre, dit ‘Tite Miss avec l’air patient d’un adulte expliquant quelque chose à un enfant.

— Ben alors, pourquoi tu la poses ? » s’étonna Fric.

Les deux femmes levèrent les yeux au ciel, tandis que Mix se fendait d’un petit rire sans joie. Puis tous trois redevinrent graves. Chacun à sa manière : Sam baissa les paupières sur ses grands yeux bordés de khôl, le pli réapparut en travers du front de Mix, et ‘Tite Miss parut vieillir de dix ans.

« Un terroriste est quelqu’un qui sème la terreur dans un but politique, dit-elle. Ça a l’air simple, mais ça ne l’est pas. Par exemple, dans la plupart des pays du monde « libre », la notion de crime politique n’existait pas avant la chute des tours. Les terroristes et leurs actes y étaient donc condamnés en vertu du droit commun. Aux yeux de la loi française, une organisation terroriste était une simple association de malfaiteurs, et devait être poursuivie comme telle. La finalité politique de ses actions était délibérément ignorée. Au mieux, elles pouvaient être assimilées à des crimes de guerre. Après la chute des tours, avec la mise en place des nouvelles législations antiterroristes censées éviter qu’un tel événement ne se reproduise, il est devenu indispensable de donner une définition du terrorisme. Et c’est là que les choses se sont gâtées. Les braves gens qui nous dirigeaient à l’époque ont subitement changé leur fusil d’épaule. Eux qui avaient si longtemps refusé de reconnaître la dimension politique du terrorisme, voilà qu’ils acceptaient enfin de la placer au cœur même d’un ensemble de lois… (Il secoua la tête d’un air écœuré.) Le coup était subtil, et pas grand monde ne l’a vu venir. La notion d’acte commis à des fins politiques avait été non seulement introduite, mais aussi étendue.

— Étendue ? répéta Vater Traüm d’un air niais.

— Pour ne citer qu’un exemple, le législateur avait été si retors que de simples participants à une manifestation non autorisée pouvaient désormais être considérés comme des terroristes, et condamnés comme tels. Naturellement, les adversaires du libéralisme économique se sont retrouvés en première ligne. (Il jeta un coup d’œil à Vater Traüm.) De nos jours, il n’y a pas besoin de poser des bombes ou de tuer des gens pour être un terroriste ; il existe toute une panoplie d’actes illégaux qui sont automatiquement requalifiés en actions terroristes s’ils sont commis avec une intention politique. C’est comme ça qu’un type que je connais a récolté cinq ans pour avoir lancé un pavé dans une vitrine lors d’une marche de protestation anticapitaliste.

— C’est bien ce que je pensais, dit Lord. Vous êtes des gauchos.

— Oui, répondit Mix.

— Non, répondit Sam.

— Peut-être, répondit ‘Tite Miss. Ou peut-être pas. Ce n’est pas en ce sens que notre action est politique. »

Fric se demanda soudain combien de fois les mots « terrorisme », et « politique » avaient été prononcés au cours des minutes qui venaient de s’écouler.

« Dans quel sens, alors ? s’enquit Vater Traüm.

— Nous luttons contre un système économique qui enlève peu à peu leur humanité aux êtres humains, souffla Sam, les yeux légèrement humides.

— Et après ça, vous dites que vous n’êtes pas des gauchos ! » s’écria Lord.

‘Tite Miss haussa les épaules.

« Nous n’avons pas de projet politique, pas de dogme, et encore moins de convictions. Mais nous avons vu. Vu ce qui se passait autour de nous. (Ses yeux noirs se posèrent sur Fric.) C’est bien toi qui sors de prison ? (Il acquiesça.) Tu as fait quoi ?

— J’étais avec un pote, on fumait un pétard dans la rue. Les flics nous ont chopés au moment où je le lui faisais tourner.

— Et tu as pris combien ?

— Dix-huit mois. »

‘Tite Miss tressaillit.

« Combien ?

— Dix-huit mois. C’était la deuxième fois que je me faisais choper, et ils ont dit qu’il y avait eu « incitation à la consommation ». La première, j’avais eu droit à mille euros d’amende et une baffe de mon père parce que c’est lui qui a dû payer.

— Donc, tu ne travaillais pas ?

— Non.

— Dix-huit mois pour avoir tendu un joint à un copain ? Et tu trouves ça normal ?

— Ben… non. Mais je vois pas le rapport avec le terrorisme.

— Le fait que tu sois allé en prison. L’un des buts du système évoqué par Sam est de mettre un maximum de gens en prison. Il y a tout un tas de raisons à ça. Pour commencer un prisonnier de plus, c’est un chômeur de moins ; les probabilités que tu sois condamné à une peine de prison sont plus fortes si tu es sans emploi. C’est aussi souvent un électeur de moins ; le pouvoir en place a donc intérêt à incarcérer ceux qui sont susceptibles de voter contre lui. Et puis, les prisons, ça crée des emplois : il faut les construire, les entretenir, les surveiller… (‘Tite Miss soupira.) Aux Étazunis, la population noire est surreprésentée dans les prisons ; en France, ce sont les « Arabes », laissa-t-elle tomber en dessinant dans les airs les guillemets du dernier mot avec ses doigts repliés. Et les uns comme les autres ont cinq ou six fois plus de chances que les « Blancs » d’être condamnés à une peine de prison. Cinq ou six fois plus, répéta-t-elle en martelant chaque syllabe.

— Tout le monde sait que la justice est raciste », dit Fric.

Sam sursauta et se tourna vers Mix.

« Tu as entendu ? « La justice est raciste. » Tu peux me dire comment nous en sommes arrivés là ? (Son regard revint sur Fric.) La justice n’a pas d’états d’âme, c’est un concept philosophique. Tu pourrais dire que les juges sont racistes, mais ce n’est pas vrai. Ils ne sont que les rouages d’une machine à mettre derrière les barreaux les gens qui « gênent ». Un jeune « Arabe » au chômage comme toi n’a pas l’ombre d’une chance s’il se fait prendre le joint à la main ; il est aussitôt assimilé à un dealer, à un fainéant et à un fanatique islamiste. Alors, il morfle pour les trois, et ça donne dix-huit mois pour avoir passé un pétard à ton voisin !

— Eh bien, c’est pareil pour le terrorisme, intervint Mix. Ce ne sont pas les actes que l’on condamne, mais les gens eux-mêmes – sur la base de leurs intentions et non de leur situation sociale, mais ça revient au même. Si tu ne penses pas comme il faut et que tu la ramènes un peu trop, tu vas tout droit en prison sans même passer par la case départ !

— Hein ? fit Vater Traüm d’un air ahuri.

— Laisse tomber, c’était une fine allusion à un jeu capitaliste. Ce que je veux dire, c’est qu’en mettant la finalité politique du terrorisme au cœur de la définition, on a piégé la législation, en ouvrant la voie à l’assimilation de cette finalité au délit d’opinion, tout en restant volontairement flou sur la nature des actes eux-mêmes. C’est une manière comme une autre de verrouiller le système en se donnant les moyens de réprimer toute remise en cause sérieuse. Avec les lois actuelles, la mise en examen des élus communistes, verts et trotskystes l’année dernière a été d’une facilité déconcertante.

— De toute manière, personne n’osait bouger à cause des Tazus qui venaient de débarquer, rappela Fric.

— Même que c’est eux qui ont voulu qu’on flanque les cocos en prison, renchérit Vater Traüm. Et les autres aussi, d’ailleurs », ajouta-t-il d’un air hésitant.

Mix hocha la tête.

« Exact. Mais notre merveilleux Premier ministre s’est fait un plaisir d’accéder à leur demande. Et la législation lui a fourni les outils voulus. Oh, il a bien fallu tirer un peu dans tous les sens pour que ça passe, mais ça ne serait jamais passé s’il n’y avait eu une base solide au départ. D’abord, le drapeau rouge avec la faucille et le marteau a été interdit « par égard pour nos amis étazuniens ». Les communistes et les trotskystes se sont alors mis à protester au Sénat et à l’Assemblée nationale, très remontés contre les Tazus. Si remontés que leurs propos ont été qualifiés de délit d’intention – et hop ! en taule… Et pareil pour les verts, qui avaient tous l’arrachage de quelques plans d’OGM à leur actif.

— C’est du terrorisme, ça ? fit Lord.

— Oui, confirma Mix. Et fumer de l’herbe aussi, puisque le trafic sert à financer les organisations terroristes. Ben oui : comme M. Jourdain, vous étiez des terroristes sans le savoir.

— Qui c’est, celui-là ? interrogea Vater Traüm d’un air méfiant. Un copain à Che Guevara ? »